samedi 25 avril 2026

Station-service (nouvelle, 2e partie)

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Les jours suivants, les affichettes poético-subversives se multiplièrent un peu partout à Pépèreville.  Sur la porte d'entrée des résidences, dans les allées du supermarché, sur les vitrines du centre commercial et jusque dans les ateliers de pièces automobiles du boulevard Industriel.

Pour les petits vieux dont le club tenait ses assises perpétuelles au McDo, c'était un sujet d'émerveillement intarissable:

-- C'est des voyous qui ont fait ça!  Comme à l'été 2020...

-- Ça fait longtemps qu'il n'y a plus de voyous à Pépèreville...

-- Moi je dis que c'est un coup des citadins.  Yep, y a des deux-pattes qui ont traversé le fleuve, qu'est-ce qu'on gage, et qui circulent incognito parmi nous.

-- LE CANADIEN EN 6!

-- Ta yeule, Gérard!

-- Prends tes pilules, cibole, pis va te coucher! 

Quant à moi, qui ne suis qu'un témoin du désastre à venir, je n'avais pas d'idées précises sur l'identité des coupables.  S'il m'arrivait parfois, la nuit, de m'accouder pendant quelques heures à la fenêtre de ma chambre et d'observer ce qui se passait tout en bas sur la rue Jacques-Cartier, je ne distinguais rien de notable ou de suspect: outre de rares autobus filant comme des sarcophages de lumière sur une asphalte sans défaut, un gentil petit néant me tenait compagnie jusqu'au premier chant d'oiseau, et le temps plagiait son essence sur le modèle d'une éternité à rabais.  

Mon voisin de droite, Jean-Pierre, parlait volontiers de terroristes.  Sa femme et sa fille aussi.  Mon voisin de gauche, dont je n'ai jamais su le nom, se limitait à passer la tondeuse deux fois la semaine sur la pelouse calcinée de sa cour arrière sans jamais m'adresser la parole.  Des rumeurs circulaient selon lesquelles il aurait jadis pété les plombs et enfoncé la tête de sa vieille mère dans le mur du fait qu'il ne supportait plus de la voir commander de la pizza mexicaine à tous les soirs.  Quant à Marie-Lyne, ma voisine d'en face...

Marie-Lyne, je dois le dire, avait une vulve volcanique, profonde et friable comme du papier de soie.  Je le sais pour l'avoir enfilée en douceur, il y a deux ou trois ans, un soir d'orage violent: elle se trouvait seule à la maison, livrée à la descente du ciel et aux claquements de tonnerre, et elle m'avait invité à partager un plat de boeuf Stroganov, le temps que les nuages se déplacent en direction de la Place Longueuil.  Il n'y avait pas eu de suite à notre rapprochement, il n'y en aurait jamais plus, l'entêtement géométrique des trottoirs l'exigeait plus que n'importe quel argument, même si (j'en témoigne) il m'arrivait encore, entre deux discours du Banquet de Platon, de suspendre ma lecture et de me branler éperdument en évoquant la pression de ses jambes nouées autour de mon bassin et l'introduction du bout de ses ongles dans mon anus quelques secondes avant la décharge. 

Marie-Lyne, tout comme Jean-Pierre, était d'avis que ces affichettes étaient l'oeuvre de terroristes, et c'est pourquoi elle les qualifiait (assez bizarrement) de terrorèmes.  Or elle me confia, l'autre matin, qu'elle s'était livrée à une analyse serrée de tous les messages tels qu'ils avaient été reproduits sur la page Facebook des Actualités pépèrevilloises: 

rendez-vous sur le fer chauffant des ampoules, nous négocierons avec le fond des litières comme paris hilton avec des restants de poltergeist;

la station-service allumée dans le parking désert du costco, ta bouche adorée de nuit comme une sortie d'autoroute.  à chaque commande passée sur amazon, ton wadgine se rétracte comme les antennes d'un escargot;

tu es seul en terre de chiens attachés.  ne confie ton exil à personne.  minuit ne se déplace jamais pour rien.

Marie-Lyne m'avait fait remarquer que sur la cinquantaine d'affichettes qu'on avait signalées aux autorités, les signifiants qui revenaient le plus souvent d'un terrorème à un autre étaient au nombre de trois: rendez-vous (4 fois) station-service (4 fois) et minuit (6 fois).

Nul n'était besoin d'être ceinture noire en herméneutique appliquée pour conclure que le crypto-terrorème qui se dissimulait derrière tous ces messages se traduisait comme suit: Rendez-vous à minuit à la station-service.

(...) 




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