J'entrevois deux problèmes qui -- encore une fois -- se courtisent magnétiquement même si, à première vue, ils n'ont pas l'air d'avoir grand chose à foutre l'un avec l'autre.
Le premier concerne l'usage de la parenthèse dans le champ de l'essai ou du roman. Une parenthèse ouverte produit-elle d'elle-même ses propres conditions de fermeture ou bien, au contraire, cette fermeture n'est-elle pas plutôt le résultat d'une volonté arbitraire, d'un coup de force qui aurait très bien pu ne pas se produire, ou se produire plus tôt ou plus tard, plus haut ou plus bas?
Le second, plus complexe, concerne le vecteur (clandestinement) démocratique de la fiction, surtout lorsqu'elle prend la forme du roman, du moins, la forme théâtralisée du roman dans la mesure où celle-ci ouvre un espace de conflit (physique ou dialogué) entre des personnages passablement différents les uns des autres.
Au fond, je voudrais ici aménager un espace de réponse possible à l'idée de Nietzsche -- une des plus violentes de toute son oeuvre -- selon laquelle les humains ne sont pas égaux par nature, que la démocratie est une vue de l'esprit et que l'affirmation de la foncière égalité de valeur et de dignité entre les humains ne repose sur rien, sinon sur une volonté de puissance malade, gorgée de ressentiment, qui s'acharne à niveler les différences et à trivialiser (grégariser) ce qui est de l'ordre de l'exception.
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La marche est haute, j'en suis conscient, mais j'essaie de rendre justice à cette intuition qui n'est pas nécessairement philosophique, mais sensible en son fond, que l'égalité est une donnée immédiate de l'expérience, bien que cette donnée soit sujette à des variations de clarté qui n'atteignent jamais à la pure lumière, qui ne sont jamais parfaitement explicitées -- sauf, si on veut bien s'y arrêter un peu, dans le roman, je veux dire: dans le déploiement de la narration romanesque tant et pour autant qu'un personnage W (en tant que personnage) ne vaut, esthétiquement parlant, ni plus ni moins que n'importe quel autre personnage X, Y, Z avec lequel il pourrait entrer en rapport en tel lieu et/ou à tel moment de l'intrigue.
Ce que j'essaie de conceptualiser ici n'a rien à voir avec le clivage catégoriel du principal et du secondaire. Ainsi, dans Crime et Châtiment, le fait que Raskolnikov apparaisse comme le personnage principal ne compromet en rien l'expérience immédiate selon laquelle sa valeur en tant que personnage est égale à celle de n'importe quel autre personnage que l'on pourrait considérer comme secondaire (Sonia, Marmeladov ou Svidrigailov, par exemple).
Cet état d'égalité esthétique n'est pas non plus fonction de la toile de fond socio-historique du roman. J'entends par là que même si l'intrigue devait se développer dans un contexte fortement hiérarchisé sur le plan économique (maîtres et esclaves, patrons et ouvriers, bourgeois et prolétaires, etc.), la perception des différents acteurs comme égaux sur le plan esthétique ne serait pas compromise le moins du monde.
Cette égalité esthétique n'est pas non plus liée à une question d'intérêt. La valeur accordée à un personnage jugé plus intéressant (parce que plus profond, plus puissant, plus naif ou plus méchant) n'est ni supérieure ni inférieure à celle accordée à un personnage falot qui passe en coup de vent entre deux paragraphes et qu'on ne reverra plus par la suite.
L'égalité esthétique est notre expérience première de l'égalité éthique en tant que fondement de la conception démocratique des rapports entre les personnes. Et si cette expérience n'a pas nécessairement à se jouer d'abord sur le plan de la fiction romanesque, il m'apparaît toutefois que le roman est le lieu privilégié, l'espace le mieux adapté au dévoilement de ces profondeurs sensibles auxquelles le concept d'égalité démocratique se rapporte lointainement et/ou clandestinement.
(Je m'autofrustre et me fais autochier en étant si près de la chose à dire sans pouvoir la dire comme je le voudrais, toujours cette hantise de faire semblant de penser, de penser que je pense alors que tout compte fait je ne pense peut-être rien du tout.)
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Cette égalité esthétique des personnages est si impérieuse qu'elle définit aussi bien les conditions de possibilité de la fiction en tant que construction que celles de la fiction en tant que réception.
(La philosophie est une fiction théorique qui a pour mission de traduire dans le langage du concept une expérience sensible de l'égalité que le roman rend toujours possible dans la mesure où il la présuppose à chaque scène, en chaque dialogue, au début comme à la fin de chaque chapitre.)
((Éthique et esthétique, le plus souvent disjointes, voire opposées, me semblent ici plus proches que jamais.))
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Weimar, octobre 1897.
Friedrich en arrache. Ses doigts de fée tordus autour des barreaux de la chaise longue, il détourne la tête de la cuiller de Kolhsuppe que sa soeur tente d'introduire de force entre les branches de sa moustache.
-- Allez, mein Bruder, on oufre grand le garache!
-- Nein, nein, cheu feux regarder le dernier épizode des afentures de Ilsa, Die Wolfin der SS! Cheu troufe que l'actrice rezzemble à Lou Salomé, arf!
-- Salomé... Diese kosmopolitische Hure...
Lasse, Elisabeth dépose le bol de soupe sur la table basse, puis reprend l'immense travail de classement des manuscrits que son frère a accumulés en vue de la préparation de son opus magnum, La Volonté de puissance...
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(Toute parenthèse ouverte dans le droit fil d'une phrase devrait se refermer en fonction des limites de la chose à préciser. Sauf, peut-être, lorsque l'éthique et l'esthétique se touchent, que le devoir et la sensation se télescopent de telle sorte qu'apparaisse soudain un devoir de sentir, un impératif de recevoir plus à fond ce qu'on a d'abord capté superficiellement, ce qu'on a d'abord reçu à la périphérie de notre sensibilité, alors les limites de la chose à préciser reculent d'un infini à un autre, et refermer la parenthèse n'est plus chose si facile, des parenthèses secondaires creusent la principale, ouvrent un infini second qui ne se laisse pas plus aisément refermer que l'infini premier, et si chaque personna/ge vaut comme une parenthèse ouverte sur une nuit sans fond, sa fermeture ne pourra s'achever que par décision, parce que la finitude de la scène ou du dialogue l'exige, parce que le roman n'a pas à dire, ne peut pas dire ce que seraient les choses au-delà de lui-même, au-delà des tout derniers mots de la toute dernière page du tout dernier chapitre, ce qui vient après que les enfants se soient écriés *hourra pour Karamazov*, cela, personne ne peut le dire, l'infini se devine mais tout infini est à clore, et c'est donc ici plutôt qu'un peu plus loin que se referme cette parenthèse.)
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Weimar, août 1900.
Elisabeth vient de rentrer après avoir officié les funérailles de son frère.
Question de se ressaisir après l'énervement occasionné par la cérémonie, elle reprend le travail de classement des textes inédits de Friedrich, puis tombe sur une lettre datée de décembre 1882, adressée à Lou Salomé:
Chère étoile du soir et du matin,
Je t'ai présenté l'autre jour ma doctrine de l'éternel retour, mais dans l'enthousiasme de mon exposé, j'ai négligé un petit détail...
Sais-tu bien quelle est ma plus grave objection contre cette doctrine?
C'est l'existence même de ma mère et de ma soeur, arf!
Allez, j'embrasse tes foufounes bien rondes.
Ton Friedchou.
p.s. transmets mes salutations à Paul Rée, et dis-lui bien que je n'ai rien a priori contre les sentiments moraux qui le préoccupent tant, mais que s'il continue à puer des pieds comme c'était le cas l'autre soir dans le train, je me verrai dans l'obligation de mettre un terme à notre ménage à trois: je ne supporte pas l'odeur de parmesan fraîchement râpé, non vraiment, je ne la supporte pas davantage dans mes chaussettes que sur mes linguinis.






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