Ah vous voilà enfin, je désespérais de vous revoir… Vous m’attendiez, vous aussi? J’en suis très touché, vraiment, je… J’en étais à me dire que je vous avais peut-être fait peur, hier soir, avec ma logorrhée catastrophiste, mais j’avais tout faux comme à l’habitude… Je comprends, c’est samedi, on vous réclame de toutes parts, et il est vrai qu’avec ce maillot deux pièces d’un éclat tropical et ces talons aiguilles taillés à la hache, vous crevez l’écran, Namou chérie, vraiment, vous brûlez de mille feux!
Oui, comme on pouvait s’y attendre, tous les isoloirs sont occupés, voilà qui
est fâcheux, cela dit, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vous propose de
vous installer à ma table quelques minutes, le temps qu’un cubicule se libère
-- et histoire de compenser les pertes occasionnées par ce contretemps, je vais
même vous proposer de mettre le compteur en marche exactement comme si nous
étions dans une cabine, tenez, 50 dollars pour 5 minutes, vous y gagnez au
change si je ne m’abuse, appelons ça une danse immobile et n’y pensons
plus…
Dites-moi, ce sont les séries
éliminatoires, non? Le Canadien est à un
match d’éliminer les Jets et de se retrouver en demi-finale, je vois. Vous suivez ça de près, c’est visible à
l’éclat de vos yeux lorsque vous tournez la tête en direction de l’écran
géant… Non, je ne suis pas très sportif,
en fait, je n’ai pas vraiment de passion particulière, j’ai plutôt le profil
casanier… Voyez-vous, jusqu’à tout
récemment, je n’éprouvais presque jamais l’obligation de sortir, de voir des
amis, et encore moins de me fondre dans une foule en liesse ou en voie
d’effondrement socio-contractuel. Ma solitude ne
me pesait pas, je prenais mes quartiers d’hiver en plein été et j’acceptais
assez sereinement le fait de vieillir à l’ombre de ma bibliothèque et de mon
jardin. Car que peut-il bien arriver de
drôle ou d’intéressant après 60 ans? Mais
rien du tout, c’est la mort en marche, Namou mon ange, et – hoho! -- votre main
discrètement posée sur ma queue n’y changera rien, quoique je vous sois
reconnaissant de cette marque de – heu – tendresse, d’autant que nous
savons tous deux que ce genre d’attouchement n’est pas permis dans le club,
nsspaas? Ma fidélité vous est
acquise, je vous l’ai dit hier, vous n’avez pas besoin de… enfin… comme vous voudrez...
Voilà, j’étais ce qu’on appelle un
vieux garçon. Je l’étais déjà à 20 ans,
remarquez, même si je ne le savais pas encore.
Et puis j’ai déniché ce poste d’enseignant en littérature dans un petit
cégep privé du nord de la ville. Que
pouvais-je demander de mieux? Une
famille? Des enfants? Nan.
Je voyais plusieurs de mes collègues enlisés dans le traquenard
conjugal, dépités de prendre le chemin de la maison après les cours, dévastés à
l’idée de retrouver leur affligeante petite baleine enceinte de six mois,
alors non, je ne voulais pas de ça, je me tenais à carreau, comme on dit. Quelques escapades, bien entendu, quelques
dérives fantasmatiques expédiés entre les cuisses de masseuses ukrainiennes,
deux ou trois histoires d’amour modérément malheureux, mais ça n’allait pas
plus loin et rien en moi n’appelait de plus amples explorations de ce
côté. J’étais bien. Vraiment, j’étais bien. Je possédais un appartement confortable dans
le quartier Villeray. Au collège,
j’avais mon bureau à moi, des étudiants pas trop mauvais; je côtoyais
quotidiennement des collègues plutôt sympathiques dans l’ensemble, abstraction
faite des deux ou trois peaux de vache qu’on rencontre invariablement dans ce
genre d’établissement, non, je ne peux pas dire que j’étais malheureux. Je vous dirai même que je voyais dans la
vacuité existentielle que j’éprouvais un signe d’élection, la preuve par l’absurde que je me trouvais aussi
proche du bonheur qu’il est possible de l'être quand les occasions de souffrir (mariage,
maison, voiture, enfants, maîtresse) sont à toutes fins utiles égales à zéro.
En 30 ans d’enseignement, je suis
donc passé progressivement de l’état de vieux garçon à celui de très vieux
garçon. À l’exception des cinq dernières
années, ma vie est l’histoire la plus ennuyeuse qui se puisse raconter. Je m’acheminais sereinement vers la retraite,
je ne faisais pas même mystère de ma résolution de quitter le collège dès le
feu vert de mon conseiller financier, ce dont mes jeunes collègues m’étaient
reconnaissants : je leur épargnais ainsi un tas de petites manœuvres
minables et de chuchotements visqueux entre deux assemblées.
Le bonheur, vous dis-je, l’absence de
souffrance aigue si vous voulez, mais en ces temps ténébreux, c’est déjà
beaucoup, ne trouvez-vous pas? Chose
certaine, je n’en demandais pas plus, mes vœux étaient exaucés, j’étais un
homme fondamentalement heureux.
Pas pleinement – l’est-on jamais? – mais fondamentalement heureux, oui,
je l’étais.
Toujours pas d’isoloir
disponible? Ma foi, le club doit battre
un record d’affluence… Ne le prenez pas
mal, Namou, si vous constatez que ma bite ne gonfle pas outre mesure en dépit
de la pression luxueuse que votre main exerce à travers la toile de mon
pantalon, vous n’y êtes pour rien, c’est l’âge, c’est l’alcool, enfin c’est ma
disposition d’esprit aussi, mais je vous assure que votre main me fait un bien
fou même si ce n’est pas celui que vous escomptiez peut-être. Avez-vous encore 5 minutes à me consacrer? Permettez alors que je renouvelle mon
abonnement érotique – si, si, j’insiste, je tiens à payer à l’avance, que ce
soit à table ou dans l’isoloir, je vous veux l’esprit parfaitement tranquille
sur ce plan, j’ai désespérément besoin que vous m’entendiez, je vous assure,
vous êtes une amour d’interlocutrice, et je vous veux vraiment tout à moi pour
5 minutes encore, après quoi, promis, je ne vous retiendrai plus…
Alors voilà, j’enseignais la
littérature à de jeunes gens âgés entre 18 et 20 ans, et sauf quelques rares
exceptions, je notai assez vite que la plupart d’entre eux n’en avaient pas
grand chose à foutre. Il y a longtemps
que Rimbaud et Lautréamont ne trouvaient plus chez eux aucune résonance
révolutionnaire, ce n’était pour eux que des noms associés à de terrifiants
critères d’évaluation lors de l’épreuve ministérielle, et même lorsque je
faisais un effort pour provoquer quelque chose, par exemple leur lire un
passage particulièrement salé des Chants de Maldoror, je ne récoltais le
plus souvent qu’une réaction de poissons morts, quelques ricanements étouffés
dans le fond de la classe, et dans le meilleur des cas, une plainte logée à la
direction des études par une mère chaudement médicamentée qui ne comprenait pas
que je fasse lire des textes pornographiques à mes étudiants.
Je prêchais plus ou moins dans le
désert, mais je ne m’en plaignais pas.
Si cela pouvait être un motif de dépression pour tant d’autres collègues
dans le réseau, moi, ça ne me faisait rien – ou si peu -- parce que, plus que
tout, j’aimais m’entendre parler. Même
si personne ne m’écoutait, même si la plupart de mes jeunes auditeurs avaient
le nez plongé dans leur portable, textotant Dieu sait qui, ou que je les surprenais les yeux
rivés à je ne sais quel clip où on voyait des dix-huit roues se télescoper
mutuellement sur une autoroute d’Ankara, moi, j’aimais m’entendre
parler. Non pas que je fusse amoureux du
son de ma propre voix, ce serait pousser le narcissisme un peu loin, mais le
discours que je performais sur les classiques du XIXe siècle était si bien rodé
après toutes ces années que je jouissais de m’anticiper au détour de la moindre
subordonnée, de me rattraper au bout de mes parenthèses avec une précision
d’horloger, d’enfiler les images, les exemples et les citations comme les
étoiles d’une constellation stationnaire; si mon cours débutait à 8 heures,
j’aurais pu, sans me tromper, prédire quelle phrase je serais en train de
performer à 8 heures 43, bref, chacune de mes prestations était réglée comme du
papier à musique, et je jouissais sans honte de répéter des choses que j’avais
dites des centaines, voire des milliers de fois, mais ces choses, chère petite
Namou au ventre d’or, ces choses valaient d’être dites : un seul
passage des Illuminations ne suffisait-il pas à valider esthétiquement
l’existence du seul fait d’être lu à haute voix? Telle était en tout cas ma conviction :
je rachetais la médiocrité de ma profession, la bêtise des conseillers
pédagogiques, la lourdeur administrative de la tâche et l’abrutissement
proverbial de mon public par la perfection des passages que je lisais et
commentais en classe, car j’avais la certitude que cela valait d’être dit
dans tous les mondes et que la beauté attachée à de telles lectures
avait même plus de fécondité spirituelle que la Bible ou le Coran.
Et c’est pourquoi il fallait bien que
le Diable finisse par s’en mêler…
(...)
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