vendredi 10 avril 2026

La rechute (chap. 6.4)

Ce n'était pas tout à fait l'idée que vous vous faisiez d'une promenade romantique au clair de lune, nsspaas?  J'en conviens, ce ne sont pas les quais d'Amsterdam, le quartier est plutôt sinistre...  Je vous propose de marcher sur Port-Royal jusqu'à Tolhurst, c'est plus sûr, et de là nous pourrons toujours pousser vers le nord jusqu'à Henri-Bourassa...

Alors voilà, j'étais coincé (le mot est faible); je m'étais délibérément, et en parfaite connaissance de cause, peinturé dans un coin entre madame et mademoiselle.  Les jours qui suivirent furent étrangement calmes: je ne reçus aucun message de Cassandre, aucun coup de fil non plus de Morane, ce qui me permettait d'imaginer toutes sortes de scénarios fantastiques dont les variantes épousaient le séismographe de mon enthousiasme et/ou de ma paranoïa.  Dans certains d'entre eux, après quelques mises au point, nous convenions de former tous les trois un ménage postmoderne et de conférer à l'expression inceste polygénérationnel un flou artistique qu'elle n'avait sans doute encore jamais connu jusqu'ici; à d'autres moments, bien au contraire, l'horizon m'apparaissait saturé de potences, de poisons et de poignards -- à peine avais-je ouvert la bouche que mère et fille se concertaient d'instinct pour me découper en morceaux, me couler dans le ciment ou bien encore, ce qui était plus vraisemblable, me cannibaliser afin de faire disparaître toute trace de mon existence.

Toujours est-il que je sentais confusément que c'était à moi de jouer.  Mais voilà, les limites de l'échiquier s'achevaient dans la purée de pois, et les pièces les plus importantes, toutes les reines, toutes les tours, tous les fous et les cavaliers se trouvaient du côté de l'adversaire tandis que je ne disposais, pour ma part, que d'une brigade de pions futiles et qui plus est incompétents, qui se prenaient les pieds dans la nuit et se bouffaient mutuellement.

D'une façon ou d'une autre, je devais à tout prix désamorcer cette machine infernale.  Il me fallait coûte que coûte rafistoler l'irréparable.

Cet après-midi là, donc cinq jours après que j'eus adoré le ventre de madame en circuit fermé et à jupe dégrafée, j'écrivis à Cassandre et lui exposai dans le menu détail ce qui s'était produit dans ce condo de la rue Berthe-Louard; je lui expliquai comment j'étais entré en contact avec sa mère; je lui jurai que je n'avais dès le départ aucune intention de coucher avec elle, que je n'en étais pas amoureux, qu'il s'agissait d'une passade sans conséquence, motivée seulement par la volonté stupide de me ménager une porte de sortie au cas où elle (Cassandre) décidait de mettre sa menace à exécution et de révéler notre relation à la direction du collège; à ce sujet, d'ailleurs, je consentais à faire amende honorable, si tel était vraiment son désir, et à me livrer moi-même à la direction; je lui fis valoir que nous devions cependant laisser sa mère en dehors de tout ça, qu'elle (Cassandre) n'avait rien à gagner en lui confiant ce qu'elle savait de cette dérive épisodique entre elle (sa mère) et moi; je conclus (de façon infecte) en implorant son pardon pour tout le mal que je lui avais fait, et que si cela ne suffisait pas, que j'étais même prêt à monnayer son silence au prix qu'elle jugeait le plus adéquat, à condition de me garantir que les choses en resteraient là et qu'il n'y aurait plus jamais de suite d'aucune sorte à notre pitoyable romance.

(C'est drôle: la nuit, on dirait que toutes les usines sont désaffectées, ne trouvez-vous pas?  Ce que je veux dire, Namou chérie, c'est qu'il y a là une atmosphère de terrain vague que je trouve, pour ma part, très existentielle.  Existentielle en quel sens?  De fait, c'est difficile à définir...  Chez moi, ça se manifeste toujours par une torsion de tripes -- enfin, je ne voudrais pas vous dégoûter en disant ça --, mais c'est bien ainsi que ça me vient, comme un frisson préfécal extrêmement diffus, mais dont la source se situerait moins au niveau de l'anus que du coeur, je ne sais pas si vous me suivez... Comment?  Ah, ça vous arrive quand vous avez l'impression de figurer dans un jeu vidéo?  Mon dieu, Namou, je crois que nous sommes faits pour nous étonner mutuellement jusqu'à la fin des temps...)

Oui, bon, ce qui s'est passé ensuite...  Eh bien, après avoir envoyé ce message à peu près dans l'état où je viens de vous le résumer, j'ai attendu...  Pour vous dire la vérité, je m'attendais à une réponse rapide; je vous rappelle que pendant deux semaines, j'avais imposé à Cassandre le traitement du silence radio, déterminé que j'étais à ne répondre à aucun de ses billets, peu importe les menaces, et peu importe la charge de démence dont ils étaient porteurs...  Dans ces conditions, donc, je m'attendais à ce qu'elle réponde sur le champ, mais bizarrement, je dus patienter pendant trois jours, 74 heures très précisément, avant de recevoir la réponse le lundi suivant en milieu de soirée... 

Sauf que c'est Morane qui répondit.  Pas Cassandre.  Sa mère.

Exact, le coup classique: Cassandre avait laissé son ordi ouvert, sans surveillance; sa mère était passée devant, une ligne avait capté son attention, alors...  Alors elle s'est installée devant l'écran et a tout lu, tout dévoré d'une traite.  Tout.  De mon premier message -- Mon amour, mon doux amour... -- jusqu'au tout dernier où j'exposais à Cassandre que je refusais de poursuivre plus avant cette conversation.

Les poèmes insensés que je lui avais envoyés: Les oies se fondent à l'équation céleste de leur émoi / soudain c'est toute la terre qui manque à l'appel... Je retarde de trois supplices sur la programmation de ta beauté...  Au bout de ma désolation, je n'entrevois plus rien que la thèse volcanique de ton existence...

Les convocations de sa présence dès l'aurore: Il n'y a plus que le crochet de ta chair pour freiner ma chute en ce froid matin de Malbaie.  Ne me laisse pas seul avec ces millions de mots que je dois éteindre un à un avant d'avouer mortellement que je t'aime.

Les brûlots érotiques que je lui ai acheminés sur une base quasi quotidienne: J'espère la crevaison de ma queue et toutes tes roses vandalisées, fêlées de près comme une boussole sur laquelle le nord est sans pouvoir.

Oui, Namou, maman avait découvert le pot aux roses et elle avait tout lu.

Ce qu'elle m'a répondu?

Eh bien, disons que s'il y a un dieu pour les ivrognes, il y a certainement une déesse pour les détraqués romantiques dans mon genre...

J'ai bien entendu conservé une copie imprimée de sa réponse.  Elle m'accompagne désormais où que j'aille.  Je la relis à l'occasion.  Oui, je la conserve là, pliée en quatre dans la poche de mon pantalon.  Car plus que tout, je tiens à sentir en permanence son frottement contre mes couilles...  Si vous me le permettez, je vais vous la lire, ce sera plus simple...

(...)




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