mercredi 15 avril 2026

La rechute (chap. 6.5)

Alors voici la lettre que je reçus de la mère de Cassandre après qu'elle eut découvert le jardin secret...  Asseyons-nous quelques instants...  Ici même, oui, cet abribus fera parfaitement l'affaire; vous verrez, ce n'est pas très long, c'est juste que...  Nous ne sommes plus qu'à deux coins de rue de chez vous si je ne m'abuse, je vous en prie...  Mes jambes ne me supporteront pas très longtemps si je vous lis cette lettre en marchant...

Monsieur,

Je ne suis pas une littéraire.  Je n'ai ni votre talent ni celui de ma fille pour dire les choses, mais dans mon métier tout comme dans ma vie personnelle, j'ai l'habitude d'aller droit au but.

Si je prends la liberté de vous écrire, c'est que je suis tombée sur la correspondance que vous entretenez avec ma fille depuis le début de l'été.  Oui, il m'arrive parfois de fouiller dans ses affaires, je n'ai pas honte de le dire, et vous allez comprendre pourquoi...

Ma fille a 19 ans, techniquement, ce n'est plus une mineure.  Elle n'a pas à me rendre de comptes.  Si elle décide de foutre sa vie en l'air avec des hommes qui ont deux fois son âge, ça la regarde.

Par contre, vous n'êtes pas sans savoir que vous avez commis une faute professionnelle, une faute grave.  Il serait facile pour moi d'alerter la direction de votre collège.  Je vous avoue que c'était ma première idée en prenant connaissance de vos messages (pour ne rien dire des photos intimes qui accompagnaient certains d'entre eux).  Mais je me suis ravisée assez vite en considérant les  torts que je causerais à ma propre fille en déballant toute cette histoire.

Vous le savez, vous l'avez bien vu: Cassandre est malade.  Brillante, première de classe, oui, mais très malade.  Je n'entrerai pas ici dans les détails, ce qui compte, c'est que vous ayez fini par comprendre qu'elle allait vous détruire comme elle a d'ailleurs détruit son père (décédé, le foie brûlé par l'alcool à friction) et un de ses cousins (toujours vivant, lui, mais en pièces détachées).

Vous avez rompu à temps, croyez-moi.  

Je ne veux pas vous faire entrer dans mon intimité, mais vous saurez, cher monsieur, que les dernières années n'ont pas été faciles.  Des pédopsychiatres, des intervenants sociaux, des urgentologues, des psys behavioristes, humanistes, relationnistes, name it, Cassandre en a vu des tas et de toutes les couleurs.  Je l'ai accompagnée partout, je l'ai soutenue du mieux que je l'ai pu entre toutes ses crises.  Elle a consulté, j'ai consulté, tout le monde a consulté tout le monde et pour finir personne ne comprenait plus rien à rien. Ma fille replongeait toujours, elle replonge en ce moment même, et moi, monsieur, je suis brûlée.  Brûlée et au bout du rouleau.

Alors vous comprendrez que je n'ai pas envie d'en rajouter une couche en mêlant votre collège à nos histoires, c'est déjà bien assez pénible comme ça.

Maintenant, pour ce qui est de l'autre faute...  Je ne vous en veux pas.  Pas trop, en tout cas.  Oui, je vous ai vu venir avec votre numéro de client qui se cherche un condo...  Et puis, les yeux qui vous sortaient de la tête chaque fois que je tirais sur ma jupe...  Dès la première rencontre dans votre appartement, j'ai reconnu l'homme qui tétait le nombril de ma fille au bord de la piscine (eh oui, les archives des caméras de surveillance, qu'est-ce que vous croyez?).  Mais je vous comprends, vous étiez désespéré, vous cherchiez une issue honorable à ce cauchemar, vous vouliez un baigaining power au cas où Cassandre vendrait la mèche, alors j'ai exploité votre talon d'Achille, je vous ai travaillé au nombril moi aussi, rassurez-vous, je ne me moque pas, j'en ai vu d'autres...  Par exemple, j'ai eu un amant qui ne giclait qu'en me léchant les aisselles, un autre qui insérait un talon aiguille sous son slip et qui beurrait l'empeigne quand je prononçais le mot tintinnabulum à répétition (pardonnez si c'est plutôt graphique), alors consolez-vous, vous n'êtes pas le plus fucked up des partenaires que j'ai rencontré, et si je vous ai offert mon ventre à lécher à la fin de la visite, c'est parce que je vous trouvais touchant dans votre rôle d'agent double en carton-pâte.  Et aussi parce que j'avais besoin de vous d'une certaine façon...

Vous vous rappelez de la question que je vous ai posée juste avant que vous tombiez à genoux?  Je vous ai demandé si vous seriez prêt à acheter le condo au cas où je déboutonnerais mon chemisier.  Et vous m'avez répondu, dégoulinant de reconnaissance, oui, oui, oui...

Bon alors voici le deal.  Dormez tranquille, personne ne vous trahira.  Ni moi ni ma fille. En échange -- et ce sera ma première condition -- j'exige que vous teniez votre promesse et que vous achetiez ce condo.  Prix de vente non négociable: 425,000$.  Je touche une commission de 30,000$, tout le monde est content: de mon côté, ça va me permettre de rattraper les retards de paiement sur mon Audi, et de votre côté, vous pourrez enfin dormir sur vos deux oreilles, et en prime, faire votre jogging matinal dans le magnifique boisé de Saint-Sulpice.

Vous n'avez qu'à signer le document notarié que vous trouverez en pièce jointe à ce courriel.  Je m'occuperai du reste.

Ma seconde condition: que nous puissions nous rencontrer tous les trois, vous, Cassandre et moi, et parler ouvertement de la situation.  Plus de jeu, plus de cachette, plus de tour de passe-passe.  Juste une conversation franche, transparente et aussi constructive que possible sur ce qui nous est arrivé de façon à ce que tout le monde puisse enfin passer à autre chose...  Comprenez-moi bien: après cette rencontre, vous ne nous reverrez jamais, et sous aucun prétexte vous ne devrez chercher à nous contacter, ma fille ou moi.  Mais nous devons d'abord nous parler, j'y tiens, et nous assurer de mettre un terme à cette situation insupportable, que ça ne s'achève pas dans le vague, l'approximation et les sous-entendus...  

Venez chez moi samedi soir prochain.  Nous mangerons ensemble (je sais déjà que vous aimez la pizza avec croûte farcie au fromage).  Entre-temps, je vais parler à Cassandre, question de préparer un peu le terrain...  Ne vous inquiétez pas: si elle s'est montrée cruelle avec vous, elle ne vous en estime pas moins, je connais ma fille, faites-moi confiance, c'est pour son bien, le mien et le vôtre aussi.  Je tiens très fort à ce que cette rencontre soit placée sous le signe de la réparation et de la réconciliation.  Je suis peut-être naïve, penserez-vous.  Peut-être, en effet.  Mais j'ai confiance, et surtout, je suis épuisée...

Venez samedi.  Ne me décevez pas.  Et apportez votre maillot.

Cordialement,

Morane Baillargeon.


Qu'en pensez-vous, Namou chérie?  Bien sûr que c'était un piège!  Mais avais-je le choix?  Réparation, réconciliation...  Il n'existe rien de tel en ce monde.  Mais Morane avait raison sur un point: il fallait en finir.

Je répondis en lui disant que j'acceptais les deux conditions, que je serais là samedi et que j'allais de ce pas me rendre au Maxi pour m'acheter un maillot.

Si ça ne vous dérange pas, je ne vous accompagnerai pas plus loin.  Après tout, vous êtes presque rendue...  Tenez, 200 dollars, je crois que ça couvre peu ou prou le nombre de danses que vous auriez exécutées si nous nous étions retrouvés dans l'isoloir...

Merci encore pour cette promenade!  Je vous retrouve demain -- mon dieu, jeudi déjà! -- oui, je vous retrouve au club autour de 22h00, et je vous résumerai la charmante soirée que j'ai passée en compagnie de mes reines mère et fille.  J'arrive à la fin de mon récit, promis...  

Bonne soirée, mon ange, dormez bien, à demain!



  

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