Depuis quelques jours, j'hallucine en silence sur un néologisme, forgé par accident, produit d'un lapsus intellectuel, et c'est celui de terrorème (télescopage des concepts de théorème et de terrorisme).
Ce que je veux explorer ici, c'est le lien apparemment arbitraire entre ce concept de terrorème et celui d'interstice -- lié à l'infinité virtuelle de l'entre-deux, au vertige immédiat que suscite le recul ou la fuite du vague tel qu'on l'entend dans l'expression de terrain vague.
Je ne fais ici que débroussailler un territoire passablement touffu.
Let the fun begin.
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Disons pour commencer qu'un terrorème se démontre comme vrai, mais sans reposer sur un axiome préalable, ce qui signifie que sa démonstration s'indique d'elle-même en se développant dans le texte et dans l'action, ou plus précisément, dans le texte en action.
La démonstration propre au terrorème est un acte d'écriture qui réduit au minimum (et parfois à néant) la distance entre l'écrire et le faire. Ici, plus que jamais, écrire, c'est faire.
Sitôt élaborée, cette démonstration s'ampute de la première syllabe pour se muer en une monstration, en une indication violente de soi par soi, donc en une ostension spectaculaire de ce qui est, laquelle, tant du point de vue de la logique que de l'éthique, ne peut apparaître que comme une démonstruosité.
En d'autres termes, la démonstration, ici, montre le monstre, ostente la monstruosité qu'elle est elle-même au sein de l'action terroriste du texte s'opérant vivant de son éruption.
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Si le théorème est une construction qui repose sur une fondation (axiome), un terrorème apparaît au contraire comme une construction sans axiome.
Dans le processus de son ostension de soi par soi, le terrorème est une construction désaxiomatisée, ce qui signifie que la limite entre la construction et la déconstruction, entre la production et la destruction, est affolée.
La comptabilité des gains et des pertes, des coûts et des bénéfices, tourne à vide, confrontée qu'elle est à ce que nous appellerons (faute de mieux) une destruction productive, un aveuglement qui donne à voir.
(Je veux aller trop vite: tout ça doit être revu au ralenti.)
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Pense, porc!
Normalement, un axiome est une proposition qui est admise comme vraie, mais qui demeure indémontrable.
Par exemple, si je dis que tout économiste de droite doit finir dans une valise de char, cela est intuitivement et éthiquement vrai, mais ne se peut démontrer a priori, seulement a posteriori, ou mieux encore: in ipso negotio, dans l'entreprise elle-même.
Or le terrorème se passe du fondement de l'axiome, en ce sens, il est désaxiomatisé et ne se démon(s)tre que par l'action.
C'est également la raison pour laquelle le terrorème passe largement le cap de l'intuition sensible, et même de l'intuition intellectuelle: sa démonstruosité relève plutôt de la révélation dans laquelle l'action se confond avec la vérité; l'écriture terroriste peut donc être qualifiée de vraie, mais seulement dans le sens où le Christ (par exemple) dit *je suis la vérité*, donc seulement dans la mesure où cette écriture performe la vérité comme une action (un verbe, une chair) dont l'effet de réel dépasse, en conviction et en luminosité, ce qui est communément tenu pour réel.
Or le propre de la révélation, c'est que l'indice d'illumination dépasse la faculté de réception de l'illuminé. L'illuminé est d'emblée aveuglé, saturé de lumière.
(S'agit-il nécessairement d'aveuglement idéologique? Non, l'aveuglement consécutif à la monstration terrorématique relève d'un ordre plus fondamental que celui de la violence idéologique -- qui en est une suite possible mais pas nécessaire. L'illuminé ne perçoit d'abord qu'un chaos de lumières mouvantes; leur configuration idéologique est forcément postérieure à cet aveuglement primitif. À creuser.)
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Le terroriste en action est un technicien des terrains vagues.
Il a un radar pour les caches, les trous, les béances; il flaire les interstices de temps (quand agir) et d'espace (où agir).
Il se meut entre ceci et cela, en d'autres termes, il louvoie toujours entre les massifs d'évidence qui font l'objet d'une intuition sensible ou éthique de la part du collectif.
Par exemple, interviewés dans le cadre d'un vox pop consacré à la hausse du prix de l'essence, monsieur Nantel ou madame Paquette ne diront jamais: On devrait crisser les détaillants dans un coffre de char. Ils diront plutôt: Ben oui, c'est poche mais on n'a pas le choix, que voulez-vous qu'on fasse?
La flambée du prix de l'essence est ici perçue comme une évidence qui écrase la volonté, une fatalité factuelle à laquelle on doit à tout prix se soumettre.
Le terroriste, lui, rue dans les brancards de pareilles évidences. J'irais jusqu'à dire qu'il est impuissant à les reconnaître. Son terrorème -- tout détaillant qui participe à la hausse du prix de l'essence devrait finir dans un coffre de char -- est plutôt perçu comme la nécessité en comparaison de laquelle ce sont les évidences collectives qui doivent passer pour une fiction, celle du libéralisme économique en l'occurrence, laquelle ne pèse pas lourd et apparaît plutôt mal construite quand on la compare aux fictions destructrices (mais autrement éclairantes et combien mieux ficelées) des romans de Sade ou des poèmes de Lautréamont.
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Sade m'apparaît comme le saint patron du terrorème littéraire.
À en juger par les effets produits sur le lecteur, jamais une oeuvre n'a chauffé d'aussi près la limite de l'effondrement entre écrire et faire, entre montrer et aveugler.
(Le rayonnement sadien de l'attentat terrorématique est si vaste qu'il n'est même pas sûr qu'il s'arrête à l'être entendu au sens heideggerien... Blanchot montre bien qu'à travers le corps de la victime, c'est à son âme que le bourreau sadien s'en prend, et que s'il s'en prend à son âme, c'est pour mieux attaquer son Créateur, et via l'attentat à son Créateur, en finir avec la création dans son ensemble et ainsi exaucer sa volonté la plus noire: que le néant advienne et que plus rien ne soit. Mais si par hypothèse Dieu n'avait pas à être ou à ne pas être, qu'il se situait par-delà l'alternative de l'être et du néant, cela ne marquerait-il pas une limite à la volonté sadienne de tout détruire? Nullement. Sade est beaucoup plus cartésien qu'on pourrait le croire en ceci que, pour lui comme pour Descartes, la volonté peut désirer bien au-delà de ce que l'entendement peut concevoir. La révolution, en ce sens, peut se vouloir aussi naturellement qu'un triangle formé de quatre côtés.)
((On insiste beaucoup sur les espaces clos chez Sade -- on peut penser, par exemple, à l'hermétisme claustrophobique du château de Silling. Mais ce qui confère aux scènes principales et aux actions qui s'y déroulent leur profondeur, leur intensité terrorématique, ce sont tout aussi bien les interstices, les coulisses, les alcôves invisibles où les bourreaux se retirent parfois en compagnie de leurs victimes, ou encore, ces parenthèses latérales, ouvertes à l'esprit mais soustraites à la vue, où on expose les prémisses philosophiques (les axiomes) qui fondent l'action -- à moins que l'action terroriste, d'entrée de jeu désaxiomatisée, ne se donne après coup les justifications philosophiques dont elle a besoin pour jouir encore plus intensément de sa noirceur --, mais dans tous les cas, alcôves physiques ou parenthèses métaphysiques, l'interstice n'est pas moins nécessaire au déploiement de l'imaginaire sadien que les salons illuminés où sa terreur s'actualise.))
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La parenthèse ouverte à la suite d'une phrase principale produit-elle ses propres conditions de fermeture ou, au contraire, cette fermeture ne s'opère-t-elle que sous le coup d'une décision arbitraire? À creuser, oui, à creuser profond en esti.
