J'avais donc Cassandre dans la peau, et quoique la hantise fut déjà considérable sur ce plan, j'entendais bien que les choses en restent là. Si elle finit néanmoins par se retrouver dans ma tête au point de la faire rouler entre ses cuisses, ce fut à la faveur de deux événements disjoints dans le temps, mais organiquement liés comme la systole et la diastole sous le trait d'un éclair cardiaque.
Le premier coup vint de sa plume lors de la première évaluation. Nom de Dieu... Voyez-vous, cette petite blonde banale qui ne notait jamais rien, qui s'esclaffait de façon quasi enfantine dans les couloirs, cette étudiante que son port de tête, de corps et de coeur ne distinguait en rien des centaines d'autres étudiantes que j'avais croisées au cours de ma carrière -- oui, cette jeune fille-là était dotée d'un sens de l'écriture qui tenait du miracle. Jamais je n'avais été confronté à une telle maîtrise, une telle maturité esthétique chez une personne de 19 ans. Je tenais sa copie entre mes mains et je riais de façon démente comme un bédouin que la pluie surprend en plein désert. Le rythme, la coupe, la ponctuation, l'enchaînement réglé, parfaitement calibré, des phrases et des images; la symphonie grammaticale de cette langue classique, stendhalienne dans la succession de ses pics et de ses falaises; la justesse éblouissante des substantifs, l'économie pascalienne des adjectifs, pour ne rien dire de la finesse analytique du propos, enfin... Je lisais ce texte consacré à l'interprétation d'un poème de Lamartine intitulé Le Lac dont la première strophe va comme suit:
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour?
Vous trouvez ça joli? Ravi que ça vous plaise, Namou mon ange, mais voyez-vous, le point que je veux établir ici, c'est que tout en lisant le texte de Cassandre, j'étais en proie à une espèce de déchirure dont je savais déjà qu'elle était irréparable, non suturable. Par un certain côté, bien entendu, j'étais sonné: même en y mettant toute la gomme, même en m'appuyant sur ma culture littéraire et ma connaissance de la langue, même en convoquant toutes les puissances techniques dont je disposais, etc., jamais -- non, jamais -- je ne serais parvenu à livrer un texte d'une telle -- comment dire? -- d'une telle splendeur. Je ne l'aurais pas pu à 19 ans. Je n'en aurais pas davantage été capable à l'âge que j'ai. Cette jeune fille me dépassait d'un infini mathématique dans tous les mondes possibles.
Je compris très vite que mon éblouissement était la face visible d'une expérience dont le revers inavouable coïncidait avec un obscur mélange de désir à l'état brut et d'auto-anéantissement. Exactement. Et dans la mesure même où la perfection qui se déployait sous mes yeux me donnait envie de me détruire, je désirais au plus haut point que cette destruction me vienne en quelque sorte de la main de cette étudiante, de la main qui avait couché ce texte prodigieux, et non de la mienne.
Comprenez-moi bien, je n'étais pas jaloux, je n'étais pas envieux de Cassandre comme j'aurais pu l'être, par exemple, d'un collègue plus doué que moi sur le plan de l'écriture ou plus calé sur le plan grammatical. Pas du tout. Mais puisqu'elle m'avait anéanti, esthétiquement parlant, il me semblait que ma destruction physique était la conséquence obligée, à la fois logique et érotique, de cette disqualification primitive.
Ce n'était pas que je fantasmais sur quelque inversion du rapport pédagogique. Cela n'avait rien à voir avec la ritournelle du maître dépassé par son élève: je le ne lui avais rien enseigné. Et ce n'est pas non plus comme si elle avait pu m'apprendre quelque chose que j'ignorais: à proprement parler, elle ne savait pas ce qu'elle faisait -- elle le faisait, tout simplement. Et c'est bien là, dans cette terre secouée jusqu'au noyau, que s'enfonçait la racine commune de mon éblouissement, de mon désir et de ma terreur... Si seulement j'avais pu diluer la secousse en considérant certaines circonstances atténuantes de type: ah mais sa mère enseigne la littérature à l'université, ah mais son père est chroniqueur culturel au Devoir, etc. Mais non. Comme j'allais le découvrir par la suite, ses parents étaient tous deux agents immobiliers, et outre les incontournables romans d'Arlette Cousture et quelques âneries romanesques à la Michel Jean, la bibliothèque familiale ne contenait que des numéros de la revue Coup de pouce et deux ou trois ouvrages de pop psychology.
Namou mon coeur, cette étudiante dont je vous parle était une vraie. Et ce qui me tuait, c'était le contraste, c'était cette fracture immensifiée que j'apercevais entre sa représentation publique (étudiante se fondant dans la masse de toutes les autres étudiantes de sa classe et de sa génération) et ce petit chef d'oeuvre d'écriture et d'interprétation que je tenais entre les mains. Le miracle lui venait aussi naturellement que l'écume à la bouche des épileptiques, et tout en lisant son texte, je martelais en silence le vers de Rimbaud: machine aimée des qualités fatales...
(...)


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