dimanche 12 avril 2026

Journal ritaphysique (13 avril 2026)

Chez moi, l'écriture et la nuit n'ont jamais fait bon ménage.

Et la blancheur d'une seule nuit peut être soumise à des gradations subtiles entre des extrémités elles-mêmes fort mal définies.

Cela dit, je ne déteste pas qu'à l'occasion la pensée s'aventure en terrain vague, qu'elle quitte progressivement le champ du concept pour naviguer dans la zone de l'entre-deux-trois-quatre, etc.

S'il y a un sens à parler de ritaphysique du terrain vague, c'est peut-être qu'il y a une étrange préséance (rarement soulignée) de l'espace sur le temps.  Je veux dire: que dans certaines conditions, étrangères (mais pas nécessairement hostiles) à l'analytique existentiale du Dasein, le champ spatial qui s'offre à nous surdétermine l'expérience que nous ferons du temps, c'est-à-dire oriente radicalement l'ouverture ou la fermeture du temps, son passage ou son arrêt, sa rupture ou sa relance, sa trajectoire linéaire, cyclique ou contrapuntique, bref, détermine à l'avance en les saturant toutes les figures que le temps peut adopter, et cela, au point de transgresser les limites de son propre concept en direction de l'égocept qui lui correspond, je veux dire: au point d'échapper à une analytique existentiale de l'être-le-là pour s'ouvrir à une esthétique buccogénitale de l'être-à-rita.

Damzémessieurs, accueillons chaleureusement Joe le Dasein!

(J'ai l'air de déconner.  Mais non, le petit cochon est très sérieux.)

((Ce n'est qu'après avoir avalé coup sur coup deux capsules de Nespresso Intenso que la chouette de Minerve prend son envol et l'achève, quelques minutes plus tard, dans un pylône du comté de Verchères.))

*

Pense, porc.

Si Nietzsche insiste tant sur les conditions géographiques qui ont présidé historiquement à la venue de la pensée de l'éternel retour, ce n'est pas seulement par coquetterie ou pour épater la galerie des vieilles doudounes en compagnie desquelles il calait un verre de schnaps après souper.

Ici, non seulement l'espace ordonne formellement la venue d'une idée, mais plus encore, il détermine matériellement la venue de cette idée du temps pensé en termes de re-venue (ou de revenance).  Plus précisément, l'espace (physique) accède à la jouissance/conscience ritaphysique de soi comme espace opérateur de pensée, c'est-à-dire comme espace de jeu sans lequel l'idée de l'éternel retour n'aurait même pas pu apparaître.

Je veux raconter maintenant l'histoire de Zarathoustra.  La conception fondamentale de l'oeuvre, i'idée de l'Éternel Retour, cette formule suprême de l'affirmation, la plus haute qui se puisse concevoir, date du mois d'août 1881.  Elle est jetée sur une feuille de papier avec cette inscription: À 6000 pieds par delà l'humain et le temps.  Je parcourais ce jour-là la forêt, le long du lac de Silvaplana; près d'un formidable bloc de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlej, je fis halte.  C'est là que cette idée m'est venue. (Nietzsche, Ecce homo).

Ici, la disposition géophysique du décor est l'équivalent d'une scène primitive, nécessaire à l'apparition d'un personnage conceptuel de tout premier plan, et ce n'est pas un hasard si la hauteur de l'idée -- la plus haute qui se puisse concevoir -- redouble jusqu'à s'y confondre la hauteur géographique des lieux -- 6000 pieds par-delà l'humain et le temps.

... et le temps.

*

Si, ritaphysiquement parlant, l'espace surplombe le temps, et si toute idée ne se développe qu'en fonction d'une certaine durée -- ce qui signifie qu'aucune idée ne se laisse penser abstraction faite du temps qu'elle nécessite pour se déployer de façon charnelle --, le surplomb vertical de l'espace sur le temps surdétermine le déploiement érotique de l'idée de version en version.

Pour en revenir à Nietzsche, l'éternel retour n'est pas une Idée platonicienne dont les différentes versions ne seraient que des copies plus ou moins dégénérées ou horizontalisées.  Au contraire, la configuration spatiale de la scène modifie à chaque fois la donation éroconceptuelle de l'idée.  Je veux dire: l'idée de l'éternel retour n'est pas exactement la même selon qu'elle se dévêt 1) dans le cadre géoaffectif des hauteurs de Silvaplana; 2) au sein d'un scénario imaginaire du Gai savoir où on interpelle le lecteur en lui demandant comment il réagirait si un démon lui annonçait qu'il était appelé à revivre la totalité de son existence à l'infini; 3) dans le Zarathoustra, où le portique de l'Instant commande que l'éternité advenue et l'éternité advenante se courbent en un seul anneau se croisant infiniment lui-même.

Ce qui revient à chaque fois, d'une version à une autre, ce n'est pas exactement le même, c'est la nécessité de penser le même différemment -- et de le faire infiniment s'il est vrai que les espaces de pensée à l'intérieur desquels cette idée peut revenir sont eux-mêmes en nombre (virtuellement) infini.

*

À 3h16 du matin, Joe le Dasein grille une clope sur la terrasse gluante de pluie.

À 3h25 du matin, le même en grille une autre.

Pas de rocher de Surlej, pas de nain fatigant, pas de portique, pas de démon.

Juste la marde.

On a les éternels retours qu'on peut.



 

vendredi 10 avril 2026

La rechute (chap. 6.4)

Ce n'était pas tout à fait l'idée que vous vous faisiez d'une promenade romantique au clair de lune, nsspaas?  J'en conviens, ce ne sont pas les quais d'Amsterdam, le quartier est plutôt sinistre...  Je vous propose de marcher sur Port-Royal jusqu'à Tolhurst, c'est plus sûr, et de là nous pourrons toujours pousser vers le nord jusqu'à Henri-Bourassa...

Alors voilà, j'étais coincé (le mot est faible); je m'étais délibérément, et en parfaite connaissance de cause, peinturé dans un coin entre madame et mademoiselle.  Les jours qui suivirent furent étrangement calmes: je ne reçus aucun message de Cassandre, aucun coup de fil non plus de Morane, ce qui me permettait d'imaginer toutes sortes de scénarios fantastiques dont les variantes épousaient le séismographe de mon enthousiasme et/ou de ma paranoïa.  Dans certains d'entre eux, après quelques mises au point, nous convenions de former tous les trois un ménage postmoderne et de conférer à l'expression inceste polygénérationnel un flou artistique qu'elle n'avait sans doute encore jamais connu jusqu'ici; à d'autres moments, bien au contraire, l'horizon m'apparaissait saturé de potences, de poisons et de poignards -- à peine avais-je ouvert la bouche que mère et fille se concertaient d'instinct pour me découper en morceaux, me couler dans le ciment ou bien encore, ce qui était plus vraisemblable, me cannibaliser afin de faire disparaître toute trace de mon existence.

Toujours est-il que je sentais confusément que c'était à moi de jouer.  Mais voilà, les limites de l'échiquier s'achevaient dans la purée de pois, et les pièces les plus importantes, toutes les reines, toutes les tours, tous les fous et les cavaliers se trouvaient du côté de l'adversaire tandis que je ne disposais, pour ma part, que d'une brigade de pions futiles et qui plus est incompétents, qui se prenaient les pieds dans la nuit et se bouffaient mutuellement.

D'une façon ou d'une autre, je devais à tout prix désamorcer cette machine infernale.  Il me fallait coûte que coûte rafistoler l'irréparable.

Cet après-midi là, donc cinq jours après que j'eus adoré le ventre de madame en circuit fermé et à jupe dégrafée, j'écrivis à Cassandre et lui exposai dans le menu détail ce qui s'était produit dans ce condo de la rue Berthe-Louard; je lui expliquai comment j'étais entré en contact avec sa mère; je lui jurai que je n'avais dès le départ aucune intention de coucher avec elle, que je n'en étais pas amoureux, qu'il s'agissait d'une passade sans conséquence, motivée seulement par la volonté stupide de me ménager une porte de sortie au cas où elle (Cassandre) décidait de mettre sa menace à exécution et de révéler notre relation à la direction du collège; à ce sujet, d'ailleurs, je consentais à faire amende honorable, si tel était vraiment son désir, et à me livrer moi-même à la direction; je lui fis valoir que nous devions cependant laisser sa mère en dehors de tout ça, qu'elle (Cassandre) n'avait rien à gagner en lui confiant ce qu'elle savait de cette dérive épisodique entre elle (sa mère) et moi; je conclus (de façon infecte) en implorant son pardon pour tout le mal que je lui avais fait, et que si cela ne suffisait pas, que j'étais même prêt à monnayer son silence au prix qu'elle jugeait le plus adéquat, à condition de me garantir que les choses en resteraient là et qu'il n'y aurait plus jamais de suite d'aucune sorte à notre pitoyable romance.

(C'est drôle: la nuit, on dirait que toutes les usines sont désaffectées, ne trouvez-vous pas?  Ce que je veux dire, Namou chérie, c'est qu'il y a là une atmosphère de terrain vague que je trouve, pour ma part, très existentielle.  Existentielle en quel sens?  De fait, c'est difficile à définir...  Chez moi, ça se manifeste toujours par une torsion de tripes -- enfin, je ne voudrais pas vous dégoûter en disant ça --, mais c'est bien ainsi que ça me vient, comme un frisson préfécal extrêmement diffus, mais dont la source se situerait moins au niveau de l'anus que du coeur, je ne sais pas si vous me suivez... Comment?  Ah, ça vous arrive quand vous avez l'impression de figurer dans un jeu vidéo?  Mon dieu, Namou, je crois que nous sommes faits pour nous étonner mutuellement jusqu'à la fin des temps...)

Oui, bon, ce qui s'est passé ensuite...  Eh bien, après avoir envoyé ce message à peu près dans l'état où je viens de vous le résumer, j'ai attendu...  Pour vous dire la vérité, je m'attendais à une réponse rapide; je vous rappelle que pendant deux semaines, j'avais imposé à Cassandre le traitement du silence radio, déterminé que j'étais à ne répondre à aucun de ses billets, peu importe les menaces, et peu importe la charge de démence dont ils étaient porteurs...  Dans ces conditions, donc, je m'attendais à ce qu'elle réponde sur le champ, mais bizarrement, je dus patienter pendant trois jours, 74 heures très précisément, avant de recevoir la réponse le lundi suivant en milieu de soirée... 

Sauf que c'est Morane qui répondit.  Pas Cassandre.  Sa mère.

Exact, le coup classique: Cassandre avait laissé son ordi ouvert, sans surveillance; sa mère était passée devant, une ligne avait capté son attention, alors...  Alors elle s'est installée devant l'écran et a tout lu, tout dévoré d'une traite.  Tout.  De mon premier message -- Mon amour, mon doux amour... -- jusqu'au tout dernier où j'exposais à Cassandre que je refusais de poursuivre plus avant cette conversation.

Les poèmes insensés que je lui avais envoyés: Les oies se fondent à l'équation céleste de leur émoi / soudain c'est toute la terre qui manque à l'appel... Je retarde de trois supplices sur la programmation de ta beauté...  Au bout de ma désolation, je n'entrevois plus rien que la thèse volcanique de ton existence...

Les convocations de sa présence dès l'aurore: Il n'y a plus que le crochet de ta chair pour freiner ma chute en ce froid matin de Malbaie.  Ne me laisse pas seul avec ces millions de mots que je dois éteindre un à un avant d'avouer mortellement que je t'aime.

Les brûlots érotiques que je lui ai acheminés sur une base quasi quotidienne: J'espère la crevaison de ma queue et toutes tes roses vandalisées, fêlées de près comme une boussole sur laquelle le nord est sans pouvoir.

Oui, Namou, maman avait découvert le pot aux roses et elle avait tout lu.

Ce qu'elle m'a répondu?

Eh bien, disons que s'il y a un dieu pour les ivrognes, il y a certainement une déesse pour les détraqués romantiques dans mon genre...

J'ai bien entendu conservé une copie imprimée de sa réponse.  Elle m'accompagne désormais où que j'aille.  Je la relis à l'occasion.  Oui, je la conserve là, pliée en quatre dans la poche de mon pantalon.  Car plus que tout, je tiens à sentir en permanence son frottement contre mes couilles...  Si vous me le permettez, je vais vous la lire, ce sera plus simple...

(...)




mercredi 8 avril 2026

La rechute (chap. 6.3)

Alors savez-vous ce que j'ai fait?  Vous donnez votre langue au chat?  Allons, Namou, après tout ce que je vous ai raconté sur mon compte, vous devez certainement avoir une petite idée...  Non?  Très bien, alors approchez-vous un peu, je vais vous le dire dans le creux de l'oreille...

Je bafouillai: Vous avez vraiment un très beau...  un magnifique...  un ravissant... 

Le mot refusait de sortir.  Un peu comme dans un rêve, lorsque vous tentez de fuir et que vos jambes s'enfoncent dans les sables mouvants, le mot juste était à bout de motricité et s'effondrait en deçà des limites de sa formulation.

Morane demeura interdite, légèrement inclinée comme une princesse de Disney au milieu d'un atelier de menuiserie, puis au bout de quelques secondes, elle murmura: merci.  Je ne sus qu'un peu plus tard qu'elle avait deviné, mais sur le coup, je ne pouvais pas décider si elle savait à quoi je faisais allusion; mon trouble était total et son port de tête demeurait indécodable.

Puis ma voix se détacha de moi, palpita de détresse aux quatre coins du plafond comme un oiseau entré par la fenêtre, et je m'entendis murmurer: Et si nous allions visiter ce condo situé sur Berthe-Louard?

Les yeux morts, d'un bleu chimique, mais les paupières battant à toute vitesse, elle répondit: Peut-être.  Je dois d'abord contacter le vendeur.  J'ai besoin de son accord et je ne me rappelle pas s'il travaille de la maison le vendredi.

Je ne savais pas si nous étions au début d'une capsule porno ou à la fin d'un film Hallmark, mais dans mon souvenir, les choses se passèrent très vite.  D'abord, je la rejoignis sur le trottoir et nous montâmes à bord de sa petite Audi TT, édition 2000.  Le client avait donné son accord pour la visite de son unité, mais nous devions procéder rapidement puisqu'il prévoyait être de retour en début d'après-midi.  Nous avions plus ou moins le champ libre pour les deux prochaines heures.

C'était une merveille de la voir foncer au volant de ce bleu bolide, et j'admirais la sûreté de sa navigation entre les nids de poule de la rue Christophe-Colomb.  Plus que tout, je m'enchantais du rayonnement de ses ongles couleur crème sur le pommeau du bras de vitesse: elle enchaînait de la première à la deuxième, puis rétrocédait de la quatrième à la troisième du bout des doigts, et je ne pouvais m'empêcher d'imaginer la délicatesse de cette pression digitale sur mon sexe, le frein lubrifié, mis au pilori entre entre son pouce et son index, et tout au bout de ce supplice enchanté, les éclats de sperme pailletant le vernis de ses ongles dont la clémence provisoire réservait la déchirure de mon prépuce à de plus amples dérives.

(Dites donc, Namou mon ange, que diriez-vous de rentrer?  Je suis à peu près certain que si nous piquons à travers le quartier des usines, nous échapperons facilement à la vigilance des tontons macoutes du ministère de la santé.  Et puis, pour vous le dire franchement, ma torsade à la cannelle m'est restée sur le coeur...  Oui, marcher nous fera du bien...)

Le condo qu'elle me fit visiter me convenait parfaitement.  Du moins aurait-il pu m'intéresser si j'avais été un client sérieux et que je n'avais pas simulé.  Cuisine, salle à dîner et salon communiquaient de façon très ouverte, très intelligente, précisa-t-elle, et la chambre des maîtres, tournée vers l'est, était un véritable puits de lumière.  Et puisque mon agente immobilière avait souvent ce réflexe d'immiscer ses pouces sous l'élastique de la jupe afin de la réajuster, j'espérais toujours l'entrevision de cet éclair ombilical qui m'avait fait tourner la tête un peu plus tôt.  C'était plus fort que moi: dès que, franchissant le seuil d'une chambre ou croisant son reflet dans un miroir, je la voyais amorcer cette motion nerveuse, je louchais en direction de sa taille, invoquant à basse fréquence le retour de l'illumination.

Au bout d'une quinzaine de minutes, elle soupira à tout rompre et se tourna vers moi en s'adossant au garde-robe du couloir d'entrée.

Puis elle dit: Ça vous chavire à ce point-là?

Je dis: Pardon?

Elle dit: Ne jouez pas.  Je m'étonne tout de même qu'une si petite... chose... puisse provoquer chez vous un tel effet, un tel... déséquilibre...  Vous achèteriez ce condo si je vous montrais?  Si je vous autorisais?

Je n'en pouvais plus.  Elle m'avait percé à jour: mon plan était à l'eau, il ne me restait qu'à me confondre en excuses, m'arracher la tête et tourner les talons.

Elle dit: Répondez franchement, c'est tout ce que je vous demande.

Je dis: Madame, je crois que bien que je serais prêt à tout.  Pour un seul baiser déposé sur votre... Oui, absolument tout.

Alors, chère Namou, à mon plus grand étonnement (mais pouvais-je encore m'étonner de quoique ce soit?), elle dégrafa sa jupe, écarta les pans de son chemisier et, de l'index, pointa à la verticale la cime de son nombril.  Puis elle dit: Faites vite, nous n'avons plus beaucoup de temps, le vendeur pourrait rentrer d'une minute à l'autre.

Je tombai à genoux sur les lattes du portique, enlaçai ses hanches, et tout en dardant de la langue les replis de son brasier ombilical, je me rappelais des mots de Nietzsche: La douleur dit passe et péris, mais toute joie veut l'éternité. 

Judas n'avait pas dû se sentir différemment quand il frencha le Christ sous les applaudissements des onze autres apôtres.

(...)


 

mercredi 1 avril 2026

La rechute (chap. 6.2)

Eh bien, comment trouvez-vous votre roussette au miel?  Ça se laisse avaler?  Je ne sais pas si on nous a fourgué en douce la fin de ligne de la journée, mais bien franchement, mon beignet de crème sûre n'est rien moins qu'un crime contre l'humanité...  Non, Namou, ces petits picots verdâtres que vous apercevez sur le pourtour n'ont rien à voir avec de la moisissure, je parierais plutôt pour des atomes de framboises fissurés sous vide... Vous avez raison, nous aurions dû nous en tenir à notre première idée et opter pour une boite de Timbits...  Mon dieu, même le café du McDo a plus de gueule que ce débordement de lessive...

Alors comme je vous le disais, j'ai donc pris contact avec Morane Baillargeon, vendeuse étoile de la succursale Re/Max située sur Saint-Laurent; vous pouvez d'ailleurs apercevoir son joli petit minois photoshopé sur la plupart des pancartes des maisons à vendre dans le secteur nord de Villeray.

Non, je ne sais pas à quoi j'ai pensé.  Je crois que je voulais rétablir une espèce d'équilibre, me ménager un moyen de pression au cas où Cassandre aurait mis à exécution sa menace de dévoiler à la direction du collège les charmants messages que je lui avais envoyés l'été précédent.  Ce qui, bien entendu, ne faisait aucun sens dans la mesure où je n'avais absolument pas l'intention de révéler à Cassandre que j'avais pris contact avec sa mère.  Appelons ça une carte que j'entendais conserver dans ma manche au cas où...

Mais comme je vous l'ai mentionné, l'enchantement était rompu.  Je me sentais à la fois floué, fragilisé et compromis; j'avais mobilisé mes dernières réserves de rationalité pour refouler Cassandre aux extrêmes limites de mon existence; la volatilité de son humeur, la noirceur de ses manipulations, les bonds et rebonds de sa trajectoire offensive -- pour ne rien dire des aberrations sexuelles dans lesquelles elle m'avait entraîné -- de tout cela, j'avais fait mon deuil.  Il est vrai que l'infection était profonde et que mes résolutions demeuraient vacillantes, mais je ne jouais plus.  Coûte que coûte, dussé-je prolonger mon arrêt de travail au-delà de toute limite raisonnable, j'allais redevenir ce plat spécimen d'humanité que j'étais, que j'avais toujours été au fond, avant de la rencontrer; dorénavant, j'enseignerais Hugo plutôt que Rimbaud, et Péguy plutôt que Lautréamont, et je lirais en classe leurs poèmes sur le ton d'un banlieusard qui expose ses griefs à un fonctionnaire au sujet de son compte de taxes municipales.

Voyez-vous, chère Namou -- attention, vous avez une touche de crème sur le bout du nez --, j'aurais pu halluciner sur cette rencontre avec la mère de Cassandre, j'aurais pu projeter sur elle toute une mythologie axée sur la continuité de la mort et du sang, toute une mystique fondée sur la rupture et la reconstitution surnaturelle du désir par-delà les océans du temps.  Ç'eut été une ultime tentation.  Après tout, comme je vous l'ai dit, au physique, Morane ressemblait tellement à sa fille qu'il était tentant de voir dans cette ressemblance un pied de nez du destin, une invitation à tirer le diable par la queue et à faire de cette rencontre le deuxième chapitre d'un seul et même roman de moeurs postmoderne.  Mais il n'en était pas question.      

Ce vendredi-là, tandis que Morane Baillargeon, ficelée dans son tailleur corporatif, étalait sur ma table de cuisine les fiches des différentes unités de condo, je m'étonnai moi-même du flegme que j'affichais; rien dans mon attitude corporelle ne laissait deviner la saignée récente de mon intellect, rien non plus qui ne fisse écho au tintement prolongé des étoiles qui troublait la tranquillité de mes nuits blanches.  J'habitais si bien mon rôle de client concerné que j'en vins même à manifester un réel intérêt pour un immeuble à condos situé sur la rue Berthe-Louard, dans le quartier Ahuntsic.  Et pourquoi pas?  Je pouvais bien faire d'une pierre deux coups: d'une part, nouer avec Morane Baillargeon un lien minimal qui pouvait toujours me servir de garantie au cas où Cassandre se montrerait déraisonnable, et d'autre part quitter l'appartement que j'habitais depuis une quinzaine d'années pour un condominium situé à deux pas de mon travail et qui jouissait de tous les avantages d'un environnement pseudo-bucolique dans le nord de la ville.

Le plan était parfait, je demeurais maître du jeu et je m'en félicitais sans rien laisser paraître.  Si j'avais été quelqu'un d'autre, je crois même que je me serais administré de grandes tapes dans le dos.

Douce Namou, à ce stade de mon récit, vous vous dites sans doute: ouais, ouais, d'accord, mais qu'est-ce qui a bien pu faire déraper ce plan parfait?  La question est légitime.  La réponse est aussi simple que saugrenue.

Eh bien, figurez-vous qu'à la fin de cette première rencontre, qui dura une bonne heure, Morane se leva, et sans gêne aucune, probablement sans même y penser, elle eut ce geste de rajuster sa jupe, c'est-à-dire de l'abaisser et de la relever prestement -- je vous le jure, ce fut l'affaire d'une fraction de seconde, mais cet éclair fut suffisant pour me permettre d'entrevoir son nombril, et c'est ce détail, insignifiant pour tout autre, mais suprêmement létal pour moi, comme vous le savez à présent, qui fit voler mon plan (et ma cervelle) en éclats.

Jamais de ma vie je n'avais posé les yeux sur une cicatrice ombilicale aussi profonde, aussi étroite et aussi délicatement ciselée que celle de Morane Baillargeon.  Et quand j'y repense encore aujourd'hui, je suis persuadé que la sensualité de la scène n'aurait jamais été si intense, son érotisme ne me serait jamais apparu si décapant si le mouvement par lequel Morane avait rajusté sa jupe n'avait pas été si bref.

Comprenez-moi, Namou bébée: cet éclair ombilical -- telle est du moins ma conviction -- était la contrepartie tragique de cette motion somnambulique (et donc comique pour cette raison) avec laquelle Cassandre avait taquiné les pourtours de son nombril pendant toute la durée de ce fameux exposé oral dont je vous ai déjà parlé.  

Ainsi, moi qui m'étais juré de garder la tête de froide et de me tenir à distance respectueuse de tous les buissons ardents de ce monde, voilà que je rechutais au moment le moins opportun -- et à cause de ce détail absurde, par-dessus le marché.

Alors savez-vous ce que j'ai fait?  Vous donnez votre langue au chat?  Allons, Namou, après tout ce que je vous ai raconté sur mon compte, vous devez certainement avoir une petite idée....  Non?  Très bien, alors approchez-vous un peu, je vais vous le dire dans creux de l'oreille...

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lundi 30 mars 2026

La rechute (chap. 6.1)

Vous avez déjà terminé votre quart de travail?  Ah, vous finissez plus tôt les mercredis, je vois...  Eh bien, chère Namou, si rien ne vous retient ce soir au Folichon, rien ne m'y retient non plus...  Que diriez-vous si nous faisions un petit bout de chemin ensemble -- à moins que vous ne soyez attendue quelque part, dans ce cas... Vraiment?  Alors c'est génial: ce soir, trêve d'isoloir et de stroboscopes, mais je tiens à payer, oui, j'insiste, le compteur est en marche puisque nous le sommes aussi, et je me fie à votre calculatrice interne pour...  Non, c'est gentil de me le proposer, mais je ne vous accompagnerai pas jusqu'à chez vous, enfin, oui peut-être car le quartier n'est pas de tout repos, mais je...  je ne monterai pas, ne franchirai pas le seuil de votre...  vous me comprenez, nsspaas?

C'est le couvre-feu, non?  Je sais, nous ne risquons pas grand chose, pas dans ce secteur, mais quand même...  Je vous propose de passer par Port-Royal puis de bifurquer dans le labyrinthe des compagnies de textile; nous recroiserons la rue Sauvé au niveau de Tolhurst, ce sera plus sûr...  

Saleté de pandémie!  Montréal n'est plus qu'un tas de merde sillonné de pistes cyclables...  De toute façon, depuis mon congédiement, je n'ai plus rien à faire ici.  J'habite maintenant un patelin de la rive sud que je surnomme Pépèreville, je m'y suis enterré vivant, il y a quelques mois, et j'espère bien y finir mes jours.  Si je suis revenu à Montréal vendredi dernier, c'était d'abord pour visiter ma mère -- qui est en train de perdre la carte dans l'unité de soins d'une RPA située non loin d'ici.  Sur le chemin du retour, alors que je filais en direction sud sur Saint-Laurent, j'ai aperçu l'enseigne de votre club sous l'arche du pont qui fait le coin de Port-Royal, ça m'a rappelé de très, très vieux souvenirs, et puis, je ne sais pas, la nostalgie, le sentiment d'avoir tout perdu, le désir amovible de faire existentiel en terrains vagues...

(C'est si doux, ce soir!  Je ne m'explique pas la présence de ces flocons dispersés...  O mes vieux os, mes nuées banlieusardes / O merveilleuse petite neige de marde...  Oui, je suis poète aussi à l'occasion, haha.)

Alors voilà, j'ai tout perdu: mon poste d'enseignant, la perspective d'une retraite confortable, Cassandre...  Morane aussi, bien entendu...  Comme vous le constatez, je ne suis pas pressé de reprendre le fil de mon histoire...  Vous vous demandez comment tout ça s'est terminé?  Qu'en pensez-vous?  Par un threesome?  Hahahaha.  Non Namou, il n'y a pas eu de partouze avec Cassandre et sa mère.  Personne ne s'est suicidé non plus, je vous rassure...  Nous ne sommes pas dans une tragédie grecque...  Bien entendu, je vais tout vous raconter, vous allez voir, c'est beaucoup plus simple -- et en un sens, beaucoup plus dur -- qu'une tragédie...  

Non, il n'y a pas là matière à roman non plus.  Si seulement...  Pas parce qu'il n'y a pas d'histoire à raconter, mais plutôt parce que ce récit, Namou de mon coeur, ne laisse aucune chance au redressement moral.  Rien de ce qui m'est arrivé, rien de ce que j'ai fait ne tolère la moindre commutation sentimentale, pas la moindre déclinaison éthique ou romantique qui permettrait à tout le monde de souffler tant soit peu et de se dire à la fin: Eh bien, c'est toujours ça de pris.

Ce récit est l'électrocardiogramme d'un effondrement, ni plus ni moins.  Je le sais refusé d'avance dans tous les univers éditoriaux concevables, c'est pourquoi je vous le confie, Namou chérie, car il n'y a de littérature qu'en régime d'isoloir, et pour le dire en caricaturant le vers d'Hölderlin, seule une danseuse pourrait encore nous sauver.  Me sauver moi, en tout cas.  

Mais qui veut de la littérature aujourd'hui?  Qui se rêve assez seul pour oser pareille expérience?  Mais personne, Namou mon ange.  Personne ne veut raser les récifs de sa propre solitude, et c'est pourquoi personne (au fond) ne veut entendre parler de littérature. C'est hors de question.  Des performances semi-hystériques, des happenings botaniques, des prestations à la gratte-moi-le-dos et à la mords-moi-le-noeud, oui.  Des colloques sur l'avenir du livre, des gueules d'amour avalant le micro, des lancements courus pour la disposition exquise des plats de cacahuètes entre les rayons, oui.  Des odyssées de familles libanaises, des changements de sexe à point nommé, des abbesses de librairies aseptisées noyautant la sélection éditoriale des salons de coiffure et les dispositions lacrymales de monsieur Paquette et de madame Nantel, oui, oui, oui.

Tout cela est bel et bon.  Si ce n'est qu'à la fin de chacun de ces événements, tout le monde oublie de rire en même temps.

Mais en littérature vous êtes si seul que c'est à peine si vous parvenez encore à être seul avec vous-même.  C'est irrespirable.  Alors le réflexe, bien entendu, c'est de crever l'écran de cette solitude en direction d'autrui -- oh, pour l'amour du ciel, au moins une autre personne, trois si cela se peut, et dans le meilleur des cas, dix, cent, mille, etc.  Sauf que dès le moment où autrui se pointe dans le portrait, vous devez rendre des comptes: l'éthique apparaît.  À deux, remarquez, on peut encore se contenter d'une éthique minimaliste (ma main sur vos fesses, par exemple); à trois, les choses déjà se politisent en douceur, mais à dix, à cent, c'est trop tard, l'orgie collectiviste est irréversible, l'éthique rafle tout et voici que vous cédez à la tentation de considérer votre solitude comme une erreur alors qu'elle vous avait d'abord été octroyée comme un sacrement.

Bon, je suis bavard, Namou, pardonnez cette digression...  Tiens, que diriez-vous d'un café au Tim pour faire changement de la bière?  Le café du Tim, le régulier en tout cas, a la particularité de présenter des bulles à sa surface.  Je n'ai jamais su que penser d'un café qui fait des bulles, mais si vous acceptez mon invitation, je promets d'aller directement aux faits, plus de digression, promis, et je vous révélerai, entre deux bouchées de Timbits, comment j'ai négocié le virage avec Cassandre et son épatante maman.  (Vous aimez les torsades glacées aux framboises?)

(...)

 



  

samedi 21 mars 2026

La rechute (chap. 5.3)

Oui, Cassandre commençait à me faire peur.  Mon désir de me dévaster n'avait d'égal que sa volonté de faire durer le plaisir et de différer à l'infini l'anéantissement qu'elle m'avait pourtant promis.

Mais voilà, notre relation se noircissait de jour en jour, si ce n'est d'heure en heure, et je compris très vite que le temps -- qui n'avait jamais été mon allié dans cette histoire -- se transformait en une espèce d'éternité statique au centre de laquelle ma petite reine prenait un plaisir pervers à limer le tranchant de chaque minute, à aiguiser la pointe de chaque seconde de telle sorte qu'il n'y avait plus que ma passion malade pour me faire espérer, après chaque lésion, l'avènement d'une lésion encore plus abrasive, plus toxique, plus infectieuse.

Sadique?  Oui, Namou, si vous y tenez, Cassandre était sadique.  Remarquez, je ne suis pas personnellement féru de ces étiquettes -- sadisme, masochisme, etc. --, je ne les trouve indiquées que de loin et leur approximation est toujours un peu lassante; leur caractère anguleux ne rend pas justice aux courbes de la nuit et à la profondeur, toujours singulière, de sa tombée.  Après tout, que signifient le sadisme et la cruauté si ce n'est un sens du jeu particulièrement aigu, une aptitude à créer des règles pour le plaisir de les transgresser, de les pervertir en bloc ou point par point, et de jouir encore de cette transgression comme d'une règle qui se nourrit de la violation de toutes les autres?

Or, croyez-moi, Cassandre avait le sens du jeu.  Pour ma part, j'avais le sens du tragique.  Nous formions un couple parfait.

D'autres exemples?  Ah, comme la scène du waterboarding?  Haha, Namou, décidément, votre curiosité est intarissable...  Le problème est que je ne peux pas tout vous raconter, enfin, dans l'absolu, oui, je le pourrais, mais l'évocation de ces épisodes n'est pas facile, et je...  Oh, vos seins!  Doublement déballés comme ils le sont et nimbés de limelight, quelle prodigieuse apparition! Ils me font l'effet d'un mirage de réglisse noire mêlée à un bouquet de taches solaires...  D'accord, je me rends, je ne vous résisterai pas une seconde de plus...  Encore une anecdote relative à ces jeux de massacre, je veux bien, mais ce sera la dernière...

(En passant, heu, ne caressez pas mon entre-jambes comme si vous essayiez de faire disparaître une tâche de sang à l'aide d'une lingette OxiClean.  Mes dispositions érectiles sont fort limitées ce soir.  Au fait, où en sommes-nous?  À la huitième, à la neuvième danse?  La treizième déjà?  Je vous en prie, ma petite chérie, servez-vous... attention à la bière...)

Je me rappelle un après-midi de septembre, nous étions au sous-sol et Cassandre avait improvisé un jeu dont la débilité sexuelle avait pour moi le même coefficient de mort qu'une crampe qui vous cimente le mollet au beau milieu de la nuit.

D'abord, elle s'était dénudée avec la lenteur d'une juive qu'on mène aux douches. Puis, s'emparant d'un feutre noir, elle se mit à tracer sur son ventre quatre cercles concentriques comparables à ceux qu'on retrouve sur le tableau d'un jeu de fléchettes, le centre étant marqué par le nombril, noirci à double trait, et le cercle périphérique englobant le cou, les seins, les cuisses et le pubis.

La règle du jeu était fort simple.  Je devais me branler devant Cassandre et, à l'instant de la giclée, cibler son étoile ombilicale; au cas où je réussissais, elle m'étranglait à l'aide de son soutien-gorge 34B jusqu'à ce que je perde connaissance; dans le cas où mon sperme maculait les cercles les moins lucratifs, par exemple la courbe externe des hanches ou des seins, mon châtiment était modulé à moindre frais: soit qu'elle m'écrasât les doigts sous un rouleau à pâte, soit qu'elle me marchât dessus, chaussée de talons aiguilles appartenant à sa mère, me poinçonnant, avec une précision de joaillier, la lèvre inférieure et la peau des couilles.

Mais dans tous les cas, elle s'assurait que je survive à l'épreuve -- pas question que je me retrouve en prison à cause d'une pauvre larve dans ton genre, me répétait-elle souvent --, de sorte que chaque fois que je revenais à la lumière, je me trouvais dans un état d'atrocité ontologique si lamentable que même mon désir de disparaître finit par s'atrophier; chaque bond accompli à travers les cerceaux de flammes qu'elle agitait devant mes yeux émoussait mes nerfs et mon désir, et au bout de deux mois, j'en vins à la conclusion que ce n'est pas à la mort en tant que telle que Cassandre m'introduisait, fût-ce pas à pas et de proche en proche, mais à une espèce d'éternité risible qui n'était qu'une caricature de la mort. 

Bref, j'en vins à haïr Cassandre, oh oui, j'en vins à haïr son extrême intelligence tout autant que ses dérèglements; ses dons artistiques, les roses tournantes de son sexe et ses petites jambes nouées autour de mon cou, je les haïssais désormais aussi intensément que ses ongles rongés, ses chaussettes de Black Widow ou sa collection de fleurs séchées.

En octobre de cette année-là, je n'en pouvais plus; je négociai avec la direction du collège un arrêt de travail de trois semaines pendant lesquelles je pris la résolution de couper tout contact avec Cassandre.  Ce silence l'étonna.  En conséquence, ses messages se faisaient chaque jour un peu plus pressants.  À la fin, elle exploita toutes les variantes de son immense talent littéraire et joua sur toutes les gammes de mon clavier psychologique: exhortation, colère, supplication, culpabilité, ironie, froideur...  Elle me rappelait en des mots très crus, d'une obscénité à peine supportable, que je lui appartenais, que j'étais à elle, que j'étais son jouet, sa doudou, son esclave...  Elle m'avait même livré un ultimatum: si je ne lui revenais pas avant la fin du mois, elle dévoilerait à la direction du collège toutes les lettres que je lui avais envoyées l'été précédent.  Le pire est que je savais qu'elle en était parfaitement capable: elle était trop présente à sa propre exception pour que ça ne soit qu'un coup de bluff.

Il me fallait donc désamorcer cette menace de toute urgence, et je ne voyais qu'un seul moyen d'y arriver.  Sa mère, comme je vous l'ai dit, travaillait dans l'immobilier.  Or un soir que j'avais sifflé une bouteille complète de Daumen, je laissai un court message sur son répondeur Re/Max, prétextant le projet d'acheter un condo dans le quartier Villeray.

Trois jours plus tard, c'était un vendredi matin, la mère de Cassandre était assise à ma table de cuisine et me faisait miroiter deux ou trois aubaines à ne pas manquer.  

Bien chère Namou, je ne vous apprendrai rien en vous disant que ce fut le moment où les choses se morpionnèrent au-delà de toute description.  Et je ne vous surprendrai pas non plus en disant que la mère de Cassandre, qui se prénommait Morane, n'avait rien à envier à sa fille: en somme, c'était Cassandre avec 30 ans de plus, des cheveux longs d'un blond cendré et une poitrine trois fois plus lourde.

(Oui, tout à fait comme vos seins, Namou bébée, lorsque la cime se contracte brièvement au passage d'un courant d'air et que tout se passe comme si je léchais les armoiries incendiées d'une très ancienne famille médiévale.  Je sais, c'est n'importe quoi.  Pardonnez, je dois rentrer maintenant...  C'est un de ces soirs à ne pas sauter dans un taxi, je lui demanderais de rouler jusqu'au bord de la mer... À demain, mon ange, à demain...)



 

samedi 14 mars 2026

La rechute (chap. 5.2)

Alors telle était la situation à la fin de l'été 2018: je voyais Cassandre un jour sur deux, un jour sur trois, selon que sa mère était de passage ou pas à la maison.  Son père n'était pas vraiment dans le décor, en fait je ne sus jamais vraiment si ses parents étaient séparés ou divorcés, c'est un sujet sur lequel Cassandre n'aimait pas s'étendre, mais bon, pour ce que j'en avais à foutre, il n'y avait le plus souvent personne chez elle et cela simplifiait de beaucoup la logistique de nos rencontres, c'est tout ce qui importait à mes yeux.

Non, il n'était évidemment pas question de se donner rendez-vous ailleurs qu'à la maison de ses parents.  Donc pas question de sortir au cinéma ou de s'afficher à ciel ouvert comme un couple normal, nsspaas.  Notre existence publique n'avait jamais été une option, elle et moi avions trop à perdre en risquant de croiser par hasard certaines connaissances (prodigieusement médisantes, par définition) qui se seraient fait un plaisir d'éventer et de torpiller notre relation par tous les moyens.  (Namou, je ne vous apprendrai sans doute rien de nouveau en vous conseillant de ne jamais sous-estimer la méchanceté de nos semblables et la profondeur de leur ressentiment, mais là où il faut, plus que jamais, redoubler de vigilance, c'est bien lorsqu'il est question de relations intergénérationnelles, haha, personne, absolument personne, quoi qu'il en dise, ne sera jamais assez lubrifié de coeur et d'esprit au point d'encaisser et plus encore de tolérer ce type de relations.  Vendez votre mère, si vous le voulez, empoisonnez votre père, enculez votre cousin, arnaquez vos actionnaires, trompez votre conjointe avec un babouin, enfermez votre patron dans un congélateur industriel, bref, commettez tous les crimes qui vous passent par la tête, le collectif pourra encore vous pardonner -- si, si -- mais n'allez surtout pas, à 55 ans, entretenir une relation avec une personne âgée de 19 ans, et ne vous risquez pas non plus, si vous avez 40 ans, à reconstruire votre existence en compagnie d'un partenaire âgé de 80: cela, le collectif le retiendra éternellement contre vous, il ne vous le pardonnera jamais, c'est au-dessus de ses forces.)

((Vous croyez que j'exagère, Namou chérie?  Mais je vous mets au défi, faites-le test vous-même.  Lors d'une réunion de famille, le réveillon de Noel par exemple, faites l'expérience: à la fin du souper, révélez de but en blanc aux membres de votre tribu que vous êtes en couple avec un homme qui fait deux fois votre âge.  D'abord, vous observerez autour de la table un silence inhabituel.  Puis, quelques secondes plus tard, vous percevrez le son des lames de deux couteaux à steak que l'on frotte l'une contre l'autre à intervalle régulier; sans avertissement, votre petite cousine de 7 ans va vomir ses broches dans la soupe, votre oncle Gaétan va porter une main à sa poitrine et se mettre à grincer des dents comme s'il était victime d'un malaise cardiaque, le chien va zigner la crèche de Noel, votre mère va introduire sa tête dans le fourneau et se mettre à hurler, votre tante Monique va se rouler le blanc des yeux sous les arcades sourcilières, la dinde sera prise de convulsions au milieu des éclats de farce et des clous de girofle, et le grand-père en chaise roulante, les yeux caves et le dentier déchaussé, se précipitera dans la douche pour installer ses pneus d'hiver...))         

Bref, Cassandre et moi étions parfaitement conscients que notre avenir se réduisait à bien peu de chose, mais qu'à cela ne tienne, nous allions pallier aux insuffisances de la durée en dopant notre relation de toutes les couleurs figurant au nuancier de la reine d'Angleterre. 

(Dites-moi, Namou, ce jeune homme qui vient de monter sur scène et qui se dévêt pièce par pièce au rythme de Take a chance on me, vous le connaissez?  C'est Gigi?  Comme Gigi l'amoroso?  Ha.  Non, c'est la première fois que je le vois.  Et le portier tolère ce... ce spectacle?  Je veux bien que Gigi soit inoffensif mais -- heu -- il va vraiment retirer ses bobettes, voilà, et...  Pourquoi fait-il tournoyer sa pine comme une hélice d'hélicoptère?  Misère...)

Oui, l'intensité était au rendez-vous, mais voilà: bien que Cassandre consentit à peu près à tout ce que l'on peut imaginer de plus lascif, de plus sale, de plus lubrique (ce dont je me réjouissais au plus haut point, comme vous pouvez l'imaginer), le fait est que chaque fois que je la rappelais à l'ordre de ma destruction projetée, elle se braquait.  Et plus j'insistais pour qu'elle m'anéantisse une fois pour toutes, plus elle devenait cruelle, et plus elle jouait à différer le coup mortel en m'entraînant dans un labyrinthe de supplices physique et psychologique tous plus abjects les uns que les autres.  Un exemple?  D'accord... 

Tenez, je me rappelle d'un soir où je nous faisais couler un bain.  J'étais penché au-dessus de la baignoire, dosant la chaleur de l'eau, lorsque Cassandre se glissa derrière moi, me tordit le bras gauche et me plongea la tête sous l'eau.  Je ne résistai pas.  Du fond de mon imaginaire malade, je me convainquis que, cette fois, ça y était, que j'allais enfin couler à pic; je m'enivrais à l'idée que ma petite maîtresse exauçait enfin, dans la rage et dans la joie, mon souhait le plus cher.  Mais alors que mon souffle se faisait plus rare, plus abrasif, voici que, de sa main libre, Cassandre abaissa ma braguette et me secoua violemment.  Je giclai sur la céramique de la salle de bain à l'instant même où elle m'extirpait la tête de l'eau.  Je roulai enfin sur le plancher, soufflant comme un asthmatique, et en plan inversé, je vis alors Cassandre massée en petite boule sous le lavabo, la jupe relevée, le slip implosé, se doigtant à toute vitesse et vagissant comme une guenon survoltée.

Oui, Namou, c'est un exemple assez représentatif de la tangente que prenait notre relation tout juste après deux semaines de fréquentation.  Tout allait trop vite, trop fort, trop loin.  Sa cruauté s'aggravait de jour en jour, ses caprices s'obscurcissaient; elle m'échappait, ricanant à tout propos, et son existence fuyait de partout.  Je ne la comprenais plus.

Pour tout vous dire, elle commençait à me faire peur.

(Heu, je crois que Gigi vient de foutre le camp en bas de la scène...)

(...)