jeudi 30 avril 2026

Bruno Lalonde, ce passeur considérable

Ça n'est jamais facile de parler des gens qu'on aime, je veux dire: de ceux qui se découvrent essentiels à notre respiration et à notre parole, parce que c'est eux, parce que ce n'est jamais nous, enfin parce qu'il suffit d'un bout de chemin en leur compagnie pour que la route renoue avec son infinité d'origine et que quelque chose comme l'espoir nous apparaisse (paradoxalement) plus réaliste que ce monde crevé qui n'en autorise aucun.

*

J'aimerais parler de Bruno Lalonde comme si je lui parlais, à lui et à personne d'autre.  (Mon ridicule ne m'échappe pas, mais je dirai à ma décharge que je lui échappe encore moins.)

Bruno règne -- j'allais dire: en maître, mais non -- je recommence: Bruno règne en amoureux sur un océan de livres que l'on reconnaît sous le nom d'Atelier-Librairie Le livre voyageur.

C'est une librairie: on y bouquine, si on veut, mais c'est peu dire.  Des gens poussent la porte, s'égarent silencieusement dans le labyrinthe, feuillettent quelques livres dont le titre magnétise de plus amples trajectoires, tournent quelques pages qui ont déjà tourné entre des milliers de mains, butent sur des trésors excavés d'un autre monde ou s'effarent en présence de singularités qui sont le produit des seigneurs de l'ombre et des fleurs.  Genre.

Bruno règne en amoureux sur une librairie qui est en même temps un atelier.  Ici, la littérature est un travail polymorphe, un travail qui s'effectue via la lecture et l'écriture, bien entendu, mais aussi via les événements de la parole vive et la charge physique du rangement; ce travail s'élabore également par une réflexion ininterrompue, quotidienne et médiatisée, du libraire sur l'incandescence des livres aimés, le passage éclair des livres reçus, sur les chocs de ce monde et les étincelles de l'intermonde -- et ce travail se prolonge encore dans l'activité créatrice, à la fois visible et invisible, de Fabienne, dans le corps-à-corps de l'aimée avec les matières ensauvagées de l'arrière-boutique, quand elle prête sa main à l'entretien volcanique de la toile, de la terre et des couleurs.

*

Régner en amoureux, c'est renoncer au centre et épouser au plus près les méandres d'un univers héraclitéen où, pas plus qu'on n'entre deux fois dans le même fleuve, on ne lit deux fois le même livre.

Le curieux qui s'aventure pour la première fois dans l'Atelier-Librairie en conservera une impression de mobilité extrême, de remue-ménage infini qui ne tient pas seulement au mouvement des livres d'un rayon à un autre, d'une étagère à une autre -- ou d'une main à une autre -- mais à la vie, mais à l'amour qui ordonne discrètement le système de tous ces passages.

Car, au risque de paraître cucul, nous ne sommes pas différents des livres: nous passons, nous aussi.  C'est pourquoi on n'entre pas à proprement parler dans cet atelier: on y passe.  Ce n'est jamais à titre de clients que nous sommes reçus chez Bruno, mais à titre de passants, de voyageurs, si on le veut, de passeurs, si on le peut.  Et si notre voyage doit croiser celui, tout aussi imprévisible, de tel ou tel livre, cette rencontre est toujours placée sous le signe de la chance et de l'amour (termes qui sont ici parfaitement interchangeables).

(J'allais dire que Bruno règne en amoureux sur une agence de rencontre littéraire, mais ce serait pousser le bouchon un peu loin.)

Et c'est cela, cet indicible, qui se dit de lui-même à présent: Bruno est un libraire qui incarne ce que passer signifie quand le passage fait du livre lui-même un passant qui en rencontre un autre, comme si, entre le livre et nous, il ne subsistait plus qu'une différence de degré, et non de nature.

*

Bon, il y a tant de choses que je voudrais dire encore, mais qui relèvent de l'amitié.  J'en parlerai peut-être ailleurs, une autre fois, en d'autres passages.

Mais il y a cependant une chose que je voudrais souligner en conclusion, sans trop savoir si je ne franchis pas là une ligne que même les meilleurs amis doivent se garder de franchir.

Je sais, certaines choses se déchirent d'elles-mêmes entre la pulsion d'être tues et celle d'être dites.  

(Bruno me cassera peut-être la gueule, remarquez, il n'aurait pas grand mérite à le faire, je suis de la job facile pour à peu près tout le monde, même ma blonde me plante au tir au poignet.)

Je dirai d'abord que jamais de ma vie je n'ai rencontré une telle passion pour le livre.  Chez aucun journaliste, libraire, écrivain ou lecteur, il ne m'a été donné de voir à l'oeuvre une passion littéraire aussi dévorante que celle qui (em)porte Bruno Lalonde.

Et -- là est le point sensible -- je crois en même temps que cette passion inégalée ne serait pas l'ombre d'elle-même n'eut été la rencontre de Fabienne Roques.

Oui, le noyau insécable de cette passion pour le livre, c'est Fabienne (que je salue bien chaleureusement en passant, en passant, oui, encore et toujours, car si les livres et nous ne sommes que des passants/passeurs, cette passion-là, lumineusement, demeure).

Chose certaine, ça me fait toujours un bien fou de passer les voir, ces deux-là.



mercredi 29 avril 2026

Station-service (nouvelle, suite et fin)


4

De toutes les stations-service encore en fonction dans le coin, celle qui me semblait la plus appropriée à un rendez-vous nocturne était le Ultramar situé à la jonction de Pépèreville et de la municipalité de Sainte-Sophie.  Il n'y avait là que deux pompes disponibles et, le soir venu, les panneaux d'éclairage projetaient sur la plateforme une lumière de bloc opératoire, parfois éblouissante, mais le plus souvent sujette à des variations de durée et de densité, ce qui conférait à cet espace une vibration théâtrale qu'une organisation terroriste aurait fort bien pu détourner de sa fonction première afin de diffuser ses signaux subversifs.

ll était onze heures quarante-cinq.  Personne à l'horizon.  Le vent soufflait à vitesse réduite sur un désert festonné de lumières lointaines et revenait des champs fraîchement ensemencés en refoulant une odeur de merde acide qui vous prenait à la gorge.  Je m'efforçai de respirer par la bouche.  Je poussai la porte du dépanneur attenant à la station-service, puis sonnai au comptoir.  Un jeune commis, début vingtaine, déboucha de l'arrière-boutique, les traits convulsés et la chemise à moitié sortie des pantalons:

--  Vous ne devriez pas être ici.

--  Pardon?

--  Personne ne devrait être ici, pas maintenant...

--  Je veux juste un paquet de Pall Mall régulier.

--  Vous ne voulez pas voir ça.

--  Voir quoi?

--  D'accord, servez-vous, ça n'a plus aucune importance de toute façon!

Le commis balança une demi-douzaine de paquets de cigarettes sur le comptoir, puis courut à la fenêtre qui donnait sur les pompes en se rongeant les ongles avec acharnement.

--  Félix devait me relayer à onze heures trente, mais il a appelé le gérant pour lui dire qu'il ne rentrerait pas.  Qu'il ne rentrerait jamais plus.  Pas après ce qui s'est passé hier.  Alors c'est moi qui prends son shift, vous comprenez?  Toute la nuit, vous comprenez?  Non, désolé, je ne peux pas...  C'est au-dessus de mes forces.  Tant pis, le gérant dira ce qu'il voudra...  Quelle heure est-il?

Les yeux effarés et la lèvre pendante, le commis scrutait l'obscurité qui se massait tout contre le bloc lumineux de la station.  Puis, sans ajouter quoique ce soit, il s'empara de son coupe-vent, bondit par-dessus le comptoir et sortit du dépanneur.  Je courus à sa suite jusqu'aux limites de la plateforme, mais l'obscurité l'avait déjà avalé.  De la nuit sans fond ni surface, sa voix me provenait par à-coups, toujours plus lointaine, plus déchirante:

--  Et combien de dieux nouveaux... et combien de dieux nouveaux...


5

Minuit onze.  Toujours rien à l'horizon.  La température chuta de dix degrés en quelques secondes et je frissonnai.  J'allumai une cigarette, fit quelques pas sur la chaussée, et bien que l'odeur de merde fut encore très prégnante, quasi matérielle, je jouissais de ma solitude, je goûtais cet instant déserté de toute signification et me remémorais certains extraits des messages que j'avais repassés au peigne fin, la veille au soir, en compagnie de Marie-Lyne:

la poutine ardente aux lèvres de la petite aveugle qui roulait les joints de son père dans le noir avant de prendre la 45 pour se rendre à l'école;

ses cuisses confuses et le mauve enivrant du matin quand elle se relevait, criait, ne criait plus, grattait le carton du dernier rouleau de papier foune avec une patience de parkinsonien;

ses tantes montées sur aiguilles, ruisselantes de paillettes et kleenex en fond de craque, plantées dans la neige en attendant l'improbable taxi de retour du camp de réfugiés...

En pivotant du côté de la station-service, je vis qu'une Bentley noire était garée parallèlement à la seconde pompe.  Aucun froissement d'espace ou de temps n'avait précédé son apparition.  Une femme nue émergea péniblement du côté du conducteur: le mascara coulant, la chevelure en bataille, elle chaussait des escarpins dont on avait scié à demi les talons, ce qui la faisait clopiner aux deux ou trois pas.  Sous l'éclairage apocalyptique de la station, elle me donnait l'impression d'une femme dans la soixantaine avancée, bien qu'elle fut sans doute plus jeune; son pubis et la face interne de ses cuisses était couverts d'une toison si drue et si épaisse qu'elle me semblait correspondre au foyer anamorphique de ses déplacements, un point de fuite concurrencé, de proche en proche, par ses seins, très pâles, dont l'aréole coiffait un vaste évasement de veines noires jusque sous les aisselles.

Ce n'est qu'après coup que je remarquai que la Bentley ne présentait aucune ligne de démarcation entre ses différents segments; c'était comme si les portières et le capot, le pare-brise et le pare-chocs, les roues et les phares avaient été sculptés à partir d'un seul et unique bloc de nuit ou forgés à partir de la même fiction à modeler.

Puis je vis la femme claudiquer jusqu'à la pompe, décrocher le pistolet et se l'enfoncer profondément dans le vagin.  Je ne sus jamais, pendant toute la durée de l'opération, si elle était consciente de ma présence à proximité, mais lorsqu'elle se mit à parler, j'avais l'impression qu'elle s'adressait aux Lyrides dont le fil stellaire écorchait sporadiquement le ciel de cette nuit d'avril:

-- Je me fourre en rivalisant d'ivresse avec la fuite digitale du compteur, et je m'achève comme une louve postée à vingt mètres des feux.  L'essence de la ville morte n'a pas encore été pensée...

Elle enfonçait alternativement le pistolet dans sa vulve et dans son cul, vacillant sur ses escarpins, tournant sur elle-même et mortellement ficelée par le tuyau de la pompe comme si elle s'abandonnait aux torsades d'un boa constrictor.  L'essence fuyait à froids bouillons par tous ses orifices, ruisselait sur ses cuisses et ses chevilles.  L'afficheur de prix et le compteur volumétrique étaient illisibles, réduits à une luminescence dont le tracé surpassait toute réceptivité rétinienne.

Lorsque je la vis suspendre le pistolet au-dessus de sa tête et abandonner sa chevelure sauvage au coulis du carburant, elle ferma les yeux et son orgasme fut si violent que c'est à peine si je l'entendis murmurer:

--  Avez-vous du feu?


6

Nietzsche a tort: rien ne revient, rien ne se répète.  En conséquence, je suis le témoin oraculaire des choses qui persévèrent dans la disparition, sans effort et sans raison.  

Cette nuit-là, je marchai longtemps, dos au poste d'essence.  Je ne me retournai qu'une seule fois pour observer l'immense gerbe de flammes qui ouvrait la voûte céleste par le milieu.

Revenu à la maison, avant de me recoucher, je prononçai mes voeux de clarté (silence, amour, incandescence) dans le désordre de la révolution matinale.


FIN




samedi 25 avril 2026

Station-service (nouvelle, 2e partie)

3

Les jours suivants, les affichettes poético-subversives se multiplièrent un peu partout à Pépèreville.  Sur la porte d'entrée des résidences, dans les allées du supermarché, sur les vitrines du centre commercial et jusque dans les ateliers de pièces automobiles du boulevard Industriel.

Pour les petits vieux dont le club tenait ses assises perpétuelles au McDo, c'était un sujet d'émerveillement intarissable:

-- C'est des voyous qui ont fait ça!  Comme à l'été 2020...

-- Ça fait longtemps qu'il n'y a plus de voyous à Pépèreville...

-- Moi je dis que c'est un coup des citadins.  Yep, y a des deux-pattes qui ont traversé le fleuve, qu'est-ce qu'on gage, et qui circulent incognito parmi nous.

-- LE CANADIEN EN 6!

-- Ta yeule, Gérard!

-- Prends tes pilules, cibole, pis va te coucher! 

Quant à moi, qui ne suis qu'un témoin du désastre à venir, je n'avais pas d'idées précises sur l'identité des coupables.  S'il m'arrivait parfois, la nuit, de m'accouder pendant quelques heures à la fenêtre de ma chambre et d'observer ce qui se passait tout en bas sur la rue Jacques-Cartier, je ne distinguais rien de notable ou de suspect: outre de rares autobus filant comme des sarcophages de lumière sur une asphalte sans défaut, un gentil petit néant me tenait compagnie jusqu'au premier chant d'oiseau, et le temps plagiait son essence sur le modèle d'une éternité à rabais.  

Mon voisin de droite, Jean-Pierre, parlait volontiers de terroristes.  Sa femme et sa fille aussi.  Mon voisin de gauche, dont je n'ai jamais su le nom, se limitait à passer la tondeuse deux fois la semaine sur la pelouse calcinée de sa cour arrière sans jamais m'adresser la parole.  Des rumeurs circulaient selon lesquelles il aurait jadis pété les plombs et enfoncé la tête de sa vieille mère dans le mur du fait qu'il ne supportait plus de la voir commander de la pizza mexicaine à tous les soirs.  Quant à Marie-Lyne, ma voisine d'en face...

Marie-Lyne, je dois le dire, avait une vulve volcanique, profonde et friable comme du papier de soie.  Je le sais pour l'avoir enfilée en douceur, il y a deux ou trois ans, un soir d'orage violent: elle se trouvait seule à la maison, livrée à la descente du ciel et aux claquements de tonnerre, et elle m'avait invité à partager un plat de boeuf Stroganov, le temps que les nuages se déplacent en direction de la Place Longueuil.  Il n'y avait pas eu de suite à notre rapprochement, il n'y en aurait jamais plus, l'entêtement géométrique des trottoirs l'exigeait plus que n'importe quel argument, même si (j'en témoigne) il m'arrivait encore, entre deux discours du Banquet de Platon, de suspendre ma lecture et de me branler éperdument en évoquant la pression de ses jambes nouées autour de mon bassin et l'introduction du bout de ses ongles dans mon anus quelques secondes avant la décharge. 

Marie-Lyne, tout comme Jean-Pierre, considérait que ces affichettes étaient l'oeuvre de terroristes, et c'est pourquoi elle les qualifiait (assez bizarrement) de terrorèmes.  Or elle me confia, l'autre matin, qu'elle s'était livrée à une analyse serrée de tous les messages tels qu'ils avaient été reproduits sur la page Facebook des Actualités pépèrevilloises: 

rendez-vous sur le fer chauffant des ampoules, nous négocierons avec le fond des litières comme paris hilton avec des restants de poltergeist;

la station-service allumée dans le parking désert du costco, ta bouche adorée de nuit comme une sortie d'autoroute.  à chaque commande passée sur amazon, ton wadgine se rétracte comme les antennes d'un escargot;

tu es seul en terre de chiens attachés.  ne confie ton exil à personne.  minuit ne se déplace jamais pour rien.

Marie-Lyne m'avait fait remarquer que sur la cinquantaine d'affichettes qu'on avait signalées aux autorités, les signifiants qui revenaient le plus souvent d'un terrorème à un autre étaient au nombre de trois: rendez-vous (4 fois) station-service (4 fois) et minuit (6 fois).

Nul n'était besoin d'être ceinture noire en herméneutique appliquée pour conclure que le crypto-terrorème qui se dissimulait derrière tous ces messages se traduisait comme suit: Rendez-vous à minuit à la station-service.

(...) 




jeudi 23 avril 2026

Station-service (nouvelle, première partie)


1

J'habite depuis toujours à Pépèreville, un petit bled de banlieue qui a connu un boom spectaculaire depuis l'effondrement de la grande ville située de l'autre côté du pont.

Ce boom a pris fin, l'an dernier, avec la passation de l'Acte de la clôture du Sud.

Ce matin-là, comme à tous les matins, je tirai à la carabine sur les citadins qui tentaient de franchir le fleuve à la nage, puis je me rendis au McDo qui fait le coin de Montarville et Jacques-Cartier pour commander un trio McMuffin et avancer dans ma lecture de la Phénoménologie de l'esprit de Hegel.  

Ce que Hegel expose dans le troisième chapitre intitulé Force et entendement correspond à un sommet de noirceur spéculative, c'est du moins ma conviction, mais j'ai toutefois pris la résolution, dès le départ, de me comporter comme un lecteur généreux et courageux qui laisse venir le texte à lui, même si c'était la sixième fois que je relisais ce chapitre et que je n'y voyais pas vraiment plus clair que lors de la toute première lecture.

Jusqu'ici, je n'avais pourtant jamais attribué ma confusion au texte de Hegel et à sa proverbiale densité en tant que tels, mais plutôt à la présence de certaines distractions objectives que je considérais indissociables du McDo où cette lecture s'effectuait. 

Jusqu'ici, de fait, j'avais toujours cru que la lenteur déconcertante avec laquelle je me rendais au bout d'une phrase de ce fameux troisième chapitre s'expliquait: 1) par le fumet des burgers; 2) par l'inconfort des chaises; 3) par le Vide et la Peur, mais surtout 4) par la présence à proximité d'un club composé d'une demi-douzaine de petits vieux qui ne décollaient jamais du coin nord-ouest du McDo, qui déplaçaient les chaises et les tables de manière à libérer un espace semi-circulaire, et dont la discussion (bruyante, gaillarde) tournait invariablement autour de deux sujets: les performances du Canadien et la politique provinciale.

Mais ce matin-là, ma lecture était encore plus laborieuse que d'ordinaire, et force me fut de reconnaître que c'était à cause de cette chose que j'avais aperçue, chemin faisant, alors que je me dirigeais vers le restaurant avec mon exemplaire de la Phénoménologie de l'esprit sous le bras.

Sur la porte de garage du 7456 Jacques-Cartier, une affichette avait été collée, légèrement inclinée sur la droite.  On y lisait les mots suivants: LA MORTE POSERA UNE LANGUE HISTORIQUE SUR LA GLACE AVANT DE FONCER AU MIRACLE DE LA VIANDE À VENIR.

Sur le coup, je n'y avais pas prêté attention.  Pas plus qu'à la propriétaire du 7456 qui tentait de décoller l'affiche à grands jets d'arrosoir.  Pas plus qu'aux rectangles de ciel bleu que la toiture des maisons avoisinantes découpait à la hache et au ciseau.


2

J'aime la banlieue.

Tout ce qui est réel est irrationnel et tout ce qui est rationnel est irréel.

L'absolu seul est le faux et le vrai seul est le relatif.

Hier soir, par exemple, devant l'église Sainte-Famille située dans le vieux Pépèreville, tout juste au bord du fleuve, on a pendu un citadin à un lampadaire.  Le condamné convulsait des jambes au bout de sa corde pendant que mon voisin de foule, un dénommé Francis, m'expliquait la différence entre un CELI et un CELA, et m'exposait scientifiquement quel intérêt on pouvait avoir à convertir un REER en RIIR avant l'âge de 91 ans.  

Lorsque le pendu, à bout de convulsions, creva ses entrailles et qu'une cataracte de fientes crépusculaires mit fin à la représentation, Francis me confia que le chili con carne de sa belle-soeur était la meilleure chose qui lui était arrivée depuis son inscription au club de golf de Saint-Hubert.

(...)




dimanche 19 avril 2026

La rechute (chap. 7.2)

Répétez-moi ça...  Les Canadiens affrontent les Sabres dans le 7e match de la demi-finale de l'Est... Et ils seront opposés à l'Avalanche en finale de la Coupe Stanley s'ils gagnent ce soir...  Merveilleux!  Ça explique pourquoi il y a tant de gens massés autour du bar...  Mon dieu, Namou, je vous ai rarement vue si excitée...  Préférez-vous que je vous retrouve demain pour la suite de mon récit?  Comme ça, vous pourriez regarder le match plus à votre aise... Du fond de l'isoloir, avouons-le, on ne distingue pas grand chose à l'écran...

Écoutez un peu: Je me voyais dans le revers oxydé d'une usine, le cul mêlé à la poussière de gypse, une queue dans chaque main et la bouche pleine de malédictions socialistes pour le contremaître qui pissait le sang sur mes seins en faisant tourner ses promesses d'épileptique. 

Non?  Vous êtes sûre?  De toute façon, mon histoire tire à sa fin.  Tous les billets que j'ai déposés sur l'étagère sont à vous; croyez-le ou non, c'est tout ce qui me reste -- 300, 350 dollars --, oui, Namou de mon coeur, vous voyez là les bas-fonds de mon compte bancaire, mais ne faites pas cette tête: j'honore ma partie du contrat, rien de plus.

Je suis le point zéro de l'expérience pornographique, le sous-produit mallarméen de Blanche Noire et des sept Neiges.

Oui, ce sont des télégrammes.  Des antégrammes si vous préférez.  Je vous expliquerai...  En attendant, je vous résume la suite des événements... Blatter et moi étions à bout de souffle, écrasés côte à côte dans les plants de tomates.  Personne ne sortait vainqueur de cette empoignade ridicule.  Nous en étions quittes pour une lèvre fendue par ci, une épaule écorchée par là, rien de bien grave.  En nous relevant, une seule observation nous semblait encore digne d'intérêt: il n'y avait plus personne sur la terrasse.  Mère et fille avaient disparu.  Alors, sans rien dire, nous sommes rentrés dans la maison, avons fait le tour des chambres et du salon, sommes montés au 2e, avons exploré le sous-sol...  Personne.  Lorsque je ressortis sur la terrasse, je constatai que Blatter lui-même n'était plus là.  Je crois que c'est le moment que j'attendais pour conclure que rien n'avait vraiment d'importance.  Tout était fini.  J'étais allé au bout de quelque chose, et le vent du soir qui faisait frémir la surface de l'eau dans la piscine était mon seul ami et sans doute mon seul dieu.

Nue, conne et coulante, je me madame-edwardise en faisant le plein de queues au milieu d'un salon vidé de ses fonds de voyelles.

Je passai à la cuisine, ouvrit le frigo; il y avait là un plat de viandes froides que j'engouffrai en vidant aux trois quarts la bouteille d'Amarone.  Puis je rentrai chez moi.

Ah!  Le Canadien vient d'égaliser en toute fin de troisième!  Et on passe en prolongation?  Mon dieu, quelle demi-finale dramatique!  Go Habs go, nsspaaas?

Bon, alors le surlendemain, je fus convoqué par la direction de mon collège.  Je n'en fus même pas étonné, je savais ce qu'il en retournait, et avant même que le directeur général m'expose les modalités de mon congédiement, je lui présentais ma lettre de démission.  Blatter, tout de même un peu plus chieux, baisa toutes les bottes, lécha tous les culs et fut condamné à purger sa peine dans la communauté: en gros, on l'affecta aux soins des plants de houblon qui essaiment tout au long des grillages du terrain de football, avec la promesse de s'inscrire à un séminaire de formation intensive sur les inconduites sexuelles et l'éthique du pas-touche-au-popo-des-titis.

Écoutez encore: Je suis l'araignée, la toile et la proie.  Je me momifie puis me dévore à petites clartés entre un client qui veut que je l'épouse et un autre qui exige d'être sucé pendant que je chie.  (J'avale son venin comme un caramel mou.)

Pour finir, je ne vus jamais la couleur des 425,000$ que j'avais débloqués pour l'achat du fameux condo sur Berthe-Louard.  Consolation: Blatter aussi s'était fait rouler dans la farine avec l'achat de son cottage.  De mon côté, j'appris que le proprio du 1081 n'avait jamais rien signé, qu'il n'avait même jamais entendu parler de Morane Baillargeon...  Je m'en référai à l'AMF, à l'APCHQ, à la police aussi, bien entendu; on avait ouvert une enquête, mais on me fit valoir qu'il y avait peu de chances pour que je récupère ne fût-ce qu'une partie de l'argent investi dans cette transaction frauduleuse...  On m'informa entre-temps que nous étions une bonne dizaine d'enseignants du réseau collégial à être tombés dans le panneau de madame et de sa fille...

Tu agonises, la tête coincée entre mes cuisses, tandis qu'une grappe de goélands éclate dans le ciel.  Je suis la barbare lumineuse que tu aimes à voix basse sur un sommier de palmes noires et croustillantes.

Alors voilà, chère Namou, il n'y a plus grand chose à ajouter.  Je suis un homme fini, mais allez savoir pourquoi, je suis néanmoins heureux d'être là où je suis en cet instant même.  Et je ne m'explique pas cette joie.  

Je vous ai cité de mémoire le contenu de quelques cartes postales que je reçus de Ténérife, un mois après les événements.  Pas de signature, pas d'adresse de retour.  Bien entendu, c'était elle: je reconnaissais le style de Cassandre.  Je me demande parfois ce qui a pu la motiver à m'envoyer ces antégrammes, mais je ne suis pas certain que cela s'explique par l'intention perverse d'enfoncer le clou.  J'y voyais plutôt une espèce d'épilogue, d'ouverture comparable à celle que l'on pourrait retrouver en conclusion d'un essai consacré à la mortalité du désir.

Le client est parti.  Je l'ai fouetté aux petites heures du matin jusqu'à ce qu'il gicle sur la croix.  Puis j'ai vomi dans mes mains et le chat m'a regardé comme si je revenais bredouille de la chasse aux écureuils. 

Et encore: J'écrase le système de mes roses sur ta bouche et j'ai toute la nuit qui me monte aux veines. 

Et encore: Que reste-t-il de dieu le porc après sa pendaison si ce n'est le battement de sa très sainte queue, son jus séché sur ma cuisse et une trappe ouverte sur la terre étoilée?

Quoi, ça y est?  Le Canadien a marqué?  J'ai l'impression que le plancher va s'effondrer, que mes tympans vont éclater...  Le Canadien passe en finale et va affronter l'Avalanche, c'est formidable, mais attendez...  Où m'entraînez-vous ainsi?  Namou, ne tirez pas comme ça sur la manche de ma chemise, il y a de la bière partout sur...  Mais où allons-nous?  À Denver?  Pour assister au premier match, mais voyons, vous n'y pensez pas...  Quoi, maintenant?  Vous voulez rire?...  Il y a trop de monde partout, trop de bruit, je vous perds, Namou mon ange, ne disparaissez pas, je vous en prie, ne disparaissez pas...  À Denver, sans plus tarder, je vous entends, tout le monde à Denver, c'est d'accord, si du moins j'ai encore des fonds suffisants pour me payer un billet d'avion...  Sinon, je ferai du pouce, mais dans tous les cas, je vous retrouverai là-bas demain ou après-demain, dans deux semaines peut-être, qui sait, mais pour l'amour, ne disparaissez pas, ne disparaissez pas, ne.

Je revendique la noirceur miraculée de celle qui appartient à un poème qui ne cicatrise pas.


FIN  





vendredi 17 avril 2026

La rechute (chap. 7.1)

Namouuuuuu!  Heureux de vous retrouver encore une fois!  C'est achalandé ce soir, dites donc...  Tout à l'heure, je me faisais la réflexion que cela fait presque une semaine que nous avons amorcé notre ronde de nuit.  Dommage que mon récit ait une fin et que mes réserves financières soient limitées, autrement -- ma foi -- je vous entraînerais volontiers dans ma croisière narrative jusqu'à l'extinction de tous les feux, de toutes les fêtes, de toutes les chansons...

J'apprécie que vous écrasiez votre poitrine sur mon visage.  Belle amour...  Oui, ce soir, j'ai fort envie de sentir la cime de vos seins se contracter sur le bord de mes lèvres, et si de plus vous aviez la bonté d'abaisser ma fermeture-éclair et de me branler à vitesse réduite (ni trop ni trop peu comme disaient les vieilles branches de l'Antiquité), ce serait génial -- oui, exactement de cette façon...  Ne pressez pas trop le gland, je vous prie, plutôt le manche et les couilles, c'est parfait...  Comme ça, mine de rien, le portier n'y verra que du feu...  Mon ange, ma fée, Namou de mon coeur, il est minuit au fond de toute chose et déjà vous me faites regretter de ne pas être monté chez vous hier soir...

Donc, ce samedi-là...

L'avant-veille, j'avais d'abord complété le formulaire de l'acte de vente, c'était la première condition, puis j'avais renvoyé à Morane le document PDF signé en bonne et due forme.  Le lendemain, tel que convenu, je sonnais à la porte de sa résidence située sur le boulevard Gouin (j'avais parcouru à pied la distance avec mes fleurs, mon maillot et ma bouteille d'Amarone, et même si nous étions à la mi-septembre, je me souviens qu'il faisait très chaud ce soir-là; ma chemise était toute trempée.  Chemin faisant, il me semblait même que chaque objet glissait à côté de son nom, que le monde marinait dans une beauté d'abattoir, bref, je me sentais nerveux, vaguement contrarié et plutôt con.)

C'est la mère qui m'ouvrit la porte.  Ma foi, je ne sais pas au juste à quoi je m'attendais.  Je crois qu'une partie de moi espérait qu'elle apparaisse vêtue d'une robe de plage en acrylique, très mince, une espèce châle transparent qui aurait accusé par contraste les contours d'un maillot très foncé, le nombril à demi masqué/dévoilé par l'élastique du slip...  Mais non.  Elle était en jeans et portait un t-shirt bleu marine.  Tout simplement.

Elle dit: Oooh, elles sont magnifiques!  Ce sont des amaryllis?  Entrez, entrez...  Nous allons tout de suite passer dans la cour; puisqu'il fait beau, j'ai pensé qu'on serait plus confortable sur la terrasse...  Vous avez déjà enfilé votre maillot de bain, comme vous êtes drôle...

Elle ajouta encore, mais à voix basse cette fois: Autant vous le dire tout de suite, Cassandre est d'humeur un peu sombre, mais j'ai veillé à ce qu'elle prenne tous ses médicaments au moins une heure avant votre arrivée, alors tout ira pour le mieux...  Évitez seulement d'aborder le sujet du condo, et surtout pas un mot au sujet... enfin... de la chose que vous savez...

De l'index, elle pointait le bouton-pressoir de son jeans.

En débouchant sur la terrasse, je constatai que sa fille n'était pas seule.

Elle était accompagnée d'un petit gros que je reconnus sur le champ.  C'était Bruno Blatter, un jeune collègue qui enseignait l'anglais.  Debout près de la chaise longue où la fille reposait -- en bikini, bien entendu, les ongles d'orteils couverts d'une laque bourgogne, bien entendu, riant aux éclats, bien entendu --, Blatter bourrait une pipe merdique, sans doute une horreur empruntée à sa collection de raretés scandinaves dont il nous rebattait les oreilles à tout bout de champ.

Sachez, Namou mon ange, que je détestais déjà Blatter plus que tout au monde.  Non que ce fusse un mauvais bougre, mais il fumait la pipe, ce qui était déjà en soi quelque chose de consternant; sur le terrain du collège, je ne le voyais jamais qu'avec une pipe au bec, ne parlant jamais à personne, mais devisant en présence de tout le monde, si vous voyez ce que je veux dire...  À cela, s'ajoutait le fait qu'il avait ce petit défaut de langue qui le faisait zozoter à tout propos.  Et plus que tout, question de faire le malin ou de se singulariser par l'absurde, il se promenait en permanence avec une saloperie de noeud papillon ficelé autour du cou.  

À la limite, et en mobilisant toutes mes forces, j'aurais pu lui pardonner sa passion pour les pipes et ses écarts de zozotement.  Mais le noeud papillon, ça, jamais.  Alors de le retrouver là, postillonnant à proximité de la fille, se grattant le bide à proximité de la mère, pontifiant tous azimuts comme il avait l'habitude de le faire dans les couloirs du collège, je ne pouvais pas le supporter.

Namou, je vous le jure, je n'étais pas sitôt arrivé que je me trouvais déjà aux bords de la catastrophe.

Dès qu'elle me vit, le sourire disparut du visage de la fille.  Elle posa sur moi un regard de morte dont les arrières-lueurs ne me disaient rien qui vaille.  Déconcerté, je me tournai vers la mère qui ne souriait pas davantage.  La gerbe de fleurs que je lui avais apportée reposait, défaite et déficelée, comme un tas d'immondices sur les lattes de la terrasse.  À cet instant, je sentis les mâchoires dentelées du piège se refermer d'un seul coup sur la totalité de mon existence.

Blatter dit: Ah ben, si c'est pas Martin Gagnon, héhé.

Je dis: Blatter.  Quelle surprise.

Blatter dit: Madame Baillargeon m'a annoncé qu'elle t'avait vendu le condo du 1081 sur Berthe-Louard?  Zénial!  On va être voisins, ze viens zustement d'acquérir le petit cottadze qui est situé zuste à côté, héhé.

Génial, en effet.  Et puis pourquoi fallait-il qu'il fasse toujours héhé à la fin de chaque phrase?

(Namou chérie, n'arrêtez pas de me secouer, la cadence est parfaite, mais décélérez un peu, juste un peu (attention à la bière), excellent, je vous remercie!)

Vous comprendrez que ma déconfiture était considérable.  La situation ne pouvait pas être plus claire: la fille avait séduit ce gros con de Blatter, elle l'avait enchanté par la qualité de ses dissertations sur Jane Eyre ou sur Wuthering Heights, elle l'avait ensorcelé tout comme elle l'avait fait avec moi, et voici que nous nous retrouvions, Blatter et bibi, comme la face A et la face B d'un 45 tours de Julio Iglesias, le yin et yang d'un sinistre symphonique que mère et fille avaient orchestré de façon frauduleuse et en parfaite complicité.

Je voulais arracher la tête de Bruno Blatter.

Et voici que la fille, affalée dans sa chaise longue, y allait de très lancinantes rotations digitales autour de son nombril.  Je devenais positivement fou.  Je me tournai vers la mère: sans un regard pour personne, elle fit passer le t-shirt par-dessus sa tête, fit glisser le jeans sur ses cuisses platinées puis se dirigea sans rien dire en direction du tremplin.  Elle piqua une tête dans la piscine et en ressortit aussitôt.  La raie de ses fesses et la couronne de ses seins étaient outrageusement visibles à travers le tissu mouillé de ses sous-vêtements, mais elle ne semblait plus se soucier de nous; en fait, c'est comme si le monde entier avait soudain cessé d'exister à ses yeux.  Elle marcha à nouveau en direction du tremplin, replongea, ressortit de la piscine, y plongea à nouveau, et ainsi de suite; elle plongeait et replongeait sans discontinuer, comme si elle était en proie à une crise de somnambulisme aigu.

C'est à peu près à ce moment que je perdis le contrôle de mon système nerveux.

Je marchai en direction de Blatter qui persistait à sourire comme un crapet:

Je dis: Retire ton noeud papillon.

Blatter dit: Quoi?  Tu veux l'essayer, héhé?

Je dis: Retire ce noeud papillon sinon je te tue.

La suite n'est pas très claire.  Je crois que la fille a hurlé quelque chose, du verre a éclaté, mais de très loin.  Blatter et moi étions engagés dans une espèce de sumo maladroit, dérivant dans les plants de tomates du jardin.  Je sentais mon visage se liquéfier sous sa poigne, les petits vers blancs de ses doigts se tortillant entre mon crâne et mes oreilles, et en le saisissant aux épaules, j'avais l'impression écoeurante de plonger les mains dans un bol de gruau refroidi.

(...)



 

mercredi 15 avril 2026

La rechute (chap. 6.5)

Alors voici la lettre que je reçus de la mère de Cassandre après qu'elle eut découvert le jardin secret...  Asseyons-nous quelques instants...  Ici même, oui, cet abribus fera parfaitement l'affaire; vous verrez, ce n'est pas très long, c'est juste que...  Nous ne sommes plus qu'à deux coins de rue de chez vous si je ne m'abuse, je vous en prie...  Mes jambes ne me supporteront pas très longtemps si je vous lis cette lettre en marchant...

Monsieur,

Je ne suis pas une littéraire.  Je n'ai ni votre talent ni celui de ma fille pour dire les choses, mais dans mon métier tout comme dans ma vie personnelle, j'ai l'habitude d'aller droit au but.

Si je prends la liberté de vous écrire, c'est que je suis tombée sur la correspondance que vous entretenez avec ma fille depuis le début de l'été.  Oui, il m'arrive parfois de fouiller dans ses affaires, je n'ai pas honte de le dire, et vous allez comprendre pourquoi...

Ma fille a 19 ans, techniquement, ce n'est plus une mineure.  Elle n'a pas à me rendre de comptes.  Si elle décide de foutre sa vie en l'air avec des hommes qui ont deux fois son âge, ça la regarde.

Par contre, vous n'êtes pas sans savoir que vous avez commis une faute professionnelle, une faute grave.  Il serait facile pour moi d'alerter la direction de votre collège.  Je vous avoue que c'était ma première idée en prenant connaissance de vos messages (pour ne rien dire des photos intimes qui accompagnaient certains d'entre eux).  Mais je me suis ravisée assez vite en considérant les  torts que je causerais à ma propre fille en déballant toute cette histoire.

Vous le savez, vous l'avez bien vu: Cassandre est malade.  Brillante, première de classe, oui, mais très malade.  Je n'entrerai pas ici dans les détails, ce qui compte, c'est que vous ayez fini par comprendre qu'elle allait vous détruire comme elle a d'ailleurs détruit son père (décédé, le foie brûlé par l'alcool à friction) et un de ses cousins (toujours vivant, lui, mais en pièces détachées).

Vous avez rompu à temps, croyez-moi.  

Je ne veux pas vous faire entrer dans mon intimité, mais vous saurez, cher monsieur, que les dernières années n'ont pas été faciles.  Des pédopsychiatres, des intervenants sociaux, des urgentologues, des psys behavioristes, humanistes, relationnistes, name it, Cassandre en a vu des tas et de toutes les couleurs.  Je l'ai accompagnée partout, je l'ai soutenue du mieux que je l'ai pu entre toutes ses crises.  Elle a consulté, j'ai consulté, tout le monde a consulté tout le monde et pour finir personne ne comprenait plus rien à rien. Ma fille replongeait toujours, elle replonge en ce moment même, et moi, monsieur, je suis brûlée.  Brûlée et au bout du rouleau.

Alors vous comprendrez que je n'ai pas envie d'en rajouter une couche en mêlant votre collège à nos histoires, c'est déjà bien assez pénible comme ça.

Maintenant, pour ce qui est de l'autre faute...  Je ne vous en veux pas.  Pas trop, en tout cas.  Oui, je vous ai vu venir avec votre numéro de client qui se cherche un condo...  Et puis, les yeux qui vous sortaient de la tête chaque fois que je tirais sur ma jupe...  Dès la première rencontre dans votre appartement, j'ai reconnu l'homme qui tétait le nombril de ma fille au bord de la piscine (eh oui, les archives des caméras de surveillance, qu'est-ce que vous croyez?).  Mais je vous comprends, vous étiez désespéré, vous cherchiez une issue honorable à ce cauchemar, vous vouliez un bargaining power au cas où Cassandre vendrait la mèche, alors j'ai exploité votre talon d'Achille, je vous ai travaillé au nombril moi aussi, rassurez-vous, je ne me moque pas, j'en ai vu d'autres...  Par exemple, j'ai eu un amant qui ne giclait qu'en me léchant les aisselles, un autre qui insérait un talon aiguille sous son slip et qui beurrait l'empeigne quand je prononçais le mot tintinnabulum à répétition (pardonnez si c'est plutôt graphique), alors consolez-vous, vous n'êtes pas le plus fucked up des partenaires que j'ai rencontré, et si je vous ai offert mon ventre à lécher à la fin de la visite, c'est parce que je vous trouvais touchant dans votre rôle d'agent double en carton-pâte.  Et aussi parce que j'avais besoin de vous d'une certaine façon...

Vous vous rappelez de la question que je vous ai posée juste avant que vous tombiez à genoux?  Je vous ai demandé si vous seriez prêt à acheter le condo au cas où je déboutonnerais mon chemisier.  Et vous m'avez répondu, dégoulinant de reconnaissance, oui, oui, oui...

Bon alors voici le deal.  Dormez tranquille, personne ne vous trahira.  Ni moi ni ma fille. En échange -- et ce sera ma première condition -- j'exige que vous teniez votre promesse et que vous achetiez ce condo.  Prix de vente non négociable: 425,000$.  Je touche une commission de 30,000$, tout le monde est content: de mon côté, ça va me permettre de rattraper les retards de paiement sur mon Audi, et de votre côté, vous pourrez enfin dormir sur vos deux oreilles, et en prime, faire votre jogging matinal dans le magnifique boisé de Saint-Sulpice.

Vous n'avez qu'à signer le document notarié que vous trouverez en pièce jointe à ce courriel.  Je m'occuperai du reste.

Ma seconde condition: que nous puissions nous rencontrer tous les trois, vous, Cassandre et moi, et parler ouvertement de la situation.  Plus de jeu, plus de cachette, plus de tour de passe-passe.  Juste une conversation franche, transparente et aussi constructive que possible sur ce qui nous est arrivé de façon à ce que tout le monde puisse enfin passer à autre chose...  Comprenez-moi bien: après cette rencontre, vous ne nous reverrez jamais, et sous aucun prétexte vous ne devrez chercher à nous contacter, ma fille ou moi.  Mais nous devons d'abord nous parler, j'y tiens, et nous assurer de mettre un terme à cette situation insupportable, que ça ne s'achève pas dans le vague, l'approximation et les sous-entendus...  

Venez chez moi samedi soir prochain.  Nous mangerons ensemble (je sais déjà que vous aimez la pizza avec croûte farcie au fromage).  Entre-temps, je vais parler à Cassandre, question de préparer un peu le terrain...  Ne vous inquiétez pas: si elle s'est montrée cruelle avec vous, elle ne vous en estime pas moins, je connais ma fille, faites-moi confiance, c'est pour son bien, le mien et le vôtre aussi.  Je tiens très fort à ce que cette rencontre soit placée sous le signe de la réparation et de la réconciliation.  Je suis peut-être naïve, penserez-vous.  Peut-être, en effet.  Mais j'ai confiance, et surtout, je suis épuisée...

Venez samedi.  Ne me décevez pas.  Et apportez votre maillot.

Cordialement,

Morane Baillargeon.


Qu'en pensez-vous, Namou chérie?  Bien sûr que c'était un piège!  Mais avais-je le choix?  Réparation, réconciliation...  Il n'existe rien de tel en ce monde.  Mais Morane avait raison sur un point: il fallait en finir.

Je répondis en lui disant que j'acceptais les deux conditions, que je serais là samedi et que j'allais de ce pas me rendre au Maxi pour m'acheter un maillot.

Si ça ne vous dérange pas, je ne vous accompagnerai pas plus loin.  Après tout, vous êtes presque rendue...  Tenez, 200 dollars, je crois que ça couvre peu ou prou le nombre de danses que vous auriez exécutées si nous nous étions retrouvés dans l'isoloir...

Merci encore pour cette promenade!  Je vous retrouve demain -- mon dieu, jeudi déjà! -- oui, je vous retrouve au club autour de 22h00, et je vous résumerai la charmante soirée que j'ai passée en compagnie de mes reines mère et fille.  J'arrive à la fin de mon récit, promis...  

Bonne soirée, mon ange, dormez bien, à demain!



  

dimanche 12 avril 2026

Journal ritaphysique (13 avril 2026)

Chez moi, l'écriture et la nuit n'ont jamais fait bon ménage.

Et la blancheur d'une seule nuit peut être soumise à des gradations subtiles entre des extrémités elles-mêmes fort mal définies.

Cela dit, je ne déteste pas qu'à l'occasion la pensée s'aventure en terrain vague, qu'elle quitte progressivement le champ du concept pour naviguer dans la zone de l'entre-deux-trois-quatre, etc.

S'il y a un sens à parler de ritaphysique du terrain vague, c'est peut-être qu'il y a une étrange préséance (rarement soulignée) de l'espace sur le temps.  Je veux dire: que dans certaines conditions, étrangères (mais pas nécessairement hostiles) à l'analytique existentiale du Dasein, le champ spatial qui s'offre à nous surdétermine l'expérience que nous ferons du temps, c'est-à-dire oriente radicalement l'ouverture ou la fermeture du temps, son passage ou son arrêt, sa rupture ou sa relance, sa trajectoire linéaire, cyclique ou contrapuntique, bref, détermine à l'avance en les saturant toutes les figures que le temps peut adopter, et cela, au point de transgresser les limites de son propre concept en direction de l'égocept qui lui correspond, je veux dire: au point d'échapper à une analytique existentiale de l'être-le-là pour s'ouvrir à une esthétique buccogénitale de l'être-à-rita.

Damzémessieurs, accueillons chaleureusement Joe le Dasein!

(J'ai l'air de déconner.  Mais non, le petit cochon est très sérieux.)

((Ce n'est qu'après avoir avalé coup sur coup deux capsules de Nespresso Intenso que la chouette de Minerve prend son envol et l'achève, quelques minutes plus tard, dans un pylône du comté de Verchères.))

*

Pense, porc.

Si Nietzsche insiste tant sur les conditions géographiques qui ont présidé historiquement à la venue de la pensée de l'éternel retour, ce n'est pas seulement par coquetterie ou pour épater la galerie des vieilles doudounes en compagnie desquelles il calait un verre de schnaps après souper.

Ici, non seulement l'espace ordonne formellement la venue d'une idée, mais plus encore, il détermine matériellement la venue de cette idée du temps pensé en termes de re-venue (ou de revenance).  Plus précisément, l'espace (physique) accède à la jouissance/conscience ritaphysique de soi comme espace opérateur de pensée, c'est-à-dire comme espace de jeu sans lequel l'idée de l'éternel retour n'aurait même pas pu apparaître.

Je veux raconter maintenant l'histoire de Zarathoustra.  La conception fondamentale de l'oeuvre, i'idée de l'Éternel Retour, cette formule suprême de l'affirmation, la plus haute qui se puisse concevoir, date du mois d'août 1881.  Elle est jetée sur une feuille de papier avec cette inscription: À 6000 pieds par delà l'humain et le temps.  Je parcourais ce jour-là la forêt, le long du lac de Silvaplana; près d'un formidable bloc de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlej, je fis halte.  C'est là que cette idée m'est venue. (Nietzsche, Ecce homo).

Ici, la disposition géophysique du décor est l'équivalent d'une scène primitive, nécessaire à l'apparition d'un personnage conceptuel de tout premier plan, et ce n'est pas un hasard si la hauteur de l'idée -- la plus haute qui se puisse concevoir -- redouble jusqu'à s'y confondre la hauteur géographique des lieux -- 6000 pieds par-delà l'humain et le temps.

... et le temps.

*

Si, ritaphysiquement parlant, l'espace surplombe le temps, et si toute idée ne se développe qu'en fonction d'une certaine durée -- ce qui signifie qu'aucune idée ne se laisse penser abstraction faite du temps qu'elle nécessite pour se déployer de façon charnelle --, le surplomb vertical de l'espace sur le temps surdétermine le déploiement érotique de l'idée de version en version.

Pour en revenir à Nietzsche, l'éternel retour n'est pas une Idée platonicienne dont les différentes versions ne seraient que des copies plus ou moins dégénérées ou horizontalisées.  Au contraire, la configuration spatiale de la scène modifie à chaque fois la donation éroconceptuelle de l'idée.  Je veux dire: l'idée de l'éternel retour n'est pas exactement la même selon qu'elle se dévêt 1) dans le cadre géoaffectif des hauteurs de Silvaplana; 2) au sein d'un scénario imaginaire du Gai savoir où on interpelle le lecteur en lui demandant comment il réagirait si un démon lui annonçait qu'il était appelé à revivre la totalité de son existence à l'infini; 3) dans le Zarathoustra, où le portique de l'Instant commande que l'éternité advenue et l'éternité advenante se courbent en un seul anneau se croisant infiniment lui-même.

Ce qui revient à chaque fois, d'une version à une autre, ce n'est pas exactement le même, c'est la nécessité de penser le même différemment -- et de le faire infiniment s'il est vrai que les espaces de pensée à l'intérieur desquels cette idée peut revenir sont eux-mêmes en nombre (virtuellement) infini.

*

À 3h16 du matin, Joe le Dasein grille une clope sur la terrasse gluante de pluie.

À 3h25 du matin, le même en grille une autre.

Pas de rocher de Surlej, pas de nain fatigant, pas de portique, pas de démon.

Juste la marde.

On a les éternels retours qu'on peut.



 

vendredi 10 avril 2026

La rechute (chap. 6.4)

Ce n'était pas tout à fait l'idée que vous vous faisiez d'une promenade romantique au clair de lune, nsspaas?  J'en conviens, ce ne sont pas les quais d'Amsterdam, le quartier est plutôt sinistre...  Je vous propose de marcher sur Port-Royal jusqu'à Tolhurst, c'est plus sûr, et de là nous pourrons toujours pousser vers le nord jusqu'à Henri-Bourassa...

Alors voilà, j'étais coincé (le mot est faible); je m'étais délibérément, et en parfaite connaissance de cause, peinturé dans un coin entre madame et mademoiselle.  Les jours qui suivirent furent étrangement calmes: je ne reçus aucun message de Cassandre, aucun coup de fil non plus de Morane, ce qui me permettait d'imaginer toutes sortes de scénarios fantastiques dont les variantes épousaient le séismographe de mon enthousiasme et/ou de ma paranoïa.  Dans certains d'entre eux, après quelques mises au point, nous convenions de former tous les trois un ménage postmoderne et de conférer à l'expression inceste polygénérationnel un flou artistique qu'elle n'avait sans doute encore jamais connu jusqu'ici; à d'autres moments, bien au contraire, l'horizon m'apparaissait saturé de potences, de poisons et de poignards -- à peine avais-je ouvert la bouche que mère et fille se concertaient d'instinct pour me découper en morceaux, me couler dans le ciment ou bien encore, ce qui était plus vraisemblable, me cannibaliser afin de faire disparaître toute trace de mon existence.

Toujours est-il que je sentais confusément que c'était à moi de jouer.  Mais voilà, les limites de l'échiquier s'achevaient dans la purée de pois, et les pièces les plus importantes, toutes les reines, toutes les tours, tous les fous et les cavaliers se trouvaient du côté de l'adversaire tandis que je ne disposais, pour ma part, que d'une brigade de pions futiles et qui plus est incompétents, qui se prenaient les pieds dans la nuit et se bouffaient mutuellement.

D'une façon ou d'une autre, je devais à tout prix désamorcer cette machine infernale.  Il me fallait coûte que coûte rafistoler l'irréparable.

Cet après-midi là, donc cinq jours après que j'eus adoré le ventre de madame en circuit fermé et à jupe dégrafée, j'écrivis à Cassandre et lui exposai dans le menu détail ce qui s'était produit dans ce condo de la rue Berthe-Louard; je lui expliquai comment j'étais entré en contact avec sa mère; je lui jurai que je n'avais dès le départ aucune intention de coucher avec elle, que je n'en étais pas amoureux, qu'il s'agissait d'une passade sans conséquence, motivée seulement par la volonté stupide de me ménager une porte de sortie au cas où elle (Cassandre) décidait de mettre sa menace à exécution et de révéler notre relation à la direction du collège; à ce sujet, d'ailleurs, je consentais à faire amende honorable, si tel était vraiment son désir, et à me livrer moi-même à la direction; je lui fis valoir que nous devions cependant laisser sa mère en dehors de tout ça, qu'elle (Cassandre) n'avait rien à gagner en lui confiant ce qu'elle savait de cette dérive épisodique entre elle (sa mère) et moi; je conclus (de façon infecte) en implorant son pardon pour tout le mal que je lui avais fait, et que si cela ne suffisait pas, que j'étais même prêt à monnayer son silence au prix qu'elle jugeait le plus adéquat, à condition de me garantir que les choses en resteraient là et qu'il n'y aurait plus jamais de suite d'aucune sorte à notre pitoyable romance.

(C'est drôle: la nuit, on dirait que toutes les usines sont désaffectées, ne trouvez-vous pas?  Ce que je veux dire, Namou chérie, c'est qu'il y a là une atmosphère de terrain vague que je trouve, pour ma part, très existentielle.  Existentielle en quel sens?  De fait, c'est difficile à définir...  Chez moi, ça se manifeste toujours par une torsion de tripes -- enfin, je ne voudrais pas vous dégoûter en disant ça --, mais c'est bien ainsi que ça me vient, comme un frisson préfécal extrêmement diffus, mais dont la source se situerait moins au niveau de l'anus que du coeur, je ne sais pas si vous me suivez... Comment?  Ah, ça vous arrive quand vous avez l'impression de figurer dans un jeu vidéo?  Mon dieu, Namou, je crois que nous sommes faits pour nous étonner mutuellement jusqu'à la fin des temps...)

Oui, bon, ce qui s'est passé ensuite...  Eh bien, après avoir envoyé ce message à peu près dans l'état où je viens de vous le résumer, j'ai attendu...  Pour vous dire la vérité, je m'attendais à une réponse rapide; je vous rappelle que pendant deux semaines, j'avais imposé à Cassandre le traitement du silence radio, déterminé que j'étais à ne répondre à aucun de ses billets, peu importe les menaces, et peu importe la charge de démence dont ils étaient porteurs...  Dans ces conditions, donc, je m'attendais à ce qu'elle réponde sur le champ, mais bizarrement, je dus patienter pendant trois jours, 74 heures très précisément, avant de recevoir la réponse le lundi suivant en milieu de soirée... 

Sauf que c'est Morane qui répondit.  Pas Cassandre.  Sa mère.

Exact, le coup classique: Cassandre avait laissé son ordi ouvert, sans surveillance; sa mère était passée devant, une ligne avait capté son attention, alors...  Alors elle s'est installée devant l'écran et a tout lu, tout dévoré d'une traite.  Tout.  De mon premier message -- Mon amour, mon doux amour... -- jusqu'au tout dernier où j'exposais à Cassandre que je refusais de poursuivre plus avant cette conversation.

Les poèmes insensés que je lui avais envoyés: Les oies se fondent à l'équation céleste de leur émoi / soudain c'est toute la terre qui manque à l'appel... Je retarde de trois supplices sur la programmation de ta beauté...  Au bout de ma désolation, je n'entrevois plus rien que la thèse volcanique de ton existence...

Les convocations de sa présence dès l'aurore: Il n'y a plus que le crochet de ta chair pour freiner ma chute en ce froid matin de Malbaie.  Ne me laisse pas seul avec ces millions de mots que je dois éteindre un à un avant d'avouer mortellement que je t'aime.

Les brûlots érotiques que je lui ai acheminés sur une base quasi quotidienne: J'espère la crevaison de ma queue et toutes tes roses vandalisées, fêlées de près comme une boussole sur laquelle le nord est sans pouvoir.

Oui, Namou, maman avait découvert le pot aux roses et elle avait tout lu.

Ce qu'elle m'a répondu?

Eh bien, disons que s'il y a un dieu pour les ivrognes, il y a certainement une déesse pour les détraqués romantiques dans mon genre...

J'ai bien entendu conservé une copie imprimée de sa réponse.  Elle m'accompagne désormais où que j'aille.  Je la relis à l'occasion.  Oui, je la conserve là, pliée en quatre dans la poche de mon pantalon.  Car plus que tout, je tiens à sentir en permanence son frottement contre mes couilles...  Si vous me le permettez, je vais vous la lire, ce sera plus simple...

(...)




mercredi 8 avril 2026

La rechute (chap. 6.3)

Alors savez-vous ce que j'ai fait?  Vous donnez votre langue au chat?  Allons, Namou, après tout ce que je vous ai raconté sur mon compte, vous devez certainement avoir une petite idée...  Non?  Très bien, alors approchez-vous un peu, je vais vous le dire dans le creux de l'oreille...

Je bafouillai: Vous avez vraiment un très beau...  un magnifique...  un ravissant... 

Le mot refusait de sortir.  Un peu comme dans un rêve, lorsque vous tentez de fuir et que vos jambes s'enfoncent dans les sables mouvants, le mot juste était à bout de motricité et s'effondrait en deçà des limites de sa formulation.

Morane demeura interdite, légèrement inclinée comme une princesse de Disney au milieu d'un atelier de menuiserie, puis au bout de quelques secondes, elle murmura: merci.  Je ne sus qu'un peu plus tard qu'elle avait deviné, mais sur le coup, je ne pouvais pas décider si elle savait à quoi je faisais allusion; mon trouble était total et son port de tête demeurait indécodable.

Puis ma voix se détacha de moi, palpita de détresse aux quatre coins du plafond comme un oiseau entré par la fenêtre, et je m'entendis murmurer: Et si nous allions visiter ce condo situé sur Berthe-Louard?

Les yeux morts, d'un bleu chimique, mais les paupières battant à toute vitesse, elle répondit: Peut-être.  Je dois d'abord contacter le vendeur.  J'ai besoin de son accord et je ne me rappelle pas s'il travaille de la maison le vendredi.

Je ne savais pas si nous étions au début d'une capsule porno ou à la fin d'un film Hallmark, mais dans mon souvenir, les choses se passèrent très vite.  D'abord, je la rejoignis sur le trottoir et nous montâmes à bord de sa petite Audi TT, édition 2000.  Le client avait donné son accord pour la visite de son unité, mais nous devions procéder rapidement puisqu'il prévoyait être de retour en début d'après-midi.  Nous avions plus ou moins le champ libre pour les deux prochaines heures.

C'était une merveille de la voir foncer au volant de ce bleu bolide, et j'admirais la sûreté de sa navigation entre les nids de poule de la rue Christophe-Colomb.  Plus que tout, je m'enchantais du rayonnement de ses ongles couleur crème sur le pommeau du bras de vitesse: elle enchaînait de la première à la deuxième, puis rétrocédait de la quatrième à la troisième du bout des doigts, et je ne pouvais m'empêcher d'imaginer la délicatesse de cette pression digitale sur mon sexe, le frein lubrifié, mis au pilori entre entre son pouce et son index, et tout au bout de ce supplice enchanté, les éclats de sperme pailletant le vernis de ses ongles dont la clémence provisoire réservait la déchirure de mon prépuce à de plus amples dérives.

(Dites donc, Namou mon ange, que diriez-vous de rentrer?  Je suis à peu près certain que si nous piquons à travers le quartier des usines, nous échapperons facilement à la vigilance des tontons macoutes du ministère de la santé.  Et puis, pour vous le dire franchement, ma torsade à la cannelle m'est restée sur le coeur...  Oui, marcher nous fera du bien...)

Le condo qu'elle me fit visiter me convenait parfaitement.  Du moins aurait-il pu m'intéresser si j'avais été un client sérieux et que je n'avais pas simulé.  Cuisine, salle à dîner et salon communiquaient de façon très ouverte, très intelligente, précisa-t-elle, et la chambre des maîtres, tournée vers l'est, était un véritable puits de lumière.  Et puisque mon agente immobilière avait souvent ce réflexe d'immiscer ses pouces sous l'élastique de la jupe afin de la réajuster, j'espérais toujours l'entrevision de cet éclair ombilical qui m'avait fait tourner la tête un peu plus tôt.  C'était plus fort que moi: dès que, franchissant le seuil d'une chambre ou croisant son reflet dans un miroir, je la voyais amorcer cette motion nerveuse, je louchais en direction de sa taille, invoquant à basse fréquence le retour de l'illumination.

Au bout d'une quinzaine de minutes, elle soupira à tout rompre et se tourna vers moi en s'adossant au garde-robe du couloir d'entrée.

Puis elle dit: Ça vous chavire à ce point-là?

Je dis: Pardon?

Elle dit: Ne jouez pas.  Je m'étonne tout de même qu'une si petite... chose... puisse provoquer chez vous un tel effet, un tel... déséquilibre...  Vous achèteriez ce condo si je vous montrais?  Si je vous autorisais?

Je n'en pouvais plus.  Elle m'avait percé à jour: mon plan était à l'eau, il ne me restait qu'à me confondre en excuses, m'arracher la tête et tourner les talons.

Elle dit: Répondez franchement, c'est tout ce que je vous demande.

Je dis: Madame, je crois que bien que je serais prêt à tout.  Pour un seul baiser déposé sur votre... Oui, absolument tout.

Alors, chère Namou, à mon plus grand étonnement (mais pouvais-je encore m'étonner de quoique ce soit?), elle dégrafa sa jupe, écarta les pans de son chemisier et, de l'index, pointa à la verticale la cime de son nombril.  Puis elle dit: Faites vite, nous n'avons plus beaucoup de temps, le vendeur pourrait rentrer d'une minute à l'autre.

Je tombai à genoux sur les lattes du portique, enlaçai ses hanches, et tout en dardant de la langue les replis de son brasier ombilical, je me rappelais des mots de Nietzsche: La douleur dit passe et péris, mais toute joie veut l'éternité. 

Judas n'avait pas dû se sentir différemment quand il frencha le Christ sous les applaudissements des onze autres apôtres.

(...)


 

mercredi 1 avril 2026

La rechute (chap. 6.2)

Eh bien, comment trouvez-vous votre roussette au miel?  Ça se laisse avaler?  Je ne sais pas si on nous a fourgué en douce la fin de ligne de la journée, mais bien franchement, mon beignet de crème sûre n'est rien moins qu'un crime contre l'humanité...  Non, Namou, ces petits picots verdâtres que vous apercevez sur le pourtour n'ont rien à voir avec de la moisissure, je parierais plutôt pour des atomes de framboises fissurés sous vide... Vous avez raison, nous aurions dû nous en tenir à notre première idée et opter pour une boite de Timbits...  Mon dieu, même le café du McDo a plus de gueule que ce débordement de lessive...

Alors comme je vous le disais, j'ai donc pris contact avec Morane Baillargeon, vendeuse étoile de la succursale Re/Max située sur Saint-Laurent; vous pouvez d'ailleurs apercevoir son joli petit minois photoshopé sur la plupart des pancartes des maisons à vendre dans le secteur nord de Villeray.

Non, je ne sais pas à quoi j'ai pensé.  Je crois que je voulais rétablir une espèce d'équilibre, me ménager un moyen de pression au cas où Cassandre aurait mis à exécution sa menace de dévoiler à la direction du collège les charmants messages que je lui avais envoyés l'été précédent.  Ce qui, bien entendu, ne faisait aucun sens dans la mesure où je n'avais absolument pas l'intention de révéler à Cassandre que j'avais pris contact avec sa mère.  Appelons ça une carte que j'entendais conserver dans ma manche au cas où...

Mais comme je vous l'ai mentionné, l'enchantement était rompu.  Je me sentais à la fois floué, fragilisé et compromis; j'avais mobilisé mes dernières réserves de rationalité pour refouler Cassandre aux extrêmes limites de mon existence; la volatilité de son humeur, la noirceur de ses manipulations, les bonds et rebonds de sa trajectoire offensive -- pour ne rien dire des aberrations sexuelles dans lesquelles elle m'avait entraîné -- de tout cela, j'avais fait mon deuil.  Il est vrai que l'infection était profonde et que mes résolutions demeuraient vacillantes, mais je ne jouais plus.  Coûte que coûte, dussé-je prolonger mon arrêt de travail au-delà de toute limite raisonnable, j'allais redevenir ce plat spécimen d'humanité que j'étais, que j'avais toujours été au fond, avant de la rencontrer; dorénavant, j'enseignerais Hugo plutôt que Rimbaud, et Péguy plutôt que Lautréamont, et je lirais en classe leurs poèmes sur le ton d'un banlieusard qui expose ses griefs à un fonctionnaire au sujet de son compte de taxes municipales.

Voyez-vous, chère Namou -- attention, vous avez une touche de crème sur le bout du nez --, j'aurais pu halluciner sur cette rencontre avec la mère de Cassandre, j'aurais pu projeter sur elle toute une mythologie axée sur la continuité de la mort et du sang, toute une mystique fondée sur la rupture et la reconstitution surnaturelle du désir par-delà les océans du temps.  Ç'eut été une ultime tentation.  Après tout, comme je vous l'ai dit, au physique, Morane ressemblait tellement à sa fille qu'il était tentant de voir dans cette ressemblance un pied de nez du destin, une invitation à tirer le diable par la queue et à faire de cette rencontre le deuxième chapitre d'un seul et même roman de moeurs postmoderne.  Mais il n'en était pas question.      

Ce vendredi-là, tandis que Morane Baillargeon, ficelée dans son tailleur corporatif, étalait sur ma table de cuisine les fiches des différentes unités de condo, je m'étonnai moi-même du flegme que j'affichais; rien dans mon attitude corporelle ne laissait deviner la saignée récente de mon intellect, rien non plus qui ne fisse écho au tintement prolongé des étoiles qui troublait la tranquillité de mes nuits blanches.  J'habitais si bien mon rôle de client concerné que j'en vins même à manifester un réel intérêt pour un immeuble à condos situé sur la rue Berthe-Louard, dans le quartier Ahuntsic.  Et pourquoi pas?  Je pouvais bien faire d'une pierre deux coups: d'une part, nouer avec Morane Baillargeon un lien minimal qui pouvait toujours me servir de garantie au cas où Cassandre se montrerait déraisonnable, et d'autre part quitter l'appartement que j'habitais depuis une quinzaine d'années pour un condominium situé à deux pas de mon travail et qui jouissait de tous les avantages d'un environnement pseudo-bucolique dans le nord de la ville.

Le plan était parfait, je demeurais maître du jeu et je m'en félicitais sans rien laisser paraître.  Si j'avais été quelqu'un d'autre, je crois même que je me serais administré de grandes tapes dans le dos.

Douce Namou, à ce stade de mon récit, vous vous dites sans doute: ouais, ouais, d'accord, mais qu'est-ce qui a bien pu faire déraper ce plan parfait?  La question est légitime.  La réponse est aussi simple que saugrenue.

Eh bien, figurez-vous qu'à la fin de cette première rencontre, qui dura une bonne heure, Morane se leva, et sans gêne aucune, probablement sans même y penser, elle eut ce geste de rajuster sa jupe, c'est-à-dire de l'abaisser et de la relever prestement -- je vous le jure, ce fut l'affaire d'une fraction de seconde, mais cet éclair fut suffisant pour me permettre d'entrevoir son nombril, et c'est ce détail, insignifiant pour tout autre, mais suprêmement létal pour moi, comme vous le savez à présent, qui fit voler mon plan (et ma cervelle) en éclats.

Jamais de ma vie je n'avais posé les yeux sur une cicatrice ombilicale aussi profonde, aussi étroite et aussi délicatement ciselée que celle de Morane Baillargeon.  Et quand j'y repense encore aujourd'hui, je suis persuadé que la sensualité de la scène n'aurait jamais été si intense, son érotisme ne me serait jamais apparu si décapant si le mouvement par lequel Morane avait rajusté sa jupe n'avait pas été si bref.

Comprenez-moi, Namou bébée: cet éclair ombilical -- telle est du moins ma conviction -- était la contrepartie tragique de cette motion somnambulique (et donc comique pour cette raison) avec laquelle Cassandre avait taquiné les pourtours de son nombril pendant toute la durée de ce fameux exposé oral dont je vous ai déjà parlé.  

Ainsi, moi qui m'étais juré de garder la tête de froide et de me tenir à distance respectueuse de tous les buissons ardents de ce monde, voilà que je rechutais au moment le moins opportun -- et à cause de ce détail absurde, par-dessus le marché.

Alors savez-vous ce que j'ai fait?  Vous donnez votre langue au chat?  Allons, Namou, après tout ce que je vous ai raconté sur mon compte, vous devez certainement avoir une petite idée....  Non?  Très bien, alors approchez-vous un peu, je vais vous le dire dans creux de l'oreille...

(...)