mercredi 12 août 2026

Journal ritaphysique (12 août 2026, Spécial *Faut que j'achète un livre québécois avant la fermeture du IKEA*)

Je reviens sur cette notion de labyrinthe dont je parlais hier.  Si le labyrinthique est bien l'impensé du carré d'as des dispositions existentielles, c'est que chacune de ces dispositions présuppose une espèce de délectation dans l'être-perdu.

Pour rendre ce point plus tangible, je vais procéder à une mise en situation qui n'est pas sans rapport avec le thème de ce jour: Le 12 août, j'achète un livre québécois.

Or telle est la situation: Le IKEA de Boucherville ferme ses portes à 21h00 et il est déjà 20h04.  Il me reste donc tout juste 56 minutes pour sauter dans mon char, brûler tous les feux du boulevard de Montarville, me garer dans le parking du IKEA, me précipiter dans le labyrinthe que l'on sait et dénicher le rayon des livres québécois avant la fermeture, faute de quoi je serai contraint de rentrer chez moi, tout penaud, gros Gagnon comme devant, et me rabattre (non sans quelque sentiment de ratage intégral) sur mon exemplaire gondolé de Kukum, reprendre la lecture à partir de la page 1, et tout en me martelant la tête à coup de saucisson, prendre le ciel à témoin et m'écrier enfin : Doux Jésus, ai-je jamais lu quelque chose d'aussi génial depuis la parution de Prochain Épisode en 1965?

*

Après une demi-heure de recherches infructueuses, j'abandonne ma quête.  Parké en double dans le rayon des stores alvéolaires, j'en conclus qu'il n'y a pas de section consacrée aux livres québécois dans le IKEA de Boucherville; le seul commis que j'ai croisé en chemin, et à qui j'ai posé la question, m'a répondu bien évasivement -- à la vérité, je ne suis pas sûr qu'il ait seulement compris le sens de ma question.

(Les seuls livres sur lesquels j'aie mis la main sont purement décoratifs: ils ne servent que de façade et de faire-valoir.  J'ai bien vu une Histoire de la pomme de terre en 10 tomes, mais l'auteur était irlandais, faque.) 

Tant pis.  Il est 8h40, le magasin ferme dans une vingtaine de minutes; de loin en loin, je perçois les échos d'un cri déchirant (sans doute un client égaré dans le rayon des surmeubles de modèle Kolbjorn), et le fumet, très discret, des boulettes suédoises en provenance de la cafétéria située, si je ne m'abuse, au sud-ouest du rayon des toutous.

Je lâche prise et je circule à pas lents en suivant le circuit fléché sous mes pieds; je ne cherche plus rien en particulier, je *laisse venir* ce qui se donne à voir à même la variété babylonienne des produits, des réclames et des postes informatiques désertés.

Et soudain, ça y est, je sens le *labyrinthique* se mettre en place...

*  

Ce n'est d'abord -- et il en sera sans doute de même jusqu'à la fin -- qu'un doux vertige.  Rien de comparable en intensité à la nausée de Roquentin dans le célèbre roman de Sartre; en ce sens, je ne tombe pas en extase devant une bibliothèque Billy ou des rideaux opaques à 2 panneaux de modèle Korgmott.

Je vais tenter d'épingler certains motifs de cette disposition (au) labyrinthique en veillant à ne pas surnalyser ou sur-cérébraliser la chose:

1) Sentiment d'atomisation existentielle.  Je suis seul ici.  Même si je ne le suis pas à proprement parler, que je croise en chemin quelques clients attardés ou de rares employés qui redoublent d'efforts afin de se faire le moins voyants possible, ma solitude m'est -- en quelque sorte -- remise sur le nez; je suis atomisé de force par le contraste entre la dimension cyclopéenne des allées, de l'entrepôt, etc., et ma minuscule (et ridicule) présence en ces lieux.  Je suis seul ici.  En conséquence, je ne peux compter que sur moi pour trouver la sortie ou persévérer dans mon errance jusqu'à l'extinction des feux;

2) Sentiment de déréalisation fonctionnelle.  Ce que je vois, ce que je perçois est légèrement déréalisé, comme si chaque chose se tenait un pas en retrait de ce qu'elle est ou de ce pour quoi elle a été conçue; par exemple, cette chaise de modèle Logerbet est bel et bien une chaise, je peux l'acheter pour la modique somme de 25,49$, je la verrais très bien accompagner mon accordéon au sous-sol, genre.  Toutefois, ici et maintenant, telle qu'en elle-même sur le présentoir aseptisé, je ne vois pas la chaise en fonction, je la vois comme produit offert à l'achat, ou comme une aberration esthétique, ou encore comme une case mouvante inscrite dans un ensemble de permutations virtuelles; en ce sens, je ne la vois pas telle qu'en elle-même, mais telle qu'en elle-autre; elle m'apparaît en quelque sorte désamarrée du circuit domestique à l'intérieur duquel elle ferait autrement fonction de signe renvoyant à d'autres signes -- par exemple, à la table pliante du sous-sol, laquelle renvoie au meuble télé, lequel renvoie au sofa où je m'écrase le soir pour lire un paragraphe de Kukum, etc. --, bref, je découvre la chaise en question comme étant de même solitude (ou d'une solitude de même facture) que celle que j'éprouve moi-même à l'instant où je circule à pas perdus et l'oeil vitreux entre les allées (*);

3) Sentiment de se tenir au point de friction du fini et de l'infini.  

4) Sentiment d'euphorie viscérale ou frisson préfécal

(Je ne fais que noter ces deux derniers points, je les développerai dans une livraison ultérieure, là, j'ai pas le temps, faut que je me garroche chez Rona pour acheter le dernier roman de Michel Jean.)




(*) Voir à ce sujet l'analyse heidegerrienne de l'outil dans Être et temps.     


mardi 11 août 2026

Journal ritaphysique (11 août 2026)

Ce journal ressemble à un kaléidoscope pété.  Je vais essayer d'en colliger quelques éclats, question de distinguer un peu mieux la gueule du *système* qui se profile à l'horizon des derniers développements.

*

Je disais donc: toutes les réflexions exposées dans ce journal depuis son ouverture en janvier 2025 sont un cas particulier de fiction dont le dénouement oscille entre le vide et l'éjaculation.

Je ne reviens pas là-dessus.  Je ne peux pas appréhender a priori le plan de fiction dans lequel je suis introduit (= X), pas plus que je ne peux profiler dans tous ses détails sa destinataire ritaphysique (= Y).

La conséquence en est que la rigueur conceptuelle que je cherche à introduire dans mes propos n'est pas à l'abri des retournements, des rebondissements, des coups de théâtre, etc., qui caractérisent un roman policier (par exemple); elle n'est pas non plus étrangère aux trouées esthétiques d'un poème (s'il est vrai, comme je l'ai suggéré, que la poésie aussi est un cas particulier de fiction).

Dans ces conditions, rien -- absolument rien -- de ce que j'expose ici ne peut prétendre à une objectivité comparable à celle de la phénoménologie husserlienne.  Toute objectivité (ou apparence d'objectivité) serait ici accidentelle.

J'ai affaire à la lumière, pas à l'objectivité.  Il s'agit de s'élucider autant qu'il est possible de le faire à l'aide des outils inflammables que la fiction met à ma disposition.  

*

Déblocage partiel d'un certain nombre d'intuitions.

Il m'apparaît que le labyrinthe est au centre de la toile diamantée formée par l'angoisse, l'ennui, la joie et la nostalgie.

Le scellant existentiel n'est donc pas (exactement) la joie, comme je le croyais au départ, mais un 5e élément dont je ne sais s'il faut le considérer comme une disposition affective au même titre que les quatre autres.

Il s'agit du labyrinthe, c'est-à-dire d'une volonté de se perdre (peut-être l'euphorie de se savoir perdu dans l'enfilade des espaces intermédiaires) qu'on ne doit pas assimiler trop vite à une variante fancy de la pulsion de mort.

(Le labyrinthe est l'impensé de la joie, de la nostalgie, de l'angoisse et de l'ennui.  Plus précisément, il est l'espace inavouable que la temporalité nécessite afin d'existentialiser -- d'inscrire dans l'existence même -- le déploiement affectif des 4 dispositions fondamentales.  Le labyrinthe correspond à cette spatialisation intime du temps que j'ai identifiée à quelques reprises déjà, mais sans pouvoir la situer avec précision.)

*

Encore une fois, je veux aller trop vite, mais je ne veux rien manquer de ce qui se passe, je ralentirai la projection une autre fois.

Si on s'en tient aux trois extases temporelles classiques (passé, présent, avenir), il est possible de les associer point pour point aux dispositions de la nostalgie, de l'ennui et de l'angoisse.

La nostalgie est manifestement orientée vers le passé (que le passé revienne à la faveur d'un désir de retour ou qu'il se tienne là où il est comme une fleur séchée, la nostalgie est d'abord et avant tout le mal de ce qui n'est plus).

L'angoisse, pour sa part, est ouverte à l'avenir, ce que Heidegger ne souligne pas assez dans son analyse -- bien que celle-ci demeure magistrale à bien des égards.  Car dans cette dérobade de l'étant en totalité, certes, le Néant apparaît, du moins, apparaît-il après coup -- le Néant lui-même, en personne, était là, dit Heidegger --, mais du sein de l'angoisse se produisant, la terreur, l'effroi, l'épouvante qui composent le noyau brûlant de l'angoisse n'ouvrent pas encore au Néant pur et simple; autrement dit, au moment où l'angoisse me transit de part en part, je cherche encore à identifier ce qui arrive, donc à distinguer la silhouette de ce qui vient, de ce qui est immédiatement à venir, et ce n'est qu'une fois le brouillard dissipé que je pourrai (enfin, fiou!) conclure que ce n'était rien.

L'ennui, quant à lui, est immédiatement greffé sur le présent.  En fait, l'ennui, c'est une panne généralisée de la présence, celle-ci étant désormais perçue comme laissée vide, sans intérêt et sans appel.  

À cet égard, l'exception que la joie représente en regard des trois autres dispositions ne tient pas seulement à la matérialité positive ou rayonnante de son affect (qui contraste avec la matérialité réactive de la nostalgie, de l'angoisse et de l'ennui) mais au fait qu'elle ne s'insère pas aussi naturellement dans l'une ou l'autre des extases temporelles.

À proprement parler, la joie ne s'excepte pas seulement du passé ou de l'avenir, elle s'excepte aussi du présent, du moins, de l'entente profane du présent entendu comme ce qui se passe ici et maintenant.

La temporalité de la joie est celle de l'Instant qui ouvre à l'éternité retrouvée dont parle Rimbaud.  C'est la mer mêlée au soleil, de fait, le point de friction du fini et de l'infini, et en ce sens, la matérialisation du temps qui prélude à sa spatialisation labyrinthique.

(À clarifier, dégrossir, etc.)

*

La préséance existentielle de la joie en regard de l'ennui, de l'angoisse et de la nostalgie se justifie en ceci qu'elle permet d'entrevoir la dimension labyrinthique qui correspond à cet espace de jeu à l'intérieur duquel la temporalité des affects doit se déployer.

Se saisir comme affecté par l'angoisse, l'ennui ou la nostalgie ne va pas sans le fait de se saisir égaré, et de jouir sans se l'avouer de cet égarement même.

En ce sens, ce que j'appelle le labyrinthe est bel et bien la croix des chemins, la disposition qui se tient au croisement clandestin des autres dispositions: c'est la spatialisation intime du temps que je reconnais à ceci que mon égarement existentiel apparaît (soudain) comme un objet de désir et une occasion de jouissance, et non pas comme pas un motif de répulsion.




mercredi 29 juillet 2026

Journal ritaphysique (29 juillet 2026)

J'ai besoin d'un petit break spéculatif, yep.

S'arrêter à l'intuition que la joie est le scellant existentiel de la nostalgie, de l'ennui et de l'angoisse -- de l'angoisse aussi? hahahaha --, peut être interprété comme le signe que Joe le Dasein est au bout du rouleau.

Depuis que j'ai amorcé ce journal en janvier 2025, j'ai l'impression de jouer à un jeu dont les règles se modifient à chaque livraison, ou de participer à un quiz solitaire intitulé Trouvez l'issue: j'ouvre une porte qui ouvre sur trois portes qui ouvrent sur huit portes, etc.  Je ne déteste pas, cela dit, la dimension labyrinthique de la chose, l'effet liminal space qui se dégage de tout ça, comme si le déplacement d'une zone transitoire à une autre équivalait à se retrouver (encore et toujours) dans le hall désert d'un hôtel du centre-ville ou dans le parking souterrain d'un complexe commercial de la rive sud entre 2 et 3 heures du matin.

Un peu comme dans le film Backrooms.

Ça fait ritaphysique des terrains vagues.  Trouvez l'issue.

*

Con/fidence/fession: je n'ai jamais écrit qu'en état d'érection.  S'il n'y a pas à l'horizon de l'écriture une destinataire = Y qui correspond pour moi au sujet d'un désir absolu, en d'autres termes, si l'élan qui me voue à la fiction ou à la réflexion n'est pas ritaphysiquement polarisé, je demeure vide, aphone, crétin (ce que je suis le plus souvent, comme on a pu le remarquer, et je ne m'en plains pas davantage).  

À froid, je n'ai absolument rien à dire.  Plus jeune, j'en aurais fait une maladie spirituelle, un motif d'autoflagellation.  Mais plus maintenant.  Je m'abandonne sénilement à mon bander mou et à l'innocence intersidérale qui précède ma brève installation sur la chaise électrique de l'écriture.

(Je capitule comme un prof de conduite automobile qui consacrerait la plus grosse partie de son enseignement à raconter à ses étudiants des histoires de char comme d'autres racontent des histoires de pêche, genre: Cette nuit-là, y a un gars qui file à vive allure sur Saint-Laurent à bord de sa Trans Am; au dernier moment, il aperçoit un aveugle qui traverse la rue en tâtonnant le pavé du bout de sa canne; pour éviter la collision, le conducteur donne un coup de volant à gauche, percute un lampadaire -- et pour finir le lampadaire tombe sur l'aveugle.)

*

Je maintiens que toutes les réflexions (les idées, les intuitions, les fausses couches conceptuelles) exposées dans ce journal depuis son ouverture en janvier 2025 sont un cas particulier de fiction dont le dénouement oscille entre le vide et l'éjaculation.

C'est justifier à peu de frais mon incapacité à rabouter en un système cohérent tous les fils qui pendent et à relever décemment tous les jupons qui dépassent, mais l'auteur de ce journal n'est pas extérieur à la fiction qu'il a mise en place: en un mot, je suis le personnage principal de ce fiasco philosophique.  Je veux dire: les idées, ici, n'ont pas plus de consistance que les images d'un rêve dans lequel le moi du rêveur est lui-même rêvé au même titre que tout le reste.

Ou encore: de même que chez Berkeley une chose se réduit sans reste à un ensemble de qualités sensibles et perceptibles -- la conséquence étant qu'une chose non perçue cesse d'exister --, mes idées ne se déploient que dans le cadre d'une fiction invisible; dès que cette fiction se donne et se révèle pour ce qu'elle est, soit une simple fiction, les idées qui en ordonnaient le déploiement disparaissent, emportées comme des rouleaux de brume sur un lac laurentien à 5 heures du matin.  

J'ai pressenti dès le début que ce projet était intrinsèquement susceptible d'échouer.  À présent que l'échec est avéré, il y a deux options qui s'offrent à moi: 1) renoncer à l'érection, flusher ce journal et devenir prof de conduite automobile chez Tecnic; 2) habiter l'échec, arpenter ses profondeurs aussi rigoureusement que possible et persévérer dans le désir de la descente.



 


mardi 21 juillet 2026

Journal ritaphysique (21 juillet 2026)

De l'éventail à l'entonnoir, donc.

Il doit forcément y avoir, dans la trajectoire de notre existence, un point de bascule où le triangle ouvert de l'éventail passe le relais au triangle fermé de l'entonnoir, un point où les segments des deux triangles se rejoignent pour composer un losange, un diamant existentiel.

À supposer que la dimension tragique de l'existence ne puisse se saisir qu'à partir d'un certain nombre de dispositions affectives, le carré d'as de ces dispositions, les quatre pointes du diamant seraient, je crois, marquées par quatre tonalités fondamentales: l'angoisse, l'ennui, la nostalgie et...

Et...?

Je miserais sur la joie.  S'il est vrai qu'une tonalité est d'autant plus existentielle qu'elle est immotivée, oui, tôt ou tard, d'une façon ou d'une autre, la joie sera fatalement au rendez-vous.

Tout au fond, angoisse, ennui, joie et nostalgie sont pareilles à la rose d'Angelus Silesius: elle sont sans pourquoi.

*

Quel est le point de friction de la vie s'ouvrant et de la vie se refermant?

À partir de quelle expérience fondatrice/destructrice m'est-il dévoilé ou révélé que mon existence bascule de l'éventail à l'entonnoir?

Si je pose la question dans un cadre existentiel, la réponse ne peut pas tenir dans un événement objectivement identifiable.  Bien entendu, la peste, le cancer, un accident de voiture, un congédiement, une rupture amoureuse, etc., pourront toujours être ciblés rétrospectivement comme l'une ou l'autre cause de l'expérience à partir de laquelle je pris, ce jour-là, conscience que le triangle s'inversait.

Mais alors on choisit de neutraliser la question.  Disons qu'on l'abandonne au cadre socio/psycho/biologique où le plaisir et la douleur (et eux seuls) décident des conditions nécessaires et suffisantes de l'expérience et de son interprétation.  À l'intérieur d'un tel cadre, de fait, il est le plus souvent assez simple d'identifier la cause de l'expérience -- je sais ce qui me fait plaisir, je vois clairement ce qui me fait mal.

Toutefois, dans le cadre de référence de l'existence, les dispositions de l'angoisse, de l'ennui, de la joie et de la nostalgie échappent à l'empire du diptyque plaisir/douleur pour cette raison très simple qu'il ne nous est pas permis (à moins de forcer les choses) de leur assigner une cause objectivement identifiable.

Heidegger en a déjà fait la démonstration pour l'angoisse.  Contrairement à ce qui se passe quand j'ai peur, (j'ai peur des chiens, du sang ou des hauteurs), je ne saisis jamais distinctement l'objet de mon angoisse.  La formule heidegerrienne -- le Néant lui-même, en personne, était là -- dit assez la nébulosité attachée à la disposition angoissante.

Je crois que le même raisonnement, peu ou prou, s'applique aux cas de l'ennui et de la joie. (L'ennui profond, tel que Heidegger l'analyse dans son séminaire de 1929, n'a pas d'objet identifiable, tout est laissé vide, tout est comme s'il n'était pas, de sorte que ce qui m'ennuie, ce n'est pas ceci ou cela, c'est la totalité de l'étant, c'est le monde dans son ensemble qui ne me dit plus rien.  De même, la joie ne se réduit jamais à la cause qu'on lui assigne, du moins, la disproportion qu'on observe le plus souvent entre la cause et l'effet (une très petite chose peut générer une joie immense) suggère un décollage existentiel de la joie en regard des événements qui la rendent possible.)   

Mais la nostalgie?  Est-elle sans objet au même titre que l'angoisse, l'ennui et la joie?  Oui, à la condition qu'elle se manifeste sous la forme de la mélancolie, c'est-à-dire d'une tristesse sans objet.  Mais alors n'y a-t-il pas une contradiction qui apparaît en rapport à tout ce que j'ai établi jusqu'ici au sujet de la nostalgie?  Précisons, nuançons, pédalons.  

(Joe le Dasein est plein de marde, mais il ne lâchera pas le morceau si facilement.)

*

Chicoutimi, 1989.  C'est le mariage de mon cousin R.  Toute la famille du côté de ma mère loge au même hôtel.  Le soir, après la cérémonie, je me ramasse avec mon cousin J. dans la suite de ses parents et on sort toutes les bouteilles du minibar.  Je cale coup sur coup 6 shooters de Chivas Regal et 6 chasers.  Une demi-heure plus tard, les couloirs ricanent, la joie est universelle, ma mère ne me reconnaît plus, mon cousin vomit dans l'urinoir, et la dernière chose dont je me souvienne, c'est de me retrouver au beau milieu du parking de l'hôtel, les pantalons abaissés face à un autobus Voyageur dont les phares m'aveuglent et dont les freins rendent un son de forges vulcaniques.

*

Si j'éprouve une certaine nostalgie en évoquant cette scène de mon passé, cela signifie-t-il pour autant que je saisis la cause de cette disposition affective?  Non.  À proprement parler, je ne suis pas nostalgique de la cérémonie, ou de mon ivresse ce soir-là, ou du tube Voices of Babylon qui roulait à la radio, ou de n'importe quel autre événement associé à cet épisode de l'été 89.

Dans ce cas, ma nostalgie s'explique du fait que je vivais, à ce moment-là, quelque chose de fort, mais dont la force n'est pas réductible à la somme de ses flashs.  Tout se passe comme si je voyais aujourd'hui, je savais aujourd'hui quelque chose (mais quoi au juste?) que j'aurais dû voir et savoir à l'instant où les choses se passaient mais que je ne pouvais pas appréhender puisque je les vivais de l'intérieur et à la première personne du singulier.

Ma nostalgie a bel et bien un cadre, une scène, un topos, mais elle n'a pas d'objet précis.  

*

Angoisse, ennui, nostalgie.  Et joie.  Tel est le diamant affectif de toute existence saisie comme existence.

Outre le fait qu'elle soit sans objet comme les autres, qu'est-ce que la joie vient faire là-dedans?  Comment évaluer son contraste solaire dans un tel contexte?

Feeling qu'elle est le scellant existentiel des trois autres dispositions bien que ça soit à première vue contre-intuitif.

Bien le bonsoir, le petit cochon va redodo.




vendredi 17 juillet 2026

Journal ritaphysique (17 juillet 2026)

Nous sommes au coeur de l'été.

Demain, de très bonne heure, je vais prendre la route et j'irai passer quelques jours chez mon ami Michel Trépanier dans le comté d'Arthabaska.

Je suis conscient de ma situation au centre de l'été, je sais que je viens de passer le cap à partir duquel la lumière du jour nous est comptée, et si, dans 10 ans d'ici, je devais me rappeler de cet instant et que je me disais *ah, c'était le bon temps*, je sais que je me laisserais infuser par une nostalgie légère, un peu comme lorsque j'évoque aujourd'hui certains espaces émotypés des années 80, à cette différence près que j'aurais cette fois saisi l'instant présent comme ce dont j'allais être nostalgique un jour, ce que je n'ai pas fait lorsque, par exemple, j'avais 15 ans et que je marchais sur la rive du lac Pembina ou que je neckais avec Sylvie L. sur la banquette arrière de sa Toyota.

Je ne pouvais pas le savoir, mais c'était le bon temps.  Qu'est-ce qui se passe quand je dis ça?  Quel est ce bon temps dont le bonheur ne faisait pas, à ce moment-là, l'objet d'une expérience réfléchie, mais dont je juge, rétrospectivement et nostalgiquement, qu'il était (bel et bien) le bon?

*

Écartons tout de suite la piste de la jeunesse sans souci et autres évangiles des jours glorieux.

Les années 80, c'était aussi la merde.  René Simard performait La vie chante, mon père était toujours vivant et il ne suffisait pas de pousser la porte d'une succursale de la SQDC pour se procurer du cannabis.  Tout n'était pas rose, loin de là.

Sériseusement, je n'ai aucune raison valable de penser que j'étais plus heureux à cette époque que je ne le suis aujourd'hui.  Alors d'où me vient cette sensation (nostalgiée de part en part) que ce temps-là était néanmoins le bon temps?

Peut-être parce qu'à la faveur d'une sorcellerie temporelle dont je ne mesure les effets qu'après coup, je ne voyais pas, je ne pouvais pas voir que ce qui se présentait de prime abord comme un éventail de possibilités allait petit à petit virer à 180 degrés -- virer boutte pour boutte, comme on dit -- et se transformer en un entonnoir d'issues absentes ou mal famées.  

(La nostalgie est une disposition affective qui est en prise directe sur ce mouvement de bascule de l'éventail à l'entonnoir, du V ouvert au V fermé.)

*

Mais encore.  Ce n'est pas faux, mais encore...

Je surintellectualise.  Réincarnons un peu les choses.

Juillet 1988, j'ai 24 ans, je suis sur la plage de Pine Point en compagnie de Marie-Josée, ma copine de l'époque.  Je n'ai que deux choses en tête: 1) finir le roman de Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs; 2) convaincre Marie-Josée de me faire une branlette espagnole dans la petite baraque que nous avons louée dès que ses parents auront crissé leur camp.

Non loin de nous, à la radio, on passe la chanson d'Enya, Orinoco Flow, et sur la plage, face à la mer étale, Marie-Josée se tient debout dans son petit bikini fleuri, jouant avec ses lunettes de soleil, rajustant la courroie de son slip, enduisant son ventre d'une mince pellicule de crème solaire, etc.

C'était le bon temps.

*

A priori, lorsque je revois cette scène, il n'y a aucun rapport entre la chanson d'Enya, le roman de Proust et ma blonde qui se crème le ventre au bord de la mer.  Et pourtant oui.

Ces trois éléments forment les trois côtés d'un triangle défoncé, ouvert en direction d'une multitude de possibilités solaires.  Tel est l'éventail dont je parlais plus haut.

Et tel est le lien avec cette spatialisation intime du temps que j'ai évoquée il y a quelques jours, cette mise en scène spatiale de la temporalité qui prend ici la forme d'un V ouvert.

Du creux de ce V fermé (de cet entonnoir) dans lequel je m'enfonce aujourd'hui, je salue affectivement le V ouvert (l'éventail) que j'habitais en ses trois angles (symphonique, littéraire, érotique) sur cette plage du Maine à l'été 1988.

À reprendre, creuser et peaufiner.




mercredi 15 juillet 2026

Journal ritaphysique (15 juillet 2026)

Ce qui ressort de mes dernières incursions dans le champ de la nostalgie, c'est le cul-de-sac de ce que je sais et de ce que je crois.

Tout au fond, je ne crois pas à ce que je sais (c'est-à-dire qu'il n'y aura pas de seconde première fois, savoir dont je jouis pourtant), même si ce que je sais m'empêche de croire en ce que crois (je désire ce savoir, mais je ne puis le désirer qu'en désirant le retour de ce que mon savoir identifie en même temps comme irrationnel, d'où le desidero quia absurdum propre à la nostalgie).

Il y a là comme une mise en boite infinie de ce que je sais par ce que je crois et de ce que je crois par ce que je sais.

Tel est le fuck affectif (insoluble bien que ce ne soit pas un problème) qui se dessine à l'horizon de la nostalgie.

*

La spatialisation intime du temps est une fatalité dès lors que l'affect soustrait le temps à son entente aussi bien commune que philosophique pour le soumettre à tous ces jeux de retours et de détours qu'autorise l'emboitement mutuel (et sans issue) de ce que je crois et de ce que je sais.

La spatialisation intime du temps n'est pas un péché conceptuel, c'est la mise en situation affective de la confrontation entre mon savoir (rien ne revient) et ma croyance (tout doit revenir).

(Car ce que je crois et ce que je sais se partagent chacun une moitié de ce que je sens.)




lundi 13 juillet 2026

Journal ritaphysique (13 juillet 2026)

Donc, comment désirer ce qui n'ouvre à aucun avenir, pas même le plus ténu, pas même le plus immédiat?

Ma nostalgie enveloppe le savoir que ce qui fut ne reviendra pas, plus précisément: ce qui revient (nostos), ce qui remonte, ce sont les sensations associées à un espace jadis affectivement saturé de sens et de signes.  Mais cet espace lui-même, je le sais, ne reviendra jamais.

Or ce savoir est objet de désir, je n'en démords pas: la tristesse qui parasite ma joie de l'intérieur est le signe que je tire un certain plaisir -- plaisir noir, peut-être pervers -- à me priver de toute source de consolation, à m'interdire de miser sur l'espoir d'un retour effectif de ce qui a été perdu: de ce point de vue, je bloque (à tort ou à raison) tout passage en direction de l'évangile de Nietzsche ou de Jésus.

Comment, dans ces conditions, puis-je néanmoins désirer, persévérer dans le désir du non-retour?

Je ne vois que deux possibilités.  Ou bien je me leurre en parlant de désir (j'aurai confondu la joie douce-amère de la nostalgie avec quelque chose qui échappe à toute fonction désirante), ou bien ce désir est bien réel, mais alors je dois montrer en quoi ce qui se passe de tout avenir le revendique encore clandestinement.

*

J'ai dit plus haut que le mal du retour, la tristesse qui lui est propre exige le non-retour radical de ce qui fut.  En ce sens, comme le dit Jankélévitch, il n'y aura pas de seconde première fois.  Je sais cela, et je désire qu'il en soit ainsi.

Mais si je le désire, à quoi peut bien ressembler l'avenir qui m'est donné par cela même qui invalide toute possibilité d'avenir?

Il y a ici comme une psychose du désir, une scission brûlante de ce qui est désiré entre ce qui ne peut pas être et ce qui (contre toute raison) doit l'être.  C'est le moment kierkegaardien de la nostalgie: désirer parce qu'on ne peut pas le faire, désirer le non désirable absolu à peu près en ce sens où le stade religieux coïncide avec le saut, avec le fait de croire, non pas en dépit du fait que ça soit impossible, mais bien parce que c'est impossible.

La nostalgie ouvre à un desidero quia absurdum.

(Je sais, de prime abord, tout ça semble parfaitement cinglé, mais bon, je fais avec le niveau de clarté dont je dispose, lequel n'est jamais très élevé anyway.)

Cet équilibre instable, cette chimie volatile que la joie et la tristesse composent au sein de la disposition nostalgique est le reflet de la fission atomique du désir: ce que je sais (que le retour est impossible) n'est pourtant pas cru.

Tout au fond, je ne crois pas à ce que je sais, même si ce que je sais m'empêche de croire en ce que je crois.

Oui, c'est exactement ça.

Ok.  Mais s'il y a un lien organique entre la nostalgie et la foi, si le desidero est bel et bien un ingrédient essentiel de la nostalgie, que devient le temps dans tout ça?

(Nous sentons et éprouvons que nous sommes éternels (Spinoza).  Et même si cette sensation était un attrape-nigaud, la nostalgie montre que nous sommes à tout le moins affectivement construits pour nous éprouver ainsi, je veux dire: pour éprouver la réversibilité intime du temps.)

((Je crois qu'il va vraiment falloir relire Kierkegaard par-dessus l'épaule de Heidegger.  L'éternité n'a peut-être pas dit son dernier mot.))