Ça n'est jamais facile de parler des gens qu'on aime, je veux dire: de ceux qui se découvrent essentiels à notre respiration et à notre parole, parce que c'est eux, parce que ce n'est jamais nous, enfin parce qu'il suffit d'un bout de chemin en leur compagnie pour que la route renoue avec son infinité d'origine et que quelque chose comme l'espoir nous apparaisse (paradoxalement) plus réaliste que ce monde crevé qui n'en autorise aucun.
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J'aimerais parler de Bruno Lalonde comme si je lui parlais, à lui et à personne d'autre. (Mon ridicule ne m'échappe pas, mais je dirai à ma décharge que je lui échappe encore moins.)
Bruno règne -- j'allais dire: en maître, mais non -- je recommence: Bruno règne en amoureux sur un océan de livres que l'on reconnaît sous le nom d'Atelier-Librairie Le livre voyageur.
C'est une librairie: on y bouquine, si on veut, mais c'est peu dire. Des gens poussent la porte, s'égarent silencieusement dans le labyrinthe, feuillettent quelques livres dont le titre magnétise de plus amples trajectoires, tournent quelques pages qui ont déjà tourné entre des milliers de mains, butent sur des trésors excavés d'un autre monde ou s'effarent en présence de singularités qui sont le produit des seigneurs de l'ombre et des fleurs. Genre.
Bruno règne en amoureux sur une librairie qui est en même temps un atelier. Ici, la littérature est un travail polymorphe, un travail qui s'effectue via la lecture et l'écriture, bien entendu, mais aussi via les événements de la parole vive et la charge physique du rangement; ce travail s'élabore également par une réflexion ininterrompue, quotidienne et médiatisée, du libraire sur l'incandescence des livres aimés, le passage éclair des livres reçus, sur les chocs de ce monde et les étincelles de l'intermonde -- et ce travail se prolonge encore dans l'activité créatrice, à la fois visible et invisible, de Fabienne, dans le corps-à-corps de l'aimée avec les matières ensauvagées de l'arrière-boutique, quand elle prête sa main à l'entretien volcanique de la toile, de la terre et des couleurs.
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Régner en amoureux, c'est renoncer au centre et épouser au plus près les méandres d'un univers héraclitéen où, pas plus qu'on n'entre deux fois dans le même fleuve, on ne lit deux fois le même livre.
Le curieux qui s'aventure pour la première fois dans l'Atelier-Librairie en conservera une impression de mobilité extrême, de remue-ménage infini qui ne tient pas seulement au mouvement des livres d'un rayon à un autre, d'une étagère à une autre -- ou d'une main à une autre -- mais à la vie, mais à l'amour qui ordonne discrètement le système de tous ces passages.
Car, au risque de paraître cucul, nous ne sommes pas différents des livres: nous passons, nous aussi. C'est pourquoi on n'entre pas à proprement parler dans cet atelier: on y passe. Ce n'est jamais à titre de clients que nous sommes reçus chez Bruno, mais à titre de passants, de voyageurs, si on le veut, de passeurs, si on le peut. Et si notre voyage doit croiser celui, tout aussi imprévisible, de tel ou tel livre, cette rencontre est toujours placée sous le signe de la chance et de l'amour (termes qui sont ici parfaitement interchangeables).
(J'allais dire que Bruno règne en amoureux sur une agence de rencontre littéraire, mais ce serait pousser le bouchon un peu loin.)
Et c'est cela, cet indicible, qui se dit de lui-même à présent: Bruno est un libraire qui incarne ce que passer signifie quand le passage fait du livre lui-même un passant qui en rencontre un autre, comme si, entre le livre et nous, il ne subsistait plus qu'une différence de degré, et non de nature.
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Bon, il y a tant de choses que je voudrais dire encore, mais qui relèvent de l'amitié. J'en parlerai peut-être ailleurs, une autre fois, en d'autres passages.
Mais il y a cependant une chose que je voudrais souligner en conclusion, sans trop savoir si je ne franchis pas là une ligne que même les meilleurs amis doivent se garder de franchir.
Je sais, certaines choses se déchirent d'elles-mêmes entre la pulsion d'être tues et celle d'être dites.
(Bruno me cassera peut-être la gueule, remarquez, il n'aurait pas grand mérite à le faire, je suis de la job facile pour à peu près tout le monde, même ma blonde me plante au tir au poignet.)
Je dirai d'abord que jamais de ma vie je n'ai rencontré une telle passion pour le livre. Chez aucun journaliste, libraire, écrivain ou lecteur, il ne m'a été donné de voir à l'oeuvre une passion littéraire aussi dévorante que celle qui (em)porte Bruno Lalonde.
Et -- là est le point sensible -- je crois en même temps que cette passion inégalée ne serait pas l'ombre d'elle-même n'eut été la rencontre de Fabienne Roques.
Oui, le noyau insécable de cette passion pour le livre, c'est Fabienne (que je salue bien chaleureusement en passant, en passant, oui, encore et toujours, car si les livres et nous ne sommes que des passants/passeurs, cette passion-là, lumineusement, demeure).
Chose certaine, ça me fait toujours un bien fou de passer les voir, ces deux-là.

Ouf ! Re-ouf ! Mille mercis pour ce mot, Martin !
RépondreSupprimerJe comprends que tu ne me casseras pas la gueule haha? Sans blague, ça faisait un bout de temps que je pensais à ce texte, et ce fut une joie de l'écrire! Amitiés et à ce soir!
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