Chez moi, l'écriture et la nuit n'ont jamais fait bon ménage.
Et la blancheur d'une seule nuit peut être soumise à des gradations subtiles entre des extrémités elles-mêmes fort mal définies.
Cela dit, je ne déteste pas qu'à l'occasion la pensée s'aventure en terrain vague, qu'elle quitte progressivement le champ du concept pour naviguer dans la zone de l'entre-deux-trois-quatre, etc.
S'il y a un sens à parler de ritaphysique du terrain vague, c'est peut-être qu'il y a une étrange préséance (rarement soulignée) de l'espace sur le temps. Je veux dire: que dans certaines conditions, étrangères (mais pas nécessairement hostiles) à l'analytique existentiale du Dasein, le champ spatial qui s'offre à nous surdétermine l'expérience que nous ferons du temps, c'est-à-dire oriente radicalement l'ouverture ou la fermeture du temps, son passage ou son arrêt, sa rupture ou sa relance, sa trajectoire linéaire, cyclique ou contrapuntique, bref, détermine à l'avance en les saturant toutes les figures que le temps peut adopter, et cela, au point de transgresser les limites de son propre concept en direction de l'égocept qui lui correspond, je veux dire: au point d'échapper à une analytique existentiale de l'être-le-là pour s'ouvrir à une esthétique buccogénitale de l'être-à-rita.
Damzémessieurs, accueillons chaleureusement Joe le Dasein!
(J'ai l'air de déconner. Mais non, le petit cochon est très sérieux.)
((Ce n'est qu'après avoir avalé coup sur coup deux capsules de Nespresso Intenso que la chouette de Minerve prend son envol et l'achève, quelques minutes plus tard, dans un pylône du comté de Verchères.))
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Pense, porc.
Si Nietzsche insiste tant sur les conditions géographiques qui ont présidé historiquement à la venue de la pensée de l'éternel retour, ce n'est pas seulement par coquetterie ou pour épater la galerie des vieilles doudounes en compagnie desquelles il calait un verre de schnaps après souper.
Ici, non seulement l'espace ordonne formellement la venue d'une idée, mais plus encore, il détermine matériellement la venue de cette idée du temps pensé en termes de re-venue (ou de revenance). Plus précisément, l'espace (physique) accède à la jouissance/conscience ritaphysique de soi comme espace opérateur de pensée, c'est-à-dire comme espace de jeu sans lequel l'idée de l'éternel retour n'aurait même pas pu apparaître.
Je veux raconter maintenant l'histoire de Zarathoustra. La conception fondamentale de l'oeuvre, i'idée de l'Éternel Retour, cette formule suprême de l'affirmation, la plus haute qui se puisse concevoir, date du mois d'août 1881. Elle est jetée sur une feuille de papier avec cette inscription: À 6000 pieds par delà l'humain et le temps. Je parcourais ce jour-là la forêt, le long du lac de Silvaplana; près d'un formidable bloc de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlej, je fis halte. C'est là que cette idée m'est venue. (Nietzsche, Ecce homo).
Ici, la disposition géophysique du décor est l'équivalent d'une scène primitive, nécessaire à l'apparition d'un personnage conceptuel de tout premier plan, et ce n'est pas un hasard si la hauteur de l'idée -- la plus haute qui se puisse concevoir -- redouble jusqu'à s'y confondre la hauteur géographique des lieux -- 6000 pieds par-delà l'humain et le temps.
... et le temps.
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Si, ritaphysiquement parlant, l'espace surplombe le temps, et si toute idée ne se développe qu'en fonction d'une certaine durée -- ce qui signifie qu'aucune idée ne se laisse penser abstraction faite du temps qu'elle nécessite pour se déployer de façon charnelle --, le surplomb vertical de l'espace sur le temps surdétermine le déploiement érotique de l'idée de version en version.
Pour en revenir à Nietzsche, l'éternel retour n'est pas une Idée platonicienne dont les différentes versions ne seraient que des copies plus ou moins dégénérées ou horizontalisées. Au contraire, la configuration spatiale de la scène modifie à chaque fois la donation éroconceptuelle de l'idée. Je veux dire: l'idée de l'éternel retour n'est pas exactement la même selon qu'elle se dévêt 1) dans le cadre géoaffectif des hauteurs de Silvaplana; 2) au sein d'un scénario imaginaire du Gai savoir où on interpelle le lecteur en lui demandant comment il réagirait si un démon lui annonçait qu'il était appelé à revivre la totalité de son existence à l'infini; 3) dans le Zarathoustra, où le portique de l'Instant commande que l'éternité advenue et l'éternité advenante se courbent en un seul anneau se croisant infiniment lui-même.
Ce qui revient à chaque fois, d'une version à une autre, ce n'est pas exactement le même, c'est la nécessité de penser le même différemment -- et de le faire infiniment s'il est vrai que les espaces de pensée à l'intérieur desquels cette idée peut revenir sont eux-mêmes en nombre (virtuellement) infini.
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À 3h16 du matin, Joe le Dasein grille une clope sur la terrasse gluante de pluie.
À 3h25 du matin, le même en grille une autre.
Pas de rocher de Surlej, pas de nain fatigant, pas de portique, pas de démon.
Juste la marde.
On a les éternels retours qu'on peut.






