lundi 16 février 2026

La rechute (chap. 2.1)

Ah vous voilà enfin, je désespérais de vous revoir…  Vous m’attendiez, vous aussi?  J’en suis très touché, vraiment, je…  J’en étais à me dire que je vous avais peut-être fait peur, hier soir, avec ma logorrhée catastrophiste, mais j’avais tout faux comme à l’habitude…  Je comprends, c’est samedi, on vous réclame de toutes parts, et il est vrai qu’avec ce maillot deux pièces d’un éclat tropical et ces talons aiguilles taillés à la hache, vous crevez l’écran, Namou chérie, vraiment, vous brûlez de mille feux!  

Oui, comme on pouvait s’y attendre, tous les isoloirs sont occupés, voilà qui est fâcheux, cela dit, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vous propose de vous installer à ma table quelques minutes, le temps qu’un cubicule se libère -- et histoire de compenser les pertes occasionnées par ce contretemps, je vais même vous proposer de mettre le compteur en marche exactement comme si nous étions dans une cabine, tenez, 50 dollars pour 5 minutes, vous y gagnez au change si je ne m’abuse, appelons ça une danse immobile et n’y pensons plus…

Dites-moi, ce sont les séries éliminatoires, non?  Le Canadien est à un match d’éliminer les Jets et de se retrouver en demi-finale, je vois.  Vous suivez ça de près, c’est visible à l’éclat de vos yeux lorsque vous tournez la tête en direction de l’écran géant…  Non, je ne suis pas très sportif, en fait, je n’ai pas vraiment de passion particulière, j’ai plutôt le profil casanier…  Voyez-vous, jusqu’à tout récemment, je n’éprouvais presque jamais l’obligation de sortir, de voir des amis, et encore moins de me fondre dans une foule en liesse ou en voie d’effondrement socio-contractuel.  Ma solitude ne me pesait pas, je prenais mes quartiers d’hiver en plein été et j’acceptais assez sereinement le fait de vieillir à l’ombre de ma bibliothèque et de mon jardin.  Car que peut-il bien arriver de drôle ou d’intéressant après 60 ans?  Mais rien du tout, c’est la mort en marche, Namou mon ange, et – hoho! -- votre main discrètement posée sur ma queue n’y changera rien, quoique je vous sois reconnaissant de cette marque de – heu –  tendresse, d’autant que nous savons tous deux que ce genre d’attouchement n’est pas permis dans le club, nsspaas?  Ma fidélité vous est acquise, je vous l’ai dit hier, vous n’avez pas besoin de… enfin… comme vous voudrez... 

Voilà, j’étais ce qu’on appelle un vieux garçon.  Je l’étais déjà à 20 ans, remarquez, même si je ne le savais pas encore.  Et puis j’ai déniché ce poste d’enseignant en littérature dans un petit cégep privé du nord de la ville.  Que pouvais-je demander de mieux?  Une famille?  Des enfants?  Nan.  Je voyais plusieurs de mes collègues enlisés dans le traquenard conjugal, dépités de prendre le chemin de la maison après les cours, dévastés à l’idée de retrouver leur affligeante petite baleine enceinte de six mois, alors non, je ne voulais pas de ça, je me tenais à carreau, comme on dit.  Quelques escapades, bien entendu, quelques dérives fantasmatiques expédiés entre les cuisses de masseuses ukrainiennes, deux ou trois histoires d’amour modérément malheureux, mais ça n’allait pas plus loin et rien en moi n’appelait de plus amples explorations de ce côté.  J’étais bien.  Vraiment, j’étais bien.  Je possédais un appartement confortable dans le quartier Villeray.  Au collège, j’avais mon bureau à moi, des étudiants pas trop mauvais; je côtoyais quotidiennement des collègues plutôt sympathiques dans l’ensemble, abstraction faite des deux ou trois peaux de vache qu’on rencontre invariablement dans ce genre d’établissement, non, je ne peux pas dire que j’étais malheureux.  Je vous dirai même que je voyais dans la vacuité existentielle que j’éprouvais un signe d’élection, la preuve par l’absurde que je me trouvais aussi proche du bonheur qu’il est possible de l'être quand les occasions de souffrir (mariage, maison, voiture, enfants, maîtresse) sont à toutes fins utiles égales à zéro.

En 30 ans d’enseignement, je suis donc passé progressivement de l’état de vieux garçon à celui de très vieux garçon.  À l’exception des cinq dernières années, ma vie est l’histoire la plus ennuyeuse qui se puisse raconter.  Je m’acheminais sereinement vers la retraite, je ne faisais pas même mystère de ma résolution de quitter le collège dès le feu vert de mon conseiller financier, ce dont mes jeunes collègues m’étaient reconnaissants : je leur épargnais ainsi un tas de petites manœuvres minables et de chuchotements visqueux entre deux assemblées.

Le bonheur, vous dis-je, l’absence de souffrance aigue si vous voulez, mais en ces temps ténébreux, c’est déjà beaucoup, ne trouvez-vous pas?  Chose certaine, je n’en demandais pas plus, mes vœux étaient exaucés, j’étais un homme fondamentalement heureux.  Pas pleinement – l’est-on jamais? – mais fondamentalement heureux, oui, je l’étais.

Toujours pas d’isoloir disponible?  Ma foi, le club doit battre un record d’affluence…  Ne le prenez pas mal, Namou, si vous constatez que ma bite ne gonfle pas outre mesure en dépit de la pression luxueuse que votre main exerce à travers la toile de mon pantalon, vous n’y êtes pour rien, c’est l’âge, c’est l’alcool, enfin c’est ma disposition d’esprit aussi, mais je vous assure que votre main me fait un bien fou même si ce n’est pas celui que vous escomptiez peut-être.  Avez-vous encore 5 minutes à me consacrer?  Permettez alors que je renouvelle mon abonnement érotique – si, si, j’insiste, je tiens à payer à l’avance, que ce soit à table ou dans l’isoloir, je vous veux l’esprit parfaitement tranquille sur ce plan, j’ai désespérément besoin que vous m’entendiez, je vous assure, vous êtes une amour d’interlocutrice, et je vous veux vraiment tout à moi pour 5 minutes encore, après quoi, promis, je ne vous retiendrai plus…

Alors voilà, j’enseignais la littérature à de jeunes gens âgés entre 18 et 20 ans, et sauf quelques rares exceptions, je notai assez vite que la plupart d’entre eux n’en avaient pas grand chose à foutre.  Il y a longtemps que Rimbaud et Lautréamont ne trouvaient plus chez eux aucune résonance révolutionnaire, ce n’était pour eux que des noms associés à de terrifiants critères d’évaluation lors de l’épreuve ministérielle, et même lorsque je faisais un effort pour provoquer quelque chose, par exemple leur lire un passage particulièrement salé des Chants de Maldoror, je ne récoltais le plus souvent qu’une réaction de poissons morts, quelques ricanements étouffés dans le fond de la classe, et dans le meilleur des cas, une plainte logée à la direction des études par une mère chaudement médicamentée qui ne comprenait pas que je fasse lire des textes pornographiques à mes étudiants.

Je prêchais plus ou moins dans le désert, mais je ne m’en plaignais pas.  Si cela pouvait être un motif de dépression pour tant d’autres collègues dans le réseau, moi, ça ne me faisait rien – ou si peu -- parce que, plus que tout, j’aimais m’entendre parler.  Même si personne ne m’écoutait, même si la plupart de mes jeunes auditeurs avaient le nez plongé dans leur portable, textotant Dieu sait qui, ou que je les surprenais les yeux rivés à je ne sais quel clip où on voyait des dix-huit roues se télescoper mutuellement sur une autoroute d’Ankara, moi, j’aimais m’entendre parler.  Non pas que je fusse amoureux du son de ma propre voix, ce serait pousser le narcissisme un peu loin, mais le discours que je performais sur les classiques du XIXe siècle était si bien rodé après toutes ces années que je jouissais de m’anticiper au détour de la moindre subordonnée, de me rattraper au bout de mes parenthèses avec une précision d’horloger, d’enfiler les images, les exemples et les citations comme les étoiles d’une constellation stationnaire; si mon cours débutait à 8 heures, j’aurais pu, sans me tromper, prédire quelle phrase je serais en train de performer à 8 heures 43, bref, chacune de mes prestations était réglée comme du papier à musique, et je jouissais sans honte de répéter des choses que j’avais dites des centaines, voire des milliers de fois, mais ces choses, chère petite Namou au ventre d’or, ces choses valaient d’être dites : un seul passage des Illuminations ne suffisait-il pas à valider esthétiquement l’existence du seul fait d’être lu à haute voix?  Telle était en tout cas ma conviction : je rachetais la médiocrité de ma profession, la bêtise des conseillers pédagogiques, la lourdeur administrative de la tâche et l’abrutissement proverbial de mon public par la perfection des passages que je lisais et commentais en classe, car j’avais la certitude que cela valait d’être dit dans tous les mondes et que la beauté attachée à de telles lectures avait même plus de fécondité spirituelle que la Bible ou le Coran.

Et c’est pourquoi il fallait bien que le Diable finisse par s’en mêler…

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vendredi 13 février 2026

La rechute (chap. 1.2)


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Bon, alors voici 50 dollars pour commencer, et puisque j'ai déjà passé les deux premières danses à bavarder, cela devrait couvrir les trois suivantes.  Je compte sur vous pour me faire signe lorsque j'aurai épuisé mon capital esthétique -- je perds si aisément le compte ces derniers temps...  Mon dieu, la douceur de vos épaules...  Croyez-le ou non, je ne crois pas avoir posé les mains sur une femme depuis -- quoi? -- deux ans?  Bon, j'exagère un peu, mais il est vrai que depuis la Catastrophe, je me tiens à distance respectueuse des chapelles ardentes.  Je me méfie de Dieu lorsqu'il me signifie sa présence dans le vent qui agite le feuillage des buissons, et plus encore quand il se manifeste dans le sourire d'une étudiante dont vous ne parvenez pas à décider s'il est simplement chaleureux ou résolument carnassier.  Là est la grande difficulté quand on survit à sa date de péremption érotique: ne pas céder à la tentation de voir des signes partout, ne pas déceler une invitation au voyage à la moindre ouverture, bref, ne rien surinterpréter, au risque de vous rendre compte à la fin que ce Dieu dont aviez cru décoder les signaux n'a jamais été autre chose qu'un attrape-nigaud qui vous fera chèrement payer le fait d'avoir passé une jambe de l'autre côté de la barrière, et qui n'hésitera pas à vous saigner à blanc devant les tribunaux ou à lâcher sur vous les chiens du Collectif pour un billet déposé au mauvais endroit ou une galanterie échappée au mauvais moment.  Oui, voilà bien le défi aujourd'hui pour les hommes blancs en fin de piste: ne jamais surinterpréter, fermer les yeux, dire non neuf fois sur dix (si ce n'est 19 fois sur 20), décliner la plupart des invitations puis rentrer sagement à la maison, la queue entre les jambes, et perdre connaissance sur le premier sofa venu jusqu'à ce qu'une aube rancie vous arrache sans pitié à un sommeil sans repos.

Je me suis encore égaré, je vous ai prévenue, je suis bavard, haha...  Quoi, déjà la 5e danse?  Le patron ne vous réclame toujours pas sur la piste?  Excellent, tenez, je vous réserve pour les 5 suivantes -- si ça ne vous ennuie pas trop, bien entendu.  Faites le calcul: supposons que je vous fasse danser pendant les 4 prochaines heures, et admettons que chaque heure équivaut à 8 danses (j'arrondis car j'intègre dans le calcul le petit tour aux toilettes, la commande des bières, la cigarette à l'extérieur du club avec vue imprenable sur la voie de chemin de fer), cela vous rapporte 80 de l'heure, nous aboutissons par conséquent à un total de 320 pour une seule soirée.  Je ne perds pas de vue qu'un pourcentage considérable de cette recette doit finir dans le coffre-fort du patron, mais même dans ces conditions, et toutes choses égales par ailleurs, je ne crois pas que votre taux d'imposition au noir surpasse ce qui m'est réclamé annuellement par les infâmes agences de revenu.  Bon, alors supposons que vous touchiez 300 dollars avec moi (j'arrondis toujours) en cet unique vendredi soir, et supposons encore que je vienne vous retrouver chaque soir de 8 heures à minuit pendant une semaine, vous voilà avancée de 2000 pour ma seule compagnie hebdomadaire.  Je ne veux pas vous barber ou vous donner l'impression que je me moque, mais permettez une dernière projection: supposez enfin que nous répétions ce manège jusqu'à la fin du mois (c'est une borne très conservatrice compte tenu de tout ce que j'ai à dire ou, du moins, de tout ce que je ne pourrai pas taire), eh bien vous voilà déjà plus riche d'une somme avoisinant les 8000!

Considérez un peu les avantages: pas de maraudage, pas de temps mort, un minimum d'interférences, et si votre patron ne voit pas tout ça d'un très bon oeil (oups! attention à la bière), je lui glisserai un mot, nous trouverons bien un terrain d'entente.  Oui, Namou, j'aimerais vous faire danser jusqu'à la fin des temps, du moins jusqu'à l'extinction discursive de tout ce que j'ai sur le coeur (ce qui revient pas mal au même) et je vous promets de bien me tenir, rassurez-vous, je ne serai pas chaque soir aussi abruti que je le suis en cet instant, je ne serai pas toujours là à fixer vos ongles néonisés comme si j'étais en manque de griffures...

Je sais, je dois avoir la tête d'un affabulateur qui promet un tas de choses et qui, à la première occasion, disparaît pour toujours après avoir éjaculé de travers au fond d'un isoloir.  Je parie d'ailleurs qu'on vous a déjà fait le coup... Mais résistez encore un peu à la tentation du profilage anthropologique, vous voulez bien, et allons-y à petits pas.  Je vous ai exposé le projet: me ruiner en échange de votre écoute compatissante et de votre cul inégalable.  Qu'en dites-vous?  M'attendrez-vous demain à la même heure?  M'accorderez-vous le privilège de vous réquisitionner encore demain, et après-demain, et ainsi de suite jusqu'à ce que je me rende au bout de mon plaidoyer et qu'à la fin je reçoive, la tête appuyée sur votre ventre, le verdict sans appel du Collectif?

Quinze danses déjà?  C'est fou ce que le temps file dans un isoloir...  Servez-vous, bel amour, je suis trop ivre pour compter, et soyez assez gentille pour m'appeler un taxi, je dois rentrer, plus personne ne m'attend.

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mardi 10 février 2026

La rechute (chap. 1.1)


Bien entendu, le véritable amour est exceptionnel.  Deux ou trois fois par siècle à peu près.  Le reste du temps, il y a la vanité et l'ennui.

Camus


Puis-je, madame, vous proposer de m'accompagner dans l'isoloir sans risque de paraître grossier?  Je ne me rappelle pas avec précision la dernière fois que je suis venu dans cet établissement, mais il me semble que c'était à l'automne 91, autant dire dans une autre vie.  Je n'étais même pas sûr que le club existait encore...  En tout cas, il est réconfortant de constater que rien n'a vraiment changé, si ce n'est la gueule du portier, la céramique des urinoirs et le prix des consommations.

Ne le prenez pas mal, mais s'il y a une chose que j'ai toujours fort appréciée au Folichon, c'est que toutes les danseuses ont au-dessus de 30 ans, et encore, c'est un euphémisme.  (Oui, cette cabine fera très bien l'affaire, je ne suis pas difficile.)  Ça simplifie les choses, surtout pour un vieux plouc de mon espèce.  Pour être parfaitement franc avec vous, les autres clubs m'ont toujours emmerdé.  Je veux dire: toutes ces jeunes filles qui insinuent leur grand corps osseux entre les tables, qui vont avec leur maquillage de déterrée et vous regardent comme si votre existence même était un motif d'offuscation...  Ma foi, quel ennui.  Alors qu'ici, au Folichon, on est tout de suite entre nous, n'est-ce pas?  Pas de chichis, pas de complications, pas d'éclats ou si peu: la clientèle, plutôt rare, est relativement calme, les serveuses sont sympathiques, l'atmosphère est conviviale; le vieux beau avec son noeud papillon et sa boîte de chocolats n'est pas moins à sa place ici que le jeune obèse en chaise roulante que le proprio du club a accommodé d'un isoloir portatif.  Bref, tout est très apparemment ce qu'il est et rien d'autre.  (Je peux déposer ma bouteille sur la petite étagère?  C'est gentil.)

Voici mon passeport vaccinal.  On me l'a acheminé ce matin même et je n'en suis pas fâché.  Je ne sais pas pour vous, mais dès que le gouvernement a décidé de contraindre les propriétaires de bars et de salons à interdire l'accès de leur établissement aux non-immunisés, je n'ai pas balancé très longtemps, je me suis fait vacciner comme tout le monde, j'ai perdu le contrôle de mon système nerveux pendant 12 heures, puis une fois revenu de ma réaction à l'AstraZeneca, j'ai couru me procurer cette saloperie de passeport.  Je suppose que dans votre cas l'attestation d'intégrité épidémiologique n'était pas même une option...

Mon passeport, donc.  Désirez-vous que je paie à l'avance?  En tout cas, voici mon portefeuille.  Je vous le montre à tout hasard, plein à craquer de billets de toutes les couleurs, cela dit pour que vous n'entreteniez aucun doute sur le sérieux de ma requête.  Si je vous ennuie ou que le patron vous réclame sur scène, vous n'aurez qu'à me le dire, je retournerai m'asseoir dans le fond, j'irai bien docilement me fondre au manège amer de mes pensées en attendant votre retour ou celui, plus improbable, d'une personne qui vous ressemble, mais autrement, mon ange, je crois bien que je vais vous faire danser toute la soirée.  Oui, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je vais claquer 600 dollars à proximité de votre cul bien-aimé.  Et si ce premier contact ne vous débecte pas trop, il n'est pas impossible que j'aille jusqu'à vider mon compte dans cet isoloir au cours des prochaines soirées.  Voyez, je suis fidèle à ma façon, je ne butine pas de danseuse en danseuse.  Je vous ai aperçue sur la scène tout à l'heure, j'ai vu les filets lasers se croiser sur vos épaules, j'ai remarqué que vous aviez le plus beau ventre du monde -- et au risque de me tromper, une tête bien faite pour souffrir le bavardage d'un sexagénaire fraîchement remercié de ses fonctions.  (Ça ne vous gêne pas que je vous dise toutes ces choses, j'espère?)

Oui, j'enseigne, comment avez-vous deviné?  Je parle comme un livre, haha.  Oui, enfin, disons que j'enseignais la littérature jusqu'à tout récemment... C'est une longue et sale histoire que je vous raconterai peut-être, mais pas tout de suite.  Pas ce soir, je...  Parlons plutôt de vous, bel amour.  À mon tour de jouer aux devinettes...  Je parie que vous êtes séparée depuis peu et que vous vivez seule avec votre fille ou votre garçon âgé de 8 ans.  Elle a 6 ans?  Je n'étais pas loin, avouez!  Oh, vous aimez la littérature vous aussi?  Et que lisez-vous donc en ce moment?  Non, ce titre ne me dit rien, le nom de l'auteur non plus, mais je vous avouerai que je ne suis pas très féru de fantasy.  Mon nom?  Bof, je ne sais plus trop...  Tenez, appelez-moi Georges, ça fait un peu vieux portrait, c'est vrai, mais ça me convient parfaitement.  Et vous, madame, comment dois-je vous appeler?  Attendez, je sais que votre nom de scène est Marika, je l'ai noté après votre premier tour de piste, c'est si rare et si joli: Ma-ri-ka.  À la réflexion, ce nom est si beau que j'ai envie de croire que c'est vraiment le vôtre, alors je vais vous le laisser, j'aurais l'impression de le profaner en le prononçant, je ne me l'explique pas, c'est absurde, je sais, pardonnez-moi, j'ai un peu trop bu, je...  Tenez, simplifions les choses, appelez-moi Goeorges et je vous appellerai Namou, enfin si vous n'y voyez pas d'inconvénient, oui, Namou, c'est intime, ça fait soupe aux choux et armoires bien rangées, et j'ajoute que ce nom s'accorde parfaitement avec votre petite moue pensive...  Ça vous fait rire?  Tant mieux.  Alors, bien chère et douce Namou, rappelez au vieux Georges les règles de bienséance.  C'est toujours 10 dollars par danse, si j'ai bien compris.  Et je puis vous toucher partout à l'exception des parties génitales.  C'est noté.  Interdit d'embrasser sur la bouche, de mordre les cuisses, les fesses ou les seins, ma foi, c'est le bon sens même.  Et mon pénis ne doit pas déborder des pantalons, bien entendu.  

Alors marché conclu?  Excellent, c'est parti.  Action.

(...)    



mercredi 4 février 2026

Journal ritaphysique (4 février 2026)

Je reprends ce journal après trois mois d'absence à l'écriture.  

J'aimerais faire la lumière sur cette reprise, du moins sur cet étrange impératif qui commande la reprise, sans que ça sonne creux ou péteux.  Car c'est bien de cela dont il s'agit: reprendre, ne pas céder à la tentation ostentatoire des adieux à l'écriture, mais en même temps faire sens de la nécessité ponctuelle de tout arrêter, ne pas déserter de l'écriture mais à tout le moins rendre justice au vide qui me barbouille le coeur à l'occasion, et saluer au passage ce désoeuvrement somatique qui prend le plus souvent la forme d'un regard vitreux, attardé sans raison valable au roulement d'une cannette de Pepsi sur le parking d'un Costco de banlieue.

En ce qui me concerne (et je suis bien certain que je ne suis pas le seul à ressentir les choses de cette façon) ne pas écrire, c'est se sentir fautif.  Mais fautif par rapport à quoi au juste?  Chose certaine, si faute il y a, si c'est le bon mot appliqué à la bonne chose, alors cette faute n'est pas de même nature que le sentiment de culpabilité chrétienne.  Et elle n'a sans doute rien à voir avec la morale au sens très large du terme.  

En somme, je ne suis coupable de rien, mais la faute demeure de ne pas avoir fait ce qui doit être fait, et le plus drôle, c'est que: 1) il n'y a personne qui assiste au procès de la conscience, aucun juge, aucun avocat, aucun greffier; à l'exception de l'accusé, la salle est vide; 2) ce qui doit être fait demeure, quant à son contenu, parfaitement indéterminé.

Écris.  Tu dois écrire.  Appliqué à ma situation, cet impératif sonne comme une fourberie visqueuse, une farce narcissique de troisième zone...  Tu dois écrire.  Pourquoi le devrais-je, au fait?  Et sinon, quoi?  Si seulement ce qu'il y a *à écrire* était à tout le moins amorcé, en construction, inscrit en quelque chantier, mais non: l'appel -- si c'est bien d'un appel dont il s'agit -- vise au vide, s'achève dans le vague de ses propres échos, se réduit à un inconfort nerveux assimilable à une démangeaison légère mais généralisée.

L'être-en-dette dont parle le jeune Heidegger ne m'est pas d'un très grand secours ici.  Certes, chez Heidegger, la dette dont il est question se joue en deçà de toute sommation empirique ou de faute morale, et je veux bien prendre en charge ma facticité et ma nullité originaires, mais l'appel à l'écriture se dessine différemment: par un certain côté, l'appel coïncide avec une fuite, un repli face à ce qui se présente comme le monde de la quotidienneté, je veux dire: l'ensemble des tâches que j'accomplis, dans lesquelles je m'enlise bien souvent, et auxquelles je devrais renoncer pour réserver le temps essentiel à l'essentiel lui-même plutôt que de le sacrifier passivement à collectionner des coupons-rabais du IGA -- sur ce flanc de l'appel, je me sens donc poussé hors de...  l'appel arrive par derrière, pour ainsi dire, et je m'éprouve comme le bousculé, le percuté, le chambardé...  C'est une pulsion.  Mais par un autre côté, l'appel arrive par devant, me tire vers..., me polarise en direction de ce qu'il y a essentiellement à faire, le ceci-et-rien-d'autre de l'écriture, et sur ce flanc, je m'éprouve plutôt comme l'arraché, le tracté, le soulevé...

L'appel se joue par conséquent au point de friction du bousculé et de l'emporté, de la pulsion et de l'attraction.  Je pourrais encore formuler la chose en disant que l'appel se double d'un rappel comme si tout se jouait sur le plan d'un rappel à l'ordre de l'appel.  

Oui, c'est ça: rappel à l'ordre de l'appel.  Mais là encore, on peut accentuer cette formule de deux façons: 1) rappel -- à l'ordre de l'appel (génitif subjectif, ordre téléologique); 2) rappel à l'ordre -- de l'appel (génitif objectif, ordre déontologique).  Je suis rappelé à la fascination d'origine (tu dois écrire) dans la mesure même où cette fascination est rappelée à l'ordre de ce à quoi je dois m'arracher (la quotidienneté et la somme assommante des tâches qui me font dériver au loin de tout acte d'écriture).

*

Marbourg, décembre 1926.

Heidegger se demande sérieusement s'il ne doit pas intégrer l'être-pour-le-cul à la liste des existentiaux qu'il projette d'exposer dans son futur grand ouvrage Sein und Zeit..  Au même titre que l'être-avec, l'être-vers-la-mort (ou l'être-pour-le-trait-d'union), l'être-pour-le-cul devrait assurément figurer dans cette liste, mais Heidegger craint que cela ne fasse trop anthropologique, trop Jaspers -- trop paysan en somme.

Et pourtant, Hannah est là, nul cul sur la chaise, gluante d'orgasmes inachevés du fait que la pine de Heidegger peine à franchir le cap des 34 degrés et à stabiliser son érection plus de quelques secondes...

-- Hannah, mon petit bagel en sucre, viens près de moi...

-- Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme ça!

-- Qu'en penses-tu?  Le Sein-fur-Arsch est-il un existential ou pas?

-- Bof, tout dépend.  Si on considère ton mariage avec Elfride, c'est clair que non.  Avec moi cependant...  hmmm, au début, ja, mais maintenant, après trois ans de copulation clandestine, force est de constater que ta Frankfurter ressemble à un petit crapaud tout effouairensie sous la roue d'une charrette...  Avoue, tu ne me désires plus comme avant!

-- Arf! C'est juste une petite panne unwichtig, je pense trop ces temps-ci...  S'il te plaît, tu veux bien chausser les sabots jaunes et noirs que je t'ai apportés?  Et me faire une petite gigue munichinoise, ja?

*

Franchement, je ne sais pas si le fait de considérer la philosophie elle-même comme une fiction est une idée qui a de l'avenir, mais elle me fascine.  J'ai entrouvert cette porte-là lors la dernière livraison de ce journal et elle ne se referme pas toute seule...

Dans ce cadre de référence, j'aurais envie de dire que Platon, Descartes et Nietzsche représentent trois sommets historiques où le fonds fictionnel de la philosophie lui est monté à la bouche comme l'écume aux lèvres d'un épileptique.  Où le retour du refoulé voilait à peine la nécessité d'un éternel retour.

Cela dit, même si je considère un des cas en apparence les plus étrangers à cette idée, soit La Phénoménologie de l'esprit de Hegel, je n'y vois pas une objection irréfutable.  Après tout, si l'absolu est déjà en soi auprès de nous, il lui reste encore à se phénoménaliser pour soi.  En d'autres termes, ça n'est jamais fini tant que l'esprit ne s'est pas raconté l'histoire (c'est-à-dire la fiction radicalement théâtralisée) de sa venue à soi-même.  

Si l'esprit croit à sa propre histoire au point d'oublier qu'il s'agit d'une fiction -- fût-ce la fiction de la fin de l'histoire --, le concept occulte en l'achevant la réserve fictionnelle à laquelle il doit le jour et la nuit.

(Hegel a cru au père Noel, Marx a dressé les plans de son village et Staline a assuré la distribution de ses cadeaux.)

*

L'allégorie de la Caverne donne à penser.  Le malin génie donne à penser.  Le fou de la mort de Dieu donne à penser.  De telles fictions apparaissent comme de véritables stéroïdes pour la réflexion.  

Mais l'Être?  Donne-t-il à penser aussi profondément que Heidegger le laisse entendre?  Se pourrait-il que la fiction ontologique soit la plus ingénieuse de toutes en ce sens qu'elle serait la seule à même de masquer intégralement la fiction qu'elle est? 

Je m'exprime mal, mais il faut à tout le moins creuser la singularité de la fiction philosophique et oser un certain nombre de questions inconfortables: de toutes les fictions concevables, pourquoi la fiction philosophique devrait-elle occulter plus que toute autre son fonds imaginaire? à quoi pourrait bien s'appuyer cette nécessité d'inavouer ce qu'elle est dès lors que la pensée passe au premier plan, revendique le premier rôle et fait passer tout autre intervenant scénique (imagination, sensation, empirie) au rang de personnage secondaire?

(Comment Schopenhauer pouvait-il bien se sentir le jour où il entreprit de défendre l'idée que le lien entre les prémisses et la conclusion d'un raisonnement était un lien causal, un lien pour ainsi dire physique?  Aucun dispositif conceptuel ne pouvait, à lui seul, autoriser un tel transport de sens, de signe et de charge.  Il fallait forcément qu'une fiction s'en mêle, mais laquelle?  De même, comment Heidegger peut-il oser cette idée que l'Être donne à penser à moins de déréaliser a priori 1) l'Être dont il est question; 2) l'oreille à laquelle il s'adresse; 3) la clairière propice à la réception bergère de cette parole -- et une fois ce tour de force accompli, 4) nouer tous ces tropes ontologiques au sein d'une seule et unique fiction théorique?)

*

Fribourg, février 1950.

Arendt et Heidegger se retrouvent, 25 ans après leur rupture, dans un petit café.  Fraîchement sorti de l'asile, Heidegger est très diminué, il a des gestes de vieillard confus et ses mains tremblent lorsqu'il trempe ses moustaches dans la tasse de thé.

Hannah, en revanche, pète le feu; elle tire sur sa cigarette de façon lascive en tentant de capter le regard fuyant de son plus ou moins repenti de nazi de vieux prof de philo.

-- Elfride va bien?  Tu sais qu'elle a slashé les pneus de ma Volkswagen hier encore, ja?  Et c'est tout l'effet que ça te fait?  Quoi, je ne suis plus ton petit bagel en sucre?

Heidegger, muet jusque là, se met soudain à parler.  Une logorrhée sans queue ni tête.  Une éruption volcanique de es muss sein et de judische verschworung, plombée de postillons et de bulles nasales.  Mais Hannah est formelle: bien des années plus tard, évoquant ce discours dément, elle maintiendra qu'à aucun moment, pas une seule fois Heidegger n'a mentionné les mots de faute ou de dette.



 


   

 


dimanche 2 novembre 2025

Journal ritaphysique (2 novembre 2025)

Ce sera la dernière livraison de ce journal avant le déménagement.  Dans 2 ou 3 semaines, yep, je quitterai Montréal pour rejoindre Rita de l'autre côté du pont, quelque part dans les terres silencieuses du sud.

Charlebois reviendra à Montréal si ça lui chante, moi pas.  Moi, jamais.  Cette ville, que j'ai aimée pourtant, je dois désormais la fuir à toutes jambes car je m'épuise à la détester, et il n'est pas question que je finisse à l'asile, cône orange sous le bras, à la place de tous ces ahuris qui se réjouissent de voir Montréal ressembler de plus en plus à un camp de concentration écologique, et qui, à l'usage, ont développé un véritable syndrome de Stockholm à l'endroit de leurs petits despotes éclairés.

Fuck Plante.  Fuck Machin.  Fuck Rabouin et ses discours en demi-teinte d'omelettes à morver dedans.  Et je veux bien que mes propos fassent de moi un dinosaure: je préfère encore me faire blaster par une météorite que d'attendre Godot ou quelque messie urbicide qui confond la gestion de Montréal avec son potage d'anti-dépresseurs.

*

Bon, on se calme.  J'allais dire qu'il est 2 heures du matin, mais non, on vient tout juste de passer à l'heure anormale du nord sans fond, je rétrocède de 60 minutes -- je voyage dans le temps en classe économique -- et il est une heure du matin. 

Si le journal est une fiction dérobée, si la poésie est une fiction inénarrable, si tout ce qui prend le chemin de l'écrit n'est jamais qu'un cas particulier de fiction, en va-t-il de même de la philosophie?  Peut-on -- sans rire -- considérer la philosophie elle-même comme une espèce de fiction, et si oui, comment allons-nous la qualifier?

Après tout, la philosophie regorge de fictions: la caverne de Platon, le malin génie de Descartes, le contrat social de Rousseau...  Je veux bien qu'il s'agisse de fictions théoriques, délibérément annexées à l'intellection de points sensibles, à la clarification d'arguments pointus et/ou stratégiques.  Ma question est: aurait-on pu, à la limite, s'en passer?  Descartes, à titre d'exemple, n'aurait-il pas pu renoncer au dispositif théâtral du malin génie, et dire simplement: ok, les amis, à partir d'ici, je vais douter de tout, y compris des vérités mathématiques les plus élémentaires, et je vais faire cela tout simplement parce que telle est ma volonté, ou plutôt, parce que telle est la volonté qu'il lui est possible de douter de cela même qui s'impose comme indubitable aux yeux de l'entendement?

À première vue, il me semble que la réponse à la question est oui.  Je veux dire: cette fiction du malin génie n'était pas nécessaire.  De toute évidence, c'est du crémage esthétique.  Des enjolivements de gentilhomme qui circule à pas sereins dans les rues de Paris, l'épée au fourreau, la chevalière au doigt et la perruque au coco.  Mais cette première vue me fatigue.  Ça ressemble à un attrape-nigaud.  Le détour par la fiction -- fut-ce celle du malin génie, du contrat social ou du fou qui se précipite sur la place publique en hurlant que Dieu est mort -- ce détour par la fiction, dis-je, n'est peut-être (justement) pas un détour.  

Se pourrait-il que ces fictions, qualifiées de théoriques à juste titre, soient nécessitées, de fait, mais sur un axe parallèle à la théorie, je veux dire: un axe qui ne croise pas cartésiennement l'abscisse de l'argument ou l'ordonnée de la conclusion, mais qui les redouble, en brouille les ondes, en taquine l'intersection, et ce faisant, les concurrence en secret, mais à une fréquence audio qui ne soit pas immédiatement perceptible à l'oreille de l'entendement?

Bref, se pourrait-il que la fiction théorique ne soit pas un détour (une espèce d'échelle dont on se débarrasse une fois l'ascension accomplie), mais un tour de force, si ce n'est un tour de magie -- voire un tour de char pareil à celui que l'on fait de nuit sur l'autoroute, alors que le poste de radio (dont les ondes nous parvenaient 5 sur 5 jusqu'ici) se met soudain à se friturer, à se déchirer de loin en loin, si bien qu'après 10 minutes de pitonnage improductif, on laisse tomber, on éteint la radio, on ouvre toutes grandes les fenêtres de la voiture pour accéder à de tout autres voix portées par de tout autres fréquences?

*

Cette nuit est ce matin.  Cette nuit, ce n'est pas Godot que j'attends, c'est le plombier.

Avec 29 boites de livres cordées près de l'entrée, à 2 semaines du déménagement, la valve de la conduite d'eau froide s'est mise à pisser.  

Parqué en double entre une insomnie abrutissante et un syndrome du défilé thoracique, je me répète que la valve de ma conduite d'eau froide est foutue.  Ou bien je la ferme complètement, mais alors je n'ai plus d'eau pour le café, la douche et le reste; ou bien je l'ouvre au maximum, question d'assurer une certaine pression à la sortie, mais dans ce cas l'eau pissote sur le pourtour de la conduite; ou bien encore je ne la ferme, donc ne l'ouvre, qu'à moitié, et j'ai droit à une petite fuite, un minuscule filet que je cueille dans un petit bol qui se remplit au bout d'une heure et que je dois vider régulièrement si je veux éviter le débordement.  J'opterais bien pour un bol plus large et/ou plus profond, du genre qu'on vide aux deux heures, mais l'enchevêtrement des tuyaux est trop dense pour y insérer un bol de plus gros format.

Dans ma nuit becketienne amorcée à l'heure anormale de novembre, je me sens 4 heures alors qu'il est déjà 3 heures, ou l'inverse.  Mes 29 boites de livres ne me servent à rien.  Pascal ne me sert à rien, Nietzsche ne me sert à rien, Bataille non plus.  Beckett, par contre, c'est une autre histoire.  J'irais jusqu'à dire que Beckett est le seul auteur qui puisse encore quelque chose pour nous quand tous les autres ne nous sont plus d'aucun secours.

Je vide le bol, j'ouvre le robinet, je ferme le robinet, je remets le bol sous le joint défaillant, je verse l'eau dans la cafetière, je tape sur le clavier, je fume sur la terrasse, je regarde l'heure (à quand remonte ma dernière nuit totalement blanche?), je vide le robinet, je ferme le bol, je tape la cafetière, il est n'importe quelle heure au centre de n'importe quelle nuit et je me console en me disant que dans 2 ou 3 semaines, j'irai rejoindre Rita, je quitterai Montréal pour n'y plus jamais revenir, je ne franchirai pas le col ibérique des Pyrénées, plus modestement j'emprunterai cette saloperie de pont-tunnel La Fontaine pour ensuite tricoter dans les terres du sud jusque chez Rita, et là, je déposerai mes 29 boites de livres à son adresse, je porterai sa main à ma joue, je baiserai délicatement son étoile ombilicale, je perdrai la tête et dégorgerai mon sperme brûlant entre ses fesses impériales, puis nous finirons la soirée en colle-colle devant la télé, croquant des cachous, mâchant des jujubes, nous demandant pourquoi la plupart des spots publicitaires semblent avoir été conçus pour un auditoire d'attardés mentaux.

La nuit ne sera plus le matin, l'eau froide jaillira librement du robinet du lavabo et Beckett lui-même ne nous sera plus d'aucun secours.



 

mardi 23 septembre 2025

Journal ritaphysique (23 septembre 2025)

Je reviens une dernière fois au problème posé par une conception existentielle de la vérité.

Lors de la dernière livraison, je notais en conclusion que la vérité (une fois libérée de son interprétation propositionnelle) a partie liée au temps tel qu'il peut se manifester dans l'instant de passage en sa propre saison, et qu'à ce titre, le haiku me semblait représenter le médium esthétique le plus adapté à l'expérience de cette vérité essentiellement saisonnière.

Or si la vérité est temporelle dans le sens que je viens d'indiquer, il serait pour le moins étonnant qu'on ne trouve aucune trace de son expérience au sein de la poésie occidentale, je veux dire: que le haiku soit la stance poétique la plus susceptible d'ouvrir à l'expérience saisonnière de la vérité ne signifie pas que cette expérience soit globalement inaccessible à des poètes occidentaux du calibre de Hölderlin ou de Rimbaud.

Au contraire, et ce n'est pas par hasard si je m'arrête à ces deux exemples-là.

J'essaie quelque chose, je ne fais que déblayer le terrain en vue d'une recherche plus approfondie.  Mais vite de même: Qu'est-ce que Hölderlin ou Rimbaud pourraient nous apprendre à ce sujet?  Autrement demandé: Se pourrait-il que leur expérience foncièrement saisonnière de la poésie soit susceptible de nous introduire à une interprétation non triviale, non clichée, non wikipédiable, du concept de saison, et par le fait même, de nous permettre de faire un (petit) pas de plus à l'intérieur de cette conception existentielle de la vérité?

*

Juillet 1837, Tübingen.

Ernst Zimmer gosse une sarcleuse dans son atelier lorsqu'il aperçoit soudain Friedrich marchant à grands pas dans le jardin attenant à la tour.  

Friedrich semble en grande forme aujourd'hui, on le voit à la façon dont il se gratte convulsivement les aisselles.  Il cherche quelque chose.  Ah!  Il se penche, et d'un geste vif, s'empare d'un crapaud.  Puis il revient sur ses pas, sort de sa poche un pinceau dégueulasse dont les poils semblent avoir été trempés dans la mélasse ou le goudron.

Puis, très lentement, comme un enfant qui apprend à écrire, Friedrich inscrit en grosses lettres sur le mur de la tour: Diotima chérie, je t'aime...

Sitôt libéré, le crapaud disparaît dans le sous-bois et Zimmer se remet au travail.

*

Je préférerais ne pas toucher ici à la folie de Hölderlin.  Soit, mais comment l'éviter?

Fou, demi-fou ou complètement fou, il est tout de même remarquable que les derniers poèmes de Hölderlin soient presque tous exclusivement consacrés au thème des quatre saisons.

Cette fixation pourrait-elle entretenir quelque lien organique avec l'essence saisonnière de la vérité?  Loin des poncifs romantiques -- interaction entre la nature et l'esprit, renouveau spirituel de l'homme, appel à la contemplation, gnagnagna -- se pourrait-il que dans ses dernières années, Hölderlin se soit tout simplement cogné (pour ainsi dire) à l'essence saisonnière de la vérité comme à quelque révélation indépassable, comme au terminus ad quem de la poésie entendue comme épreuve de la dimension hyperréaliste de la vérité?

Et si la folie (loin de toute interprétation romantique) marquait plus simplement la dernière étape de cet exil de soi, la destination esthétiquement obligée de cette absence à soi qui caractérise déjà (quoiqu'à moindre intensité) la situation du haikiste face à l'hyperréalité de la vérité?

Hölderlin, haikiste kamikaze?

On va se garder une petite gêne, mais bon.

Ce que je voudrais creuser éventuellement, c'est ce que Hölderlin apporte de singulier et d'indécomposable à cette approche de la vérité.  En d'autres termes, j'aimerais dégager le sens (si cela se peut) de cette fixation typiquement hölderlinienne sur le motif des saisons, surtout quand on considère la vertigineuse succession des poèmes de la fin, lesquels transitent à toute vitesse (semble-t-il), du printemps à l'automne, de l'été à l'hiver, puis de chaque saison à chaque autre saison comme si, là où le haikiste japonais envisageait une relation statique à l'essence saisonnière de la vérité, Hölderlin, lui, entrait plutôt dans une relation violemment dynamique avec cette essence.

À ce titre, je retiendrai ce poème daté de mai 1748 (chronologiquement impossible) intitulé L'esprit du temps

Les hommes dans ce monde rencontrent la vie,

Comme sont les années, comme les temps ambitionnent,

Comme est le changement, ainsi beaucoup de vrai demeure (...)

Il y aurait beaucoup à dire sur le 3e vers dans ce contexte.  Ce qui demeure de vrai en cette vie (en assez grande quantité, suggère Hölderlin) est pareil au changement.  Traduction possible: l'essence saisonnière de la vérité demeure ici et maintenant mais seulement à la condition où elle fait déjà signe en direction de l'ailleurs et de l'entre-temps.  La vérité ne demeure pas au sein d'un instant figé, elle n'est pas prisonnière des glaces de son concept et comme abstraite de tout passage.  

La vérité, conçue de façon existentielle ou hyperréaliste, n'est pas un poisson mort. 

Si la vérité existe, si la vérité doit se donner comme se donne un existant, alors la vérité ne peut demeurer, elle ne peut se donner et se déployer que dans un dehors ouvrant sur un autre dehors et tournant à vitesse variable sur ses gonds temporels.  (Nous ne sommes peut-être pas si éloignés de la conception nietzschéenne de l'éternel retour, mais on va mettre cet aspect de la question sur pause pour l'instant, c'est déjà assez compliqué comme ça.)

*

Septembre 1838, Tübingen.

Friedrich rentre de sa tournée nocturne dans les champs, les pantalons mouillés jusqu'aux genoux.  C'est qu'il a cru apercevoir Susette Gontard flasher ses totons entre les quenouilles du Neckar.

Il en demeure tout ébranlé.  Il y a plus de lunes que d'étoiles, un poème pour chaque chose et c'est maintenant ou jamais, mais quand au juste est-ce maintenant? n'est-ce pas déjà autrefois? wie bald is jetzt? (traduction: how soon is now?).

*

Je m'attaquerai à Rimbaud une autre fois.  En attendant, je me limiterai à noter que certains marqueurs poétiques parmi les plus significatifs de la poésie rimbaldienne passent par le motif de la saison: Une saison en enfer...  ô saisons, ô châteaux... l'automne, déjà!... loin des gens qui meurent sur les saisons...

De ce point de vue, l'exil rimbaldien est peut-être chargé du même coefficient de déroute que la folie de Hölderlin, si ce n'est que la gestion de la confrontation au vrai hyperréalisé diffère (démence démobilisante dans un cas, départ dans l'affection et le bruit neufs dans l'autre).  À creuser.  





mardi 16 septembre 2025

Journal ritaphysique (16 septembre 2025)

Je reviens à cette idée de Sloterdijk: la vérité comme qualité s'attachant non aux propositions, mais aux journées d'été.

J'ai conclu (provisoirement) que cela ne serait possible que si la vérité reposait dans la journée d'été en tant que telle; cela même ne serait pensable que si on adhère à une conception hyperréaliste ou existentielle de la vérité, ce qui signifie que le plan d'énonciation de cette vérité ne peut être qu'un plan narratif, soit une fiction contrôlée à l'intérieur de laquelle la logique propositionnelle ne saurait invalider, du fait de son recul critique, cette conception existentielle de la vérité.

La vérité serait dehors, elle serait radicalement ailleurs, ou encore, pour le dire dans les mots de Sartre, la vérité serait de trop au même titre que n'importe quel existant.  De ce point de vue, non seulement cette vérité échapperait-elle au champ logique de la réfutation, mais son réalisme serait tellement poussé que c'est plutôt moi qui serais réfuté par son événement -- moi qui l'énonce et prends conscience de cet état de chose, je serais en quelque sorte ontologiquement désamorcé comme seul pourrait l'être un personnage de roman (ou l'auteur d'un journal) qui prendrait soudain conscience de lui-même en tant que fiction théorique ponctuellement nécessitée par la position de la vérité entendue comme extériorité absolue = la réalité réellement réelle.

*

Pas pour être vache, mais à partir d'ici, je crois que nous allons pouvoir nous passer des bons et loyaux services de Karl Popper.  Son critère de réfutabilité peut sans doute être d'une quelconque utilité dans le cadre des activités épistémologiques conçues pour les pensionnaires qui logent à l'unité de soins d'une RPA, mais il ne nous servira pas à grand chose ici. 

Le critère de réfutabilité est réfuté, vive le critère de réfutabilité.

En fait, le seul conseil que nous pourrions donner à Karl, c'est d'enduire son exosquelette d'une épaisse couche de crème protectrice, car si la vérité est d'essence estivale, elle est aussi solaire qu'irréfutable, et donc elle risque de fesser.

-- Elle n'est donc pas scientifique?

--Mais qui a dit qu'elle devait l'être?

-- Hon!

Poil au Gagnon, retraité de son prénom.

*

Bon, si je veux faire quelques pas de plus dans l'exploration de cette conception existentielle de la vérité, je suis contraint de raccorder quelques fils et de revenir à un point que j'avais noté et laissé en plan (parmi tant d'autres points) lors de la livraison du 5 avril dernier.  J'avais noté ceci:

Si le journal est plate comme un rêve raconté par quelqu'un d'autre, c'est donc que la fiction clandestine à laquelle il s'appuie ne peut pas se traduire en un récit.  Mais une fiction qui résiste au récit est-elle encore une fiction?  Oui, cela a d'ailleurs un nom.  C'est un poème  Une fiction qui résiste au récit ne peut être qu'un poème. 

Je ne suis pas sûr de pouvoir démontrer cette affirmation.  Passe encore que le poème résiste à sa traduction dans le langage de la prose.  Mais cela en fait-il une fiction pour autant?  

Je ne sais pas, mais supposons-le quelques instants, juste pour le fun.  En d'autres termes, faisons comme si le poème était un cas particulier de la fiction, une fiction inénarrable en quelque sorte.

Dans ce cas, la stance poétique la mieux adaptée à une conception existentielle de la vérité, en d'autres termes, la position esthétique la plus naturelle face à une vérité qui n'est plus dedans, mais dehors, inscrite dans les choses mêmes, ce serait certainement celle du haiku.

Si du moins il est vrai que le haiku suppose un spectateur étranger à la sensation filante qu'il tente de sceller et d'exprimer, alors oui, le poète se trouve ici esthétiquement congédié de l'événement auquel il assiste pourtant.  La vérité est si dure, si pleine, si réelle en un mot, que celui qui l'exprime disparaît au profit de ce qui est dévoilé.

*

Karl Popper se tourne et se retourne dans sa tombe, c'en est trop.

Des promeneurs égarés de nuit dans le cimetière autrichien de Lainz pourraient percevoir un rot tonitruant mêlé à un claquement de rotule catapultée.  C'est Karl qui force les joints de son cercueil.

Le voici d'ailleurs qui émerge péniblement d'un amas de terre détrempée, ses baguettes digitales se pulvérisant comme des chips alors qu'il tente d'agripper le sommet de la pierre tombale.

Karl rampe sur ses coudes entre les dalles et les monuments, les yeux caves et les gencives vermoulues.  Ses mâchoires claquent à contretemps sur la toune de Thriller, version death metal bavarois ponctué de culottes courtes, de chaussettes mi-mollet et autres poils de poche coincés dans les plis de l'accordéon.

*

Si le haiku est un poème, il apparaît comme une fiction qui résiste au récit.

Si le haiku est une proposition, ce qu'il propose est hors logique s'il est vrai que la logique est un cas particulier du récit.

Le haiku résiste tout autant au récit qu'à la logique dans la mesure où la vérité à laquelle il se rapporte est dehors, inscrite dans les choses mêmes -- hyperréelle.

Le haikiste doit donc s'effacer, déserter de soi en présence de ce qu'il y a ici et maintenant.  Zéro pathos, zéro romantisme, zéro moi.  Le haikiste doit être à ce qu'il y a comme s'il n'y était pas, en ce lieu précis (et nulle part ailleurs), en cet instant précis (ni avant ni après).  

Contrairement à l'ennui profond, où tout est comme s'il n'était pas, je me risquerais à avancer que le haiku se déploie dans l'élément de la joie, comme si je n'étais pas, comme si je n'étais moi-même rien, si ce n'est une simple émission de joie face à l'hyperréalité de ce qui se donne dans l'instant.

Comme si j'étais réfuté au centre de la sensation, emporté dans le dehors de la sensation plutôt que noyé dans son dedans.

*

ce chemin-ci

n'est emprunté par personne

ce soir d'automne

(Matsuo Basho)

Est-il indifférent qu'il soit question d'un soir d'automne plutôt que d'une journée d'été?  

Chose certaine, les haikus sont de toutes les saisons, et la règle de composition exige même que le haiku nomme (ou à tout le moins suggère) la saison à laquelle il appartient.  De ce point de vue, la vérité à laquelle le haiku se rapporte n'est pas essentiellement (et étroitement) estivale, mais essentiellement (et plus largement) saisonnière.

L'hyperréalité du vrai serait en prise directe sur le temps (il faudrait un Heidegger japonais pour creuser ce point).

Il faudrait donc reformuler l'énoncé de Sloterdijk, et dire que la vérité est une qualité s'attachant non aux propositions, mais au temps tel qu'il peut s'éprouver et se manifester dans l'instant de passage en sa propre saison.

Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à découverte de la clarté divine, -- loin des gens qui meurent sur les saisons (Rimbaud)

(Tête en compote, pénurie de capsules Nespresso, concepts séchant sur la corde à linge, mieux vaut s'arrêter ici.)

*

Karl Popper -- aka l'épistémon teuton squeuletton -- rampe jusqu'au bord de l'Autobahn.  Aucun char, aucun passant.  Il risque un dernier haiku:

la lune entre les lampadaires

câlices de moustiques

pif! paf! outch! achtung! scheisse!