mercredi 1 avril 2026

La rechute (chap. 6.2)

Eh bien, comment trouvez-vous votre roussette au miel?  Ça se laisse avaler?  Je ne sais pas si on nous a fourgué en douce la fin de ligne de la journée, mais bien franchement, mon beignet de crème sûre n'est rien moins qu'un crime contre l'humanité...  Non, Namou, ces petits picots verdâtres que vous apercevez sur le pourtour n'ont rien à voir avec de la moisissure, je parierais plutôt pour des atomes de framboises fissurés sous vide... Vous avez raison, nous aurions dû nous en tenir à notre première idée et opter pour une boite de Timbits...  Mon dieu, même le café du McDo a plus de gueule que ce débordement de lessive...

Alors comme je vous le disais, j'ai donc pris contact avec Morane Baillargeon, vendeuse étoile de la succursale Re/Max située sur Saint-Laurent; vous pouvez d'ailleurs apercevoir son joli petit minois photoshopé sur la plupart des pancartes des maisons à vendre dans le secteur nord de Villeray.

Non, je ne sais pas à quoi j'ai pensé.  Je crois que je voulais rétablir une espèce d'équilibre, me ménager un moyen de pression au cas où Cassandre aurait mis à exécution sa menace de dévoiler à la direction du collège les charmants messages que je lui avais envoyés l'été précédent.  Ce qui, bien entendu, ne faisait aucun sens dans la mesure où je n'avais absolument pas l'intention de révéler à Cassandre que j'avais pris contact avec sa mère.  Appelons ça une carte que j'entendais conserver dans ma manche au cas où...

Mais comme je vous l'ai mentionné, l'enchantement était rompu.  Je me sentais à la fois floué, fragilisé et compromis; j'avais mobilisé mes dernières réserves de rationalité pour refouler Cassandre aux extrêmes limites de mon existence; la volatilité de son humeur, la noirceur de ses manipulations, les bonds et rebonds de sa trajectoire offensive -- pour ne rien dire des aberrations sexuelles dans lesquelles elle m'avait entraîné -- de tout cela, j'avais fait mon deuil.  Il est vrai que l'infection était profonde et que mes résolutions demeuraient vacillantes, mais je ne jouais plus.  Coûte que coûte, dussé-je prolonger mon arrêt de travail au-delà de toute limite raisonnable, j'allais redevenir ce plat spécimen d'humanité que j'étais, que j'avais toujours été au fond, avant de la rencontrer; dorénavant, j'enseignerais Hugo plutôt que Rimbaud, et Péguy plutôt que Lautréamont, et je lirais en classe leurs poèmes sur le ton d'un banlieusard qui expose ses griefs à un fonctionnaire au sujet de son compte de taxes municipales.

Voyez-vous, chère Namou -- attention, vous avez une touche de crème sur le bout du nez --, j'aurais pu halluciner sur cette rencontre avec la mère de Cassandre, j'aurais pu projeter sur elle toute une mythologie axée sur la continuité de la mort et du sang, toute une mystique fondée sur la rupture et la reconstitution surnaturelle du désir par-delà les océans du temps.  Ç'eut été une ultime tentation.  Après tout, comme je vous l'ai dit, au physique, Morane ressemblait tellement à sa fille qu'il était tentant de voir dans cette ressemblance un pied de nez du destin, une invitation à tirer le diable par la queue et à faire de cette rencontre le deuxième chapitre d'un seul et même roman de moeurs postmoderne.  Mais il n'en était pas question.      

Ce vendredi-là, tandis que Morane Baillargeon, ficelée dans son tailleur corporatif, étalait sur ma table de cuisine les fiches des différentes unités de condo, je m'étonnai moi-même du flegme que j'affichais; rien dans mon attitude corporelle ne laissait deviner la saignée récente de mon intellect, rien non plus qui ne fisse écho au tintement prolongé des étoiles qui troublait la tranquillité de mes nuits blanches.  J'habitais si bien mon rôle de client concerné que j'en vins même à manifester un réel intérêt pour un immeuble à condos situé sur la rue Berthe-Louard, dans le quartier Ahuntsic.  Et pourquoi pas?  Je pouvais bien faire d'une pierre deux coups: d'une part, nouer avec Morane Baillargeon un lien minimal qui pouvait toujours me servir de garantie au cas où Cassandre se montrerait déraisonnable, et d'autre part quitter l'appartement que j'habitais depuis une quinzaine d'années pour un condominium situé à deux pas de mon travail et qui jouissait de tous les avantages d'un environnement pseudo-bucolique dans le nord de la ville.

Le plan était parfait, je demeurais maître du jeu et je m'en félicitais sans rien laisser paraître.  Si j'avais été quelqu'un d'autre, je crois même que je me serais administré de grandes tapes dans le dos.

Douce Namou, à ce stade de mon récit, vous vous dites sans doute: ouais, ouais, d'accord, mais qu'est-ce qui a bien pu faire déraper ce plan parfait?  La question est légitime.  La réponse est aussi simple que saugrenue.

Eh bien, figurez-vous qu'à la fin de cette première rencontre, qui dura une bonne heure, Morane se leva, et sans gêne aucune, probablement sans même y penser, elle eut ce geste de rajuster sa jupe, c'est-à-dire de l'abaisser et de la relever prestement -- je vous le jure, ce fut l'affaire d'une fraction de seconde, mais cet éclair fut suffisant pour me permettre d'entrevoir son nombril, et c'est ce détail, insignifiant pour tout autre, mais suprêmement létal pour moi, comme vous le savez à présent, qui fit voler mon plan (et ma cervelle) en éclats.

Jamais de ma vie je n'avais posé les yeux sur une cicatrice ombilicale aussi profonde, aussi étroite et aussi délicatement ciselée que celle de Morane Baillargeon.  Et quand j'y repense encore aujourd'hui, je suis persuadé que la sensualité de la scène n'aurait jamais été si intense, son érotisme ne me serait jamais apparu si décapant si le mouvement par lequel Morane avait rajusté sa jupe n'avait pas été si bref.

Comprenez-moi, Namou bébée: cet éclair ombilical -- telle est du moins ma conviction -- était la contrepartie tragique de cette motion somnambulique (et donc comique pour cette raison) avec laquelle Cassandre avait taquiné les pourtours de son nombril pendant toute la durée de ce fameux exposé oral dont je vous ai déjà parlé.  

Ainsi, moi qui m'étais juré de garder la tête de froide et de me tenir à distance respectueuse de tous les buissons ardents de ce monde, voilà que je rechutais au moment le moins opportun -- et à cause de ce détail absurde, par-dessus le marché.

Alors savez-vous ce que j'ai fait?  Vous donnez votre langue au chat?  Allons, Namou, après tout ce que je vous ai raconté sur mon compte, vous devez certainement avoir une petite idée....  Non?  Très bien, alors approchez-vous un peu, je vais vous le dire dans creux de l'oreille...

(...)