Je reviens sur cette notion de labyrinthe dont je parlais hier. Si le labyrinthique est bien l'impensé du carré d'as des dispositions existentielles, c'est que chacune de ces dispositions présuppose une espèce de délectation dans l'être-perdu.
Pour rendre ce point plus tangible, je vais procéder à une mise en situation qui n'est pas sans rapport avec le thème de ce jour: Le 12 août, j'achète un livre québécois.
Or telle est la situation: Le IKEA de Boucherville ferme ses portes à 21h00 et il est déjà 20h04. Il me reste donc tout juste 56 minutes pour sauter dans mon char, brûler tous les feux du boulevard de Montarville, me garer dans le parking du IKEA, me précipiter dans le labyrinthe que l'on sait et dénicher le rayon des livres québécois avant la fermeture, faute de quoi je serai contraint de rentrer chez moi, tout penaud, gros Gagnon comme devant, et me rabattre (non sans quelque sentiment de ratage intégral) sur mon exemplaire gondolé de Kukum, reprendre la lecture à partir de la page 1, et tout en me martelant la tête à coup de saucisson, prendre le ciel à témoin et m'écrier enfin : Doux Jésus, ai-je jamais lu quelque chose d'aussi génial depuis la parution de Prochain Épisode en 1965?
*
Après une demi-heure de recherches infructueuses, j'abandonne ma quête. Parké en double dans le rayon des stores alvéolaires, j'en conclus qu'il n'y a pas de section consacrée aux livres québécois dans le IKEA de Boucherville; le seul commis que j'ai croisé en chemin, et à qui j'ai posé la question, m'a répondu bien évasivement -- à la vérité, je ne suis pas sûr qu'il ait seulement compris le sens de ma question.
(Les seuls livres sur lesquels j'aie mis la main sont purement décoratifs: ils ne servent que de façade et de faire-valoir. J'ai bien vu une Histoire de la pomme de terre en 10 tomes, mais l'auteur était irlandais, faque.)
Tant pis. Il est 8h40, le magasin ferme dans une vingtaine de minutes; de loin en loin, je perçois les échos d'un cri déchirant (sans doute un client égaré dans le rayon des surmeubles de modèle Kolbjorn), et le fumet, très discret, des boulettes suédoises en provenance de la cafétéria située, si je ne m'abuse, au sud-ouest du rayon des toutous.
Je lâche prise et je circule à pas lents en suivant le circuit fléché sous mes pieds; je ne cherche plus rien en particulier, je *laisse venir* ce qui se donne à voir à même la variété babylonienne des produits, des réclames et des postes informatiques désertés.
Et soudain, ça y est, je sens le *labyrinthique* se mettre en place...
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Ce n'est d'abord -- et il en sera sans doute de même jusqu'à la fin -- qu'un doux vertige. Rien de comparable en intensité à la nausée de Roquentin dans le célèbre roman de Sartre; en ce sens, je ne tombe pas en extase devant une bibliothèque Billy ou des rideaux opaques à 2 panneaux de modèle Korgmott.
Je vais tenter d'épingler certains motifs de cette disposition (au) labyrinthique en veillant à ne pas surnalyser ou sur-cérébraliser la chose:
1) Sentiment d'atomisation existentielle. Je suis seul ici. Même si je ne le suis pas à proprement parler, que je croise en chemin quelques clients attardés ou de rares employés qui redoublent d'efforts afin de se faire le moins voyants possible, ma solitude m'est -- en quelque sorte -- remise sur le nez; je suis atomisé de force par le contraste entre la dimension cyclopéenne des allées, de l'entrepôt, etc., et ma minuscule (et ridicule) présence en ces lieux. Je suis seul ici. En conséquence, je ne peux compter que sur moi pour trouver la sortie ou persévérer dans mon errance jusqu'à l'extinction des feux;
2) Sentiment de déréalisation fonctionnelle. Ce que je vois, ce que je perçois est légèrement déréalisé, comme si chaque chose se tenait un pas en retrait de ce qu'elle est ou de ce pour quoi elle a été conçue; par exemple, cette chaise de modèle Logerbet est bel et bien une chaise, je peux l'acheter pour la modique somme de 25,49$, je la verrais très bien accompagner mon accordéon au sous-sol, genre. Toutefois, ici et maintenant, telle qu'en elle-même sur le présentoir aseptisé, je ne vois pas la chaise en fonction, je la vois comme produit offert à l'achat, ou comme une aberration esthétique, ou encore comme une case mouvante inscrite dans un ensemble de permutations virtuelles; en ce sens, je ne la vois pas telle qu'en elle-même, mais telle qu'en elle-autre; elle m'apparaît en quelque sorte désamarrée du circuit domestique à l'intérieur duquel elle ferait autrement fonction de signe renvoyant à d'autres signes -- par exemple, à la table pliante du sous-sol, laquelle renvoie au meuble télé, lequel renvoie au sofa où je m'écrase le soir pour lire un paragraphe de Kukum, etc. --, bref, je découvre la chaise en question comme étant de même solitude (ou d'une solitude de même facture) que celle que j'éprouve moi-même à l'instant où je circule à pas perdus et l'oeil vitreux entre les allées (*);
3) Sentiment de se tenir au point de friction du fini et de l'infini.
4) Sentiment d'euphorie viscérale ou frisson préfécal.
(Je ne fais que noter ces deux derniers points, je les développerai dans une livraison ultérieure, là, j'ai pas le temps, faut que je me garroche chez Rona pour acheter le dernier roman de Michel Jean.)