Je reprends ce journal après trois mois d'absence à l'écriture.
J'aimerais faire la lumière sur cette reprise, du moins sur cet étrange impératif qui commande la reprise, sans que ça sonne creux ou péteux. Car c'est bien de cela dont il s'agit: reprendre, ne pas céder à la tentation ostentatoire des adieux à l'écriture, mais en même temps faire sens de la nécessité ponctuelle de tout arrêter, ne pas déserter de l'écriture mais à tout le moins rendre justice au vide qui me barbouille le coeur à l'occasion, et saluer au passage ce désoeuvrement somatique qui prend le plus souvent la forme d'un regard vitreux, attardé sans raison valable au roulement d'une cannette de Pepsi sur le parking d'un Costco de banlieue.
En ce qui me concerne (et je suis bien certain que je ne suis pas le seul à ressentir les choses de cette façon) ne pas écrire, c'est se sentir fautif. Mais fautif par rapport à quoi au juste? Chose certaine, si faute il y a, si c'est le bon mot appliqué à la bonne chose, alors cette faute n'est pas de même nature que le sentiment de culpabilité chrétienne. Et elle n'a sans doute rien à voir avec la morale au sens très large du terme.
En somme, je ne suis coupable de rien, mais la faute demeure de ne pas avoir fait ce qui doit être fait, et le plus drôle, c'est que: 1) il n'y personne qui assiste au procès de la conscience, aucun juge, aucun avocat, aucun greffier; à l'exception de l'accusé, la salle est vide; 2) ce qui doit être fait demeure, quant à son contenu, parfaitement indéterminé.
Écris. Tu dois écrire. Appliqué à ma situation, cet impératif sonne comme une fourberie visqueuse, une farce narcissique de troisième zone... Tu dois écrire. Pourquoi le devrais-je, au fait? Et sinon, quoi? Si seulement ce qu'il y a *à écrire* était à tout le moins amorcé, en continuation, inscrit en quelque chantier, mais non: l'appel -- si c'est bien d'un appel dont il s'agit -- vise au vide, s'achève dans le vague de ses propres échos, se réduit à un inconfort nerveux assimilable à une démangeaison légère mais généralisée.
L'être-en-dette dont parle le jeune Heidegger ne m'est pas d'un très grand secours ici. Certes, chez Heidegger, la dette dont il est question se joue en deçà de toute dette empirique ou de faute morale, et je veux bien prendre en charge ma facticité et ma nullité originaires, mais l'appel à l'écriture se dessine différemment: par un certain côté, l'appel coïncide avec une fuite, un repli face à ce qui se présente comme le monde de la quotidienneté, je veux dire: l'ensemble des tâches que j'accomplis, dans lesquelles je m'enlise bien souvent, et auxquelles je devrais renoncer pour réserver le temps essentiel à l'essentiel lui-même plutôt que de le sacrifier passivement à collectionner coupons-rabais du IGA -- sur ce flanc de l'appel, je me sens donc poussé hors de... l'appel arrive par derrière, pour ainsi dire, et je m'éprouve comme le bousculé, le percuté, le chambardé... C'est une pulsion. Mais par un autre côté, l'appel arrive par devant, me tire vers..., me polarise en direction de ce qu'il y a essentiellement à faire, le ceci-et-rien-d'autre de l'écriture, et sur ce flanc, je m'éprouve plutôt comme l'arraché, le tracté, le soulevé...
L'appel se joue par conséquent au point de friction du bousculé et du soulevé, de la pulsion et de l'attraction. Je pourrais encore formuler la chose en disant que l'appel se double d'un rappel comme si tout se jouait sur le plan d'un rappel à l'ordre de l'appel.
Oui, c'est ça: rappel à l'ordre de l'appel. Mais là encore, on peut accentuer cette formule de deux façons: 1) rappel -- à l'ordre de l'appel (génitif subjectif, ordre téléologique); 2) rappel à l'ordre -- de l'appel (génitif objectif, ordre déontologique). Je suis rappelé à la fascination d'origine (tu dois écrire) dans la mesure même où cette fascination est rappelée à l'ordre de ce à quoi je dois m'arracher (la quotidienneté et la somme assommante des tâches qui me font dériver au loin de tout acte d'écriture).
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Marbourg, décembre 1926.
Heidegger se demande sérieusement s'il ne doit pas ajouter l'être-pour-le-cul à la liste des existentiaux qu'il projette d'exposer dans son futur grand ouvrage Sein und Zeit.. Au même titre que l'être-avec, l'être-vers-la-mort (ou l'être-pour-le-trait-d'union), l'être-pour-le-cul devrait assurément figurer dans cette liste, mais Heidegger craint que cela ne fasse trop empirique, trop Jaspers -- trop paysan en somme.
Et pourtant, Hannah est là, nul cul sur la chaise, gluante au plus haut point même si la pine de Heidegger peine à franchir le cap des 34 degrés...
-- Hannah, mon petit bagel en sucre, viens près de moi...
-- Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme ça!
-- Qu'en penses-tu? Le Sein-fur-Arsch est-il un existential ou pas?
-- Bof, tout dépend. Si on considère ton mariage avec Elfride, c'est clair que non. Avec moi cependant... hmm, au début, ja, mais maintenant, après trois ans de fréquentation, force est de constater que ta Frankfurter ressemble à un petit crapaud tout effouairensie sous la roue d'une charrette... Avoue, tu ne me désires plus comme avant!
-- Arf! C'est juste une petite panne unwichtig, je pense trop ces temps-ci... S'il te plaît, tu veux bien chausser les sabots jaunes et noirs que je t'ai apportés? Et me faire une petite gigue munichinoise, ja?
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Franchement, je ne sais pas si le fait de considérer la philosophie elle-même comme une fiction est une idée qui a de l'avenir, mais elle me fascine. J'ai entrouvert cette porte-là lors la dernière livraison de ce journal et elle ne se referme pas toute seule...
Dans ce cadre de référence, j'aurais envie de dire que Platon, Descartes et Nietzsche représentent trois moments forts où le fonds fictionnel de la philosophie lui est monté à la bouche comme l'écume aux lèvres d'un épileptique. Où le retour du refoulé voilait à peine la nécessité d'un éternel retour.
Cela dit, même si je considère un des cas en apparence les plus étrangers à cette idée, soit La Phénoménologie de l'esprit de Hegel, je n'y vois pas une objection irréfutable. Après tout, si l'absolu est déjà en soi auprès de nous, il lui reste encore à se phénoménaliser pour soi. En d'autres termes, ça n'est jamais fini tant que l'esprit ne s'est pas raconté l'histoire (c'est-à-dire la fiction radicalement théâtralisée) de sa venue à soi-même.
Si l'esprit croit à sa propre histoire au point d'oublier qu'il s'agit d'une fiction -- fût-ce la fiction de la fin de l'histoire --, le concept occulte en l'achevant la réserve fictionnelle à laquelle il doit le jour et la nuit.
(Hegel a cru au père Noel, Marx a dressé les plans de son village et Staline a assuré la distribution de ses cadeaux.)
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L'allégorie de la Caverne donne à penser. Le malin génie donne à penser. Le fou de la mort de Dieu donne à penser. De telles fictions apparaissent comme de véritables stéroïdes pour la réflexion.
Mais l'Être? Donne-t-il à penser aussi profondément que Heidegger le laisse entendre? Se pourrait-il que la fiction ontologique soit la plus ingénieuse de toutes en ce sens qu'elle serait la seule à même de masquer intégralement la fiction qu'elle est?
Je m'exprime mal, mais il faut à tout le moins creuser la singularité de la fiction philosophique et oser un certain nombre de questions inconfortables: de toutes les fictions concevables, pourquoi la fiction philosophique devrait-elle occulter plus que tout autre son fonds fictionnel? à quoi pourrait bien s'appuyer cette nécessité d'inavouer ce qu'elle est dès lors que la pensée passe au premier plan, revendique le premier rôle et fait passer tout autre acteur conceptuel (imagination, sensation, empirie) au rang de figurant?
(Comment Schopenhauer pouvait-il bien se sentir le jour où il entreprit de défendre l'idée que le lien entre les prémisses et la conclusion d'un raisonnement était un lien causal, un lien pour ainsi dire physique? Aucun concept ne pouvait, à froid, autoriser un tel transport de sens, de signe et de charge. Il fallait forcément qu'une fiction s'en mêle, mais laquelle? De même, comment Heidegger peut-il oser cette idée que l'Être donne à penser à moins de déréaliser a priori 1) l'Être dont il est question; 2) l'oreille à laquelle il s'adresse; 3) la clairière propice à la réception bergère de cette parole -- et une fois ce tour de force accompli, 4) de nouer tous ces tropes ontologiques dans une seule et unique fiction théorique?)
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Fribourg, février 1950.
Arendt et Heidegger se retrouvent, 25 ans après leur rupture, dans un petit café. Fraîchement sorti de l'asile, Heidegger est très diminué, il a des gestes de vieillard confus et ses mains tremblent lorsqu'il porte la tasse de thé à sa petite moustache.
Hannah, en revanche, pète le feu, fume de façon vaguement lascive en tentant de capter le regard fuyant de son plus ou moins repenti de nazi de vieux prof de philo.
-- Elfride va bien? Tu sais qu'elle a slashé les pneus de ma Wolkswagen hier encore, ja? Et c'est tout l'effet que ça te fait? Quoi, je ne suis plus ton petit bagel en sucre?
Heidegger, muet jusque là, se met soudain à parler. Une logorrhée sans queue ni tête. Une éruption volcanique de es must sein et de judische verschworung, plombée de postillons et de bulles nasales. Mais Hannah est formelle: bien des années plus tard, évoquant ce discours dément, elle maintiendra qu'à aucun moment, pas une seule fois Heidegger n'a mentionné les mots de faute ou de dette.






