(Oui, je vais devoir quitter bientôt... Doux Jésus, l'alcool rentre au poste ce soir! Quelle heure est-il, au fait? Onze heures et quart, merveilleux... Alors Namou bébée, accordez-moi encore une vingtaine de minutes, le temps de finir ma bière et d'aller au bout de mon... je veux juste terminer ma... De grâce, ne remuez pas vos fesses de cette façon, soyez gentille, je dois dégonfler de la quéquette sinon je vais encore une fois perdre le fil...)
Si elle avait pu tricher pendant l'examen? Bien entendu, j'y avais pensé. Dans l'absolu, oui, c'était toujours possible mais fort peu probable. Vous savez, les tricheurs se postent le plus souvent dans le fond de la classe, ils écrivent le corps penché, quasiment écrasé sur le pupitre, dodelinent de la tête de façon erratique, etc. On les repère à certains écarts corporels qui ne trompent jamais. Mais Cassandre, elle, était toujours assise à l'avant, elle prenait invariablement place dans la 2e rangée à partir de la fenêtre, et sa visibilité solaire ne tolérait pas la moindre éclipse; lors des évaluations, aucun obstacle suspect, aucun chandail roulé en boule, aucun sac à main surdimensionné n'obstruait la trajectoire silencieuse, fluide et ininterrompue de son stylo bille à la surface de la feuille mobile.
C'était un spectacle de toute beauté.
(Parlant de spectacle, il y a un client assis tout juste en face de notre isoloir et qui ne semble pas avoir grand chose à foutre du grand écart vertical de la danseuse rousse sur la scène... Oui, le néanderthal, comme vous dites... Vous ne l'avez peut-être pas remarqué, mais ce jeune homme regarde dans notre direction depuis 10 bonnes minutes, je dirais, et il n'a pas touché à sa Budweiser pendant tout ce temps... Un de vos ex, je parie... Non? Comment dites-vous? Un habitué des branlettes de compassion? Haha. Heu, d'accord. En tout cas, il vous contemple comme s'il allait se sortir les yeux de la tête, -- et la chose ne semble pas vous enchanter a priori, je me trompe? Je ne serais pas étonné d'apprendre qu'il lutte à armes inégales contre certains problèmes de anger management... Mais bon, puisque vous m'assurez que tout est sous contrôle... Vous comprenez, ma situation est bien assez compliquée comme ça, la dernière chose que je voudrais, c'est de me faire recevoir à la sortie du club par un client jaloux armé d'un couteau de chasse ou d'une carabine tronçonnée.)
Et puis voilà, le second coup, le second séisme si vous voulez, vint à la toute fin de la session, lors des présentations orales. Cassandre faisait équipe avec deux copines pour un exposé prosaiquement intitulé Quand la marde pogne dans les romans d'Émile Zola. Chaque exposante devait s'exprimer pendant une durée minimale de 5 minutes, et c'est Cassandre qui concluait la présentation. Elle était nerveuse, de toute évidence. Enfin, tous les étudiants le sont dans ce genre de prestation, mais dans le cas de Cassandre, la gestion de cette nervosité prit un tour pour le moins étrange... Tandis qu'elle exposait la scène finale de La Bête humaine, dans laquelle deux cheminots se défoncent à coups de pelle à bord d'une locomotive privée de tout conducteur, lancée à fond de train dans la nuit, brûlant les stations les unes à la suite des autres et transportant à son bord un régiment de soldats hilares et complètement saouls, alors voilà, pendant cette exposition, Cassandre...
(Je suis confus, pardonnez-moi, mais pourquoi ce type regarde-t-il toujours dans notre direction? Bon dieu, pourquoi ne va-t-il pas faire danser la rousse qui lui tourne autour depuis la fin de son spectacle?)
Bon, voilà, il y a deux choses que je dois préciser avant d'aller plus loin, deux détails qui ont contribué à faire de cette prestation orale l'événement qui allait tout précipiter. D'abord, j'étais dans un état d'agitation extraordinaire; j'avais à peine dormi la nuit précédente, obsédé que j'étais par la perspective de voir bientôt ma petite reine rayonner à l'oral, de la voir debout sur la tribune telle qu'en elle-même, et mon trouble était si grand que je craignais de commettre un impair qui eut pu me trahir. Or, bien que je fisse l'impossible pour garder mes yeux rivés sur la fiche d'évaluation pendant l'exposé, la fascination que j'éprouvais pour cette jeune fille, la résolution démente qui m'habitait déjà depuis plusieurs semaines de me rapprocher d'elle par tous les moyens et de l'implorer de me détruire -- moi qui étais déjà érotiquement anéanti par sa puissance stylistique --, eh bien, je ne pouvais m'empêcher de la contempler, c'était au-dessus de mes forces, et j'entendais bien consacrer les 5 minutes de sa présentation, donc chacune des 300 secondes qui allaient s'écouler dans le temps de le dire, à un exercice de contemplation totale et intégrale.
Venons-en ensuite au second détail... Oui, venons-en à cette petite chose, oh presque rien, vraiment, il s'agit tout juste d'une petite dérive objectivement insignifiante mais qui allait pourtant consolider mon abrutissement amoureux... C'était l'époque où la mode était aux pantalons taille baisse. Deux étudiantes sur trois sacrifiaient à cette passade vestimentaire; des nombrils à l'air, il y en avait plein les classes et les corridors, personne n'y trouvait à redire et je ne m'en étais moi-même jamais ému outre mesure. Or justement, lors de sa présentation, Cassandre portait un jeans taille basse, son nombril était donc bien visible -- sauf que... Sauf qu'elle avait ce mouvement de l'index, sans doute téléguidé par la nervosité, qui la conduisait presque constamment, et de façon plus ou moins consciente, à caresser de l'ongle les pourtours et la profondeur de son amande ombilicale.
Et croyez-le ou non, c'est cette rotation inattendue, cette ponction constante et lancinante, qui acheva de retourner sens dessus dessous les douze catégories de mon entendement.
Je vous en prie, aucune question, Namou chérie, il se fait tard, pour l'amour de dieu, il se fait si tard au fond de toute chose, et puis je reviendrai à ce détail, soyez assurée que j'y reviendrai encore, que j'y reviendrai toujours. Mais pour l'instant, ne disons plus rien, chut!, plus un mot, pressez votre cul contre ma queue requinquée, oui, comme ça, et laissez-moi gicler à vitesse réduite, laissez-moi jouir infiniment dans mon froc comme un adolescent dans une revue, c'est la moindre des choses, et je vais ensuite céder la place à ce pauvre éclopé du concept qui vient d'éconduire la danseuse rousse et qui bave sa vie aux abords de notre isoloir.
Vous
êtes
un
amour (...)
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