Oh, oh, les Canadiens viennent de marquer... Leur passage en demi-finale est assuré, non? Namou, décidément, vous êtes une grande fan... Et voilà, il suffisait d'abaisser cette satanée fermeture-éclair, votre prise est beaucoup plus confortable, plus holistique, si j'ose dire, de cette façon, mais ne vous sentez surtout pas obligée, je sais le risque que nous courons tous les deux... Dans l'isoloir, je ne dis pas, mais sous la table, je... Namou chérie, auriez-vous l'obligeance de camoufler votre ventre, votre nombril disons, vous ne pouvez pas savoir à quel point ce -- heu -- ce segment de votre anatomie me chavire... Ça vous fait rire, tant mieux, mais je vous expliquerai, je sais, je suis un crétin compliqué, mais avisez un peu l'état de ma quéquette depuis que vous l'avez extraite de mon pantalon, elle atteint à présent un indice de densification tel que si j'aperçois encore une fois votre... je préfère ne pas mentionner le mot... mais si je vois ça une fois de plus, je me connais, je vais gicler sous la table, c'est fatal... Déballez vos seins si ça vous chante, mais de grâce, faites en sorte que je ne voie pas ça...
Vous êtes un amour, merci de m'épargner, je ne voudrais pour rien au monde éveiller les soupçons du portier, je me doute bien de la gueule que je fais quand je suis sur le point de jouir, alors tenez, encore 50 dollars, encore 5 minutes, encore 2 minutes, c'est ça, couvrez votre ventre, remballez ma queue si possible (non, il n'y en aura pas de facile) et faites au moins semblant de m'entendre jusqu'à la fin du match (quoi? les Jets ont retiré le gardien de but?).
Le Diable, vous disais-je. Ce n'est qu'une façon de parler, bien entendu, mais que devais-je en penser? À trois ans de la retraite, une étrange petite personne s'inscrivit à mon cours sur le romantisme et, mine de rien, s'installa au 2e bureau de la 2e rangée à partir de la fenêtre, et si j'insiste sur sa situation géographique dans la classe... Pardon? Ah, de quoi elle avait l'air physiquement? De quoi elle avait l'air... Eh bien, disons qu'elle était assez jolie. Je sais, ça ne vous avance pas beaucoup... Mais j'insiste sur l'adverbe assez. Je veux dire: ce n'était pas un pétard, elle n'avait pas cette beauté qui tétanise le regard ou fait tourner les têtes dans la rue, pas du tout, mais elle était ainsi faite que si on la regardait assez attentivement, on décidait qu'elle était jolie précisément parce qu'on aurait tout aussi bien pu décider qu'elle ne l'était pas. Disons que son charme, son sortilège, son poison, appelez ça comme vous voudrez, consistait à maintenir le jugement dans un état d'indécision provisoire quant à sa beauté jusqu'à ce qu'un certain sourire, une lueur discrète mais carnassière par vocation, fasse violemment pencher la balance du côté de la fracture érotique.
Encore trop abstrait? Vous avez raison. Prosaïquement exprimé, c'était une petite blonde aux yeux bruns qui ne mesurait pas plus d'un mètre 57, un peu ronde, coupe champignon, mais pour le reste, rien de particulier à signaler sur le plan physique, si ce n'est une légère protubérance de son incisive gauche sur laquelle je reviendrai.
Le plus étrange, c'est que pendant les premières semaines, c'est à peine si je l'avais remarquée. Peut-être à cause de mon habitude de fixer les étudiants situés dans le fond de la classe -- ce sont souvent les plus turbulents, vous savez, j'ai intérêt à les avoir à l'oeil --, je ne la voyais que de biais, mon discours la surmontait en quelque sorte, mon papier à musique se déroulait continument en volutes rimbaldiennes au-dessus de sa petite tête blonde.
Voyez-vous, si elle avait pris des notes comme tout le monde faisait semblant de le faire pendant mes exposés, je n'en serais peut-être pas là aujourd'hui. Peut-être. Mais voilà, elle ne prenait jamais de notes: elle se tenait tout droit sur la chaise, les mains sagement croisées sur le pupitre comme une élève de maternelle ou une religieuse qui refoule son amour charnel du Christ à l'instant de la communion, et elle m'écoutait sans jamais se départir de ce sourire énigmatique que j'évoquais tout à l'heure.
Ce à quoi je veux en venir, Namou bébée, c'est que cette étudiante qui ne notait absolument rien de ce que je disais ou écrivais au tableau, qui n'avait ni cahier de notes ni sac à main, pas même d'étui à crayons, et qui ne disait jamais un mot, cette singulière petite personne souriait en permanence, et si je trouvais cela un peu troublant au début, à la fin, c'en devenait terrifiant, car je vous jure qu'elle souriait sans discontinuer, oui, très évasivement, d'un sourire qui se tenait à mi-chemin de la pitié et de la prédation, comme s'il allait de soi qu'elle allait me faire sombrer et qu'elle s'en excusait presque à l'avance.
Et comment la chute est-elle arrivée, pensez-vous? Je vous le donne en mille, ce fut lors de la première évaluation...
Ah, le Canadien vient de marquer! Quelle allégresse! Mon dieu, il me semble que le nombre de clients a doublé en une heure, on ne voit même plus la piste d'ici... Eh bien, Namou de mon coeur, je ne vais pas vous retenir plus longtemps, j'ai déjà bien trop abusé de votre générosité et je ne suis pas votre seul admirateur ici, tant s'en faut... Vous retrouverai-je encore demain soir? Avec un peu de chance, il y aura moins d'achalandage et nous reprendrons notre entretien dans l'isoloir. Mon histoire ne fait que commencer, accrochez-vous, et de grâce, ne la réduisez pas trop vite à une bête histoire de fesses entre un prof et son étudiante, attendez de voir la tête de la mère, pour l'amour du ciel, attendez de voir en quel sens les choses vont se noircir et se compliquer, haha... Oui, mon histoire est à peine amorcée et mon portefeuille vous appartient déjà, mais je dois y aller, il le faut, alors bonsoir mon ange... Oh oui, serrez-moi bien fort tout contre vous comme si vous étiez ma petite soeur, et laissez-moi vous le redire tout bas dans le creux de l'oreille: vous êtes ma seule, mon unique, mon ultime interlocutrice. Ma fidélité vous est acquise, ne disparaissez pas, ne disparaissez pas, ne...
(...)

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