jeudi 9 juillet 2026

Journal ritaphysique (9 juillet 2026)

Je reviens à l'analyse de la nostalgie.

S'agit-il de voir ou d'interpréter?  J'ai de plus en plus le sentiment qu'il n'y a pas à choisir entre une approche phénoménologique -- soi-disant plus objective -- et une approche herméneutique -- dont le sommet serait atteint avec cette affirmation de Nietzsche selon laquelle il n'y a pas de faits, rien que des interprétations.

S'il n'y a pas à choisir, c'est que voir, ce n'est jamais tout voir.

Voir, c'est peut-être même, le plus souvent, croire que l'on a vu, croire en ce que l'on voit plus encore que voir en vrai.

La vision serait donc un cas particulier de l'interprétation.  Au mieux, ce serait le garde-fou qui nous prévient de ne pas sur ou sous interpréter ce qui s'offre à nous.

En contrepartie, le fait que quelque chose s'offre à l'interprétation, la donation de ce qu'il y a à comprendre, cette donation elle-même doit être vue: l'herméneutique n'a pas de prise sur l'événement, sur l'arrivée, je veux dire: sur le décalage non réductible qu'on observe entre la donation et le donné.  Ce décalage se voit, il ne s'interprète pas.

Bref, si je dois éventuellement comprendre ce qui se passe dans le cas de la nostalgie, il me faut maîtriser le point de friction entre la vision et l'interprétation, ce qui signifie: opter pour une phénoménologie non naïve (donc consciente de la finitude attachée à sa vision, prévenue contre la tentation du fantasme panoptique), et en même temps pour une herméneutique qui ne perd pas de vue que la donation d'origine -- ce qu'il y a, ce qui se présente à moi -- ne peut pas se dissoudre sans reste dans la multitude des interprétations du donné si on doit rendre justice à la donation elle-même de ce donné, à son altérité primitive, fût-elle hostile ou captivante.

*

Qu'est-ce qui est apparu jusqu'ici dans cette approche préliminaire de la nostalgie?

D'abord ceci: que mon expérience du présent se déréalise sans éclat au profit d'un passé qui remonte en direction de moi qui descends.  Je m'antéprésente: ce que je suis et ce que j'étais marchent en direction l'un de l'autre et se rencontrent dans une région qui ne se situe pas à proprement parler entre les deux, mais dans une région temporellement asymétrique, dans un présent légèrement inférieur en actualité au présent que j'habite en cet instant.

La nostos de la nostalgie, ce retour que la nostalgie signale étymologiquement a d'abord le sens d'une remontée, d'un refoulement (un peu comme lorsqu'on parle d'un refoulement d'égouts): quelque chose fait retour dans la mesure où il remonte en ma direction.  Mais si cette remontée ne brouille pas complètement mon rapport au présent tel que je l'éprouve en cet instant, c'est que je n'effectue moi-même qu'un léger mouvement de descente en direction de ce qui remonte: je me tiens au point de friction de ce que j'étais et de ce que je suis, et c'est ce décalage nostophore (porteur de nostalgie) qui correspond au processus d'antéprésentification que j'évoquais plus haut.

Cela dit, cette rencontre est colorée, affectivement inclinée dans un sens qui reste à préciser.  De fait, le télescopage entre les motions de descente et de remontée de moi-même en direction de moi-même n'est pas affectivement neutre.  La nostalgie ne dit pas seulement le retour (nostos) mais aussi le mal (algie) qui en est indissociable.

Je reprends la mise en situation: je suis coincé dans ce bouchon de l'autoroute 25 et soudain, à la radio, on passe Domino Dancing des Pet Shop Boys. 

Je descends: à proprement parler, je ne fais pas un pas de plus, mais un pas de moins en regard de la situation.  J'ai toujours les mains sur le volant, je distingue clairement le numéro de plaque de la Prius qui vient de me couper, etc., mais tout ce que je porte en moi de lumière (et qui n'est pas réductible à la conscience) se projette en direction de la chanson, descend en direction de sa remontée.

Pourquoi parler de descente ici?  Pourquoi ne pas dire, au contraire, que l'événement inattendu de ce tube des années 80 m'élève au-dessus de moi-même?  Ne suis-je pas joyeux de l'entendre, de me retrouver, pendant 3 ou 4 minutes, au diapason de son événement?

Bien sûr que je le suis.  Mais la joie que j'éprouve, dans ce cas, n'ouvre aucun avenir.  Elle n'a pas plus de lendemain que la chanson elle-même.  À la différence, par exemple, de la joie que me procure l'appel d'un ami avec qui je projette d'aller bruncher la semaine prochaine, la joie éprouvée à l'écoute de Domino Dancing est pour ainsi dire fermée sur elle-même: c'est un bloc de lumière qui me tire vers le bas.  Plus précisément: je suis cette lumière, je me confonds avec cette joie qui n'a pas la légèreté de la joie en prise sur l'avenir (fût-ce l'avenir de la prochaine heure ou des 10 prochaines minutes), mais qui pèse, qui exerce tout le poids du noyau de nuit qu'elle porte en elle -- et qui explique cette motion anti-transcendante  de ce que je suis en direction de ce que j'étais.

Toute joie est sans poids, sans foyer, sans épicentre.  Sauf la joie propre à la nostalgie.  Car au coeur de cette joie-là, il y a -- de fait -- un noyau dur, un petit bloc de nuit, une écharde de tristesse qui confère à cette joie la force de gravité nécessaire à sa coulée immédiate en direction de tout ce qui remonte en même temps que les premières mesures de la chanson.



   

mardi 30 juin 2026

Journal ritaphysique (30 juin 2026)

Question d'incarner un peu plus la réflexion amorcée ces derniers jours autour du carré d'as des dispositions existentielles -- et de cet embouteillage des trois extases temporelles qui se manifeste en chacune d'elle --, je vais me concentrer d'abord sur le cas de la nostalgie.

(Je ne suis pas sûr d'y arriver par le plus court chemin, mais l'idée est d'habiter la disposition de la façon la plus immédiate possible, et d'éviter les pièges liés à une surinterprétation de l'expérience (par excès de réflexion ou de cérébralisation), sans pour autant me priver des outils fournis par l'étymologie ou le témoignage de certains poètes.)

*

Je suis nostalgique des années 80.

Lorsque j'écoute certaines chansons de cette époque -- I touch roses, We run, Big in Japan, etc. --, il y a bien entendu une jouissance attachée à cette écoute, mais elle n'est pas du même ordre que le plaisir éprouvé en présence d'un tube catchy qui passe en ce moment à la radio.

Dans ce dernier cas, le plaisir s'éploie dans un cadre de référence qui est limité par l'événement acoustique de la chanson, soit les 3 ou 4 minutes de son exécution sur une chaîne de la bande FM alors que je suis coincé dans ma voiture au beau milieu du tunnel Lafontaine, un mercredi après-midi crevant du mois de juin.  Ici, le présent est contenu dans un écoulement qui n'est pas concurrencé par de vagues réminiscences issues du passé.

Mais si la station radiophonique enchaîne aussitôt avec un tube des années 80 -- Domino Dancing, par exemple --, le présent n'est plus seul, il a de la compagnie, pour ainsi dire.  Non que l'événement de cette chanson m'arrache au présent, qu'il me déporte dans le passé (le brouillage temporel n'est pas aussi radical), mais la nostalgie éprouvée vient en quelque sorte incurver mon rapport à l'angle droit formé par l'ici et le maintenant.

Je suis dans cette voiture, coincé dans le trafic de l'heure de pointe, je ne perds pas de vue mes entours, je suis toujours en prise sur le présent, mais la trajectoire affective de ma nostalgie est telle que tout se passe comme si j'allais à la rencontre d'un certain passé qui remonte lui-même en ma direction, comme si mon passé et moi-même avions convenu de nous rencontrer à mi-chemin de deux infinis inégaux (tel est le paradoxe), dans un présent tout juste d'avant le présent, que je vais appeler (provisoirement) l'antéprésent.  

La nostalgie, ce mal du retour, tient dans un double effet qui n'est pas parfaitement symétrique: effet de recul de ce que je suis à ce que j'étais, effet de remontée de ce que j'étais à ce que je suis.  Or, la tension propre à ce double effet a pour conséquence qu'en cet instant où la nostalgie me transit, me submerge peut-être, je ne suis pas exactement ce que je suis (parce que je ne suis pas là où je suis), mais pas non plus exactement ce que j'étais (parce que je ne suis pas davantage là où j'étais).  Je m'antéprésente à mi-distance (ou au quart de distance) de ce que je suis et de ce que j'étais, j'habite une extase du temps, un entretemps ou un outretemps dont la singularité exige une description plus ample et plus fine que celle à laquelle je me livre ici à titre de débroussaillage préliminaire.

Cette singularité extatique doit être resituée en regard du nostos propre à la nostalgie, car ici, le retour à... est inséparable du retour de...

Mais qui, quoi revient au juste?  À qui, de quoi au juste?


  



lundi 29 juin 2026

Journal ritaphysique (29 juin 2026)

Nostalgie et mélancolie, 

On confond parfois les deux, or j'aimerais comprendre par où, à partir de quel coefficient affectif, il serait permis de les distinguer.

Partons de la définition courante de la mélancolie comme d'une tristesse sans objet, une espèce de vague à l'âme dont le positum demeure indéfini.  Étymologiquement, c'est la bile noire.  Le transfert de la signification d'origine, purement médicale, à la signification plus moderne, plus évanescente, est peut-être assuré via la racine commune d'une certaine disposition à la noirceur, ou plus largement, à ce qui s'agite dans les profondeurs, à ce qui tire vers le bas, dans les régions digestives de l'existence -- quand quelque chose ne passe pas.

Or qu'est-ce qui ne passe pas dans le cas de la mélancolie?

Je dirais: le temps.  La mélancolie ne digère pas le temps, elle ne parvient plus à le décomposer et à l'évacuer en fonction de l'entente quotidienne du temps en trois plis: passé, présent, futur.

*

Soit le carré d'as des dispositions affectives les plus existentielles: mélancolie, nostalgie, angoisse et ennui.

Dans tous les cas, me semble-t-il, le temps ne va plus de soi.  Plus précisément, il y a empiètement des trois plis temporels les uns sur les autres, comme si 1) le présent ne se démêlait plus du passé; 2) le passé remontait de lui-même au présent; 3) le futur reprenait le présent, se vouait à le répéter plus ou moins pathologiquement, etc.

Le pli communément admis entre les trois extases du temps se replie.  Dans les mots de Shakespeare, time is out of joint, et parce que le joint vient à manquer, il y a empiètement et donc épaississement par télescopage les unes dans les autres des trois dimensions du temps.

Dans la nostalgie: désir diffus du retour de ce qui fut par la porte de ce qui sera.

Dans la mélancolie: tristesse confuse, que l'on dit sans objet parce que la rétention pathologique du passé dans le présent barbouille les contours de ce qui est (le nervermore jaillissant et rejaillissant au coeur de l'instant).

Dans l'angoisse: Heidegger dit qu'à la différence de la peur, l'objet de l'angoisse demeure indéfini -- que le Rien lui-même, en personne, était là.  Mais cette interprétation est fonction d'un retour réflexif sur une expérience de l'angoisse qui n'est déjà plus, dont j'essaie de ressaisir le sens une fois l'angoisse dissipée.  Mais ce Rien est le produit d'une rétrospection: à l'instant même où l'angoisse se produit, il n'y a que l'expérience d'un immense glissement, d'une vertigineuse dérobade de l'étant en totalité, laquelle ne laisse pas intact le triple pli du temps.  Présent, passé et futur sont envoyés par le fond; leur horizontalité coutumière est comprimée au sein d'une verticalité sauvage, le trait d'une aiguille ascendante qui traverse quelque coeur battant comme fou.

Dans l'ennui: tout est comme s'il n'était pas, comme si le présent cédait à une vaste fantômatisation de toutes les présences.  Comme si le passé avait révisé et traduit dans sa propre langue la totalité du présent.

La sorcellerie propre à ces dispositions affectives tient en ceci que chaque volet du temps joue à se donner comme s'il était l'un ou l'autre de ses autres.

Ou encore, parce qu'il était question plus haut des régions digestives de l'existence, il y a comme un bouchon, comme un embouteillage du temps en lui-même et par lui-même.  

À creuser.




dimanche 28 juin 2026

Journal ritaphysique (28 juin 2026)

Si on définit l'humour comme la tristesse dans la gaieté (Pirandello), à quoi correspondrait alors la gaieté dans la tristesse?

Peut-être à une certaine forme de nostalgie, quand le mal éprouvé en présence de ce qui revient, de ce qui simule le retour, s'accompagne d'une joie si ténue qu'elle se confond avec sa propre disparition.

(La formule est à peaufiner.)

*

Toute joie a quelque chose d'un flash.  Je ne semble pas pouvoir en jouir dans son pur présent. 

Ou bien je l'anticipe aux abords de sa formation, ou bien je la saisis après coup, à la limite externe de son passage. 

Mais quand jouit-on le plus lumineusement de sa joie?  Réponse possible: quand la tristesse succède de façon immédiate au glissement de la joie dans son être déjà passé.

De ce point de vue, la nostalgie, c'est le mal (la tristesse) en présence de l'irréversibilité de la joie, en présence de cette impossibilité pour la joie de faire retour (nostos) à son présent, de revenir à la brûlure verticale de son instant, de faire marche arrière en direction de son passage.

C'est la jouissance au second degré de ce mal, c'est la gaieté dans la tristesse.






vendredi 26 juin 2026

Journal ritaphysique (26 juin 2026)

J'ai pris congé de Facebook, c'est un premier pas.

Je me demande s'il est encore possible -- pour moi du moins -- de revenir à l'invisibilité médiatique des années 80, à ce modèle de subjectivité élargie, assise sur sa solitude, que j'ai connu quand j'avais une vingtaine d'années, dont le centre de gravité n'avait pas encore versé tout entier dans l'être-pour-autrui, dont la réflexivité n'était pas d'entrée de jeu corrompue par les stratégies narcissiques de la projection de soi sur les réseaux.

Je voudrais égarer mon téléphone cellulaire dans un centre commercial, et un peu plus tard, en fin d'après-midi par exemple, me tenir les jambes croisées dans la cafétéria d'un IKEA, regarder par les immenses fenêtres (le soleil qui flanche, le vent qui s'égare dans les fanions colorés), et me revenir d'en dessous comme on éprouve une vague envie de chier.





mercredi 10 juin 2026

Une énigme (nouvelle, 1ere partie)

Ce matin-là, une fois de plus, j'étais en chemin vers le McDo avec mon exemplaire de La Doctrine de la Science de Fichte, la version de 1804, celle que les spécialistes considèrent la plus achevée, et même si je ne pouvais toujours pas colmater la brèche herméneutique que j'apercevais entre la texture glaireuse d'un McMuffin et le concept fichtéen de lumière, j'entendais bien ne rien céder au verrouillage matinal de mon esprit.  Je devais comprendre.

Chemin faisant, je notai la présence d'un étrange objet coincé entre les branches d'une haie.  Tirant dessus, je constatai qu'il s'agissait d'un dildo violacé mesurant une trentaine de centimètres, lourd, massif, et nervuré de la base au sommet d'un faisceau de veines saillantes dont le réalisme était plutôt déconcertant.  À en juger par la pellicule de fluide qui maculait le pourtour du gadget, on pouvait conclure qu'on en avait fait un usage assez récent, et que si sa/son propriétaire en avait joui aussi symphoniquement qu'il me plaisait de l'imaginer, elle/il devait demeurer inconsolable de l'avoir égaré ainsi sur une rue où, d'ordinaire, on n'égare que des pelures d'orange ou des cartes de crédit.

Sans hésiter, je glissai le dildo dans mon sac à dos.

Avant que la barbe nuageuse du crépuscule n'ait effleuré le rasoir des toits et des tours de contrôle, Joe le Dasein allait résoudre cette énigme, j'en faisais le serment aux mésanges et aux cardinaux qui s'ébrouaient dans les vasques du parc de la Rivière-aux-Pins

*

Parvenu au coin de Jacques-Cartier et de l'avenue des Châtaigniers, j'aperçus une vingtaine de citoyens attroupés autour d'une balayeuse de rue qui était immobilisée de travers sur le trottoir.

Non loin, le conducteur accroupi vomissait au ralenti au-dessus d'une canalisation pendant qu'une femme aux seins refaits, arborant une casquette de golf et des lunettes Versace, lui massait le dos en disant à voix basse: C'est pas de ta faute, mon tit-loup, c'est pas de ta faute...

Dans la foule, je reconnus quelques têtes blanches du club qui tenait ses assises quotidiennes au McDo:

-- Faudrait trouver quelque chose pour recouvrir le corps...

-- Elle était bien roulée quand même...

-- Ta yeule, Gérard!

-- Je fais juste dire...

-- La tête, crisse...  où est la tête?

-- À doit avoir roulé dans le parking du Métro...  Ces brosses-là, quand ça tourne full pine, c'est comme des catapultes, tsé...

Et tandis qu'on tentait de refouler la caravane de marchettes et de chaises roulantes qui affluait des résidences de l'Allée de la Chapelle, je notai la présence de quelques éclats de cervelle, genre de gnocchis sanguinolents fichés entre les pailles des brosses rotatives du camion.  Je hâtai le pas. 

Et c'est en traversant la rue que je vis, entre les passants agglomérés tout autour, le cadavre d'une femme qui gisait sur le côté, le bras gauche désarticulé et la cuisse droite couverte d'une large couche de merde, vrombissante de mouches, et qui semblait avoir été minutieusement aplanie au rouleau de peinture.

Mais de fait, nulle trace de la tête.

La seule explication qui tenait la route, c'était que cette femme s'était fait ramasser par l'engin alors qu'il reculait; elle devait se situer dans l'un des angles morts du conducteur au moment de l'impact.  Je refusais toutefois de croire que la tête avait été arrachée ou projetée dieu sait comment par la force rotative des brosses.

En vertu d'un trompe-l'oeil philosophique maintes fois souligné par Friedrich Nietzsche, on confondait ici la cause et l'effet: ce n'est pas parce que la balayeuse lui avait passé dessus que la tête de la victime avait été arrachée, au contraire, c'est parce que la victime avait la tête ailleurs qu'elle n'avait jamais vu venir le mastodonte qui l'avait broyée.

Oui, elle avait la tête ailleurs, quelque chose lui avait fait perdre la tête avant le contact avec la balayeuse. 

Il devait forcément y avoir un lien avec ce dildo enduit de lymphe fraîche qui reposait au fond de mon sac à dos, et qui commençait soudain à exercer tout le poids d'une véritable pièce à conviction.

Joe le Dasein allait mener l'enquête.  J'allais être le ici-même de mon être-le-là le plus propre et le plus résolu.  J'allais télescoper, dans la violence s'il le fallait, les deux tronçons de cette énigme, j'en faisais le serment aux mouettes séropositives qui se disputaient un fragment de frite dans le parking du McDo.





vendredi 5 juin 2026

Journal ritaphysique (5 juin 2026)

Johann Gottlieb Fichte (1762-1814)

Je suis en train de lire la monumentale biographie que Xavier Léon a consacré à Fichte, et j'essaie tant bien que mal de me familiariser avec la trajectoire que la philosophie allemande a épousée entre 1790 et 1796, à peu près au moment où Fichte a concocté la première mouture de sa Doctrine de la Science.

La secousse sismique provoquée par la publication de la Critique de la raison pure en 1781 n'a laissé personne en état de *penser tout droit*; écartelés entre une admiration sans borne face à la critique kantienne et une dépression nerveuse provoquée par ses points de fuite conceptuels, des penseurs tels que Reinhold ou Maimon se mettent en tête de corriger, de redresser ou de compléter la philosophie kantienne en liquidant la chose en soi, c'est-à-dire ce résidu de réel qui subsiste, parfaitement inconnaissable, en dehors du circuit de nos représentations, et le fossé qui se creuse de ce fait entre la sensibilité -- faculté ouverte aux esprits frappeurs de cet en soi -- et l'entendement.

En clair, il s'agit de réinitialiser le projet philosophique en écartant de sa trajectoire le dualisme (éprouvé comme insupportable) de l'esprit et du réel, dualisme fatalement suspendu au postulat de ce X fantomatique qui erre dans les terrains vagues de la raison et qui marque, en même temps que sa finitude, les limites de sa spontanéité.

*

Il s'agit donc d'identifier le principe à partir duquel unifier ce qui, chez Kant, demeure scindé.

Or à la différence de Reinhold et de Maimon, qui tous deux cherchent le principe dans le domaine des faits primitifs (conscience chez le premier, différentielles chez le second), Fichte égale ce principe à un acte: la liberté.  En d'autres termes, il n'y a pas de fait primitif, mais plutôt une scène primitive à l'intérieur de laquelle on ne rencontre rien d'autre que cet acte par lequel le Moi se pose lui-même.

Fichte théâtralise ce qui, chez les deux autres, demeure à l'état statique.

L'acte premier qui ouvre toutes les représentations à venir en est un de libre position de soi par soi.  Le Moi est à lui-même sa propre thèse.

Ce faisant -- et c'est la beauté de la chose -- Fichte échappe au piège qui consiste à réintroduire la chose en soi par la porte d'en arrière.  Car du moment que le principe est cherché dans un fait qui s'impose à la conscience, fut-ce le plus cartésien de tous les faits, soit la conscience elle-même, l'effet de recul est inévitable: ce que je me représente comme étant la/ma conscience est toujours une représentation, une sur-représentation si on veut, et celle-ci, ni plus ni moins que n'importe quelle autre représentation, ne peut pas se pénétrer sans reste: son fait, son donné suppose un X impénétrable à partir duquel la donation s'effectue.

Et cela ne vaut pas seulement pour la sensibilité, mais pour la raison elle-même.  Il y a une aisthesis, une réceptivité propre à la raison: ses Idées cardinales (Dieu, le monde, la liberté) lui sont données; la conscience qui se porte à leur rencontre ne peut pas en épuiser le fonds, à moins de s'égaler tangentiellement à la conscience divine.

Ce que fait précisément Fichte, et c'est un véritable tour de force: égaler le Moi à l'absolu, à un infini divin de spontanéité créatrice, échapper ainsi aux apories nouménales du donné -- et puis, dieu merci, crever tout juste avant de finir à l'asile.

*  

Alors que peut bien ajouter à ça Retraité Gagnon, aka Joe le Dasein?

De fait, que peut-il bien trouver à redire à cette solution philosophique du point de vue d'une critique non pas externe, mais purement immanente?

Oh si peu, vous savez, si peu...

Fichte était positivement fou, il n'y a pas à sortir de là, mais comme on sait, un fou perd tout sauf sa raison.  Rien de plus conséquent qu'un interné du concept.

La question est donc: peut-on être plus conséquent encore que le plus conséquent de ces fous-là?

Je crois que oui.  

Yep, ici, Joe le Dasein a quelque soze à diye.

*

Ce qui précède la découverte de n'importe quel principe, en fait comme en droit, c'est la recherche dudit principe.

Or toute recherche engage un questionnement, une interrogation, un /?/ dont la phénoménalité relève non pas de la conscience, mais de la pensée.

Si la pensée doit se distinguer de la conscience, c'est qu'on ne rencontre en elle qu'une simple tendance interrogative sans objet: la pensée, saisie de façon purement immanente -- donc avant toute relation nouée avec les données de la conscience, voire de l'inconscient -- est un renvoi infini de /?/ à /?/, non pas une chose en soi = X, mais un processus de pénétration sans fond de /?/ en lui-même.

C'est dire que même la liberté par laquelle le Moi se pose lui-même chez Fichte (si du moins cette autoposition n'est pas de l'ordre de l'autocréation ex nihilo) présuppose la question de cette liberté, présuppose la question quant à ce moi, bref, présuppose l'interrogation qui, une fois éprouvée et dûment conceptualisée en tant que telle, correspond au pur renvoi infini, sans fond et sans objet, du /?/ au /?/.

Telle est la scène primitive en philosophie.  Et il ne peut pas y en avoir d'autre si du moins on prend au sérieux la finitude de l'esprit humain.  

(Tout ce que tu as pu affirmer, poser ou postuler, tu l'as d'abord cherché.)

*

Iéna, mars 1799.

Johann achève la 3e leçon de son exposé de la Wissenschaftlehre, et il s'en sort les yeux de la tête à force de concentration.  Suant et à bout de souffle, il y va de ses dernières recommandations aux étudiants qui remplissent l'amphithéâtre jusqu'à en bouffer les balustres.

-- Bon, alors, mes grenouilles, nous sommes d'accord, nsspaas?  Sitôt rentrés chez vous, vous allez me refaire la trajectoire de cette leçon, premièrement du début à la fin, deuxièmement de la fin au début, et troisièmement du milieu aux deux extrémités, IS DAS KLAR AAAARNAK?

(Les étudiants se ruent en direction de la sortie, cris, hurlements, cheveux arrachés, têtes qui s'entre-pètent en passant par le cadre de porte, défenestrations, etc.)

*

Comme disait Pierre Bruneau autrefois à la fin du bulletin de nouvelles TVA: c'est ainsi que nous avons vu ce vendredi 5 juin.

C'est zuste ça que ze voulais diye.