Répétez-moi ça... Les Canadiens affrontent les Sabres dans le 7e match de la demi-finale de l'Est... Et ils seront opposés à l'Avalanche en finale de la Coupe Stanley s'ils gagnent ce soir... Merveilleux! Ça explique pourquoi il y a tant de gens massés autour du bar... Mon dieu, Namou, je vous ai rarement vue si excitée... Préférez-vous que je vous retrouve demain pour la suite de mon récit? Comme ça, vous pourriez regarder le match plus à votre aise... Du fond de l'isoloir, avouons-le, on ne distingue pas grand chose à l'écran...
Écoutez un peu: Je me voyais dans le revers oxydé d'une usine, le cul mêlé à la poussière de gypse, une queue dans chaque main et la bouche pleine de malédictions socialistes pour le contremaître qui pissait le sang sur mes seins en faisant tourner ses promesses d'épileptique.
Non? Vous êtes sûre? De toute façon, mon histoire tire à sa fin. Tous les billets que j'ai déposés sur l'étagère sont à vous; croyez-le ou non, c'est tout ce qui me reste -- 300, 350 dollars --, oui, Namou de mon coeur, vous voyez là les bas-fonds de mon compte bancaire, mais ne faites pas cette tête: j'honore ma partie du contrat, rien de plus.
Je suis le point zéro de l'expérience pornographique, le sous-produit mallarméen de Blanche Noire et des sept Neiges.
Oui, ce sont des télégrammes. Des antégrammes si vous préférez. Je vous expliquerai... En attendant, je vous résume la suite des événements... Blatter et moi étions à bout de souffle, écrasés côte à côte dans les plants de tomates. Personne ne sortait vainqueur de cette empoignade ridicule. Nous en étions quittes pour une lèvre fendue par ci, une épaule écorchée par là, rien de bien grave. En nous relevant, une seule observation nous semblait encore digne d'intérêt: il n'y avait plus personne sur la terrasse. Mère et fille avaient disparu. Alors, sans rien dire, nous sommes rentrés dans la maison, avons fait le tour des chambres et du salon, sommes montés au 2e, avons exploré le sous-sol... Personne. Lorsque je ressortis sur la terrasse, je constatai que Blatter lui-même n'était plus là. Je crois que c'est le moment que j'attendais pour conclure que rien n'avait vraiment d'importance. Tout était fini. J'étais allé au bout de quelque chose, et le vent du soir qui faisait frémir la surface de l'eau dans la piscine était mon seul ami et sans doute mon seul dieu.
Nue, conne et coulante, je me madame-edwardise en faisant le plein de queues au milieu d'un salon vidé de ses fonds de voyelles.
Je passai à la cuisine, ouvrit le frigo; il y avait là un plat de viandes froides que j'engouffrai en vidant aux trois quarts la bouteille d'Amarone. Puis je rentrai chez moi.
Ah! Le Canadien vient d'égaliser en toute fin de troisième! Et on passe en prolongation? Mon dieu, quelle demi-finale dramatique! Go Habs go, nsspaaas?
Bon, alors le surlendemain, je fus convoqué par la direction de mon collège. Je n'en fus même pas étonné, je savais ce qu'il en retournait, et avant même que le directeur général m'expose les modalités de mon congédiement, je lui présentais ma lettre de démission. Blatter, tout de même un peu plus chieux, baisa toutes les bottes, lécha tous les culs et fut condamné à purger sa peine dans la communauté: en gros, on l'affecta aux soins des plants de houblon qui essaiment tout au long des grillages du terrain de football, avec la promesse de s'inscrire à un séminaire de formation intensive sur les inconduites sexuelles et l'éthique du pas-touche-au-popo-des-titis.
Écoutez encore: Je suis l'araignée, la toile et la proie. Je me momifie puis me dévore à petites clartés entre un client qui veut que je l'épouse et un autre qui exige d'être sucé pendant que je chie. (J'avale son venin comme un caramel mou.)
Pour finir, je ne vus jamais la couleur des 425,000$ que j'avais débloqués pour l'achat du fameux condo sur Berthe-Louard. Consolation: Blatter aussi s'était fait rouler dans la farine avec l'achat de son cottage. De mon côté, j'appris que le proprio du 1081 n'avait jamais rien signé, qu'il n'avait même jamais entendu parler de Morane Baillargeon... Je m'en référai à l'AMF, à l'APCHQ, à la police aussi, bien entendu; on avait ouvert une enquête, mais on me fit valoir qu'il y avait peu de chances pour que je récupère ne fût-ce qu'une partie de l'argent investi dans cette transaction frauduleuse... On m'informa entre-temps que nous étions une bonne dizaine d'enseignants du réseau collégial à être tombés dans le panneau de madame et de sa fille...
Tu agonises, la tête coincée entre mes cuisses, tandis qu'une grappe de goélands éclate dans le ciel. Je suis la barbare lumineuse que tu aimes à voix basse sur un sommier de palmes noires et croustillantes.
Alors voilà, chère Namou, il n'y a plus grand chose à ajouter. Je suis un homme fini, mais allez savoir pourquoi, je suis néanmoins heureux d'être là où je suis en cet instant même. Et je ne m'explique pas cette joie.
Je vous ai cité de mémoire le contenu de quelques cartes postales que je reçus de Ténérife, un mois après les événements. Pas de signature, pas d'adresse de retour. Bien entendu, c'était elle: je reconnaissais le style de Cassandre. Je me demande parfois ce qui a pu la motiver à m'envoyer ces antégrammes, mais je ne suis pas certain que cela s'explique par l'intention perverse d'enfoncer le clou. J'y voyais plutôt une espèce d'épilogue, d'ouverture comparable à celle que l'on pourrait retrouver en conclusion d'un essai consacré à la mortalité du désir.
Le client est parti. Je l'ai fouetté aux petites heures du matin jusqu'à ce qu'il gicle sur la croix. Puis j'ai vomi dans mes mains et le chat m'a regardé comme si je revenais bredouille de la chasse aux écureuils.
Et encore: J'écrase le système de mes roses sur ta bouche et j'ai toute la nuit qui me monte aux veines.
Et encore: Que reste-t-il de dieu le porc après sa pendaison si ce n'est le battement de sa très sainte queue, son jus séché sur ma cuisse et une trappe ouverte sur la terre étoilée?
Quoi, ça y est? Le Canadien a marqué? J'ai l'impression que le plancher va s'effondrer, que mes tympans vont éclater... Le Canadien passe en finale et va affronter l'Avalanche, c'est formidable, mais attendez... Où m'entraînez-vous ainsi? Namou, ne tirez pas comme ça sur la manche de ma chemise, il y a de la bière partout sur... Mais où allons-nous? À Denver? Pour assister au premier match, mais voyons, vous n'y pensez pas... Quoi, maintenant? Vous voulez rire?... Il y a trop de monde partout, trop de bruit, je vous perds, Namou mon ange, ne disparaissez pas, je vous en prie, ne disparaissez pas... À Denver, sans plus tarder, je vous entends, tout le monde à Denver, c'est d'accord, si du moins j'ai encore des fonds suffisants pour me payer un billet d'avion... Sinon, je ferai du pouce, mais dans tous les cas, je vous retrouverai là-bas demain ou après-demain, dans deux semaines peut-être, qui sait, mais pour l'amour, ne disparaissez pas, ne disparaissez pas, ne.
Je revendique la noirceur miraculée de celle qui appartient à un poème qui ne cicatrise pas.
FIN
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