vendredi 22 mai 2026

Journal ritaphysique (22 mai 2026)

J'entrevois deux problèmes qui -- encore une fois -- se courtisent magnétiquement même si, à première vue, ils n'ont pas l'air d'avoir grand chose à foutre l'un avec l'autre.

Le premier concerne l'usage de la parenthèse dans le champ de l'essai ou du roman.  Une parenthèse ouverte produit-elle d'elle-même ses propres conditions de fermeture ou bien, au contraire, cette fermeture n'est-elle pas plutôt le résultat d'une volonté arbitraire, d'un coup de force qui aurait très bien pu ne pas se produire, ou se produire plus tôt ou plus tard, plus haut ou plus bas?

Le second, plus complexe, concerne le vecteur (clandestinement) démocratique de la fiction, surtout lorsqu'elle prend la forme du roman, du moins, la forme théâtralisée du roman dans la mesure où celle-ci ouvre un espace de conflit (physique ou dialogué) entre des personnages passablement différents les uns des autres.

Au fond, je voudrais ici aménager un espace de réponse possible à l'idée de Nietzsche -- une des plus violentes de toute son oeuvre -- selon laquelle les humains ne sont pas égaux par nature, que la démocratie est une vue de l'esprit et que l'affirmation de la foncière égalité de valeur et de dignité entre les humains ne repose sur rien, sinon sur une volonté de puissance malade, gorgée de ressentiment, qui s'acharne à niveler les différences et à trivialiser (grégariser) ce qui est de l'ordre de l'exception.  

*

La marche est haute, j'en suis conscient, mais j'essaie de rendre justice à cette intuition qui n'est pas nécessairement philosophique, mais sensible en son fond, que l'égalité est une donnée immédiate de l'expérience, bien que cette donnée soit sujette à des variations de clarté qui n'atteignent jamais à la pure lumière, qui ne sont jamais parfaitement explicitées -- sauf, si on veut bien s'y arrêter un peu, dans le roman, je veux dire: dans le déploiement de la narration romanesque tant et pour autant qu'un personnage W (en tant que personnage) ne vaut, esthétiquement parlant, ni plus ni moins que n'importe quel autre personnage X, Y, Z avec lequel il pourrait entrer en rapport en tel lieu et/ou à tel moment de l'intrigue.

Ce que j'essaie de conceptualiser ici n'a rien à voir avec le clivage catégoriel du principal et du secondaire.  Ainsi, dans Crime et Châtiment, le fait que Raskolnikov apparaisse comme le personnage principal ne compromet en rien l'expérience immédiate selon laquelle sa valeur en tant que personnage est égale à celle de n'importe quel autre personnage que l'on pourrait considérer comme secondaire (Sonia, Marmeladov ou Svidrigailov, par exemple).

Cet état d'égalité esthétique n'est pas non plus fonction de la toile de fond socio-historique du roman.  J'entends par là que même si l'intrigue devait se développer dans un contexte fortement hiérarchisé sur le plan économique (maîtres et esclaves, patrons et ouvriers, bourgeois et prolétaires, etc.), la perception des différents acteurs comme égaux sur le plan esthétique ne serait pas compromise le moins du monde.

Cette égalité esthétique n'est pas non plus liée à une question d'intérêt.  La valeur accordée à un personnage jugé plus intéressant (parce que plus profond, plus puissant, plus naif ou plus méchant) n'est ni supérieure ni inférieure à celle accordée à un personnage falot qui passe en coup de vent entre deux paragraphes et qu'on ne reverra plus par la suite.

L'égalité esthétique est notre expérience première de l'égalité éthique en tant que fondement de la conception démocratique des rapports entre les personnes.  Et si cette expérience n'a pas nécessairement à se jouer d'abord sur le plan de la fiction romanesque, il m'apparaît toutefois que le roman est le lieu privilégié, l'espace le mieux adapté au dévoilement de ces profondeurs sensibles auxquelles le concept d'égalité démocratique se rapporte lointainement et/ou clandestinement.

(Je m'autofrustre et me fais autochier en étant si près de la chose à dire sans pouvoir la dire comme je le voudrais, toujours cette hantise de faire semblant de penser, de penser que je pense alors que tout compte fait je ne pense peut-être rien du tout.)

*

Cette égalité esthétique des personnages est si impérieuse qu'elle définit aussi bien les conditions de possibilité de la fiction en tant que construction que celles de la fiction en tant que réception.

(La philosophie est une fiction théorique qui a pour mission de traduire dans le langage du concept une expérience sensible de l'égalité que le roman rend toujours possible dans la mesure où il la présuppose à chaque scène, en chaque dialogue, au début comme à la fin de chaque chapitre.)

((Éthique et esthétique, le plus souvent disjointes, voire opposées, me semblent ici plus proches que jamais.))

*

Weimar, octobre 1897.

Friedrich en arrache.   Ses doigts de fée tordus autour des barreaux de la chaise longue, il détourne la tête de la cuiller de Kolhsuppe que sa soeur tente d'introduire de force entre les branches de sa moustache. 

--  Allez, mein Bruder, on oufre grand le garache!

--  Nein, nein, cheu feux regarder le dernier épizode des afentures de Ilsa, Die Wolfin der SS!  Cheu troufe que l'actrice rezzemble à Lou Salomé, arf!

--  Salomé... Diese kosmopolitische Hure...

Lasse, Elisabeth dépose le bol de soupe sur la table basse, puis reprend l'immense travail de classement des manuscrits que son frère a accumulés en vue de la préparation de son opus magnum, La Volonté de puissance...

*

(Toute parenthèse ouverte dans le droit fil d'une phrase devrait se refermer en fonction des limites de la chose à préciser.  Sauf, peut-être, lorsque l'éthique et l'esthétique se touchent, que le devoir et la sensation se télescopent de telle sorte qu'apparaisse soudain un devoir de sentir, un impératif de recevoir plus à fond ce qu'on a d'abord capté superficiellement, ce qu'on a d'abord reçu à la périphérie de notre sensibilité, alors les limites de la chose à préciser reculent d'un infini à un autre, et refermer la parenthèse n'est plus chose si facile, des parenthèses secondaires creusent la principale, ouvrent un infini second qui ne se laisse pas plus aisément refermer que l'infini premier, et si chaque personna/ge vaut comme une parenthèse ouverte sur une nuit sans fond, sa fermeture ne pourra s'achever que par décision, parce que la finitude de la scène ou du dialogue l'exige, parce que le roman n'a pas à dire, ne peut pas dire ce que seraient les choses au-delà de lui-même, au-delà des tout derniers mots de la toute dernière page du tout dernier chapitre, ce qui vient après que les enfants se soient écriés *hourra pour Karamazov*, cela, personne ne peut le dire, l'infini se devine mais tout infini est à clore, et c'est donc ici plutôt qu'un peu plus loin que se referme cette parenthèse.) 

*

Weimar, août 1900.

Elisabeth vient de rentrer après avoir officié les funérailles de son frère.

Question de se ressaisir après l'énervement occasionné par la cérémonie, elle reprend le travail de classement des textes inédits de Friedrich, puis tombe sur une lettre datée de décembre 1882, adressée à Lou Salomé:

Chère étoile du soir et du matin,

Je t'ai présenté l'autre jour ma doctrine de l'éternel retour, mais dans l'enthousiasme de mon exposé, j'ai négligé un petit détail...

Sais-tu bien quelle est ma plus grave objection contre cette doctrine?

C'est l'existence même de ma mère et de ma soeur, arf!

Allez, j'embrasse tes foufounes bien rondes.

Ton Friedchou.

p.s. transmets mes salutations à Paul Rée, et dis-lui bien que je n'ai rien a priori contre les sentiments moraux qui le préoccupent tant, mais que s'il continue à puer des pieds comme c'était le cas l'autre soir dans le train, je me verrai dans l'obligation de mettre un terme à notre ménage à trois: je ne supporte pas l'odeur de parmesan fraîchement râpé, non vraiment, je ne la supporte pas davantage dans mes chaussettes que sur mes linguinis. 

  



vendredi 8 mai 2026

Journal ritaphysique (8 mai 2026)


Depuis quelques jours, j'hallucine en silence sur un néologisme, forgé par accident, produit d'un lapsus intellectuel, et c'est celui de terrorème (télescopage des concepts de théorème et de terrorisme). 

Ce que je veux explorer ici, c'est le lien apparemment arbitraire entre ce concept de terrorème et celui d'interstice -- lié à l'infinité virtuelle de l'entre-deux, au vertige immédiat que suscite le recul ou la fuite du vague tel qu'on l'entend dans l'expression de terrain vague.

Je ne fais ici que débroussailler un territoire passablement touffu.

Let the fun begin.

*

Disons pour commencer qu'un terrorème se démontre comme vrai, mais sans reposer sur un axiome préalable, ce qui signifie que sa démonstration s'indique d'elle-même en se développant dans le texte et dans l'action, ou plus précisément, dans le texte en action.

La démonstration propre au terrorème est un acte d'écriture qui réduit au minimum (et parfois à néant) la distance entre l'écrire et le faire.  Ici, plus que jamais, écrire, c'est faire.

Sitôt élaborée, cette démonstration s'ampute de la première syllabe pour se muer en une monstration, en une indication violente de soi par soi, donc en une ostension spectaculaire de ce qui est, laquelle, tant du point de vue de la logique que de l'éthique, ne peut apparaître que comme une démonstruosité.

En d'autres termes, la démonstration, ici, montre le monstre, ostente la monstruosité qu'elle est elle-même au sein de l'action terroriste du texte s'opérant vivant de son éruption.

*

Si le théorème est une construction qui repose sur une fondation (axiome), un terrorème apparaît au contraire comme une construction sans axiome.

Dans le processus de son ostension de soi par soi, le terrorème est une construction désaxiomatisée, ce qui signifie que la limite entre la construction et la déconstruction, entre la production et la destruction, est affolée.

La comptabilité des gains et des pertes, des coûts et des bénéfices, tourne à vide, confrontée qu'elle est à ce que nous appellerons (faute de mieux) une destruction productive, un aveuglement qui donne à voir.

(Je veux aller trop vite: tout ça doit être revu au ralenti.)

*

Pense, porc!

Normalement, un axiome est une proposition qui est admise comme vraie, mais qui demeure indémontrable.

Par exemple, si je dis que tout économiste de droite doit finir dans une valise de char, cela est intuitivement et éthiquement vrai, mais ne se peut démontrer a priori, seulement a posteriori, ou mieux encore: in ipso negotio, dans l'entreprise elle-même.

Or le terrorème se passe du fondement de l'axiome, en ce sens, il est désaxiomatisé et ne se démon(s)tre que par l'action.

C'est également la raison pour laquelle le terrorème passe largement le cap de l'intuition sensible, et même de l'intuition intellectuelle: sa démonstruosité relève plutôt de la révélation dans laquelle l'action se confond avec la vérité; l'écriture terroriste peut donc être qualifiée de vraie, mais seulement dans le sens où le Christ (par exemple) dit *je suis la vérité*, donc seulement dans la mesure où cette écriture performe la vérité comme une action (un verbe, une chair) dont l'effet de réel dépasse, en conviction et en luminosité, ce qui est communément tenu pour réel.

Or le propre de la révélation, c'est que l'indice d'illumination dépasse la faculté de réception de l'illuminé.  L'illuminé est d'emblée aveuglé, saturé de lumière.

(S'agit-il nécessairement d'aveuglement idéologique?  Non, l'aveuglement consécutif à la monstration terrorématique relève d'un ordre plus fondamental que celui de la violence idéologique -- qui en est une suite possible mais pas nécessaire.  L'illuminé ne perçoit d'abord qu'un chaos de lumières mouvantes; leur configuration idéologique est forcément postérieure à cet aveuglement primitif.   À creuser.)

*

Le terroriste en action est un technicien des terrains vagues.

Il a un radar pour les caches, les trous, les béances; il flaire les interstices de temps (quand agir) et d'espace (où agir).

Il se meut entre ceci et cela, en d'autres termes, il louvoie toujours entre les massifs d'évidence qui font l'objet d'une intuition sensible ou éthique de la part du collectif.

Par exemple, interviewés dans le cadre d'un vox pop consacré à la hausse du prix de l'essence, monsieur Nantel ou madame Paquette ne diront jamais: On devrait crisser les détaillants dans un coffre de char.  Ils diront plutôt: Ben oui, c'est poche mais on n'a pas le choix, que voulez-vous qu'on fasse?

La flambée du prix de l'essence est ici perçue comme une évidence qui écrase la volonté, une fatalité factuelle à laquelle on doit à tout prix se soumettre.

Le terroriste, lui, rue dans les brancards de pareilles évidences.  J'irais jusqu'à dire qu'il est impuissant à les reconnaître.  Son terrorème -- tout détaillant qui participe à la hausse du prix de l'essence devrait finir dans un coffre de char -- est plutôt perçu comme la nécessité en comparaison de laquelle ce sont les évidences collectives qui doivent passer pour une fiction, celle du libéralisme économique en l'occurrence, laquelle ne pèse pas lourd et apparaît plutôt mal construite quand on la compare aux fictions destructrices (mais autrement éclairantes et combien mieux ficelées) des romans de Sade ou des poèmes de Lautréamont.

*

Sade m'apparaît comme le saint patron du terrorème littéraire.

À en juger par les effets produits sur le lecteur, jamais une oeuvre n'a chauffé d'aussi près la limite de l'effondrement entre écrire et faire, entre montrer et aveugler.

(Le rayonnement sadien de l'attentat terrorématique est si vaste qu'il n'est même pas sûr qu'il s'arrête à l'être entendu au sens heideggerien...  Blanchot montre bien qu'à travers le corps de la victime, c'est à son âme que le bourreau sadien s'en prend, et que s'il s'en prend à son âme, c'est pour mieux attaquer son Créateur, et via l'attentat à son Créateur, en finir avec la création dans son ensemble et ainsi exaucer sa volonté la plus noire: que le néant advienne et que plus rien ne soit.  Mais si par hypothèse Dieu n'avait pas à être ou à ne pas être, qu'il se situait par-delà l'alternative de l'être et du néant, cela ne marquerait-il pas une limite à la volonté sadienne de tout détruire?  Nullement.  Sade est beaucoup plus cartésien qu'on pourrait le croire en ceci que, pour lui comme pour Descartes, la volonté peut désirer bien au-delà de ce que l'entendement peut concevoir.  La révolution, en ce sens, peut se vouloir aussi naturellement qu'un triangle formé de quatre côtés.)

((On insiste beaucoup sur les espaces clos chez Sade -- on peut penser, par exemple, à l'hermétisme claustrophobique du château de Silling.  Mais ce qui confère aux scènes principales et aux actions qui s'y déroulent leur profondeur, leur intensité terrorématique, ce sont tout aussi bien les interstices, les coulisses, les alcôves invisibles où les bourreaux se retirent parfois en compagnie de leurs victimes, ou encore, ces parenthèses latérales, ouvertes à l'esprit mais soustraites à la vue, où on expose les prémisses philosophiques (les axiomes) qui fondent l'action -- à moins que l'action terroriste, d'entrée de jeu désaxiomatisée, ne se donne après coup les justifications philosophiques dont elle a besoin pour jouir encore plus intensément de sa noirceur --, mais dans tous les cas, alcôves physiques ou parenthèses métaphysiques, l'interstice n'est pas moins nécessaire au déploiement de l'imaginaire sadien que les salons illuminés où sa terreur s'actualise.))

*

La parenthèse ouverte à la suite d'une phrase principale produit-elle ses propres conditions de fermeture ou, au contraire, cette fermeture ne s'opère-t-elle que sous le coup d'une décision arbitraire?  À creuser, oui, à creuser profond en esti.




jeudi 30 avril 2026

Bruno Lalonde, ce passeur considérable

Ça n'est jamais facile de parler des gens qu'on aime, je veux dire: de ceux qui se découvrent essentiels à notre respiration et à notre parole, parce que c'est eux, parce que ce n'est jamais nous, enfin parce qu'il suffit d'un bout de chemin en leur compagnie pour que la route renoue avec son infinité d'origine et que quelque chose comme l'espoir nous apparaisse (paradoxalement) plus réaliste que ce monde crevé qui n'en autorise aucun.

*

J'aimerais parler de Bruno Lalonde comme si je lui parlais, à lui et à personne d'autre.  (Mon ridicule ne m'échappe pas, mais je dirai à ma décharge que je lui échappe encore moins.)

Bruno règne -- j'allais dire: en maître, mais non -- je recommence: Bruno règne en amoureux sur un océan de livres que l'on reconnaît sous le nom d'Atelier-Librairie Le livre voyageur.

C'est une librairie: on y bouquine, si on veut, mais c'est peu dire.  Des gens poussent la porte, s'égarent silencieusement dans le labyrinthe, feuillettent quelques livres dont le titre magnétise de plus amples trajectoires, tournent quelques pages qui ont déjà tourné entre des milliers de mains, butent sur des trésors excavés d'un autre monde ou s'effarent en présence de singularités qui sont le produit des seigneurs de l'ombre et des fleurs.  Genre.

Bruno règne en amoureux sur une librairie qui est en même temps un atelier.  Ici, la littérature est un travail polymorphe, un travail qui s'effectue via la lecture et l'écriture, bien entendu, mais aussi via les événements de la parole vive et la charge physique du rangement; ce travail s'élabore également par une réflexion ininterrompue, quotidienne et médiatisée, du libraire sur l'incandescence des livres aimés, le passage éclair des livres reçus, sur les chocs de ce monde et les étincelles de l'intermonde -- et ce travail se prolonge encore dans l'activité créatrice, à la fois visible et invisible, de Fabienne, dans le corps-à-corps de l'aimée avec les matières ensauvagées de l'arrière-boutique, quand elle prête sa main à l'entretien volcanique de la toile, de la terre et des couleurs.

*

Régner en amoureux, c'est renoncer au centre et épouser au plus près les méandres d'un univers héraclitéen où, pas plus qu'on n'entre deux fois dans le même fleuve, on ne lit deux fois le même livre.

Le curieux qui s'aventure pour la première fois dans l'Atelier-Librairie en conservera une impression de mobilité extrême, de remue-ménage infini qui ne tient pas seulement au mouvement des livres d'un rayon à un autre, d'une étagère à une autre -- ou d'une main à une autre -- mais à la vie, mais à l'amour qui ordonne discrètement le système de tous ces passages.

Car, au risque de paraître cucul, nous ne sommes pas différents des livres: nous passons, nous aussi.  C'est pourquoi on n'entre pas à proprement parler dans cet atelier: on y passe.  Ce n'est jamais à titre de clients que nous sommes reçus chez Bruno, mais à titre de passants, de voyageurs, si on le veut, de passeurs, si on le peut.  Et si notre voyage doit croiser celui, tout aussi imprévisible, de tel ou tel livre, cette rencontre est toujours placée sous le signe de la chance et de l'amour (termes qui sont ici parfaitement interchangeables).

(J'allais dire que Bruno règne en amoureux sur une agence de rencontre littéraire, mais ce serait pousser le bouchon un peu loin.)

Et c'est cela, cet indicible, qui se dit de lui-même à présent: Bruno est un libraire qui incarne ce que passer signifie quand le passage fait du livre lui-même un passant qui en rencontre un autre, comme si, entre le livre et nous, il ne subsistait plus qu'une différence de degré, et non de nature.

*

Bon, il y a tant de choses que je voudrais dire encore, mais qui relèvent de l'amitié.  J'en parlerai peut-être ailleurs, une autre fois, en d'autres passages.

Mais il y a cependant une chose que je voudrais souligner en conclusion, sans trop savoir si je ne franchis pas là une ligne que même les meilleurs amis doivent se garder de franchir.

Je sais, certaines choses se déchirent d'elles-mêmes entre la pulsion d'être tues et celle d'être dites.  

(Bruno me cassera peut-être la gueule, remarquez, il n'aurait pas grand mérite à le faire, je suis de la job facile pour à peu près tout le monde, même ma blonde me plante au tir au poignet.)

Je dirai d'abord que jamais de ma vie je n'ai rencontré une telle passion pour le livre.  Chez aucun journaliste, libraire, écrivain ou lecteur, il ne m'a été donné de voir à l'oeuvre une passion littéraire aussi dévorante que celle qui (em)porte Bruno Lalonde.

Et -- là est le point sensible -- je crois en même temps que cette passion inégalée ne serait pas l'ombre d'elle-même n'eut été la rencontre de Fabienne Roques.

Oui, le noyau insécable de cette passion pour le livre, c'est Fabienne (que je salue bien chaleureusement en passant, en passant, oui, encore et toujours, car si les livres et nous ne sommes que des passants/passeurs, cette passion-là, lumineusement, demeure).

Chose certaine, ça me fait toujours un bien fou de passer les voir, ces deux-là.



mercredi 29 avril 2026

Station-service (nouvelle, suite et fin)


4

De toutes les stations-service encore en fonction dans le coin, celle qui me semblait la plus appropriée à un rendez-vous nocturne était le Ultramar situé à la jonction de Pépèreville et de la municipalité de Sainte-Sophie.  Il n'y avait là que deux pompes disponibles et, le soir venu, les panneaux d'éclairage projetaient sur la plateforme une lumière de bloc opératoire, parfois éblouissante, mais le plus souvent sujette à des variations de durée et de densité, ce qui conférait à cet espace une vibration théâtrale qu'une organisation terroriste aurait fort bien pu détourner de sa fonction première afin de diffuser ses signaux subversifs.

ll était onze heures quarante-cinq.  Personne à l'horizon.  Le vent soufflait à vitesse réduite sur un désert festonné de lumières lointaines et revenait des champs fraîchement ensemencés en refoulant une odeur de merde acide qui vous prenait à la gorge.  Je m'efforçai de respirer par la bouche.  Je poussai la porte du dépanneur attenant à la station-service, puis sonnai au comptoir.  Un jeune commis, début vingtaine, déboucha de l'arrière-boutique, les traits convulsés et la chemise à moitié sortie des pantalons:

--  Vous ne devriez pas être ici.

--  Pardon?

--  Personne ne devrait être ici, pas maintenant...

--  Je veux juste un paquet de Pall Mall régulier.

--  Vous ne voulez pas voir ça.

--  Voir quoi?

--  D'accord, servez-vous, ça n'a plus aucune importance de toute façon!

Le commis balança une demi-douzaine de paquets de cigarettes sur le comptoir, puis courut à la fenêtre qui donnait sur les pompes en se rongeant les ongles avec acharnement.

--  Félix devait me relayer à onze heures trente, mais il a appelé le gérant pour lui dire qu'il ne rentrerait pas.  Qu'il ne rentrerait jamais plus.  Pas après ce qui s'est passé hier.  Alors c'est moi qui prends son shift, vous comprenez?  Toute la nuit, vous comprenez?  Non, désolé, je ne peux pas...  C'est au-dessus de mes forces.  Tant pis, le gérant dira ce qu'il voudra...  Quelle heure est-il?

Les yeux effarés et la lèvre pendante, le commis scrutait l'obscurité qui se massait tout contre le bloc lumineux de la station.  Puis, sans ajouter quoique ce soit, il s'empara de son coupe-vent, bondit par-dessus le comptoir et sortit du dépanneur.  Je courus à sa suite jusqu'aux limites de la plateforme, mais l'obscurité l'avait déjà avalé.  De la nuit sans fond ni surface, sa voix me provenait par à-coups, toujours plus lointaine, plus déchirante:

--  Et combien de dieux nouveaux... et combien de dieux nouveaux...


5

Minuit onze.  Toujours rien à l'horizon.  La température chuta de dix degrés en quelques secondes et je frissonnai.  J'allumai une cigarette, fit quelques pas sur la chaussée, et bien que l'odeur de merde fut encore très prégnante, quasi matérielle, je jouissais de ma solitude, je goûtais cet instant déserté de toute signification et me remémorais certains extraits des messages que j'avais repassés au peigne fin, la veille au soir, en compagnie de Marie-Lyne:

la poutine ardente aux lèvres de la petite aveugle qui roulait les joints de son père dans le noir avant de prendre la 45 pour se rendre à l'école;

ses cuisses confuses et le mauve enivrant du matin quand elle se relevait, criait, ne criait plus, grattait le carton du dernier rouleau de papier foune avec une patience de parkinsonien;

ses tantes montées sur aiguilles, ruisselantes de paillettes et kleenex en fond de craque, plantées dans la neige en attendant l'improbable taxi de retour du camp de réfugiés...

En pivotant du côté de la station-service, je vis qu'une Bentley noire était garée parallèlement à la seconde pompe.  Aucun froissement d'espace ou de temps n'avait précédé son apparition.  Une femme nue émergea péniblement du côté du conducteur: le mascara coulant, la chevelure en bataille, elle chaussait des escarpins dont on avait scié à demi les talons, ce qui la faisait clopiner aux deux ou trois pas.  Sous l'éclairage apocalyptique de la station, elle me donnait l'impression d'une femme dans la soixantaine avancée, bien qu'elle fut sans doute plus jeune; son pubis et la face interne de ses cuisses était couverts d'une toison si drue et si épaisse qu'elle me semblait correspondre au foyer anamorphique de ses déplacements, un point de fuite concurrencé, de proche en proche, par ses seins, très pâles, dont l'aréole coiffait un vaste évasement de veines noires jusque sous les aisselles.

Ce n'est qu'après coup que je remarquai que la Bentley ne présentait aucune ligne de démarcation entre ses différents segments; c'était comme si les portières et le capot, le pare-brise et le pare-chocs, les roues et les phares avaient été sculptés à partir d'un seul et unique bloc de nuit ou forgés à partir de la même fiction à modeler.

Puis je vis la femme claudiquer jusqu'à la pompe, décrocher le pistolet et se l'enfoncer profondément dans le vagin.  Je ne sus jamais, pendant toute la durée de l'opération, si elle était consciente de ma présence à proximité, mais lorsqu'elle se mit à parler, j'avais l'impression qu'elle s'adressait aux Lyrides dont le fil stellaire écorchait sporadiquement le ciel de cette nuit d'avril:

-- Je me fourre en rivalisant d'ivresse avec la fuite digitale du compteur, et je m'achève comme une louve postée à vingt mètres des feux.  L'essence de la ville morte n'a pas encore été pensée...

Elle enfonçait alternativement le pistolet dans sa vulve et dans son cul, vacillant sur ses escarpins, tournant sur elle-même et mortellement ficelée par le tuyau de la pompe comme si elle s'abandonnait aux torsades d'un boa constrictor.  L'essence fuyait à froids bouillons par tous ses orifices, ruisselait sur ses cuisses et ses chevilles.  L'afficheur de prix et le compteur volumétrique étaient illisibles, réduits à une luminescence dont le tracé surpassait toute réceptivité rétinienne.

Lorsque je la vis suspendre le pistolet au-dessus de sa tête et abandonner sa chevelure sauvage au coulis du carburant, elle ferma les yeux et son orgasme fut si violent que c'est à peine si je l'entendis murmurer:

--  Avez-vous du feu?


6

Nietzsche a tort: rien ne revient, rien ne se répète.  En conséquence, je suis le témoin oraculaire des choses qui persévèrent dans la disparition, sans effort et sans raison.  

Cette nuit-là, je marchai longtemps, dos au poste d'essence.  Je ne me retournai qu'une seule fois pour observer l'immense gerbe de flammes qui ouvrait la voûte céleste par le milieu.

Revenu à la maison, avant de me recoucher, je prononçai mes voeux de clarté (silence, amour, incandescence) dans le désordre de la révolution matinale.


FIN




samedi 25 avril 2026

Station-service (nouvelle, 2e partie)

3

Les jours suivants, les affichettes poético-subversives se multiplièrent un peu partout à Pépèreville.  Sur la porte d'entrée des résidences, dans les allées du supermarché, sur les vitrines du centre commercial et jusque dans les ateliers de pièces automobiles du boulevard Industriel.

Pour les petits vieux dont le club tenait ses assises perpétuelles au McDo, c'était un sujet d'émerveillement intarissable:

-- C'est des voyous qui ont fait ça!  Comme à l'été 2020...

-- Ça fait longtemps qu'il n'y a plus de voyous à Pépèreville...

-- Moi je dis que c'est un coup des citadins.  Yep, y a des deux-pattes qui ont traversé le fleuve, qu'est-ce qu'on gage, et qui circulent incognito parmi nous.

-- LE CANADIEN EN 6!

-- Ta yeule, Gérard!

-- Prends tes pilules, cibole, pis va te coucher! 

Quant à moi, qui ne suis qu'un témoin du désastre à venir, je n'avais pas d'idées précises sur l'identité des coupables.  S'il m'arrivait parfois, la nuit, de m'accouder pendant quelques heures à la fenêtre de ma chambre et d'observer ce qui se passait tout en bas sur la rue Jacques-Cartier, je ne distinguais rien de notable ou de suspect: outre de rares autobus filant comme des sarcophages de lumière sur une asphalte sans défaut, un gentil petit néant me tenait compagnie jusqu'au premier chant d'oiseau, et le temps plagiait son essence sur le modèle d'une éternité à rabais.  

Mon voisin de droite, Jean-Pierre, parlait volontiers de terroristes.  Sa femme et sa fille aussi.  Mon voisin de gauche, dont je n'ai jamais su le nom, se limitait à passer la tondeuse deux fois la semaine sur la pelouse calcinée de sa cour arrière sans jamais m'adresser la parole.  Des rumeurs circulaient selon lesquelles il aurait jadis pété les plombs et enfoncé la tête de sa vieille mère dans le mur du fait qu'il ne supportait plus de la voir commander de la pizza mexicaine à tous les soirs.  Quant à Marie-Lyne, ma voisine d'en face...

Marie-Lyne, je dois le dire, avait une vulve volcanique, profonde et friable comme du papier de soie.  Je le sais pour l'avoir enfilée en douceur, il y a deux ou trois ans, un soir d'orage violent: elle se trouvait seule à la maison, livrée à la descente du ciel et aux claquements de tonnerre, et elle m'avait invité à partager un plat de boeuf Stroganov, le temps que les nuages se déplacent en direction de la Place Longueuil.  Il n'y avait pas eu de suite à notre rapprochement, il n'y en aurait jamais plus, l'entêtement géométrique des trottoirs l'exigeait plus que n'importe quel argument, même si (j'en témoigne) il m'arrivait encore, entre deux discours du Banquet de Platon, de suspendre ma lecture et de me branler éperdument en évoquant la pression de ses jambes nouées autour de mon bassin et l'introduction du bout de ses ongles dans mon anus quelques secondes avant la décharge. 

Marie-Lyne, tout comme Jean-Pierre, considérait que ces affichettes étaient l'oeuvre de terroristes, et c'est pourquoi elle les qualifiait (assez bizarrement) de terrorèmes.  Or elle me confia, l'autre matin, qu'elle s'était livrée à une analyse serrée de tous les messages tels qu'ils avaient été reproduits sur la page Facebook des Actualités pépèrevilloises: 

rendez-vous sur le fer chauffant des ampoules, nous négocierons avec le fond des litières comme paris hilton avec des restants de poltergeist;

la station-service allumée dans le parking désert du costco, ta bouche adorée de nuit comme une sortie d'autoroute.  à chaque commande passée sur amazon, ton wadgine se rétracte comme les antennes d'un escargot;

tu es seul en terre de chiens attachés.  ne confie ton exil à personne.  minuit ne se déplace jamais pour rien.

Marie-Lyne m'avait fait remarquer que sur la cinquantaine d'affichettes qu'on avait signalées aux autorités, les signifiants qui revenaient le plus souvent d'un terrorème à un autre étaient au nombre de trois: rendez-vous (4 fois) station-service (4 fois) et minuit (6 fois).

Nul n'était besoin d'être ceinture noire en herméneutique appliquée pour conclure que le crypto-terrorème qui se dissimulait derrière tous ces messages se traduisait comme suit: Rendez-vous à minuit à la station-service.

(...) 




jeudi 23 avril 2026

Station-service (nouvelle, première partie)


1

J'habite depuis toujours à Pépèreville, un petit bled de banlieue qui a connu un boom spectaculaire depuis l'effondrement de la grande ville située de l'autre côté du pont.

Ce boom a pris fin, l'an dernier, avec la passation de l'Acte de la clôture du Sud.

Ce matin-là, comme à tous les matins, je tirai à la carabine sur les citadins qui tentaient de franchir le fleuve à la nage, puis je me rendis au McDo qui fait le coin de Montarville et Jacques-Cartier pour commander un trio McMuffin et avancer dans ma lecture de la Phénoménologie de l'esprit de Hegel.  

Ce que Hegel expose dans le troisième chapitre intitulé Force et entendement correspond à un sommet de noirceur spéculative, c'est du moins ma conviction, mais j'ai toutefois pris la résolution, dès le départ, de me comporter comme un lecteur généreux et courageux qui laisse venir le texte à lui, même si c'était la sixième fois que je relisais ce chapitre et que je n'y voyais pas vraiment plus clair que lors de la toute première lecture.

Jusqu'ici, je n'avais pourtant jamais attribué ma confusion au texte de Hegel et à sa proverbiale densité en tant que tels, mais plutôt à la présence de certaines distractions objectives que je considérais indissociables du McDo où cette lecture s'effectuait. 

Jusqu'ici, de fait, j'avais toujours cru que la lenteur déconcertante avec laquelle je me rendais au bout d'une phrase de ce fameux troisième chapitre s'expliquait: 1) par le fumet des burgers; 2) par l'inconfort des chaises; 3) par le Vide et la Peur, mais surtout 4) par la présence à proximité d'un club composé d'une demi-douzaine de petits vieux qui ne décollaient jamais du coin nord-ouest du McDo, qui déplaçaient les chaises et les tables de manière à libérer un espace semi-circulaire, et dont la discussion (bruyante, gaillarde) tournait invariablement autour de deux sujets: les performances du Canadien et la politique provinciale.

Mais ce matin-là, ma lecture était encore plus laborieuse que d'ordinaire, et force me fut de reconnaître que c'était à cause de cette chose que j'avais aperçue, chemin faisant, alors que je me dirigeais vers le restaurant avec mon exemplaire de la Phénoménologie de l'esprit sous le bras.

Sur la porte de garage du 7456 Jacques-Cartier, une affichette avait été collée, légèrement inclinée sur la droite.  On y lisait les mots suivants: LA MORTE POSERA UNE LANGUE HISTORIQUE SUR LA GLACE AVANT DE FONCER AU MIRACLE DE LA VIANDE À VENIR.

Sur le coup, je n'y avais pas prêté attention.  Pas plus qu'à la propriétaire du 7456 qui tentait de décoller l'affiche à grands jets d'arrosoir.  Pas plus qu'aux rectangles de ciel bleu que la toiture des maisons avoisinantes découpait à la hache et au ciseau.


2

J'aime la banlieue.

Tout ce qui est réel est irrationnel et tout ce qui est rationnel est irréel.

L'absolu seul est le faux et le vrai seul est le relatif.

Hier soir, par exemple, devant l'église Sainte-Famille située dans le vieux Pépèreville, tout juste au bord du fleuve, on a pendu un citadin à un lampadaire.  Le condamné convulsait des jambes au bout de sa corde pendant que mon voisin de foule, un dénommé Francis, m'expliquait la différence entre un CELI et un CELA, et m'exposait scientifiquement quel intérêt on pouvait avoir à convertir un REER en RIIR avant l'âge de 91 ans.  

Lorsque le pendu, à bout de convulsions, creva ses entrailles et qu'une cataracte de fientes crépusculaires mit fin à la représentation, Francis me confia que le chili con carne de sa belle-soeur était la meilleure chose qui lui était arrivée depuis son inscription au club de golf de Saint-Hubert.

(...)




dimanche 19 avril 2026

La rechute (chap. 7.2)

Répétez-moi ça...  Les Canadiens affrontent les Sabres dans le 7e match de la demi-finale de l'Est... Et ils seront opposés à l'Avalanche en finale de la Coupe Stanley s'ils gagnent ce soir...  Merveilleux!  Ça explique pourquoi il y a tant de gens massés autour du bar...  Mon dieu, Namou, je vous ai rarement vue si excitée...  Préférez-vous que je vous retrouve demain pour la suite de mon récit?  Comme ça, vous pourriez regarder le match plus à votre aise... Du fond de l'isoloir, avouons-le, on ne distingue pas grand chose à l'écran...

Écoutez un peu: Je me voyais dans le revers oxydé d'une usine, le cul mêlé à la poussière de gypse, une queue dans chaque main et la bouche pleine de malédictions socialistes pour le contremaître qui pissait le sang sur mes seins en faisant tourner ses promesses d'épileptique. 

Non?  Vous êtes sûre?  De toute façon, mon histoire tire à sa fin.  Tous les billets que j'ai déposés sur l'étagère sont à vous; croyez-le ou non, c'est tout ce qui me reste -- 300, 350 dollars --, oui, Namou de mon coeur, vous voyez là les bas-fonds de mon compte bancaire, mais ne faites pas cette tête: j'honore ma partie du contrat, rien de plus.

Je suis le point zéro de l'expérience pornographique, le sous-produit mallarméen de Blanche Noire et des sept Neiges.

Oui, ce sont des télégrammes.  Des antégrammes si vous préférez.  Je vous expliquerai...  En attendant, je vous résume la suite des événements... Blatter et moi étions à bout de souffle, écrasés côte à côte dans les plants de tomates.  Personne ne sortait vainqueur de cette empoignade ridicule.  Nous en étions quittes pour une lèvre fendue par ci, une épaule écorchée par là, rien de bien grave.  En nous relevant, une seule observation nous semblait encore digne d'intérêt: il n'y avait plus personne sur la terrasse.  Mère et fille avaient disparu.  Alors, sans rien dire, nous sommes rentrés dans la maison, avons fait le tour des chambres et du salon, sommes montés au 2e, avons exploré le sous-sol...  Personne.  Lorsque je ressortis sur la terrasse, je constatai que Blatter lui-même n'était plus là.  Je crois que c'est le moment que j'attendais pour conclure que rien n'avait vraiment d'importance.  Tout était fini.  J'étais allé au bout de quelque chose, et le vent du soir qui faisait frémir la surface de l'eau dans la piscine était mon seul ami et sans doute mon seul dieu.

Nue, conne et coulante, je me madame-edwardise en faisant le plein de queues au milieu d'un salon vidé de ses fonds de voyelles.

Je passai à la cuisine, ouvrit le frigo; il y avait là un plat de viandes froides que j'engouffrai en vidant aux trois quarts la bouteille d'Amarone.  Puis je rentrai chez moi.

Ah!  Le Canadien vient d'égaliser en toute fin de troisième!  Et on passe en prolongation?  Mon dieu, quelle demi-finale dramatique!  Go Habs go, nsspaaas?

Bon, alors le surlendemain, je fus convoqué par la direction de mon collège.  Je n'en fus même pas étonné, je savais ce qu'il en retournait, et avant même que le directeur général m'expose les modalités de mon congédiement, je lui présentais ma lettre de démission.  Blatter, tout de même un peu plus chieux, baisa toutes les bottes, lécha tous les culs et fut condamné à purger sa peine dans la communauté: en gros, on l'affecta aux soins des plants de houblon qui essaiment tout au long des grillages du terrain de football, avec la promesse de s'inscrire à un séminaire de formation intensive sur les inconduites sexuelles et l'éthique du pas-touche-au-popo-des-titis.

Écoutez encore: Je suis l'araignée, la toile et la proie.  Je me momifie puis me dévore à petites clartés entre un client qui veut que je l'épouse et un autre qui exige d'être sucé pendant que je chie.  (J'avale son venin comme un caramel mou.)

Pour finir, je ne vus jamais la couleur des 425,000$ que j'avais débloqués pour l'achat du fameux condo sur Berthe-Louard.  Consolation: Blatter aussi s'était fait rouler dans la farine avec l'achat de son cottage.  De mon côté, j'appris que le proprio du 1081 n'avait jamais rien signé, qu'il n'avait même jamais entendu parler de Morane Baillargeon...  Je m'en référai à l'AMF, à l'APCHQ, à la police aussi, bien entendu; on avait ouvert une enquête, mais on me fit valoir qu'il y avait peu de chances pour que je récupère ne fût-ce qu'une partie de l'argent investi dans cette transaction frauduleuse...  On m'informa entre-temps que nous étions une bonne dizaine d'enseignants du réseau collégial à être tombés dans le panneau de madame et de sa fille...

Tu agonises, la tête coincée entre mes cuisses, tandis qu'une grappe de goélands éclate dans le ciel.  Je suis la barbare lumineuse que tu aimes à voix basse sur un sommier de palmes noires et croustillantes.

Alors voilà, chère Namou, il n'y a plus grand chose à ajouter.  Je suis un homme fini, mais allez savoir pourquoi, je suis néanmoins heureux d'être là où je suis en cet instant même.  Et je ne m'explique pas cette joie.  

Je vous ai cité de mémoire le contenu de quelques cartes postales que je reçus de Ténérife, un mois après les événements.  Pas de signature, pas d'adresse de retour.  Bien entendu, c'était elle: je reconnaissais le style de Cassandre.  Je me demande parfois ce qui a pu la motiver à m'envoyer ces antégrammes, mais je ne suis pas certain que cela s'explique par l'intention perverse d'enfoncer le clou.  J'y voyais plutôt une espèce d'épilogue, d'ouverture comparable à celle que l'on pourrait retrouver en conclusion d'un essai consacré à la mortalité du désir.

Le client est parti.  Je l'ai fouetté aux petites heures du matin jusqu'à ce qu'il gicle sur la croix.  Puis j'ai vomi dans mes mains et le chat m'a regardé comme si je revenais bredouille de la chasse aux écureuils. 

Et encore: J'écrase le système de mes roses sur ta bouche et j'ai toute la nuit qui me monte aux veines. 

Et encore: Que reste-t-il de dieu le porc après sa pendaison si ce n'est le battement de sa très sainte queue, son jus séché sur ma cuisse et une trappe ouverte sur la terre étoilée?

Quoi, ça y est?  Le Canadien a marqué?  J'ai l'impression que le plancher va s'effondrer, que mes tympans vont éclater...  Le Canadien passe en finale et va affronter l'Avalanche, c'est formidable, mais attendez...  Où m'entraînez-vous ainsi?  Namou, ne tirez pas comme ça sur la manche de ma chemise, il y a de la bière partout sur...  Mais où allons-nous?  À Denver?  Pour assister au premier match, mais voyons, vous n'y pensez pas...  Quoi, maintenant?  Vous voulez rire?...  Il y a trop de monde partout, trop de bruit, je vous perds, Namou mon ange, ne disparaissez pas, je vous en prie, ne disparaissez pas...  À Denver, sans plus tarder, je vous entends, tout le monde à Denver, c'est d'accord, si du moins j'ai encore des fonds suffisants pour me payer un billet d'avion...  Sinon, je ferai du pouce, mais dans tous les cas, je vous retrouverai là-bas demain ou après-demain, dans deux semaines peut-être, qui sait, mais pour l'amour, ne disparaissez pas, ne disparaissez pas, ne.

Je revendique la noirceur miraculée de celle qui appartient à un poème qui ne cicatrise pas.


FIN