samedi 31 octobre 2026

Journal ritaphysique (31 octobre 2026)

Passer l'Halloween à mon âge, ça ne se fait pas, c'est suspect, c'est des plans pour revenir à la maison dans un char de police avec une citrouille vide sur la tête et un avis de comparution inséré de travers entre les pages des Chants de Maldoror. 

Et je me déguiserais en quoi de toute façon, hein?  

En référendum, très certainement.

Soit, mais comment fait-on pour se déguiser en référendum?

Facile.  On insère sa tête dans un N, comprime sa bedaine dans un O et glisse ses jambes dans un autre N.

Et puis, quand on nous ouvre la porte, plutôt que de mander la charité ou de quêter des bonbons, on exige des certitudes. 

*

Je ne passe peut-être pas l'Halloween, mais je passe.

Je voudrais, pour une fois, ne pas me déguiser.  Ne pas porter de masque.  Je voudrais passer tel qu'en moi-même.  Suis-je assez naïf...

Mais toutes les rues sont fermées et toutes les lumières éteintes.

Le vent se lève et je traverse le parc comme un Maldoror de banlieue.  Sauf que puisque personne n'a eu la délicatesse de glisser des lames de rasoir dans mes Snickers, je vais laisser les commissures de mes lèvres tranquilles...

*

Très candidement, je mise sur l'idée que la peur est multiplicatrice de masques.

Que les masques et les déguisements prolifèrent au même rythme que les occasions de craindre.  Et qu'est-ce qui n'est pas à craindre de nos jours?

La postmodernité -- version cryptothéorique du libéralisme économique -- a étendu l'Halloween à l'ensemble du réel.

En d'autres termes, est réel ce qui fait peur.  Est réel tout ce qui, en dépit des apparences, peut à n'importe quel instant et en n'importe quelle circonstance se transformer en monstre.

Et quel est le plus effrayant de tous les monstres?

C'est le vide.

*

Prenons un exemple.

Cette modeste patte de chaise.  Elle n'a jamais fait de mal à personne, nsspaas?  Jusqu'à présent, elle s'est toujours contentée de faire son honnête travail de patte de chaise et de soutenir, sans maugréer ni sourciller, la chaise dont elle est la patte.

Mais il suffirait pourtant d'un moment d'inattention pour que je m'esquinte le petit orteil dessus.  En conséquence, cette patte de chaise -- qui n'a l'air de rien -- est à craindre dans la mesure où elle tient en réserve une somme X de souffrance que ma nonchalance ou mon imprévoyance pourrait libérer à tout moment.  Clandestine ou virtuelle, sa monstruosité ne doit pas pour autant être prise à la légère.  Je m'en méfie.

Autre exemple: cette rue tranquille et sans histoire où il ne passe en moyenne guère plus de 3,6 véhicules par jour.  Certes, mais si un seul de ces véhicules venait à passer à toute vitesse?  Hmmm...  Que son conducteur perdait le contrôle de sa voiture dans le tournant et qu'il percutait le bambin de 3 ans qui roule en tricycle dans l'entrée de garage de madame Barringer?  Ce scénario ne peut pas être écarté.  Même si sa matérialisation relève du fantastique, même si sa probabilité se chiffrait autour de 00000,1%, sa possibilité est irréductible.

La monstruosité postmoderne loge dans cet écart halluciné que notre psychose collective introduit, avec une frénésie croissante, entre le probable et le possible.

*

La normalité est le masque le plus courant de la monstruosité.

La banalité est tout sauf triviale.  Elle est la possibilité permanente de l'horreur, et dans la mesure où elle est redoutée en tant que telle, l'horreur se nimbe d'un second degré: ce n'est plus l'horreur comme telle que je crains -- elle ne se manifeste presque jamais --, c'est sa possibilité, si ténue soit-elle.

En somme, j'ai peur de me retrouver dans une situation où je pourrais avoir peur pour vrai.  Et si cette peur virtuelle est moins intense que la peur réelle, ce qu'elle perd en intensité est largement compensé par la multitude des occasions de craindre.

À proprement parler, si le réel est à craindre, c'est qu'il est le masque sous lequel l'horreur est virtuellement et constamment dissimulée.

*

Supposons qu'il en soit ainsi.  (Au fond, je n'en sais rien, mais supposons-le.)

À qui profite cette situation?

(Pense, porc!)

Au libéralisme économique, bien entendu.  Plus précisément, percevoir toute chose comme un monstre en attente de manifestation est la condition que requiert le consumérisme pour accéder à la frénésie névrotique qui assure sa relance ininterrompue, la perpétuation de son rouleau compressif/dépressif.

Dans ce cadre de référence, tout ce qui est à vendre doit d'abord apparaître comme un motif de sécurité.  Peu importe l'item -- machine à coudre ou à laver, planche à voile ou à repasser, bébé Yoda ou geisha Godzilla, navet romantique ou porno, rouge à lèvres ou shortening Crisco --, la fonction première de l'item n'est pas de fournir un ersatz de bonheur, un boost d'allégresse, un pic aléatoire de pur plaisir, mais bien de sécuriser.

La jouissance consumériste, ici, se définit négativement comme aspiration malade à l'absence de crainte, à l'ataraxie, comme disaient les anciens.  Consommer, ce n'est pas d'abord se fuir dans l'avoir, c'est multiplier par cent, par mille le rituel d'apaisement nécessaire à l'élaboration d'une zone de confort à l'intérieur de laquelle j'accéderai enfin à la sensation que plus rien de mal ne peut m'arriver = moi sans masque =  moi tel qu'en moi-même.

Même lorsque l'item n'a pas été explicitement conçu à cette fin, il doit, d'une manière ou d'une autre, sous une forme ou sous une autre, me procurer une sensation de sécurité provisoire face à un monde où le danger est virtuellement partout, et dont l'horreur tacite est généralisée.

*

Mise en situation.

Observez la gueule des gens qui magasinent chez Costco un vendredi soir.

Je veux dire: observez bien.

Par exemple, contemplez extatiquement, pendant quelques secondes, la tronche de ce type qui vient tout juste d'immobiliser son horreur de carrosse au milieu de l'allée, et qui rafle sans même les voir une vingtaine de paires de chaussettes de marque Caterpillar; ou encore, observez l'attitude corporelle de cette dame qui trépigne derrière vous dans la file de la caisse #4 (chaotiquement fondue à la file #5, dieu sait pourquoi), et qui se retient de vous étrangler tout simplement parce que, selon ses calculs, vous ne devriez pas exister et ainsi retarder de 3 minutes 38 secondes son passage à la caisse #10 (où elle aboutira fatalement, dieu sait comment).

Que lisez-vous sur le visage de vos semblables costcotisés?

Rien d'autre qu'une terreur sans fond.  Ici, dans ce royaume de la consommation  mégamaboule, l'impatience, la rage, le désarroi, les rires et les grincements de dents, la désolation et la déréliction, l'être-pour-le-parking tout comme l'être-pour-le-gros-baril-de-beurre-de-pinottes, etc., ne sont que de plaisantes variations sur le thème de la terreur.

Tous ces gens sont morts de trouille.   Parce que ici et maintenant, dans cet asile à ciel ouvert, dans cette cour des miracles qu'est le Costco, il s'agit de se prémunir par tous les moyens, fut-ce par le vide et la fureur, de l'hostilité latente propre à toute situation, et qui peut éclater à tout moment.

Mais en quoi, de quelle manière au juste la mascarade monstrueuse des choses (la peur, la peur et encore la peur) se coordonne-t-elle avec la mascarade égologique (games people play)?  À creuser.



 


jeudi 27 août 2026

La fuite (chap. 1.2)

Lorsque Joe le Dasein s'éveilla, affalé de travers dans la causeuse du Structube, le flux de sa conscience butait sur un maillon qui ne se rattachait à aucune chaîne identifiable.  Il se rappelait qu'il devait 5862$ à Balloune, connu aussi sous le nom de Grigor Stepansky, mais il ne comprenait toujours pas ce qu'il faisait ici, écrasé dans cette causeuse avec un médaillon de vomi à ses pieds.

Et puis cette fatigue d'être soi, de se savoir irrémédiablement rivé au là de son soi, l'empêchait de penser clairement.  Quelque chose l'avait amené ici, et à présent, cette même chose lui commandait de ne pas rester là.

(Le gros Russe ne rigolait pas.)  

Le magasin semblait désert, mais ce n'était peut-être qu'un attrape-nigaud.  Vacillant sur son quadriparti, Joe le Dasein hasarda un pas, puis deux, puis cinq, et le temps de le dire, le voici qui évoluait au ralenti entre les divans et les tables, caressant du revers de la main les surfaces lisses et/ou soyeuses des étants à rabais qui s'échelonnaient à l'infini.  Il avisa un rocking-chair dont l'inclinaison lui parut particulièrement angoissante.  N'y avait-il pas quelque chose de drôle à se retrouver aussi seul dans un espace aussi vaste?  Non, pas vraiment.  La lumière projetée par les néons enrobait les démonstrateurs d'une aura aveuglante, presque vulgaire: elle semblait en liquidation au même titre que les tables basses refoulées contre le mur du fond.

-- Heu... allo?

Personne.  Mais où donc étaient passés les clients, les vendeurs, les mascottes soufflées en déficit de motricité? Sa solitude ici avait quelque chose de positivement scandaleux.  Au détour d'une colonne, il aperçut son reflet dans une psyché.  C'était bien lui: gros, vieux, barbu, la lèvre inférieure fendue, la monture de ses lunettes vaguement désajustée et son jeans troué au niveau du genou gauche.

(Balloune était vraiment à bout de patience et le monde n'était pas prêt de finir.  Encore fallait-il harmoniser au mieux ces deux états de choses.)

Puis il perçut un gémissement, une plainte très faible dont la source n'était pas claire; quelqu'un sanglotait dans les lointains comme seul peut sangloter une femme = Y qui se serait réfugiée dans une salle de bain ou une cabine d'essayage. Mais il n'y avait pas de cabine d'essayage chez Structube, nsspaaas?  Joe le Dasein contourna le comptoir des caisses et claudiqua en direction de l'arrière-boutique.

(Au téléphone, d'une voix sèche, Balloune avait dit qu'il allait lui ouvrir le ventre et lui faire bouffer ses propres intestins.)

Sans surprise, Joe déboucha sur un étroit couloir qui comportait 6 cabines d'essayage dont les portes étaient entrouvertes -- à l'exception de la 6e située tout au fond.  Aucun doute n'était possible, le Dasein dont Joe maudissait le là s'avérait Mitsein. Derrière la porte verrouillée de la 6e cabine, une milléniale sanglotait par intermittence.

*

Le temps est passé où il était encore possible d'annexer les amphithéâtres à la parole des poètes.  Et pourtant, nous persistons à collectiviser le récit comme s'il y avait encore une place réservée au Nous.  

C'est que nous pressentons l'égalité foncière des personnages qui se pressent aux portes de la fiction la plus simple, et même s'il ne nous est pas permis de nommer cette égalité, même si elle échappe aux manoeuvres communautaires qui se soldent parfois par une révolution (bien qu'elles se concluent le plus souvent par la paisible rénovation d'une salle de bain), le fait est que nous pressentons cette égalité narrative, nous la recevons comme la note noire qui court sous le texte, et ce Nous de contrebande (Je au fusil, Il en cartouchière) est le manifeste des vaincus qui ne s'avoueront jamais tels, même après avoir croqué une capsule de cyanure, même après avoir baisé sans condom avec le cadavre du soleil. 



samedi 22 août 2026

La fuite (chap 1.1)

 

Quand Joe le Dasein entra chez Structube, il avait déjà oublié pourquoi il était là.  Il ne lui suffisait plus de se dire je suis l'être-le-là, ou encore je suis l'éclaircie de l'Être, ou encore on devrait interdire les burgers sans cornichons.

Le monde lui semblait avoir perdu tout sens de la plaisanterie.  Il se rappelait seulement qu'il devait de l'argent, beaucoup d'argent, à de très mauvaises personnes.  

Il avisa la causeuse inclinable qui rayonnait en silence à droite de l'entrée. Son angoisse, pourtant bien réelle, avait soudain la légèreté d'un théorème indémontrable.  Le temps de se dire l'être moins le tout égale toto néant, il vomit brutalement sur le carrelage, s'écrasa de travers dans la causeuse puis perdit connaissance.

*

La fraîcheur matinale des jours du mois d'août est une constante avec laquelle on doit composer.  Il en va de même de la crampe qui nous saisit au milieu de la nuit et qui contraint à la position assise au bord du lit comme au bord d'un puits sans fond et sans message, mais c'est une autre histoire.  En attendant, la radio du voisin est la science avancée de l'après-midi, et on peut aisément voir un signe d'élection dans le fait d'être la seule personne au monde à ne pas être médicamentée, mais il est douteux que nous soyons cette personne, et c'est pourquoi le soleil décline, dalle par dalle, sur les terrasses de la rue Lionel-Daunais, pareil au lustre décroché d'un appartement dont la vieille locataire vient tout juste de décéder.  

Émergeant du parc, des amants épars hésitent à se prendre par la main (nous savons que ce monde ne sera plus jamais le même, nous ne tolérons plus qu'on nous regarde droit dans les yeux), et la fission atomique des enfants attardés dans les modules de fonte colorée ne nous est d'aucune consolation, bien au contraire, le mot de rentrée est le seul qui nous vienne à l'esprit, et le vent ne peut pas rivaliser de force avec pareille apparition.  C'est le mot juste, pourtant, celui qui barbouille les pourtours de l'estomac, c'est la mémoire amortie de tous ces étés qui se sont achevés dans le vague et qui s'offraient à la pointe brûlante du retour en classe déjà si proche, et mon dieu, dire que nous comptions sur les doigts d'une main les jours qui nous appartenaient encore pendant que la bouteille tournait sans fin entre les cousines pieuses et sales assises en cercle au milieu du salon.

(...)




   

mercredi 12 août 2026

Journal ritaphysique (12 août 2026, Spécial *Faut que j'achète un livre québécois avant la fermeture du IKEA*)

Je reviens sur cette notion de labyrinthe dont je parlais hier.  Si le labyrinthique est bien l'impensé du carré d'as des dispositions existentielles, c'est que chacune de ces dispositions présuppose une espèce de délectation dans l'être-perdu.

Pour rendre ce point plus tangible, je vais procéder à une mise en situation qui n'est pas sans rapport avec le thème de ce jour: Le 12 août, j'achète un livre québécois.

Or telle est la situation: Le IKEA de Boucherville ferme ses portes à 21h00 et il est déjà 20h04.  Il me reste donc tout juste 56 minutes pour sauter dans mon char, brûler tous les feux du boulevard de Montarville, me garer dans le parking du IKEA, me précipiter dans le labyrinthe que l'on sait et dénicher le rayon des livres québécois avant la fermeture, faute de quoi je serai contraint de rentrer chez moi, tout penaud, gros Gagnon comme devant, et me rabattre (non sans quelque sentiment de ratage intégral) sur mon exemplaire gondolé de Kukum, reprendre la lecture à partir de la page 1, et tout en me martelant la tête à coup de saucisson, prendre le ciel à témoin et m'écrier enfin : Doux Jésus, ai-je jamais lu quelque chose d'aussi génial depuis la parution de Prochain Épisode en 1965?

*

Après une demi-heure de recherches infructueuses, j'abandonne ma quête.  Parké en double dans le rayon des stores alvéolaires, j'en conclus qu'il n'y a pas de section consacrée aux livres québécois dans le IKEA de Boucherville; le seul commis que j'ai croisé en chemin, et à qui j'ai posé la question, m'a répondu bien évasivement -- à la vérité, je ne suis pas sûr qu'il ait seulement compris le sens de ma question.

(Les seuls livres sur lesquels j'aie mis la main sont purement décoratifs: ils ne servent que de façade et de faire-valoir.  J'ai bien vu une Histoire de la pomme de terre en 10 tomes, mais l'auteur était irlandais, faque.) 

Tant pis.  Il est 8h40, le magasin ferme dans une vingtaine de minutes; de loin en loin, je perçois les échos d'un cri déchirant (sans doute un client égaré dans le rayon des surmeubles de modèle Kolbjorn), et le fumet, très discret, des boulettes suédoises en provenance de la cafétéria située, si je ne m'abuse, au sud-ouest du rayon des toutous.

Je lâche prise et je circule à pas lents en suivant le circuit fléché sous mes pieds; je ne cherche plus rien en particulier, je *laisse venir* ce qui se donne à voir à même la variété babylonienne des produits, des réclames et des postes informatiques désertés.

Et soudain, ça y est, je sens le *labyrinthique* se mettre en place...

*  

Ce n'est d'abord -- et il en sera sans doute de même jusqu'à la fin -- qu'un doux vertige.  Rien de comparable en intensité à la nausée de Roquentin dans le célèbre roman de Sartre; en ce sens, je ne tombe pas en extase devant une bibliothèque Billy ou des rideaux opaques à 2 panneaux de modèle Korgmott.

Je vais tenter d'épingler certains motifs de cette disposition (au) labyrinthique en veillant à ne pas surnalyser ou sur-cérébraliser la chose:

1) Sentiment d'atomisation existentielle.  Je suis seul ici.  Même si je ne le suis pas à proprement parler, que je croise en chemin quelques clients attardés ou de rares employés qui redoublent d'efforts afin de se faire le moins voyants possible, ma solitude m'est -- en quelque sorte -- remise sur le nez; je suis atomisé de force par le contraste entre la dimension cyclopéenne des allées, de l'entrepôt, etc., et ma minuscule (et ridicule) présence en ces lieux.  Je suis seul ici.  En conséquence, je ne peux compter que sur moi pour trouver la sortie ou persévérer dans mon errance jusqu'à l'extinction des feux;

2) Sentiment de déréalisation fonctionnelle.  Ce que je vois, ce que je perçois est légèrement déréalisé, comme si chaque chose se tenait un pas en retrait de ce qu'elle est ou de ce pour quoi elle a été conçue; par exemple, cette chaise de modèle Logerbet est bel et bien une chaise, je peux l'acheter pour la modique somme de 25,49$, je la verrais très bien accompagner mon accordéon au sous-sol, genre.  Toutefois, ici et maintenant, telle qu'en elle-même sur le présentoir aseptisé, je ne vois pas la chaise en fonction, je la vois comme produit offert à l'achat, ou comme une aberration esthétique, ou encore comme une case mouvante inscrite dans un ensemble de permutations virtuelles; en ce sens, je ne la vois pas telle qu'en elle-même, mais telle qu'en elle-autre; elle m'apparaît en quelque sorte désamarrée du circuit domestique à l'intérieur duquel elle ferait autrement fonction de signe renvoyant à d'autres signes -- par exemple, à la table pliante du sous-sol, laquelle renvoie au meuble télé, lequel renvoie au sofa où je m'écrase le soir pour lire un paragraphe de Kukum, etc. --, bref, je découvre la chaise en question comme étant de même solitude (ou d'une solitude de même facture) que celle que j'éprouve moi-même à l'instant où je circule à pas perdus et l'oeil vitreux entre les allées (*);

3) Sentiment de se tenir au point de friction du fini et de l'infini.  

4) Sentiment d'euphorie viscérale ou frisson préfécal. 

(Je ne fais que noter ces deux derniers points, je les développerai dans une livraison ultérieure, là, j'ai pas le temps, faut que je me garroche chez Rona pour acheter le dernier roman de Michel Jean.)




(*) Voir à ce sujet l'analyse heidegerrienne de l'outil dans Être et temps.     


mardi 11 août 2026

Journal ritaphysique (11 août 2026)

Ce journal ressemble à un kaléidoscope pété.  Je vais essayer d'en colliger quelques éclats, question de distinguer un peu mieux la gueule du *système* qui se profile à l'horizon des derniers développements.

*

Je disais donc: toutes les réflexions exposées dans ce journal depuis son ouverture en janvier 2025 sont un cas particulier de fiction dont le dénouement oscille entre le vide et l'éjaculation.

Je ne reviens pas là-dessus.  Je ne peux pas appréhender a priori le plan de fiction dans lequel je suis introduit (= X), pas plus que je ne peux profiler dans tous ses détails sa destinataire ritaphysique (= Y).

La conséquence en est que la rigueur conceptuelle que je cherche à introduire dans mes propos n'est pas à l'abri des retournements, des rebondissements, des coups de théâtre, etc., qui caractérisent un roman policier (par exemple); elle n'est pas non plus étrangère aux trouées esthétiques d'un poème (s'il est vrai, comme je l'ai suggéré, que la poésie aussi est un cas particulier de fiction).

Dans ces conditions, rien -- absolument rien -- de ce que j'expose ici ne peut prétendre à une objectivité comparable à celle de la phénoménologie husserlienne.  Toute objectivité (ou apparence d'objectivité) serait ici accidentelle.

J'ai affaire à la lumière, pas à l'objectivité.  Il s'agit de s'élucider autant qu'il est possible de le faire à l'aide des outils inflammables que la fiction met à ma disposition.  

*

Déblocage partiel d'un certain nombre d'intuitions.

Il m'apparaît que le labyrinthe est au centre de la toile diamantée formée par l'angoisse, l'ennui, la joie et la nostalgie.

Le scellant existentiel n'est donc pas (exactement) la joie, comme je le croyais au départ, mais un 5e élément dont je ne sais s'il faut le considérer comme une disposition affective au même titre que les quatre autres.

Il s'agit du labyrinthe, c'est-à-dire d'une volonté de se perdre (peut-être l'euphorie de se savoir perdu dans l'enfilade des espaces intermédiaires) qu'on ne doit pas assimiler trop vite à une variante fancy de la pulsion de mort.

(Le labyrinthe est l'impensé de la joie, de la nostalgie, de l'angoisse et de l'ennui.  Plus précisément, il est l'espace inavouable que la temporalité nécessite afin d'existentialiser -- d'inscrire dans l'existence même -- le déploiement affectif des 4 dispositions fondamentales.  Le labyrinthe correspond à cette spatialisation intime du temps que j'ai identifiée à quelques reprises déjà, mais sans pouvoir la situer avec précision.)

*

Encore une fois, je veux aller trop vite, mais je ne veux rien manquer de ce qui se passe, je ralentirai la projection une autre fois.

Si on s'en tient aux trois extases temporelles classiques (passé, présent, avenir), il est possible de les associer point pour point aux dispositions de la nostalgie, de l'ennui et de l'angoisse.

La nostalgie est manifestement orientée vers le passé (que le passé revienne à la faveur d'un désir de retour ou qu'il se tienne là où il est comme une fleur séchée, la nostalgie est d'abord et avant tout le mal de ce qui n'est plus).

L'angoisse, pour sa part, est ouverte à l'avenir, ce que Heidegger ne souligne pas assez dans son analyse -- bien que celle-ci demeure magistrale à bien des égards.  Car dans cette dérobade de l'étant en totalité, certes, le Néant apparaît, du moins, apparaît-il après coup -- le Néant lui-même, en personne, était là, dit Heidegger --, mais du sein de l'angoisse se produisant, la terreur, l'effroi, l'épouvante qui composent le noyau brûlant de l'angoisse n'ouvrent pas encore au Néant pur et simple; autrement dit, au moment où l'angoisse me transit de part en part, je cherche encore à identifier ce qui arrive, donc à distinguer la silhouette de ce qui vient, de ce qui est immédiatement à venir, et ce n'est qu'une fois le brouillard dissipé que je pourrai (enfin, fiou!) conclure que ce n'était rien.

L'ennui, quant à lui, est immédiatement greffé sur le présent.  En fait, l'ennui, c'est une panne généralisée de la présence, celle-ci étant désormais perçue comme laissée vide, sans intérêt et sans appel.  

À cet égard, l'exception que la joie représente en regard des trois autres dispositions ne tient pas seulement à la matérialité positive ou rayonnante de son affect (qui contraste avec la matérialité réactive de la nostalgie, de l'angoisse et de l'ennui) mais au fait qu'elle ne s'insère pas aussi naturellement dans l'une ou l'autre des extases temporelles.

À proprement parler, la joie ne s'excepte pas seulement du passé ou de l'avenir, elle s'excepte aussi du présent, du moins, de l'entente profane du présent entendu comme ce qui se passe ici et maintenant.

La temporalité de la joie est celle de l'Instant qui ouvre à l'éternité retrouvée dont parle Rimbaud.  C'est la mer mêlée au soleil, de fait, le point de friction du fini et de l'infini, et en ce sens, la matérialisation du temps qui prélude à sa spatialisation labyrinthique.

(À clarifier, dégrossir, etc.)

*

La préséance existentielle de la joie en regard de l'ennui, de l'angoisse et de la nostalgie se justifie en ceci qu'elle permet d'entrevoir la dimension labyrinthique qui correspond à cet espace de jeu à l'intérieur duquel la temporalité des affects doit se déployer.

Se saisir comme affecté par l'angoisse, l'ennui ou la nostalgie ne va pas sans le fait de se saisir égaré, et de jouir sans se l'avouer de cet égarement même.

En ce sens, ce que j'appelle le labyrinthe est bel et bien la croix des chemins, la disposition qui se tient au croisement clandestin des autres dispositions: c'est la spatialisation intime du temps que je reconnais à ceci que mon égarement existentiel apparaît (soudain) comme un objet de désir et une occasion de jouissance, et non pas comme pas un motif de répulsion.




mercredi 29 juillet 2026

Journal ritaphysique (29 juillet 2026)

J'ai besoin d'un petit break spéculatif, yep.

S'arrêter à l'intuition que la joie est le scellant existentiel de la nostalgie, de l'ennui et de l'angoisse -- de l'angoisse aussi? hahahaha --, peut être interprété comme le signe que Joe le Dasein est au bout du rouleau.

Depuis que j'ai amorcé ce journal en janvier 2025, j'ai l'impression de jouer à un jeu dont les règles se modifient à chaque livraison, ou de participer à un quiz solitaire intitulé Trouvez l'issue: j'ouvre une porte qui ouvre sur trois portes qui ouvrent sur huit portes, etc.  Je ne déteste pas, cela dit, la dimension labyrinthique de la chose, l'effet liminal space qui se dégage de tout ça, comme si le déplacement d'une zone transitoire à une autre équivalait à se retrouver (encore et toujours) dans le hall désert d'un hôtel du centre-ville ou dans le parking souterrain d'un complexe commercial de la rive sud entre 2 et 3 heures du matin.

Un peu comme dans le film Backrooms.

Ça fait ritaphysique des terrains vagues.  Trouvez l'issue.

*

Con/fidence/fession: je n'ai jamais écrit qu'en état d'érection.  S'il n'y a pas à l'horizon de l'écriture une destinataire = Y qui correspond pour moi au sujet d'un désir absolu, en d'autres termes, si l'élan qui me voue à la fiction ou à la réflexion n'est pas ritaphysiquement polarisé, je demeure vide, aphone, crétin (ce que je suis le plus souvent, comme on a pu le remarquer, et je ne m'en plains pas davantage).  

À froid, je n'ai absolument rien à dire.  Plus jeune, j'en aurais fait une maladie spirituelle, un motif d'autoflagellation.  Mais plus maintenant.  Je m'abandonne sénilement à mon bander mou et à l'innocence intersidérale qui précède ma brève installation sur la chaise électrique de l'écriture.

(Je capitule comme un prof de conduite automobile qui consacrerait la plus grosse partie de son enseignement à raconter à ses étudiants des histoires de char comme d'autres racontent des histoires de pêche, genre: Cette nuit-là, y a un gars qui file à vive allure sur Saint-Laurent à bord de sa Trans Am; au dernier moment, il aperçoit un aveugle qui traverse la rue en tâtonnant le pavé du bout de sa canne; pour éviter la collision, le conducteur donne un coup de volant à gauche, percute un lampadaire -- et pour finir le lampadaire tombe sur l'aveugle.)

*

Je maintiens que toutes les réflexions (les idées, les intuitions, les fausses couches conceptuelles) exposées dans ce journal depuis son ouverture en janvier 2025 sont un cas particulier de fiction dont le dénouement oscille entre le vide et l'éjaculation.

C'est justifier à peu de frais mon incapacité à rabouter en un système cohérent tous les fils qui pendent et à relever décemment tous les jupons qui dépassent, mais l'auteur de ce journal n'est pas extérieur à la fiction qu'il a mise en place: en un mot, je suis le personnage principal de ce fiasco philosophique.  Je veux dire: les idées, ici, n'ont pas plus de consistance que les images d'un rêve dans lequel le moi du rêveur est lui-même rêvé au même titre que tout le reste.

Ou encore: de même que chez Berkeley une chose se réduit sans reste à un ensemble de qualités sensibles et perceptibles -- la conséquence étant qu'une chose non perçue cesse d'exister --, mes idées ne se déploient que dans le cadre d'une fiction invisible; dès que cette fiction se donne et se révèle pour ce qu'elle est, soit une simple fiction, les idées qui en ordonnaient le déploiement disparaissent, emportées comme des rouleaux de brume sur un lac laurentien à 5 heures du matin.  

J'ai pressenti dès le début que ce projet était intrinsèquement susceptible d'échouer.  À présent que l'échec est avéré, il y a deux options qui s'offrent à moi: 1) renoncer à l'érection, flusher ce journal et devenir prof de conduite automobile chez Tecnic; 2) habiter l'échec, arpenter ses profondeurs aussi rigoureusement que possible et persévérer dans le désir de la descente.



 


mardi 21 juillet 2026

Journal ritaphysique (21 juillet 2026)

De l'éventail à l'entonnoir, donc.

Il doit forcément y avoir, dans la trajectoire de notre existence, un point de bascule où le triangle ouvert de l'éventail passe le relais au triangle fermé de l'entonnoir, un point où les segments des deux triangles se rejoignent pour composer un losange, un diamant existentiel.

À supposer que la dimension tragique de l'existence ne puisse se saisir qu'à partir d'un certain nombre de dispositions affectives, le carré d'as de ces dispositions, les quatre pointes du diamant seraient, je crois, marquées par quatre tonalités fondamentales: l'angoisse, l'ennui, la nostalgie et...

Et...?

Je miserais sur la joie.  S'il est vrai qu'une tonalité est d'autant plus existentielle qu'elle est immotivée, oui, tôt ou tard, d'une façon ou d'une autre, la joie sera fatalement au rendez-vous.

Tout au fond, angoisse, ennui, joie et nostalgie sont pareilles à la rose d'Angelus Silesius: elle sont sans pourquoi.

*

Quel est le point de friction de la vie s'ouvrant et de la vie se refermant?

À partir de quelle expérience fondatrice/destructrice m'est-il dévoilé ou révélé que mon existence bascule de l'éventail à l'entonnoir?

Si je pose la question dans un cadre existentiel, la réponse ne peut pas tenir dans un événement objectivement identifiable.  Bien entendu, la peste, le cancer, un accident de voiture, un congédiement, une rupture amoureuse, etc., pourront toujours être ciblés rétrospectivement comme l'une ou l'autre cause de l'expérience à partir de laquelle je pris, ce jour-là, conscience que le triangle s'inversait.

Mais alors on choisit de neutraliser la question.  Disons qu'on l'abandonne au cadre socio/psycho/biologique où le plaisir et la douleur (et eux seuls) décident des conditions nécessaires et suffisantes de l'expérience et de son interprétation.  À l'intérieur d'un tel cadre, de fait, il est le plus souvent assez simple d'identifier la cause de l'expérience -- je sais ce qui me fait plaisir, je vois clairement ce qui me fait mal.

Toutefois, dans le cadre de référence de l'existence, les dispositions de l'angoisse, de l'ennui, de la joie et de la nostalgie échappent à l'empire du diptyque plaisir/douleur pour cette raison très simple qu'il ne nous est pas permis (à moins de forcer les choses) de leur assigner une cause objectivement identifiable.

Heidegger en a déjà fait la démonstration pour l'angoisse.  Contrairement à ce qui se passe quand j'ai peur, (j'ai peur des chiens, du sang ou des hauteurs), je ne saisis jamais distinctement l'objet de mon angoisse.  La formule heidegerrienne -- le Néant lui-même, en personne, était là -- dit assez la nébulosité attachée à la disposition angoissante.

Je crois que le même raisonnement, peu ou prou, s'applique aux cas de l'ennui et de la joie. (L'ennui profond, tel que Heidegger l'analyse dans son séminaire de 1929, n'a pas d'objet identifiable, tout est laissé vide, tout est comme s'il n'était pas, de sorte que ce qui m'ennuie, ce n'est pas ceci ou cela, c'est la totalité de l'étant, c'est le monde dans son ensemble qui ne me dit plus rien.  De même, la joie ne se réduit jamais à la cause qu'on lui assigne, du moins, la disproportion qu'on observe le plus souvent entre la cause et l'effet (une très petite chose peut générer une joie immense) suggère un décollage existentiel de la joie en regard des événements qui la rendent possible.)   

Mais la nostalgie?  Est-elle sans objet au même titre que l'angoisse, l'ennui et la joie?  Oui, à la condition qu'elle se manifeste sous la forme de la mélancolie, c'est-à-dire d'une tristesse sans objet.  Mais alors n'y a-t-il pas une contradiction qui apparaît en rapport à tout ce que j'ai établi jusqu'ici au sujet de la nostalgie?  Précisons, nuançons, pédalons.  

(Joe le Dasein est plein de marde, mais il ne lâchera pas le morceau si facilement.)

*

Chicoutimi, 1989.  C'est le mariage de mon cousin R.  Toute la famille du côté de ma mère loge au même hôtel.  Le soir, après la cérémonie, je me ramasse avec mon cousin J. dans la suite de ses parents et on sort toutes les bouteilles du minibar.  Je cale coup sur coup 6 shooters de Chivas Regal et 6 chasers.  Une demi-heure plus tard, les couloirs ricanent, la joie est universelle, ma mère ne me reconnaît plus, mon cousin vomit dans l'urinoir, et la dernière chose dont je me souvienne, c'est de me retrouver au beau milieu du parking de l'hôtel, les pantalons abaissés face à un autobus Voyageur dont les phares m'aveuglent et dont les freins rendent un son de forges vulcaniques.

*

Si j'éprouve une certaine nostalgie en évoquant cette scène de mon passé, cela signifie-t-il pour autant que je saisis la cause de cette disposition affective?  Non.  À proprement parler, je ne suis pas nostalgique de la cérémonie, ou de mon ivresse ce soir-là, ou du tube Voices of Babylon qui roulait à la radio, ou de n'importe quel autre événement associé à cet épisode de l'été 89.

Dans ce cas, ma nostalgie s'explique du fait que je vivais, à ce moment-là, quelque chose de fort, mais dont la force n'est pas réductible à la somme de ses flashs.  Tout se passe comme si je voyais aujourd'hui, je savais aujourd'hui quelque chose (mais quoi au juste?) que j'aurais dû voir et savoir à l'instant où les choses se passaient mais que je ne pouvais pas appréhender puisque je les vivais de l'intérieur et à la première personne du singulier.

Ma nostalgie a bel et bien un cadre, une scène, un topos, mais elle n'a pas d'objet précis.  

*

Angoisse, ennui, nostalgie.  Et joie.  Tel est le diamant affectif de toute existence saisie comme existence.

Outre le fait qu'elle soit sans objet comme les autres, qu'est-ce que la joie vient faire là-dedans?  Comment évaluer son contraste solaire dans un tel contexte?

Feeling qu'elle est le scellant existentiel des trois autres dispositions bien que ça soit à première vue contre-intuitif.

Bien le bonsoir, le petit cochon va redodo.




vendredi 17 juillet 2026

Journal ritaphysique (17 juillet 2026)

Nous sommes au coeur de l'été.

Demain, de très bonne heure, je vais prendre la route et j'irai passer quelques jours chez mon ami Michel Trépanier dans le comté d'Arthabaska.

Je suis conscient de ma situation au centre de l'été, je sais que je viens de passer le cap à partir duquel la lumière du jour nous est comptée, et si, dans 10 ans d'ici, je devais me rappeler de cet instant et que je me disais *ah, c'était le bon temps*, je sais que je me laisserais infuser par une nostalgie légère, un peu comme lorsque j'évoque aujourd'hui certains espaces émotypés des années 80, à cette différence près que j'aurais cette fois saisi l'instant présent comme ce dont j'allais être nostalgique un jour, ce que je n'ai pas fait lorsque, par exemple, j'avais 15 ans et que je marchais sur la rive du lac Pembina ou que je neckais avec Sylvie L. sur la banquette arrière de sa Toyota.

Je ne pouvais pas le savoir, mais c'était le bon temps.  Qu'est-ce qui se passe quand je dis ça?  Quel est ce bon temps dont le bonheur ne faisait pas, à ce moment-là, l'objet d'une expérience réfléchie, mais dont je juge, rétrospectivement et nostalgiquement, qu'il était (bel et bien) le bon?

*

Écartons tout de suite la piste de la jeunesse sans souci et autres évangiles des jours glorieux.

Les années 80, c'était aussi la merde.  René Simard performait La vie chante, mon père était toujours vivant et il ne suffisait pas de pousser la porte d'une succursale de la SQDC pour se procurer du cannabis.  Tout n'était pas rose, loin de là.

Sériseusement, je n'ai aucune raison valable de penser que j'étais plus heureux à cette époque que je ne le suis aujourd'hui.  Alors d'où me vient cette sensation (nostalgiée de part en part) que ce temps-là était néanmoins le bon temps?

Peut-être parce qu'à la faveur d'une sorcellerie temporelle dont je ne mesure les effets qu'après coup, je ne voyais pas, je ne pouvais pas voir que ce qui se présentait de prime abord comme un éventail de possibilités allait petit à petit virer à 180 degrés -- virer boutte pour boutte, comme on dit -- et se transformer en un entonnoir d'issues absentes ou mal famées.  

(La nostalgie est une disposition affective qui est en prise directe sur ce mouvement de bascule de l'éventail à l'entonnoir, du V ouvert au V fermé.)

*

Mais encore.  Ce n'est pas faux, mais encore...

Je surintellectualise.  Réincarnons un peu les choses.

Juillet 1988, j'ai 24 ans, je suis sur la plage de Pine Point en compagnie de Marie-Josée, ma copine de l'époque.  Je n'ai que deux choses en tête: 1) finir le roman de Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs; 2) convaincre Marie-Josée de me faire une branlette espagnole dans la petite baraque que nous avons louée dès que ses parents auront crissé leur camp.

Non loin de nous, à la radio, on passe la chanson d'Enya, Orinoco Flow, et sur la plage, face à la mer étale, Marie-Josée se tient debout dans son petit bikini fleuri, jouant avec ses lunettes de soleil, rajustant la courroie de son slip, enduisant son ventre d'une mince pellicule de crème solaire, etc.

C'était le bon temps.

*

A priori, lorsque je revois cette scène, il n'y a aucun rapport entre la chanson d'Enya, le roman de Proust et ma blonde qui se crème le ventre au bord de la mer.  Et pourtant oui.

Ces trois éléments forment les trois côtés d'un triangle défoncé, ouvert en direction d'une multitude de possibilités solaires.  Tel est l'éventail dont je parlais plus haut.

Et tel est le lien avec cette spatialisation intime du temps que j'ai évoquée il y a quelques jours, cette mise en scène spatiale de la temporalité qui prend ici la forme d'un V ouvert.

Du creux de ce V fermé (de cet entonnoir) dans lequel je m'enfonce aujourd'hui, je salue affectivement le V ouvert (l'éventail) que j'habitais en ses trois angles (symphonique, littéraire, érotique) sur cette plage du Maine à l'été 1988.

À reprendre, creuser et peaufiner.




mercredi 15 juillet 2026

Journal ritaphysique (15 juillet 2026)

Ce qui ressort de mes dernières incursions dans le champ de la nostalgie, c'est le cul-de-sac de ce que je sais et de ce que je crois.

Tout au fond, je ne crois pas à ce que je sais (c'est-à-dire qu'il n'y aura pas de seconde première fois, savoir dont je jouis pourtant), même si ce que je sais m'empêche de croire en ce que crois (je désire ce savoir, mais je ne puis le désirer qu'en désirant le retour de ce que mon savoir identifie en même temps comme irrationnel, d'où le desidero quia absurdum propre à la nostalgie).

Il y a là comme une mise en boite infinie de ce que je sais par ce que je crois et de ce que je crois par ce que je sais.

Tel est le fuck affectif (insoluble bien que ce ne soit pas un problème) qui se dessine à l'horizon de la nostalgie.

*

La spatialisation intime du temps est une fatalité dès lors que l'affect soustrait le temps à son entente aussi bien commune que philosophique pour le soumettre à tous ces jeux de retours et de détours qu'autorise l'emboitement mutuel (et sans issue) de ce que je crois et de ce que je sais.

La spatialisation intime du temps n'est pas un péché conceptuel, c'est la mise en situation affective de la confrontation entre mon savoir (rien ne revient) et ma croyance (tout doit revenir).

(Car ce que je crois et ce que je sais se partagent chacun une moitié de ce que je sens.)




lundi 13 juillet 2026

Journal ritaphysique (13 juillet 2026)

Donc, comment désirer ce qui n'ouvre à aucun avenir, pas même le plus ténu, pas même le plus immédiat?

Ma nostalgie enveloppe le savoir que ce qui fut ne reviendra pas, plus précisément: ce qui revient (nostos), ce qui remonte, ce sont les sensations associées à un espace jadis affectivement saturé de sens et de signes.  Mais cet espace lui-même, je le sais, ne reviendra jamais.

Or ce savoir est objet de désir, je n'en démords pas: la tristesse qui parasite ma joie de l'intérieur est le signe que je tire un certain plaisir -- plaisir noir, peut-être pervers -- à me priver de toute source de consolation, à m'interdire de miser sur l'espoir d'un retour effectif de ce qui a été perdu: de ce point de vue, je bloque (à tort ou à raison) tout passage en direction de l'évangile de Nietzsche ou de Jésus.

Comment, dans ces conditions, puis-je néanmoins désirer, persévérer dans le désir du non-retour?

Je ne vois que deux possibilités.  Ou bien je me leurre en parlant de désir (j'aurai confondu la joie douce-amère de la nostalgie avec quelque chose qui échappe à toute fonction désirante), ou bien ce désir est bien réel, mais alors je dois montrer en quoi ce qui se passe de tout avenir le revendique encore clandestinement.

*

J'ai dit plus haut que le mal du retour, la tristesse qui lui est propre exige le non-retour radical de ce qui fut.  En ce sens, comme le dit Jankélévitch, il n'y aura pas de seconde première fois.  Je sais cela, et je désire qu'il en soit ainsi.

Mais si je le désire, à quoi peut bien ressembler l'avenir qui m'est donné par cela même qui invalide toute possibilité d'avenir?

Il y a ici comme une psychose du désir, une scission brûlante de ce qui est désiré entre ce qui ne peut pas être et ce qui (contre toute raison) doit l'être.  C'est le moment kierkegaardien de la nostalgie: désirer parce qu'on ne peut pas le faire, désirer le non désirable absolu à peu près en ce sens où le stade religieux coïncide avec le saut, avec le fait de croire, non pas en dépit du fait que ça soit impossible, mais bien parce que c'est impossible.

La nostalgie ouvre à un desidero quia absurdum.

(Je sais, de prime abord, tout ça semble parfaitement cinglé, mais bon, je fais avec le niveau de clarté dont je dispose, lequel n'est jamais très élevé anyway.)

Cet équilibre instable, cette chimie volatile que la joie et la tristesse composent au sein de la disposition nostalgique est le reflet de la fission atomique du désir: ce que je sais (que le retour est impossible) n'est pourtant pas cru.

Tout au fond, je ne crois pas à ce que je sais, même si ce que je sais m'empêche de croire en ce que je crois.

Oui, c'est exactement ça.

Ok.  Mais s'il y a un lien organique entre la nostalgie et la foi, si le desidero est bel et bien un ingrédient essentiel de la nostalgie, que devient le temps dans tout ça?

(Nous sentons et éprouvons que nous sommes éternels (Spinoza).  Et même si cette sensation était un attrape-nigaud, la nostalgie montre que nous sommes à tout le moins affectivement construits pour nous éprouver ainsi, je veux dire: pour éprouver la réversibilité intime du temps.)

((Je crois qu'il va vraiment falloir relire Kierkegaard par-dessus l'épaule de Heidegger.  L'éternité n'a peut-être pas dit son dernier mot.))



samedi 11 juillet 2026

Journal ritaphysique (11 juillet 2026)

Question de ne pas trop perdre le fil, je vais d'abord reprendre l'essentiel des points jusqu'ici dégagés par l'analyse de la nostalgie: 

1) Via la sensation induite par le passage de cette chanson à la radio, j'ai observé un processus d'antéprésentification: sans perdre contact avec la réalité ambiante, je passe à un présent dont le coefficient d'actualité est inférieur à ce qu'on pourrait appeler le présent vivant.  Ce que j'identifie par le terme de descente.  Je rétrocède en direction d'un passé qui, lui, effectue une remontée, se fait aussi présent qu'il lui est possible de l'être sans cesser d'être le passé;

2) Ce qui remonte de ce passé -- donc ce en direction de quoi je descends -- n'est pas à proprement parler le temps lui-même, mais un assemblage de sensations liées à certains espaces privilégiés où je me trouvais en 1988, année où Domino Dancing cartonnait à la radio.  Par exemple, j'étais au café étudiant du pavillon Jean-Brillant de l'Université de Montréal, quelques minutes avant mon cours sur Hegel, ou bien (la vision peut être encore plus précise, plus détaillée), je me tenais à la sortie du métro Henri-Bourassa au moment où Marie-Josée B., m'annonçait que c'était fini entre nous, et je revois la frénésie avec laquelle je m'étais secoué, quelques heures plus tard, en contemplant cette photo d'elle en bikini sur la plage de Pine Point dans le Maine, circa 1985.  Ainsi, ce qui remonte du passé, c'est moins le passé lui-même que sa spatialisation nostalgiée, c'est-à-dire son inscription emblématique en tels ou tels lieux, telles ou telles situations;

3) Je notais également que le désir propre à la nostalgie ne désire pas moins le retour de ce qui fut que le savoir lié l'impossibilité de ce retour, et que c'est précisément ici que joie et tristesse se télescopent, s'enveloppent l'une l'autre en quelque sorte.   Ce dernier point est à développer.

Tout désir ouvre à un certain avenir.  C'est pourquoi je ne crois pas que l'on puisse désirer quelque chose dont la possession serait telle qu'elle enfermerait cette chose dans un pur présent coupé de tout avenir.

Par exemple, je suis collectionneur des éditions rares des livres de Georges Bataille.  Il y a quelques années, un ami m'a fait le don inestimable de Dirty, objet que l'on peut assimiler au Graal de l'univers bataillien.

Or dieu sait que j'ai désiré ce livre, que j'ai fantasmé sur sa possession, du moins, tant et aussi longtemps que j'en étais privé.  Mais du jour où je l'ai obtenu, et aujourd'hui encore quand il m'arrive d'en tourner délicatement les pages, il ne me semble pas faire sens de dire que je le désire encore.  J'en jouis, bien entendu, je me délecte (de façon presque perverse) de sa matérialité sous mes doigts, de ses caractères d'imprimerie, des enjolivements datés de sa page couverture, etc., mais je ne le désire pas à proprement parler, je ne peux pas le désirer car son existence, même à titre d'objet de collection, est d'emblée soustraite, à mes yeux du moins, de tout avenir (je ne projette pas de le vendre, de l'échanger ou de l'inscrire au sein de n'importe quel autre projet qui aurait pour effet de décaler ce qu'il est, ici et maintenant, au profit de ce qu'il pourrait être ou devenir si je faisais ceci ou cela).

Bien vrai de dire que l'on ne peut désirer que ce que l'on ne possède pas, que ce qui nous échappe par quelque côté, que ce qui ouvre à un certain avenir.

Or, dans la nostalgie, le désir se scinde entre 1) le désir du retour de ce qui fut, et 2) le désir de l'impossibilité -- le désir du savoir qu'il est impossible -- que ce qui fut revienne jamais.  

Là est l'énigme, la torsion phénoménologique propre à la nostalgie: je veux que ce qui fut revienne (ou du moins je me veux revenant à ce qui fut), mais non seulement je sais que c'est impossible, mais de surcroît, je désire également le savoir de cet impossible.  Ici, l'impossibilité du retour est objet de savoir dans la mesure même où ce savoir est objet de désir.

Or, comment puis-je désirer cet impossible (comme je le fais assurément sans quoi la nostalgie ne serait plus la nostalgie) alors que je le sais en tant qu'impossible, que je sais ce passé soustrait à toute forme de futurition, inapte à toute rematéralisation?

À reformuler câlisse.

(Joe le Dasein a du pain sur la planche.  Et quelques tranches de jambon aussi, phew!)




vendredi 10 juillet 2026

Journal ritaphysique (10 juillet 2026)

Sur la nostalgie (son retour, son mal).

Je notais hier que la joie qui accompagne la nostalgie n'est pas légère: le poids qu'elle exerce est fonction d'une écharde de tristesse qui en est comme le noyau. 

Cette tristesse enveloppe la reconnaissance sourde que ce qui fut ne peut pas revenir, bien que le désir de son retour demeure.  Il y a là un paradoxe affectif: je jouis (je suis joyeux) d'un désir dont la réalisation est impossible (ce qui m'attriste) -- car je ne peux pas revenir à ce qui ne reviendra plus --, mais dont l'impossibilité est voulue comme telle.

Je désire un irréalisable qui a déjà été réalisé, mais qui ne peut pas se réaliser une seconde fois.  Je désire le retour, mais plus encore, je désire le savoir que ce retour est impossible, et je ne désire pas moins le retour que le savoir de son impossibilité.

Là est le mal propre au nostos.  Là est le point de bascule de la joie dans la tristesse, de la tristesse dans la joie.

(Je retourne à l'endroit qui est l'envers de mon présent.  Son envers plus encore que son passé.  Ce sera ma seule concession à la spatialisation du temps: ce que je fus correspond à un autrefois qui a la saveur de l'ailleurs, un espace que j'ai habité, mais qui remonte et se décompose en échos et en couloirs ricanants, la rumeur d'une fête qui se déficelait en douceur dans le lacis des ruelles entre 3 et 4 heures du matin.)






jeudi 9 juillet 2026

Journal ritaphysique (9 juillet 2026)

Je reviens à l'analyse de la nostalgie.

S'agit-il de voir ou d'interpréter?  J'ai de plus en plus le sentiment qu'il n'y a pas à choisir entre une approche phénoménologique -- soi-disant plus objective -- et une approche herméneutique -- dont le sommet serait atteint avec cette affirmation de Nietzsche selon laquelle il n'y a pas de faits, rien que des interprétations.

S'il n'y a pas à choisir, c'est que voir, ce n'est jamais tout voir.

Voir, c'est peut-être même, le plus souvent, croire que l'on a vu, croire en ce que l'on voit plus encore que voir en vrai.

La vision serait donc un cas particulier de l'interprétation.  Au mieux, ce serait le garde-fou qui nous prévient de ne pas sur ou sous interpréter ce qui s'offre à nous.

En contrepartie, le fait que quelque chose s'offre à l'interprétation, la donation de ce qu'il y a à comprendre, cette donation elle-même doit être vue: l'herméneutique n'a pas de prise sur l'événement, sur l'arrivée, je veux dire: sur le décalage non réductible qu'on observe entre la donation et le donné.  Ce décalage se voit, il ne s'interprète pas.

Bref, si je dois éventuellement comprendre ce qui se passe dans le cas de la nostalgie, il me faut maîtriser le point de friction entre la vision et l'interprétation, ce qui signifie: opter pour une phénoménologie non naïve (donc consciente de la finitude attachée à sa vision, prévenue contre la tentation du fantasme panoptique), et en même temps pour une herméneutique qui ne perd pas de vue que la donation d'origine -- ce qu'il y a, ce qui se présente à moi -- ne peut pas se dissoudre sans reste dans la multitude des interprétations du donné si on doit rendre justice à la donation elle-même de ce donné, à son altérité primitive, fût-elle hostile ou captivante.

*

Qu'est-ce qui est apparu jusqu'ici dans cette approche préliminaire de la nostalgie?

D'abord ceci: que mon expérience du présent se déréalise sans éclat au profit d'un passé qui remonte en direction de moi qui descends.  Je m'antéprésente: ce que je suis et ce que j'étais marchent en direction l'un de l'autre et se rencontrent dans une région qui ne se situe pas à proprement parler entre les deux, mais dans une région temporellement asymétrique, dans un présent légèrement inférieur en actualité au présent que j'habite en cet instant.

La nostos de la nostalgie, ce retour que la nostalgie signale étymologiquement a d'abord le sens d'une remontée, d'un refoulement (un peu comme lorsqu'on parle d'un refoulement d'égouts): quelque chose fait retour dans la mesure où il remonte en ma direction.  Mais si cette remontée ne brouille pas complètement mon rapport au présent tel que je l'éprouve en cet instant, c'est que je n'effectue moi-même qu'un léger mouvement de descente en direction de ce qui remonte: je me tiens au point de friction de ce que j'étais et de ce que je suis, et c'est ce décalage nostophore (porteur de nostalgie) qui correspond au processus d'antéprésentification que j'évoquais plus haut.

Cela dit, cette rencontre est colorée, affectivement inclinée dans un sens qui reste à préciser.  De fait, le télescopage entre les motions de descente et de remontée de moi-même en direction de moi-même n'est pas affectivement neutre.  La nostalgie ne dit pas seulement le retour (nostos) mais aussi le mal (algie) qui en est indissociable.

Je reprends la mise en situation: je suis coincé dans ce bouchon de l'autoroute 25 et soudain, à la radio, on passe Domino Dancing des Pet Shop Boys. 

Je descends: à proprement parler, je ne fais pas un pas de plus, mais un pas de moins en regard de la situation.  J'ai toujours les mains sur le volant, je distingue clairement le numéro de plaque de la Prius qui vient de me couper, etc., mais tout ce que je porte en moi de lumière (et qui n'est pas réductible à la conscience) se projette en direction de la chanson, descend en direction de sa remontée.

Pourquoi parler de descente ici?  Pourquoi ne pas dire, au contraire, que l'événement inattendu de ce tube des années 80 m'élève au-dessus de moi-même?  Ne suis-je pas joyeux de l'entendre, de me retrouver, pendant 3 ou 4 minutes, au diapason de son événement?

Bien sûr que je le suis.  Mais la joie que j'éprouve, dans ce cas, n'ouvre aucun avenir.  Elle n'a pas plus de lendemain que la chanson elle-même.  À la différence, par exemple, de la joie que me procure l'appel d'un ami avec qui je projette d'aller bruncher la semaine prochaine, la joie éprouvée à l'écoute de Domino Dancing est pour ainsi dire fermée sur elle-même: c'est un bloc de lumière qui me tire vers le bas.  Plus précisément: je suis cette lumière, je me confonds avec cette joie qui n'a pas la légèreté de la joie en prise sur l'avenir (fût-ce l'avenir de la prochaine heure ou des 10 prochaines minutes), mais qui pèse, qui exerce tout le poids du noyau de nuit qu'elle porte en elle -- et qui explique cette motion anti-transcendante  de ce que je suis en direction de ce que j'étais.

Toute joie est sans poids, sans foyer, sans épicentre.  Sauf la joie propre à la nostalgie.  Car au coeur de cette joie-là, il y a -- de fait -- un noyau dur, un petit bloc de nuit, une écharde de tristesse qui confère à cette joie la force de gravité nécessaire à sa coulée immédiate en direction de tout ce qui remonte en même temps que les premières mesures de la chanson.



   

mardi 30 juin 2026

Journal ritaphysique (30 juin 2026)

Question d'incarner un peu plus la réflexion amorcée ces derniers jours autour du carré d'as des dispositions existentielles -- et de cet embouteillage des trois extases temporelles qui se manifeste en chacune d'elle --, je vais me concentrer d'abord sur le cas de la nostalgie.

(Je ne suis pas sûr d'y arriver par le plus court chemin, mais l'idée est d'habiter la disposition de la façon la plus immédiate possible, et d'éviter les pièges liés à une surinterprétation de l'expérience (par excès de réflexion ou de cérébralisation), sans pour autant me priver des outils fournis par l'étymologie ou le témoignage de certains poètes.)

*

Je suis nostalgique des années 80.

Lorsque j'écoute certaines chansons de cette époque -- I touch roses, We run, Big in Japan, etc. --, il y a bien entendu une jouissance attachée à cette écoute, mais elle n'est pas du même ordre que le plaisir éprouvé en présence d'un tube catchy qui passe en ce moment à la radio.

Dans ce dernier cas, le plaisir s'éploie dans un cadre de référence qui est limité par l'événement acoustique de la chanson, soit les 3 ou 4 minutes de son exécution sur une chaîne de la bande FM alors que je suis coincé dans ma voiture au beau milieu du tunnel Lafontaine, un mercredi après-midi crevant du mois de juin.  Ici, le présent est contenu dans un écoulement qui n'est pas concurrencé par de vagues réminiscences issues du passé.

Mais si la station radiophonique enchaîne aussitôt avec un tube des années 80 -- Domino Dancing, par exemple --, le présent n'est plus seul, il a de la compagnie, pour ainsi dire.  Non que l'événement de cette chanson m'arrache au présent, qu'il me déporte dans le passé (le brouillage temporel n'est pas aussi radical), mais la nostalgie éprouvée vient en quelque sorte incurver mon rapport à l'angle droit formé par l'ici et le maintenant.

Je suis dans cette voiture, coincé dans le trafic de l'heure de pointe, je ne perds pas de vue mes entours, je suis toujours en prise sur le présent, mais la trajectoire affective de ma nostalgie est telle que tout se passe comme si j'allais à la rencontre d'un certain passé qui remonte lui-même en ma direction, comme si mon passé et moi-même avions convenu de nous rencontrer à mi-chemin de deux infinis inégaux (tel est le paradoxe), dans un présent tout juste d'avant le présent, que je vais appeler (provisoirement) l'antéprésent.  

La nostalgie, ce mal du retour, tient dans un double effet qui n'est pas parfaitement symétrique: effet de recul de ce que je suis à ce que j'étais, effet de remontée de ce que j'étais à ce que je suis.  Or, la tension propre à ce double effet a pour conséquence qu'en cet instant où la nostalgie me transit, me submerge peut-être, je ne suis pas exactement ce que je suis (parce que je ne suis pas là où je suis), mais pas non plus exactement ce que j'étais (parce que je ne suis pas davantage là où j'étais).  Je m'antéprésente à mi-distance (ou au quart de distance) de ce que je suis et de ce que j'étais, j'habite une extase du temps, un entretemps ou un outretemps dont la singularité exige une description plus ample et plus fine que celle à laquelle je me livre ici à titre de débroussaillage préliminaire.

Cette singularité extatique doit être resituée en regard du nostos propre à la nostalgie, car ici, le retour à... est inséparable du retour de...

Mais qui, quoi revient au juste?  À qui, de quoi au juste?


  



lundi 29 juin 2026

Journal ritaphysique (29 juin 2026)

Nostalgie et mélancolie, 

On confond parfois les deux, or j'aimerais comprendre par où, à partir de quel coefficient affectif, il serait permis de les distinguer.

Partons de la définition courante de la mélancolie comme d'une tristesse sans objet, une espèce de vague à l'âme dont le positum demeure indéfini.  Étymologiquement, c'est la bile noire.  Le transfert de la signification d'origine, purement médicale, à la signification plus moderne, plus évanescente, est peut-être assuré via la racine commune d'une certaine disposition à la noirceur, ou plus largement, à ce qui s'agite dans les profondeurs, à ce qui tire vers le bas, dans les régions digestives de l'existence -- quand quelque chose ne passe pas.

Or qu'est-ce qui ne passe pas dans le cas de la mélancolie?

Je dirais: le temps.  La mélancolie ne digère pas le temps, elle ne parvient plus à le décomposer et à l'évacuer en fonction de l'entente quotidienne du temps en trois plis: passé, présent, futur.

*

Soit le carré d'as des dispositions affectives les plus existentielles: mélancolie, nostalgie, angoisse et ennui.

Dans tous les cas, me semble-t-il, le temps ne va plus de soi.  Plus précisément, il y a empiètement des trois plis temporels les uns sur les autres, comme si 1) le présent ne se démêlait plus du passé; 2) le passé remontait de lui-même au présent; 3) le futur reprenait le présent, se vouait à le répéter plus ou moins pathologiquement, etc.

Le pli communément admis entre les trois extases du temps se replie.  Dans les mots de Shakespeare, time is out of joint, et parce que le joint vient à manquer, il y a empiètement et donc épaississement par télescopage les unes dans les autres des trois dimensions du temps.

Dans la nostalgie: désir diffus du retour de ce qui fut par la porte de ce qui sera.

Dans la mélancolie: tristesse confuse, que l'on dit sans objet parce que la rétention pathologique du passé dans le présent barbouille les contours de ce qui est (le nervermore jaillissant et rejaillissant au coeur de l'instant).

Dans l'angoisse: Heidegger dit qu'à la différence de la peur, l'objet de l'angoisse demeure indéfini -- que le Rien lui-même, en personne, était là.  Mais cette interprétation est fonction d'un retour réflexif sur une expérience de l'angoisse qui n'est déjà plus, dont j'essaie de ressaisir le sens une fois l'angoisse dissipée.  Mais ce Rien est le produit d'une rétrospection: à l'instant même où l'angoisse se produit, il n'y a que l'expérience d'un immense glissement, d'une vertigineuse dérobade de l'étant en totalité, laquelle ne laisse pas intact le triple pli du temps.  Présent, passé et futur sont envoyés par le fond; leur horizontalité coutumière est comprimée au sein d'une verticalité sauvage, le trait d'une aiguille ascendante qui traverse quelque coeur battant comme fou.

Dans l'ennui: tout est comme s'il n'était pas, comme si le présent cédait à une vaste fantômatisation de toutes les présences.  Comme si le passé avait révisé et traduit dans sa propre langue la totalité du présent.

La sorcellerie propre à ces dispositions affectives tient en ceci que chaque volet du temps joue à se donner comme s'il était l'un ou l'autre de ses autres.

Ou encore, parce qu'il était question plus haut des régions digestives de l'existence, il y a comme un bouchon, comme un embouteillage du temps en lui-même et par lui-même.  

À creuser.




dimanche 28 juin 2026

Journal ritaphysique (28 juin 2026)

Si on définit l'humour comme la tristesse dans la gaieté (Pirandello), à quoi correspondrait alors la gaieté dans la tristesse?

Peut-être à une certaine forme de nostalgie, quand le mal éprouvé en présence de ce qui revient, de ce qui simule le retour, s'accompagne d'une joie si ténue qu'elle se confond avec sa propre disparition.

(La formule est à peaufiner.)

*

Toute joie a quelque chose d'un flash.  Je ne semble pas pouvoir en jouir dans son pur présent. 

Ou bien je l'anticipe aux abords de sa formation, ou bien je la saisis après coup, à la limite externe de son passage. 

Mais quand jouit-on le plus lumineusement de sa joie?  Réponse possible: quand la tristesse succède de façon immédiate au glissement de la joie dans son être déjà passé.

De ce point de vue, la nostalgie, c'est le mal (la tristesse) en présence de l'irréversibilité de la joie, en présence de cette impossibilité pour la joie de faire retour (nostos) à son présent, de revenir à la brûlure verticale de son instant, de faire marche arrière en direction de son passage.

C'est la jouissance au second degré de ce mal, c'est la gaieté dans la tristesse.






vendredi 26 juin 2026

Journal ritaphysique (26 juin 2026)

J'ai pris congé de Facebook, c'est un premier pas.

Je me demande s'il est encore possible -- pour moi du moins -- de revenir à l'invisibilité médiatique des années 80, à ce modèle de subjectivité élargie, assise sur sa solitude, que j'ai connu quand j'avais une vingtaine d'années, dont le centre de gravité n'avait pas encore versé tout entier dans l'être-pour-autrui, dont la réflexivité n'était pas d'entrée de jeu corrompue par les stratégies narcissiques de la projection de soi sur les réseaux.

Je voudrais égarer mon téléphone cellulaire dans un centre commercial, et un peu plus tard, en fin d'après-midi par exemple, me tenir les jambes croisées dans la cafétéria d'un IKEA, regarder par les immenses fenêtres (le soleil qui flanche, le vent qui s'égare dans les fanions colorés), et me revenir d'en dessous comme on éprouve une vague envie de chier.





mercredi 10 juin 2026

Une énigme (nouvelle, 1ere partie)

Ce matin-là, une fois de plus, j'étais en chemin vers le McDo avec mon exemplaire de La Doctrine de la Science de Fichte, la version de 1804, celle que les spécialistes considèrent la plus achevée, et même si je ne pouvais toujours pas colmater la brèche herméneutique que j'apercevais entre la texture glaireuse d'un McMuffin et le concept fichtéen de lumière, j'entendais bien ne rien céder au verrouillage matinal de mon esprit.  Je devais comprendre.

Chemin faisant, je notai la présence d'un étrange objet coincé entre les branches d'une haie.  Tirant dessus, je constatai qu'il s'agissait d'un dildo violacé mesurant une trentaine de centimètres, lourd, massif, et nervuré de la base au sommet d'un faisceau de veines saillantes dont le réalisme était plutôt déconcertant.  À en juger par la pellicule de fluide qui maculait le pourtour du gadget, on pouvait conclure qu'on en avait fait un usage assez récent, et que si sa/son propriétaire en avait joui aussi symphoniquement qu'il me plaisait de l'imaginer, elle/il devait demeurer inconsolable de l'avoir égaré ainsi sur une rue où, d'ordinaire, on n'égare que des pelures d'orange ou des cartes de crédit.

Sans hésiter, je glissai le dildo dans mon sac à dos.

Avant que la barbe nuageuse du crépuscule n'ait effleuré le rasoir des toits et des tours de contrôle, Joe le Dasein allait résoudre cette énigme, j'en faisais le serment aux mésanges et aux cardinaux qui s'ébrouaient dans les vasques du parc de la Rivière-aux-Pins

*

Parvenu au coin de Jacques-Cartier et de l'avenue des Châtaigniers, j'aperçus une vingtaine de citoyens attroupés autour d'une balayeuse de rue qui était immobilisée de travers sur le trottoir.

Non loin, le conducteur accroupi vomissait au ralenti au-dessus d'une canalisation pendant qu'une femme aux seins refaits, arborant une casquette de golf et des lunettes Versace, lui massait le dos en disant à voix basse: C'est pas de ta faute, mon tit-loup, c'est pas de ta faute...

Dans la foule, je reconnus quelques têtes blanches du club qui tenait ses assises quotidiennes au McDo:

-- Faudrait trouver quelque chose pour recouvrir le corps...

-- Elle était bien roulée quand même...

-- Ta yeule, Gérard!

-- Je fais juste dire...

-- La tête, crisse...  où est la tête?

-- À doit avoir roulé dans le parking du Métro...  Ces brosses-là, quand ça tourne full pine, c'est comme des catapultes, tsé...

Et tandis qu'on tentait de refouler la caravane de marchettes et de chaises roulantes qui affluait des résidences de l'Allée de la Chapelle, je notai la présence de quelques éclats de cervelle, genre de gnocchis sanguinolents fichés entre les pailles des brosses rotatives du camion.  Je hâtai le pas. 

Et c'est en traversant la rue que je vis, entre les passants agglomérés tout autour, le cadavre d'une femme qui gisait sur le côté, le bras gauche désarticulé et la cuisse droite couverte d'une large couche de merde, vrombissante de mouches, et qui semblait avoir été minutieusement aplanie au rouleau de peinture.

Mais de fait, nulle trace de la tête.

La seule explication qui tenait la route, c'était que cette femme s'était fait ramasser par l'engin alors qu'il reculait; elle devait se situer dans l'un des angles morts du conducteur au moment de l'impact.  Je refusais toutefois de croire que la tête avait été arrachée ou projetée dieu sait comment par la force rotative des brosses.

En vertu d'un trompe-l'oeil philosophique maintes fois souligné par Friedrich Nietzsche, on confondait ici la cause et l'effet: ce n'est pas parce que la balayeuse lui avait passé dessus que la tête de la victime avait été arrachée, au contraire, c'est parce que la victime avait la tête ailleurs qu'elle n'avait jamais vu venir le mastodonte qui l'avait broyée.

Oui, elle avait la tête ailleurs, quelque chose lui avait fait perdre la tête avant le contact avec la balayeuse. 

Il devait forcément y avoir un lien avec ce dildo enduit de lymphe fraîche qui reposait au fond de mon sac à dos, et qui commençait soudain à exercer tout le poids d'une véritable pièce à conviction.

Joe le Dasein allait mener l'enquête.  J'allais être le ici-même de mon être-le-là le plus propre et le plus résolu.  J'allais télescoper, dans la violence s'il le fallait, les deux tronçons de cette énigme, j'en faisais le serment aux mouettes séropositives qui se disputaient un fragment de frite dans le parking du McDo.