dimanche 28 juin 2026

Journal ritaphysique (28 juin 2026)

Si on définit l'humour comme la tristesse dans la gaieté (Pirandello), à quoi correspondrait alors la gaieté dans la tristesse?

Peut-être à une certaine forme de nostalgie, quand le mal éprouvé en présence de ce qui revient, de ce qui simule le retour, s'accompagne d'une joie si ténue qu'elle se confond avec sa propre disparition.

(La formule est à peaufiner.)

*

Toute joie a quelque chose d'un flash.  Je ne semble pas pouvoir en jouir dans son pur présent. 

Ou bien je l'anticipe aux abords de sa formation, ou bien je la saisis après coup, à la limite externe de son passage. 

Mais quand jouit-on le plus lumineusement de sa joie?  Réponse possible: quand la tristesse succède de façon immédiate au glissement de la joie dans son être déjà passé.

De ce point de vue, la nostalgie, c'est le mal (la tristesse) en présence de l'irréversibilité de la joie, en présence de cette impossibilité pour la joie de faire retour (nostos) à son présent, de revenir à la brûlure verticale de son instant, de faire marche arrière en direction de son passage.

C'est la jouissance au second degré de ce mal, c'est la gaieté dans la tristesse.






vendredi 26 juin 2026

Journal ritaphysique (26 juin 2026)

J'ai pris congé de Facebook, c'est un premier pas.

Je me demande s'il est encore possible -- pour moi du moins -- de revenir à l'invisibilité médiatique des années 80, à ce modèle de subjectivité élargie, assise sur sa solitude, que j'ai connu quand j'avais une vingtaine d'années, dont le centre de gravité n'avait pas encore versé tout entier dans l'être-pour-autrui, dont la réflexivité n'était pas d'entrée de jeu corrompue par les stratégies narcissiques de la projection de soi sur les réseaux.

Je voudrais égarer mon téléphone cellulaire dans un centre commercial, et un peu plus tard, en fin d'après-midi par exemple, me tenir les jambes croisées dans la cafétéria d'un IKEA, regarder par les immenses fenêtres (le soleil qui flanche, le vent qui s'égare dans les fanions colorés), et me revenir d'en dessous comme on éprouve une vague envie de chier.





mercredi 10 juin 2026

Une énigme (nouvelle, 1ere partie)

Ce matin-là, une fois de plus, j'étais en chemin vers le McDo avec mon exemplaire de La Doctrine de la Science de Fichte, la version de 1804, celle que les spécialistes considèrent la plus achevée, et même si je ne pouvais toujours pas colmater la brèche herméneutique que j'apercevais entre la texture glaireuse d'un McMuffin et le concept fichtéen de lumière, j'entendais bien ne rien céder au verrouillage matinal de mon esprit.  Je devais comprendre.

Chemin faisant, je notai la présence d'un étrange objet coincé entre les branches d'une haie.  Tirant dessus, je constatai qu'il s'agissait d'un dildo violacé mesurant une trentaine de centimètres, lourd, massif, et nervuré de la base au sommet d'un faisceau de veines saillantes dont le réalisme était plutôt déconcertant.  À en juger par la pellicule de fluide qui maculait le pourtour du gadget, on pouvait conclure qu'on en avait fait un usage assez récent, et que si sa/son propriétaire en avait joui aussi symphoniquement qu'il me plaisait de l'imaginer, elle/il devait demeurer inconsolable de l'avoir égaré ainsi sur une rue où, d'ordinaire, on n'égare que des pelures d'orange ou des cartes de crédit.

Sans hésiter, je glissai le dildo dans mon sac à dos.

Avant que la barbe nuageuse du crépuscule n'ait effleuré le rasoir des toits et des tours de contrôle, Joe le Dasein allait résoudre cette énigme, j'en faisais le serment aux mésanges et aux cardinaux qui s'ébrouaient dans les vasques du parc de la Rivière-aux-Pins

*

Parvenu au coin de Jacques-Cartier et de l'avenue des Châtaigniers, j'aperçus une vingtaine de citoyens attroupés autour d'une balayeuse de rue qui était immobilisée de travers sur le trottoir.

Non loin, le conducteur accroupi vomissait au ralenti au-dessus d'une canalisation pendant qu'une femme aux seins refaits, arborant une casquette de golf et des lunettes Versace, lui massait le dos en disant à voix basse: C'est pas de ta faute, mon tit-loup, c'est pas de ta faute...

Dans la foule, je reconnus quelques têtes blanches du club qui tenait ses assises quotidiennes au McDo:

-- Faudrait trouver quelque chose pour recouvrir le corps...

-- Elle était bien roulée quand même...

-- Ta yeule, Gérard!

-- Je fais juste dire...

-- La tête, crisse...  où est la tête?

-- À doit avoir roulé dans le parking du Métro...  Ces brosses-là, quand ça tourne full pine, c'est comme des catapultes, tsé...

Et tandis qu'on tentait de refouler la caravane de marchettes et de chaises roulantes qui affluait des résidences de l'Allée de la Chapelle, je notai la présence de quelques éclats de cervelle, genre de gnocchis sanguinolents fichés entre les pailles des brosses rotatives du camion.  Je hâtai le pas. 

Et c'est en traversant la rue que je vis, entre les passants agglomérés tout autour, le cadavre d'une femme qui gisait sur le côté, le bras gauche désarticulé et la cuisse droite couverte d'une large couche de merde, vrombissante de mouches, et qui semblait avoir été minutieusement aplanie au rouleau de peinture.

Mais de fait, nulle trace de la tête.

La seule explication qui tenait la route, c'était que cette femme s'était fait ramasser par l'engin alors qu'il reculait; elle devait se situer dans l'un des angles morts du conducteur au moment de l'impact.  Je refusais toutefois de croire que la tête avait été arrachée ou projetée dieu sait comment par la force rotative des brosses.

En vertu d'un trompe-l'oeil philosophique maintes fois souligné par Friedrich Nietzsche, on confondait ici la cause et l'effet: ce n'est pas parce que la balayeuse lui avait passé dessus que la tête de la victime avait été arrachée, au contraire, c'est parce que la victime avait la tête ailleurs qu'elle n'avait jamais vu venir le mastodonte qui l'avait broyée.

Oui, elle avait la tête ailleurs, quelque chose lui avait fait perdre la tête avant le contact avec la balayeuse. 

Il devait forcément y avoir un lien avec ce dildo enduit de lymphe fraîche qui reposait au fond de mon sac à dos, et qui commençait soudain à exercer tout le poids d'une véritable pièce à conviction.

Joe le Dasein allait mener l'enquête.  J'allais être le ici-même de mon être-le-là le plus propre et le plus résolu.  J'allais télescoper, dans la violence s'il le fallait, les deux tronçons de cette énigme, j'en faisais le serment aux mouettes séropositives qui se disputaient un fragment de frite dans le parking du McDo.





vendredi 5 juin 2026

Journal ritaphysique (5 juin 2026)

Johann Gottlieb Fichte (1762-1814)

Je suis en train de lire la monumentale biographie que Xavier Léon a consacré à Fichte, et j'essaie tant bien que mal de me familiariser avec la trajectoire que la philosophie allemande a épousée entre 1790 et 1796, à peu près au moment où Fichte a concocté la première mouture de sa Doctrine de la Science.

La secousse sismique provoquée par la publication de la Critique de la raison pure en 1781 n'a laissé personne en état de *penser tout droit*; écartelés entre une admiration sans borne face à la critique kantienne et une dépression nerveuse provoquée par ses points de fuite conceptuels, des penseurs tels que Reinhold ou Maimon se mettent en tête de corriger, de redresser ou de compléter la philosophie kantienne en liquidant la chose en soi, c'est-à-dire ce résidu de réel qui subsiste, parfaitement inconnaissable, en dehors du circuit de nos représentations, et le fossé qui se creuse de ce fait entre la sensibilité -- faculté ouverte aux esprits frappeurs de cet en soi -- et l'entendement.

En clair, il s'agit de réinitialiser le projet philosophique en écartant de sa trajectoire le dualisme (éprouvé comme insupportable) de l'esprit et du réel, dualisme fatalement suspendu au postulat de ce X fantomatique qui erre dans les terrains vagues de la raison et qui marque, en même temps que sa finitude, les limites de sa spontanéité.

*

Il s'agit donc d'identifier le principe à partir duquel unifier ce qui, chez Kant, demeure scindé.

Or à la différence de Reinhold et de Maimon, qui tous deux cherchent le principe dans le domaine des faits primitifs (conscience chez le premier, différentielles chez le second), Fichte égale ce principe à un acte: la liberté.  En d'autres termes, il n'y a pas de fait primitif, mais plutôt une scène primitive à l'intérieur de laquelle on ne rencontre rien d'autre que cet acte par lequel le Moi se pose lui-même.

Fichte théâtralise ce qui, chez les deux autres, demeure à l'état statique.

L'acte premier qui ouvre toutes les représentations à venir en est un de libre position de soi par soi.  Le Moi est à lui-même sa propre thèse.

Ce faisant -- et c'est la beauté de la chose -- Fichte échappe au piège qui consiste à réintroduire la chose en soi par la porte d'en arrière.  Car du moment que le principe est cherché dans un fait qui s'impose à la conscience, fut-ce le plus cartésien de tous les faits, soit la conscience elle-même, l'effet de recul est inévitable: ce que je me représente comme étant la/ma conscience est toujours une représentation, une sur-représentation si on veut, et celle-ci, ni plus ni moins que n'importe quelle autre représentation, ne peut pas se pénétrer sans reste: son fait, son donné suppose un X impénétrable à partir duquel la donation s'effectue.

Et cela ne vaut pas seulement pour la sensibilité, mais pour la raison elle-même.  Il y a une aisthesis, une réceptivité propre à la raison: ses Idées cardinales (Dieu, le monde, la liberté) lui sont données; la conscience qui se porte à leur rencontre ne peut pas en épuiser le fonds, à moins de s'égaler tangentiellement à la conscience divine.

Ce que fait précisément Fichte, et c'est un véritable tour de force: égaler le Moi à l'absolu, à un infini divin de spontanéité créatrice, échapper ainsi aux apories nouménales du donné -- et puis, dieu merci, crever tout juste avant de finir à l'asile.

*  

Alors que peut bien ajouter à ça Retraité Gagnon, aka Joe le Dasein?

De fait, que peut-il bien trouver à redire à cette solution philosophique du point de vue d'une critique non pas externe, mais purement immanente?

Oh si peu, vous savez, si peu...

Fichte était positivement fou, il n'y a pas à sortir de là, mais comme on sait, un fou perd tout sauf sa raison.  Rien de plus conséquent qu'un interné du concept.

La question est donc: peut-on être plus conséquent encore que le plus conséquent de ces fous-là?

Je crois que oui.  

Yep, ici, Joe le Dasein a quelque soze à diye.

*

Ce qui précède la découverte de n'importe quel principe, en fait comme en droit, c'est la recherche dudit principe.

Or toute recherche engage un questionnement, une interrogation, un /?/ dont la phénoménalité relève non pas de la conscience, mais de la pensée.

Si la pensée doit se distinguer de la conscience, c'est qu'on ne rencontre en elle qu'une simple tendance interrogative sans objet: la pensée, saisie de façon purement immanente -- donc avant toute relation nouée avec les données de la conscience, voire de l'inconscient -- est un renvoi infini de /?/ à /?/, non pas une chose en soi = X, mais un processus de pénétration sans fond de /?/ en lui-même.

C'est dire que même la liberté par laquelle le Moi se pose lui-même chez Fichte (si du moins cette autoposition n'est pas de l'ordre de l'autocréation ex nihilo) présuppose la question de cette liberté, présuppose la question quant à ce moi, bref, présuppose l'interrogation qui, une fois éprouvée et dûment conceptualisée en tant que telle, correspond au pur renvoi infini, sans fond et sans objet, du /?/ au /?/.

Telle est la scène primitive en philosophie.  Et il ne peut pas y en avoir d'autre si du moins on prend au sérieux la finitude de l'esprit humain.  

(Tout ce que tu as pu affirmer, poser ou postuler, tu l'as d'abord cherché.)

*

Iéna, mars 1799.

Johann achève la 3e leçon de son exposé de la Wissenschaftlehre, et il s'en sort les yeux de la tête à force de concentration.  Suant et à bout de souffle, il y va de ses dernières recommandations aux étudiants qui remplissent l'amphithéâtre jusqu'à en bouffer les balustres.

-- Bon, alors, mes grenouilles, nous sommes d'accord, nsspaas?  Sitôt rentrés chez vous, vous allez me refaire la trajectoire de cette leçon, premièrement du début à la fin, deuxièmement de la fin au début, et troisièmement du milieu aux deux extrémités, IS DAS KLAR AAAARNAK?

(Les étudiants se ruent en direction de la sortie, cris, hurlements, cheveux arrachés, têtes qui s'entre-pètent en passant par le cadre de porte, défenestrations, etc.)

*

Comme disait Pierre Bruneau autrefois à la fin du bulletin de nouvelles TVA: c'est ainsi que nous avons vu ce vendredi 5 juin.

C'est zuste ça que ze voulais diye.




vendredi 22 mai 2026

Journal ritaphysique (22 mai 2026)

J'entrevois deux problèmes qui -- encore une fois -- se courtisent magnétiquement même si, à première vue, ils n'ont pas l'air d'avoir grand chose à foutre l'un avec l'autre.

Le premier concerne l'usage de la parenthèse dans le champ de l'essai ou du roman.  Une parenthèse ouverte produit-elle d'elle-même ses propres conditions de fermeture ou bien, au contraire, cette fermeture n'est-elle pas plutôt le résultat d'une volonté arbitraire, d'un coup de force qui aurait très bien pu ne pas se produire, ou se produire plus tôt ou plus tard, plus haut ou plus bas?

Le second, plus complexe, concerne le vecteur (clandestinement) démocratique de la fiction, surtout lorsqu'elle prend la forme du roman, du moins, la forme théâtralisée du roman dans la mesure où celle-ci ouvre un espace de conflit (physique ou dialogué) entre des personnages passablement différents les uns des autres.

Au fond, je voudrais ici aménager un espace de réponse possible à l'idée de Nietzsche -- une des plus violentes de toute son oeuvre -- selon laquelle les humains ne sont pas égaux par nature, que la démocratie est une vue de l'esprit et que l'affirmation de la foncière égalité de valeur et de dignité entre les humains ne repose sur rien, sinon sur une volonté de puissance malade, gorgée de ressentiment, qui s'acharne à niveler les différences et à trivialiser (grégariser) ce qui est de l'ordre de l'exception.  

*

La marche est haute, j'en suis conscient, mais j'essaie de rendre justice à cette intuition qui n'est pas nécessairement philosophique, mais sensible en son fond, que l'égalité est une donnée immédiate de l'expérience, bien que cette donnée soit sujette à des variations de clarté qui n'atteignent jamais à la pure lumière, qui ne sont jamais parfaitement explicitées -- sauf, si on veut bien s'y arrêter un peu, dans le roman, je veux dire: dans le déploiement de la narration romanesque tant et pour autant qu'un personnage W (en tant que personnage) ne vaut, esthétiquement parlant, ni plus ni moins que n'importe quel autre personnage X, Y, Z avec lequel il pourrait entrer en rapport en tel lieu et/ou à tel moment de l'intrigue.

Ce que j'essaie de conceptualiser ici n'a rien à voir avec le clivage catégoriel du principal et du secondaire.  Ainsi, dans Crime et Châtiment, le fait que Raskolnikov apparaisse comme le personnage principal ne compromet en rien l'expérience immédiate selon laquelle sa valeur en tant que personnage est égale à celle de n'importe quel autre personnage que l'on pourrait considérer comme secondaire (Sonia, Marmeladov ou Svidrigailov, par exemple).

Cet état d'égalité esthétique n'est pas non plus fonction de la toile de fond socio-historique du roman.  J'entends par là que même si l'intrigue devait se développer dans un contexte fortement hiérarchisé sur le plan économique (maîtres et esclaves, patrons et ouvriers, bourgeois et prolétaires, etc.), la perception des différents acteurs comme égaux sur le plan esthétique ne serait pas compromise le moins du monde.

Cette égalité esthétique n'est pas non plus liée à une question d'intérêt.  La valeur accordée à un personnage jugé plus intéressant (parce que plus profond, plus puissant, plus naif ou plus méchant) n'est ni supérieure ni inférieure à celle accordée à un personnage falot qui passe en coup de vent entre deux paragraphes et qu'on ne reverra plus par la suite.

L'égalité esthétique est notre expérience première de l'égalité éthique en tant que fondement de la conception démocratique des rapports entre les personnes.  Et si cette expérience n'a pas nécessairement à se jouer d'abord sur le plan de la fiction romanesque, il m'apparaît toutefois que le roman est le lieu privilégié, l'espace le mieux adapté au dévoilement de ces profondeurs sensibles auxquelles le concept d'égalité démocratique se rapporte lointainement et/ou clandestinement.

(Je m'autofrustre et me fais autochier en étant si près de la chose à dire sans pouvoir la dire comme je le voudrais, toujours cette hantise de faire semblant de penser, de penser que je pense alors que tout compte fait je ne pense peut-être rien du tout.)

*

Cette égalité esthétique des personnages est si impérieuse qu'elle définit aussi bien les conditions de possibilité de la fiction en tant que construction que celles de la fiction en tant que réception.

(La philosophie est une fiction théorique qui a pour mission de traduire dans le langage du concept une expérience sensible de l'égalité que le roman rend toujours possible dans la mesure où il la présuppose à chaque scène, en chaque dialogue, au début comme à la fin de chaque chapitre.)

((Éthique et esthétique, le plus souvent disjointes, voire opposées, me semblent ici plus proches que jamais.))

*

Weimar, octobre 1897.

Friedrich en arrache.   Ses doigts de fée tordus autour des barreaux de la chaise longue, il détourne la tête de la cuiller de Kolhsuppe que sa soeur tente d'introduire de force entre les branches de sa moustache. 

--  Allez, mein Bruder, on oufre grand le garache!

--  Nein, nein, cheu feux regarder le dernier épizode des afentures de Ilsa, Die Wolfin der SS!  Cheu troufe que l'actrice rezzemble à Lou Salomé, arf!

--  Salomé... Diese kosmopolitische Hure...

Lasse, Elisabeth dépose le bol de soupe sur la table basse, puis reprend l'immense travail de classement des manuscrits que son frère a accumulés en vue de la préparation de son opus magnum, La Volonté de puissance...

*

(Toute parenthèse ouverte dans le droit fil d'une phrase devrait se refermer en fonction des limites de la chose à préciser.  Sauf, peut-être, lorsque l'éthique et l'esthétique se touchent, que le devoir et la sensation se télescopent de telle sorte qu'apparaisse soudain un devoir de sentir, un impératif de recevoir plus à fond ce qu'on a d'abord capté superficiellement, ce qu'on a d'abord reçu à la périphérie de notre sensibilité, alors les limites de la chose à préciser reculent d'un infini à un autre, et refermer la parenthèse n'est plus chose si facile, des parenthèses secondaires creusent la principale, ouvrent un infini second qui ne se laisse pas plus aisément refermer que l'infini premier, et si chaque personna/ge vaut comme une parenthèse ouverte sur une nuit sans fond, sa fermeture ne pourra s'achever que par décision, parce que la finitude de la scène ou du dialogue l'exige, parce que le roman n'a pas à dire, ne peut pas dire ce que seraient les choses au-delà de lui-même, au-delà des tout derniers mots de la toute dernière page du tout dernier chapitre, ce qui vient après que les enfants se soient écriés *hourra pour Karamazov*, cela, personne ne peut le dire, l'infini se devine mais tout infini est à clore, et c'est donc ici plutôt qu'un peu plus loin que se referme cette parenthèse.) 

*

Weimar, août 1900.

Elisabeth vient de rentrer après avoir officié les funérailles de son frère.

Question de se ressaisir après l'énervement occasionné par la cérémonie, elle reprend le travail de classement des textes inédits de Friedrich, puis tombe sur une lettre datée de décembre 1882, adressée à Lou Salomé:

Chère étoile du soir et du matin,

Je t'ai présenté l'autre jour ma doctrine de l'éternel retour, mais dans l'enthousiasme de mon exposé, j'ai négligé un petit détail...

Sais-tu bien quelle est ma plus grave objection contre cette doctrine?

C'est l'existence même de ma mère et de ma soeur, arf!

Allez, j'embrasse tes foufounes bien rondes.

Ton Friedchou.

p.s. transmets mes salutations à Paul Rée, et dis-lui bien que je n'ai rien a priori contre les sentiments moraux qui le préoccupent tant, mais que s'il continue à puer des pieds comme c'était le cas l'autre soir dans le train, je me verrai dans l'obligation de mettre un terme à notre ménage à trois: je ne supporte pas l'odeur de parmesan fraîchement râpé, non vraiment, je ne la supporte pas davantage dans mes chaussettes que sur mes linguinis. 

  



vendredi 8 mai 2026

Journal ritaphysique (8 mai 2026)


Depuis quelques jours, j'hallucine en silence sur un néologisme, forgé par accident, produit d'un lapsus intellectuel, et c'est celui de terrorème (télescopage des concepts de théorème et de terrorisme). 

Ce que je veux explorer ici, c'est le lien apparemment arbitraire entre ce concept de terrorème et celui d'interstice -- lié à l'infinité virtuelle de l'entre-deux, au vertige immédiat que suscite le recul ou la fuite du vague tel qu'on l'entend dans l'expression de terrain vague.

Je ne fais ici que débroussailler un territoire passablement touffu.

Let the fun begin.

*

Disons pour commencer qu'un terrorème se démontre comme vrai, mais sans reposer sur un axiome préalable, ce qui signifie que sa démonstration s'indique d'elle-même en se développant dans le texte et dans l'action, ou plus précisément, dans le texte en action.

La démonstration propre au terrorème est un acte d'écriture qui réduit au minimum (et parfois à néant) la distance entre l'écrire et le faire.  Ici, plus que jamais, écrire, c'est faire.

Sitôt élaborée, cette démonstration s'ampute de la première syllabe pour se muer en une monstration, en une indication violente de soi par soi, donc en une ostension spectaculaire de ce qui est, laquelle, tant du point de vue de la logique que de l'éthique, ne peut apparaître que comme une démonstruosité.

En d'autres termes, la démonstration, ici, montre le monstre, ostente la monstruosité qu'elle est elle-même au sein de l'action terroriste du texte s'opérant vivant de son éruption.

*

Si le théorème est une construction qui repose sur une fondation (axiome), un terrorème apparaît au contraire comme une construction sans axiome.

Dans le processus de son ostension de soi par soi, le terrorème est une construction désaxiomatisée, ce qui signifie que la limite entre la construction et la déconstruction, entre la production et la destruction, est affolée.

La comptabilité des gains et des pertes, des coûts et des bénéfices, tourne à vide, confrontée qu'elle est à ce que nous appellerons (faute de mieux) une destruction productive, un aveuglement qui donne à voir.

(Je veux aller trop vite: tout ça doit être revu au ralenti.)

*

Pense, porc!

Normalement, un axiome est une proposition qui est admise comme vraie, mais qui demeure indémontrable.

Par exemple, si je dis que tout économiste de droite doit finir dans une valise de char, cela est intuitivement et éthiquement vrai, mais ne se peut démontrer a priori, seulement a posteriori, ou mieux encore: in ipso negotio, dans l'entreprise elle-même.

Or le terrorème se passe du fondement de l'axiome, en ce sens, il est désaxiomatisé et ne se démon(s)tre que par l'action.

C'est également la raison pour laquelle le terrorème passe largement le cap de l'intuition sensible, et même de l'intuition intellectuelle: sa démonstruosité relève plutôt de la révélation dans laquelle l'action se confond avec la vérité; l'écriture terroriste peut donc être qualifiée de vraie, mais seulement dans le sens où le Christ (par exemple) dit *je suis la vérité*, donc seulement dans la mesure où cette écriture performe la vérité comme une action (un verbe, une chair) dont l'effet de réel dépasse, en conviction et en luminosité, ce qui est communément tenu pour réel.

Or le propre de la révélation, c'est que l'indice d'illumination dépasse la faculté de réception de l'illuminé.  L'illuminé est d'emblée aveuglé, saturé de lumière.

(S'agit-il nécessairement d'aveuglement idéologique?  Non, l'aveuglement consécutif à la monstration terrorématique relève d'un ordre plus fondamental que celui de la violence idéologique -- qui en est une suite possible mais pas nécessaire.  L'illuminé ne perçoit d'abord qu'un chaos de lumières mouvantes; leur configuration idéologique est forcément postérieure à cet aveuglement primitif.   À creuser.)

*

Le terroriste en action est un technicien des terrains vagues.

Il a un radar pour les caches, les trous, les béances; il flaire les interstices de temps (quand agir) et d'espace (où agir).

Il se meut entre ceci et cela, en d'autres termes, il louvoie toujours entre les massifs d'évidence qui font l'objet d'une intuition sensible ou éthique de la part du collectif.

Par exemple, interviewés dans le cadre d'un vox pop consacré à la hausse du prix de l'essence, monsieur Nantel ou madame Paquette ne diront jamais: On devrait crisser les détaillants dans un coffre de char.  Ils diront plutôt: Ben oui, c'est poche mais on n'a pas le choix, que voulez-vous qu'on fasse?

La flambée du prix de l'essence est ici perçue comme une évidence qui écrase la volonté, une fatalité factuelle à laquelle on doit à tout prix se soumettre.

Le terroriste, lui, rue dans les brancards de pareilles évidences.  J'irais jusqu'à dire qu'il est impuissant à les reconnaître.  Son terrorème -- tout détaillant qui participe à la hausse du prix de l'essence devrait finir dans un coffre de char -- est plutôt perçu comme la nécessité en comparaison de laquelle ce sont les évidences collectives qui doivent passer pour une fiction, celle du libéralisme économique en l'occurrence, laquelle ne pèse pas lourd et apparaît plutôt mal construite quand on la compare aux fictions destructrices (mais autrement éclairantes et combien mieux ficelées) des romans de Sade ou des poèmes de Lautréamont.

*

Sade m'apparaît comme le saint patron du terrorème littéraire.

À en juger par les effets produits sur le lecteur, jamais une oeuvre n'a chauffé d'aussi près la limite de l'effondrement entre écrire et faire, entre montrer et aveugler.

(Le rayonnement sadien de l'attentat terrorématique est si vaste qu'il n'est même pas sûr qu'il s'arrête à l'être entendu au sens heideggerien...  Blanchot montre bien qu'à travers le corps de la victime, c'est à son âme que le bourreau sadien s'en prend, et que s'il s'en prend à son âme, c'est pour mieux attaquer son Créateur, et via l'attentat à son Créateur, en finir avec la création dans son ensemble et ainsi exaucer sa volonté la plus noire: que le néant advienne et que plus rien ne soit.  Mais si par hypothèse Dieu n'avait pas à être ou à ne pas être, qu'il se situait par-delà l'alternative de l'être et du néant, cela ne marquerait-il pas une limite à la volonté sadienne de tout détruire?  Nullement.  Sade est beaucoup plus cartésien qu'on pourrait le croire en ceci que, pour lui comme pour Descartes, la volonté peut désirer bien au-delà de ce que l'entendement peut concevoir.  La révolution, en ce sens, peut se vouloir aussi naturellement qu'un triangle formé de quatre côtés.)

((On insiste beaucoup sur les espaces clos chez Sade -- on peut penser, par exemple, à l'hermétisme claustrophobique du château de Silling.  Mais ce qui confère aux scènes principales et aux actions qui s'y déroulent leur profondeur, leur intensité terrorématique, ce sont tout aussi bien les interstices, les coulisses, les alcôves invisibles où les bourreaux se retirent parfois en compagnie de leurs victimes, ou encore, ces parenthèses latérales, ouvertes à l'esprit mais soustraites à la vue, où on expose les prémisses philosophiques (les axiomes) qui fondent l'action -- à moins que l'action terroriste, d'entrée de jeu désaxiomatisée, ne se donne après coup les justifications philosophiques dont elle a besoin pour jouir encore plus intensément de sa noirceur --, mais dans tous les cas, alcôves physiques ou parenthèses métaphysiques, l'interstice n'est pas moins nécessaire au déploiement de l'imaginaire sadien que les salons illuminés où sa terreur s'actualise.))

*

La parenthèse ouverte à la suite d'une phrase principale produit-elle ses propres conditions de fermeture ou, au contraire, cette fermeture ne s'opère-t-elle que sous le coup d'une décision arbitraire?  À creuser, oui, à creuser profond en esti.




jeudi 30 avril 2026

Bruno Lalonde, ce passeur considérable

Ça n'est jamais facile de parler des gens qu'on aime, je veux dire: de ceux qui se découvrent essentiels à notre respiration et à notre parole, parce que c'est eux, parce que ce n'est jamais nous, enfin parce qu'il suffit d'un bout de chemin en leur compagnie pour que la route renoue avec son infinité d'origine et que quelque chose comme l'espoir nous apparaisse (paradoxalement) plus réaliste que ce monde crevé qui n'en autorise aucun.

*

J'aimerais parler de Bruno Lalonde comme si je lui parlais, à lui et à personne d'autre.  (Mon ridicule ne m'échappe pas, mais je dirai à ma décharge que je lui échappe encore moins.)

Bruno règne -- j'allais dire: en maître, mais non -- je recommence: Bruno règne en amoureux sur un océan de livres que l'on reconnaît sous le nom d'Atelier-Librairie Le livre voyageur.

C'est une librairie: on y bouquine, si on veut, mais c'est peu dire.  Des gens poussent la porte, s'égarent silencieusement dans le labyrinthe, feuillettent quelques livres dont le titre magnétise de plus amples trajectoires, tournent quelques pages qui ont déjà tourné entre des milliers de mains, butent sur des trésors excavés d'un autre monde ou s'effarent en présence de singularités qui sont le produit des seigneurs de l'ombre et des fleurs.  Genre.

Bruno règne en amoureux sur une librairie qui est en même temps un atelier.  Ici, la littérature est un travail polymorphe, un travail qui s'effectue via la lecture et l'écriture, bien entendu, mais aussi via les événements de la parole vive et la charge physique du rangement; ce travail s'élabore également par une réflexion ininterrompue, quotidienne et médiatisée, du libraire sur l'incandescence des livres aimés, le passage éclair des livres reçus, sur les chocs de ce monde et les étincelles de l'intermonde -- et ce travail se prolonge encore dans l'activité créatrice, à la fois visible et invisible, de Fabienne, dans le corps-à-corps de l'aimée avec les matières ensauvagées de l'arrière-boutique, quand elle prête sa main à l'entretien volcanique de la toile, de la terre et des couleurs.

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Régner en amoureux, c'est renoncer au centre et épouser au plus près les méandres d'un univers héraclitéen où, pas plus qu'on n'entre deux fois dans le même fleuve, on ne lit deux fois le même livre.

Le curieux qui s'aventure pour la première fois dans l'Atelier-Librairie en conservera une impression de mobilité extrême, de remue-ménage infini qui ne tient pas seulement au mouvement des livres d'un rayon à un autre, d'une étagère à une autre -- ou d'une main à une autre -- mais à la vie, mais à l'amour qui ordonne discrètement le système de tous ces passages.

Car, au risque de paraître cucul, nous ne sommes pas différents des livres: nous passons, nous aussi.  C'est pourquoi on n'entre pas à proprement parler dans cet atelier: on y passe.  Ce n'est jamais à titre de clients que nous sommes reçus chez Bruno, mais à titre de passants, de voyageurs, si on le veut, de passeurs, si on le peut.  Et si notre voyage doit croiser celui, tout aussi imprévisible, de tel ou tel livre, cette rencontre est toujours placée sous le signe de la chance et de l'amour (termes qui sont ici parfaitement interchangeables).

(J'allais dire que Bruno règne en amoureux sur une agence de rencontre littéraire, mais ce serait pousser le bouchon un peu loin.)

Et c'est cela, cet indicible, qui se dit de lui-même à présent: Bruno est un libraire qui incarne ce que passer signifie quand le passage fait du livre lui-même un passant qui en rencontre un autre, comme si, entre le livre et nous, il ne subsistait plus qu'une différence de degré, et non de nature.

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Bon, il y a tant de choses que je voudrais dire encore, mais qui relèvent de l'amitié.  J'en parlerai peut-être ailleurs, une autre fois, en d'autres passages.

Mais il y a cependant une chose que je voudrais souligner en conclusion, sans trop savoir si je ne franchis pas là une ligne que même les meilleurs amis doivent se garder de franchir.

Je sais, certaines choses se déchirent d'elles-mêmes entre la pulsion d'être tues et celle d'être dites.  

(Bruno me cassera peut-être la gueule, remarquez, il n'aurait pas grand mérite à le faire, je suis de la job facile pour à peu près tout le monde, même ma blonde me plante au tir au poignet.)

Je dirai d'abord que jamais de ma vie je n'ai rencontré une telle passion pour le livre.  Chez aucun journaliste, libraire, écrivain ou lecteur, il ne m'a été donné de voir à l'oeuvre une passion littéraire aussi dévorante que celle qui (em)porte Bruno Lalonde.

Et -- là est le point sensible -- je crois en même temps que cette passion inégalée ne serait pas l'ombre d'elle-même n'eut été la rencontre de Fabienne Roques.

Oui, le noyau insécable de cette passion pour le livre, c'est Fabienne (que je salue bien chaleureusement en passant, en passant, oui, encore et toujours, car si les livres et nous ne sommes que des passants/passeurs, cette passion-là, lumineusement, demeure).

Chose certaine, ça me fait toujours un bien fou de passer les voir, ces deux-là.