mardi 30 juin 2026

Journal ritaphysique (30 juin 2026)

Question d'incarner un peu plus la réflexion amorcée ces derniers jours autour du carré d'as des dispositions existentielles -- et de cet embouteillage des trois extases temporelles qui se manifeste en chacune d'elle --, je vais me concentrer d'abord sur le cas de la nostalgie.

(Je ne suis pas sûr d'y arriver par le plus court chemin, mais l'idée est d'habiter la disposition de la façon la plus immédiate possible, et d'éviter les pièges liés à une surinterprétation de l'expérience (par excès de réflexion ou de cérébralisation), sans pour autant me priver des outils fournis par l'étymologie ou le témoignage de certains poètes.)

*

Je suis nostalgique des années 80.

Lorsque j'écoute certaines chansons de cette époque -- I touch roses, We run, Big in Japan, etc. --, il y a bien entendu une jouissance attachée à cette écoute, mais elle n'est pas du même ordre que le plaisir éprouvé en présence d'un tube catchy qui passe en ce moment à la radio.

Dans ce dernier cas, le plaisir s'éploie dans un cadre de référence qui est limité par l'événement acoustique de la chanson, soit les 3 ou 4 minutes de son exécution sur une chaîne de la bande FM alors que je suis coincé dans ma voiture au beau milieu du tunnel Lafontaine, un mercredi après-midi crevant du mois de juin.  Ici, le présent est contenu dans un écoulement qui n'est pas concurrencé par de vagues réminiscences issues du passé.

Mais si la station radiophonique enchaîne aussitôt avec un tube des années 80 -- Domino Dancing, par exemple --, le présent n'est plus seul, il a de la compagnie, pour ainsi dire.  Non que l'événement de cette chanson m'arrache au présent, qu'il me déporte dans le passé (le brouillage temporel n'est pas aussi radical), mais la nostalgie éprouvée vient en quelque sorte incurver mon rapport à l'angle droit formé par l'ici et le maintenant.

Je suis dans cette voiture, coincé dans le trafic de l'heure de pointe, je ne perds pas de vue mes entours, je suis toujours en prise sur le présent, mais la trajectoire affective de ma nostalgie est telle que tout se passe comme si j'allais à la rencontre d'un certain passé qui remonte lui-même en ma direction, comme si mon passé et moi-même avions convenu de nous rencontrer à mi-chemin de deux infinis inégaux (tel est le paradoxe), dans un présent tout juste d'avant le présent, que je vais appeler (provisoirement) l'antéprésent.  

La nostalgie, ce mal du retour, tient dans un double effet qui n'est pas parfaitement symétrique: effet de recul de ce que je suis à ce que j'étais, effet de remontée de ce que j'étais à ce que je suis.  Or, la tension propre à ce double effet a pour conséquence qu'en cet instant où la nostalgie me transit, me submerge peut-être, je ne suis pas exactement ce que je suis (parce que je ne suis pas là où je suis), mais pas non plus exactement ce que j'étais (parce que je ne suis pas davantage là où j'étais).  Je m'antéprésente à mi-distance (ou au quart de distance) de ce que je suis et de ce que j'étais, j'habite une extase du temps, un entretemps ou un outretemps dont la singularité exige une description plus ample et plus fine que celle à laquelle je me livre ici à titre de débroussaillage préliminaire.

Cette singularité extatique doit être resituée en regard du nostos propre à la nostalgie, car ici, le retour à... est inséparable du retour de...

Mais qui, quoi revient au juste?  À qui, de quoi au juste?


  



lundi 29 juin 2026

Journal ritaphysique (29 juin 2026)

Nostalgie et mélancolie, 

On confond parfois les deux, or j'aimerais comprendre par où, à partir de quel coefficient affectif, il serait permis de les distinguer.

Partons de la définition courante de la mélancolie comme d'une tristesse sans objet, une espèce de vague à l'âme dont le positum demeure indéfini.  Étymologiquement, c'est la bile noire.  Le transfert de la signification d'origine, purement médicale, à la signification plus moderne, plus évanescente, est peut-être assuré via la racine commune d'une certaine disposition à la noirceur, ou plus largement, à ce qui s'agite dans les profondeurs, à ce qui tire vers le bas, dans les régions digestives de l'existence -- quand quelque chose ne passe pas.

Or qu'est-ce qui ne passe pas dans le cas de la mélancolie?

Je dirais: le temps.  La mélancolie ne digère pas le temps, elle ne parvient plus à le décomposer et à l'évacuer en fonction de l'entente quotidienne du temps en trois plis: passé, présent, futur.

*

Soit le carré d'as des dispositions affectives les plus existentielles: mélancolie, nostalgie, angoisse et ennui.

Dans tous les cas, me semble-t-il, le temps ne va plus de soi.  Plus précisément, il y a empiètement des trois plis temporels les uns sur les autres, comme si 1) le présent ne se démêlait plus du passé; 2) le passé remontait de lui-même au présent; 3) le futur reprenait le présent, se vouait à le répéter plus ou moins pathologiquement, etc.

Le pli communément admis entre les trois extases du temps se replie.  Dans les mots de Shakespeare, time is out of joint, et parce que le joint vient à manquer, il y a empiètement et donc épaississement par télescopage les unes dans les autres des trois dimensions du temps.

Dans la nostalgie: désir diffus du retour de ce qui fut par la porte de ce qui sera.

Dans la mélancolie: tristesse confuse, que l'on dit sans objet parce que la rétention pathologique du passé dans le présent barbouille les contours de ce qui est (le nervermore jaillissant et rejaillissant au coeur de l'instant).

Dans l'angoisse: Heidegger dit qu'à la différence de la peur, l'objet de l'angoisse demeure indéfini -- que le Rien lui-même, en personne, était là.  Mais cette interprétation est fonction d'un retour réflexif sur une expérience de l'angoisse qui n'est déjà plus, dont j'essaie de ressaisir le sens une fois l'angoisse dissipée.  Mais ce Rien est le produit d'une rétrospection: à l'instant même où l'angoisse se produit, il n'y a que l'expérience d'un immense glissement, d'une vertigineuse dérobade de l'étant en totalité, laquelle ne laisse pas intact le triple pli du temps.  Présent, passé et futur sont envoyés par le fond; leur horizontalité coutumière est comprimée au sein d'une verticalité sauvage, le trait d'une aiguille ascendante qui traverse quelque coeur battant comme fou.

Dans l'ennui: tout est comme s'il n'était pas, comme si le présent cédait à une vaste fantômatisation de toutes les présences.  Comme si le passé avait révisé et traduit dans sa propre langue la totalité du présent.

La sorcellerie propre à ces dispositions affectives tient en ceci que chaque volet du temps joue à se donner comme s'il était l'un ou l'autre de ses autres.

Ou encore, parce qu'il était question plus haut des régions digestives de l'existence, il y a comme un bouchon, comme un embouteillage du temps en lui-même et par lui-même.  

À creuser.




dimanche 28 juin 2026

Journal ritaphysique (28 juin 2026)

Si on définit l'humour comme la tristesse dans la gaieté (Pirandello), à quoi correspondrait alors la gaieté dans la tristesse?

Peut-être à une certaine forme de nostalgie, quand le mal éprouvé en présence de ce qui revient, de ce qui simule le retour, s'accompagne d'une joie si ténue qu'elle se confond avec sa propre disparition.

(La formule est à peaufiner.)

*

Toute joie a quelque chose d'un flash.  Je ne semble pas pouvoir en jouir dans son pur présent. 

Ou bien je l'anticipe aux abords de sa formation, ou bien je la saisis après coup, à la limite externe de son passage. 

Mais quand jouit-on le plus lumineusement de sa joie?  Réponse possible: quand la tristesse succède de façon immédiate au glissement de la joie dans son être déjà passé.

De ce point de vue, la nostalgie, c'est le mal (la tristesse) en présence de l'irréversibilité de la joie, en présence de cette impossibilité pour la joie de faire retour (nostos) à son présent, de revenir à la brûlure verticale de son instant, de faire marche arrière en direction de son passage.

C'est la jouissance au second degré de ce mal, c'est la gaieté dans la tristesse.






vendredi 26 juin 2026

Journal ritaphysique (26 juin 2026)

J'ai pris congé de Facebook, c'est un premier pas.

Je me demande s'il est encore possible -- pour moi du moins -- de revenir à l'invisibilité médiatique des années 80, à ce modèle de subjectivité élargie, assise sur sa solitude, que j'ai connu quand j'avais une vingtaine d'années, dont le centre de gravité n'avait pas encore versé tout entier dans l'être-pour-autrui, dont la réflexivité n'était pas d'entrée de jeu corrompue par les stratégies narcissiques de la projection de soi sur les réseaux.

Je voudrais égarer mon téléphone cellulaire dans un centre commercial, et un peu plus tard, en fin d'après-midi par exemple, me tenir les jambes croisées dans la cafétéria d'un IKEA, regarder par les immenses fenêtres (le soleil qui flanche, le vent qui s'égare dans les fanions colorés), et me revenir d'en dessous comme on éprouve une vague envie de chier.





mercredi 10 juin 2026

Une énigme (nouvelle, 1ere partie)

Ce matin-là, une fois de plus, j'étais en chemin vers le McDo avec mon exemplaire de La Doctrine de la Science de Fichte, la version de 1804, celle que les spécialistes considèrent la plus achevée, et même si je ne pouvais toujours pas colmater la brèche herméneutique que j'apercevais entre la texture glaireuse d'un McMuffin et le concept fichtéen de lumière, j'entendais bien ne rien céder au verrouillage matinal de mon esprit.  Je devais comprendre.

Chemin faisant, je notai la présence d'un étrange objet coincé entre les branches d'une haie.  Tirant dessus, je constatai qu'il s'agissait d'un dildo violacé mesurant une trentaine de centimètres, lourd, massif, et nervuré de la base au sommet d'un faisceau de veines saillantes dont le réalisme était plutôt déconcertant.  À en juger par la pellicule de fluide qui maculait le pourtour du gadget, on pouvait conclure qu'on en avait fait un usage assez récent, et que si sa/son propriétaire en avait joui aussi symphoniquement qu'il me plaisait de l'imaginer, elle/il devait demeurer inconsolable de l'avoir égaré ainsi sur une rue où, d'ordinaire, on n'égare que des pelures d'orange ou des cartes de crédit.

Sans hésiter, je glissai le dildo dans mon sac à dos.

Avant que la barbe nuageuse du crépuscule n'ait effleuré le rasoir des toits et des tours de contrôle, Joe le Dasein allait résoudre cette énigme, j'en faisais le serment aux mésanges et aux cardinaux qui s'ébrouaient dans les vasques du parc de la Rivière-aux-Pins

*

Parvenu au coin de Jacques-Cartier et de l'avenue des Châtaigniers, j'aperçus une vingtaine de citoyens attroupés autour d'une balayeuse de rue qui était immobilisée de travers sur le trottoir.

Non loin, le conducteur accroupi vomissait au ralenti au-dessus d'une canalisation pendant qu'une femme aux seins refaits, arborant une casquette de golf et des lunettes Versace, lui massait le dos en disant à voix basse: C'est pas de ta faute, mon tit-loup, c'est pas de ta faute...

Dans la foule, je reconnus quelques têtes blanches du club qui tenait ses assises quotidiennes au McDo:

-- Faudrait trouver quelque chose pour recouvrir le corps...

-- Elle était bien roulée quand même...

-- Ta yeule, Gérard!

-- Je fais juste dire...

-- La tête, crisse...  où est la tête?

-- À doit avoir roulé dans le parking du Métro...  Ces brosses-là, quand ça tourne full pine, c'est comme des catapultes, tsé...

Et tandis qu'on tentait de refouler la caravane de marchettes et de chaises roulantes qui affluait des résidences de l'Allée de la Chapelle, je notai la présence de quelques éclats de cervelle, genre de gnocchis sanguinolents fichés entre les pailles des brosses rotatives du camion.  Je hâtai le pas. 

Et c'est en traversant la rue que je vis, entre les passants agglomérés tout autour, le cadavre d'une femme qui gisait sur le côté, le bras gauche désarticulé et la cuisse droite couverte d'une large couche de merde, vrombissante de mouches, et qui semblait avoir été minutieusement aplanie au rouleau de peinture.

Mais de fait, nulle trace de la tête.

La seule explication qui tenait la route, c'était que cette femme s'était fait ramasser par l'engin alors qu'il reculait; elle devait se situer dans l'un des angles morts du conducteur au moment de l'impact.  Je refusais toutefois de croire que la tête avait été arrachée ou projetée dieu sait comment par la force rotative des brosses.

En vertu d'un trompe-l'oeil philosophique maintes fois souligné par Friedrich Nietzsche, on confondait ici la cause et l'effet: ce n'est pas parce que la balayeuse lui avait passé dessus que la tête de la victime avait été arrachée, au contraire, c'est parce que la victime avait la tête ailleurs qu'elle n'avait jamais vu venir le mastodonte qui l'avait broyée.

Oui, elle avait la tête ailleurs, quelque chose lui avait fait perdre la tête avant le contact avec la balayeuse. 

Il devait forcément y avoir un lien avec ce dildo enduit de lymphe fraîche qui reposait au fond de mon sac à dos, et qui commençait soudain à exercer tout le poids d'une véritable pièce à conviction.

Joe le Dasein allait mener l'enquête.  J'allais être le ici-même de mon être-le-là le plus propre et le plus résolu.  J'allais télescoper, dans la violence s'il le fallait, les deux tronçons de cette énigme, j'en faisais le serment aux mouettes séropositives qui se disputaient un fragment de frite dans le parking du McDo.





vendredi 5 juin 2026

Journal ritaphysique (5 juin 2026)

Johann Gottlieb Fichte (1762-1814)

Je suis en train de lire la monumentale biographie que Xavier Léon a consacré à Fichte, et j'essaie tant bien que mal de me familiariser avec la trajectoire que la philosophie allemande a épousée entre 1790 et 1796, à peu près au moment où Fichte a concocté la première mouture de sa Doctrine de la Science.

La secousse sismique provoquée par la publication de la Critique de la raison pure en 1781 n'a laissé personne en état de *penser tout droit*; écartelés entre une admiration sans borne face à la critique kantienne et une dépression nerveuse provoquée par ses points de fuite conceptuels, des penseurs tels que Reinhold ou Maimon se mettent en tête de corriger, de redresser ou de compléter la philosophie kantienne en liquidant la chose en soi, c'est-à-dire ce résidu de réel qui subsiste, parfaitement inconnaissable, en dehors du circuit de nos représentations, et le fossé qui se creuse de ce fait entre la sensibilité -- faculté ouverte aux esprits frappeurs de cet en soi -- et l'entendement.

En clair, il s'agit de réinitialiser le projet philosophique en écartant de sa trajectoire le dualisme (éprouvé comme insupportable) de l'esprit et du réel, dualisme fatalement suspendu au postulat de ce X fantomatique qui erre dans les terrains vagues de la raison et qui marque, en même temps que sa finitude, les limites de sa spontanéité.

*

Il s'agit donc d'identifier le principe à partir duquel unifier ce qui, chez Kant, demeure scindé.

Or à la différence de Reinhold et de Maimon, qui tous deux cherchent le principe dans le domaine des faits primitifs (conscience chez le premier, différentielles chez le second), Fichte égale ce principe à un acte: la liberté.  En d'autres termes, il n'y a pas de fait primitif, mais plutôt une scène primitive à l'intérieur de laquelle on ne rencontre rien d'autre que cet acte par lequel le Moi se pose lui-même.

Fichte théâtralise ce qui, chez les deux autres, demeure à l'état statique.

L'acte premier qui ouvre toutes les représentations à venir en est un de libre position de soi par soi.  Le Moi est à lui-même sa propre thèse.

Ce faisant -- et c'est la beauté de la chose -- Fichte échappe au piège qui consiste à réintroduire la chose en soi par la porte d'en arrière.  Car du moment que le principe est cherché dans un fait qui s'impose à la conscience, fut-ce le plus cartésien de tous les faits, soit la conscience elle-même, l'effet de recul est inévitable: ce que je me représente comme étant la/ma conscience est toujours une représentation, une sur-représentation si on veut, et celle-ci, ni plus ni moins que n'importe quelle autre représentation, ne peut pas se pénétrer sans reste: son fait, son donné suppose un X impénétrable à partir duquel la donation s'effectue.

Et cela ne vaut pas seulement pour la sensibilité, mais pour la raison elle-même.  Il y a une aisthesis, une réceptivité propre à la raison: ses Idées cardinales (Dieu, le monde, la liberté) lui sont données; la conscience qui se porte à leur rencontre ne peut pas en épuiser le fonds, à moins de s'égaler tangentiellement à la conscience divine.

Ce que fait précisément Fichte, et c'est un véritable tour de force: égaler le Moi à l'absolu, à un infini divin de spontanéité créatrice, échapper ainsi aux apories nouménales du donné -- et puis, dieu merci, crever tout juste avant de finir à l'asile.

*  

Alors que peut bien ajouter à ça Retraité Gagnon, aka Joe le Dasein?

De fait, que peut-il bien trouver à redire à cette solution philosophique du point de vue d'une critique non pas externe, mais purement immanente?

Oh si peu, vous savez, si peu...

Fichte était positivement fou, il n'y a pas à sortir de là, mais comme on sait, un fou perd tout sauf sa raison.  Rien de plus conséquent qu'un interné du concept.

La question est donc: peut-on être plus conséquent encore que le plus conséquent de ces fous-là?

Je crois que oui.  

Yep, ici, Joe le Dasein a quelque soze à diye.

*

Ce qui précède la découverte de n'importe quel principe, en fait comme en droit, c'est la recherche dudit principe.

Or toute recherche engage un questionnement, une interrogation, un /?/ dont la phénoménalité relève non pas de la conscience, mais de la pensée.

Si la pensée doit se distinguer de la conscience, c'est qu'on ne rencontre en elle qu'une simple tendance interrogative sans objet: la pensée, saisie de façon purement immanente -- donc avant toute relation nouée avec les données de la conscience, voire de l'inconscient -- est un renvoi infini de /?/ à /?/, non pas une chose en soi = X, mais un processus de pénétration sans fond de /?/ en lui-même.

C'est dire que même la liberté par laquelle le Moi se pose lui-même chez Fichte (si du moins cette autoposition n'est pas de l'ordre de l'autocréation ex nihilo) présuppose la question de cette liberté, présuppose la question quant à ce moi, bref, présuppose l'interrogation qui, une fois éprouvée et dûment conceptualisée en tant que telle, correspond au pur renvoi infini, sans fond et sans objet, du /?/ au /?/.

Telle est la scène primitive en philosophie.  Et il ne peut pas y en avoir d'autre si du moins on prend au sérieux la finitude de l'esprit humain.  

(Tout ce que tu as pu affirmer, poser ou postuler, tu l'as d'abord cherché.)

*

Iéna, mars 1799.

Johann achève la 3e leçon de son exposé de la Wissenschaftlehre, et il s'en sort les yeux de la tête à force de concentration.  Suant et à bout de souffle, il y va de ses dernières recommandations aux étudiants qui remplissent l'amphithéâtre jusqu'à en bouffer les balustres.

-- Bon, alors, mes grenouilles, nous sommes d'accord, nsspaas?  Sitôt rentrés chez vous, vous allez me refaire la trajectoire de cette leçon, premièrement du début à la fin, deuxièmement de la fin au début, et troisièmement du milieu aux deux extrémités, IS DAS KLAR AAAARNAK?

(Les étudiants se ruent en direction de la sortie, cris, hurlements, cheveux arrachés, têtes qui s'entre-pètent en passant par le cadre de porte, défenestrations, etc.)

*

Comme disait Pierre Bruneau autrefois à la fin du bulletin de nouvelles TVA: c'est ainsi que nous avons vu ce vendredi 5 juin.

C'est zuste ça que ze voulais diye.




vendredi 22 mai 2026

Journal ritaphysique (22 mai 2026)

J'entrevois deux problèmes qui -- encore une fois -- se courtisent magnétiquement même si, à première vue, ils n'ont pas l'air d'avoir grand chose à foutre l'un avec l'autre.

Le premier concerne l'usage de la parenthèse dans le champ de l'essai ou du roman.  Une parenthèse ouverte produit-elle d'elle-même ses propres conditions de fermeture ou bien, au contraire, cette fermeture n'est-elle pas plutôt le résultat d'une volonté arbitraire, d'un coup de force qui aurait très bien pu ne pas se produire, ou se produire plus tôt ou plus tard, plus haut ou plus bas?

Le second, plus complexe, concerne le vecteur (clandestinement) démocratique de la fiction, surtout lorsqu'elle prend la forme du roman, du moins, la forme théâtralisée du roman dans la mesure où celle-ci ouvre un espace de conflit (physique ou dialogué) entre des personnages passablement différents les uns des autres.

Au fond, je voudrais ici aménager un espace de réponse possible à l'idée de Nietzsche -- une des plus violentes de toute son oeuvre -- selon laquelle les humains ne sont pas égaux par nature, que la démocratie est une vue de l'esprit et que l'affirmation de la foncière égalité de valeur et de dignité entre les humains ne repose sur rien, sinon sur une volonté de puissance malade, gorgée de ressentiment, qui s'acharne à niveler les différences et à trivialiser (grégariser) ce qui est de l'ordre de l'exception.  

*

La marche est haute, j'en suis conscient, mais j'essaie de rendre justice à cette intuition qui n'est pas nécessairement philosophique, mais sensible en son fond, que l'égalité est une donnée immédiate de l'expérience, bien que cette donnée soit sujette à des variations de clarté qui n'atteignent jamais à la pure lumière, qui ne sont jamais parfaitement explicitées -- sauf, si on veut bien s'y arrêter un peu, dans le roman, je veux dire: dans le déploiement de la narration romanesque tant et pour autant qu'un personnage W (en tant que personnage) ne vaut, esthétiquement parlant, ni plus ni moins que n'importe quel autre personnage X, Y, Z avec lequel il pourrait entrer en rapport en tel lieu et/ou à tel moment de l'intrigue.

Ce que j'essaie de conceptualiser ici n'a rien à voir avec le clivage catégoriel du principal et du secondaire.  Ainsi, dans Crime et Châtiment, le fait que Raskolnikov apparaisse comme le personnage principal ne compromet en rien l'expérience immédiate selon laquelle sa valeur en tant que personnage est égale à celle de n'importe quel autre personnage que l'on pourrait considérer comme secondaire (Sonia, Marmeladov ou Svidrigailov, par exemple).

Cet état d'égalité esthétique n'est pas non plus fonction de la toile de fond socio-historique du roman.  J'entends par là que même si l'intrigue devait se développer dans un contexte fortement hiérarchisé sur le plan économique (maîtres et esclaves, patrons et ouvriers, bourgeois et prolétaires, etc.), la perception des différents acteurs comme égaux sur le plan esthétique ne serait pas compromise le moins du monde.

Cette égalité esthétique n'est pas non plus liée à une question d'intérêt.  La valeur accordée à un personnage jugé plus intéressant (parce que plus profond, plus puissant, plus naif ou plus méchant) n'est ni supérieure ni inférieure à celle accordée à un personnage falot qui passe en coup de vent entre deux paragraphes et qu'on ne reverra plus par la suite.

L'égalité esthétique est notre expérience première de l'égalité éthique en tant que fondement de la conception démocratique des rapports entre les personnes.  Et si cette expérience n'a pas nécessairement à se jouer d'abord sur le plan de la fiction romanesque, il m'apparaît toutefois que le roman est le lieu privilégié, l'espace le mieux adapté au dévoilement de ces profondeurs sensibles auxquelles le concept d'égalité démocratique se rapporte lointainement et/ou clandestinement.

(Je m'autofrustre et me fais autochier en étant si près de la chose à dire sans pouvoir la dire comme je le voudrais, toujours cette hantise de faire semblant de penser, de penser que je pense alors que tout compte fait je ne pense peut-être rien du tout.)

*

Cette égalité esthétique des personnages est si impérieuse qu'elle définit aussi bien les conditions de possibilité de la fiction en tant que construction que celles de la fiction en tant que réception.

(La philosophie est une fiction théorique qui a pour mission de traduire dans le langage du concept une expérience sensible de l'égalité que le roman rend toujours possible dans la mesure où il la présuppose à chaque scène, en chaque dialogue, au début comme à la fin de chaque chapitre.)

((Éthique et esthétique, le plus souvent disjointes, voire opposées, me semblent ici plus proches que jamais.))

*

Weimar, octobre 1897.

Friedrich en arrache.   Ses doigts de fée tordus autour des barreaux de la chaise longue, il détourne la tête de la cuiller de Kolhsuppe que sa soeur tente d'introduire de force entre les branches de sa moustache. 

--  Allez, mein Bruder, on oufre grand le garache!

--  Nein, nein, cheu feux regarder le dernier épizode des afentures de Ilsa, Die Wolfin der SS!  Cheu troufe que l'actrice rezzemble à Lou Salomé, arf!

--  Salomé... Diese kosmopolitische Hure...

Lasse, Elisabeth dépose le bol de soupe sur la table basse, puis reprend l'immense travail de classement des manuscrits que son frère a accumulés en vue de la préparation de son opus magnum, La Volonté de puissance...

*

(Toute parenthèse ouverte dans le droit fil d'une phrase devrait se refermer en fonction des limites de la chose à préciser.  Sauf, peut-être, lorsque l'éthique et l'esthétique se touchent, que le devoir et la sensation se télescopent de telle sorte qu'apparaisse soudain un devoir de sentir, un impératif de recevoir plus à fond ce qu'on a d'abord capté superficiellement, ce qu'on a d'abord reçu à la périphérie de notre sensibilité, alors les limites de la chose à préciser reculent d'un infini à un autre, et refermer la parenthèse n'est plus chose si facile, des parenthèses secondaires creusent la principale, ouvrent un infini second qui ne se laisse pas plus aisément refermer que l'infini premier, et si chaque personna/ge vaut comme une parenthèse ouverte sur une nuit sans fond, sa fermeture ne pourra s'achever que par décision, parce que la finitude de la scène ou du dialogue l'exige, parce que le roman n'a pas à dire, ne peut pas dire ce que seraient les choses au-delà de lui-même, au-delà des tout derniers mots de la toute dernière page du tout dernier chapitre, ce qui vient après que les enfants se soient écriés *hourra pour Karamazov*, cela, personne ne peut le dire, l'infini se devine mais tout infini est à clore, et c'est donc ici plutôt qu'un peu plus loin que se referme cette parenthèse.) 

*

Weimar, août 1900.

Elisabeth vient de rentrer après avoir officié les funérailles de son frère.

Question de se ressaisir après l'énervement occasionné par la cérémonie, elle reprend le travail de classement des textes inédits de Friedrich, puis tombe sur une lettre datée de décembre 1882, adressée à Lou Salomé:

Chère étoile du soir et du matin,

Je t'ai présenté l'autre jour ma doctrine de l'éternel retour, mais dans l'enthousiasme de mon exposé, j'ai négligé un petit détail...

Sais-tu bien quelle est ma plus grave objection contre cette doctrine?

C'est l'existence même de ma mère et de ma soeur, arf!

Allez, j'embrasse tes foufounes bien rondes.

Ton Friedchou.

p.s. transmets mes salutations à Paul Rée, et dis-lui bien que je n'ai rien a priori contre les sentiments moraux qui le préoccupent tant, mais que s'il continue à puer des pieds comme c'était le cas l'autre soir dans le train, je me verrai dans l'obligation de mettre un terme à notre ménage à trois: je ne supporte pas l'odeur de parmesan fraîchement râpé, non vraiment, je ne la supporte pas davantage dans mes chaussettes que sur mes linguinis.