vendredi 17 avril 2026

La rechute (chap. 7.1)

Namouuuuuu!  Heureux de vous retrouver encore une fois!  C'est achalandé ce soir, dites donc...  Tout à l'heure, je me faisais la réflexion que cela fait presque une semaine que nous avons amorcé notre ronde de nuit.  Dommage que mon récit ait une fin et que mes réserves financières soient limitées, autrement -- ma foi -- je vous entraînerais volontiers dans ma croisière narrative jusqu'à l'extinction de tous les feux, de toutes les fêtes, de toutes les chansons...

J'apprécie que vous écrasiez votre poitrine sur mon visage.  Belle amour...  Oui, ce soir, j'ai fort envie de sentir la cime de vos seins se contracter sur le bord de mes lèvres, et si de plus vous aviez la bonté d'abaisser ma fermeture-éclair et de me branler à vitesse réduite (ni trop ni trop peu comme disaient les vieilles branches de l'Antiquité), ce serait génial -- oui, exactement de cette façon...  Ne pressez pas trop le gland, je vous prie, plutôt le manche et les couilles, c'est parfait...  Comme ça, mine de rien, le portier n'y verra que du feu...  Mon ange, ma fée, Namou de mon coeur, il est minuit au fond de toute chose et déjà vous me faites regretter de ne pas être monté chez vous hier soir...

Donc, ce samedi-là...

L'avant-veille, j'avais d'abord complété le formulaire de l'acte de vente, c'était la première condition, puis j'avais renvoyé à Morane le document PDF signé en bonne et due forme.  Le lendemain, tel que convenu, je sonnais à la porte de sa résidence située sur le boulevard Gouin (j'avais parcouru à pied la distance avec mes fleurs, mon maillot et ma bouteille d'Amarone, et même si nous étions à la mi-septembre, je me souviens qu'il faisait très chaud ce soir-là; ma chemise était toute trempée.  Chemin faisant, il me semblait même que chaque objet glissait à côté de son nom, que le monde marinait dans une beauté d'abattoir, bref, je me sentais nerveux, vaguement contrarié et plutôt con.)

C'est la mère qui m'ouvrit la porte.  Ma foi, je ne sais pas au juste à quoi je m'attendais.  Je crois qu'une partie de moi espérait qu'elle apparaisse vêtue d'une robe de plage en acrylique, très mince, une espèce châle transparent qui aurait accusé par contraste les contours d'un maillot très foncé, le nombril à demi masqué/dévoilé par l'élastique du slip...  Mais non.  Elle était en jeans et portait un t-shirt bleu marine.  Tout simplement.

Elle dit: Oooh, elles sont magnifiques!  Ce sont des amaryllis?  Entrez, entrez...  Nous allons tout de suite passer dans la cour; puisqu'il fait beau, j'ai pensé qu'on serait plus confortable sur la terrasse...  Vous avez déjà enfilé votre maillot de bain, comme vous êtes drôle...

Elle ajouta encore, mais à voix basse cette fois: Autant vous le dire tout de suite, Cassandre est d'humeur un peu sombre, mais j'ai veillé à ce qu'elle prenne tous ses médicaments au moins une heure avant votre arrivée, alors tout ira pour le mieux...  Évitez seulement d'aborder le sujet du condo, et surtout pas un mot au sujet... enfin... de la chose que vous savez...

De l'index, elle pointait le bouton-pressoir de son jeans.

En débouchant sur la terrasse, je constatai que sa fille n'était pas seule.

Elle était accompagnée d'un petit gros que je reconnus sur le champ.  C'était Bruno Blatter, un jeune collègue qui enseignait l'anglais.  Debout près de la chaise longue où la fille reposait -- en bikini, bien entendu, les ongles d'orteils couverts d'une laque bourgogne, bien entendu, riant aux éclats, bien entendu --, Blatter bourrait une pipe merdique, sans doute une horreur empruntée à sa collection de raretés scandinaves dont il nous rebattait les oreilles à tout bout de champ.

Sachez, Namou mon ange, que je détestais déjà Blatter plus que tout au monde.  Non que ce fusse un mauvais bougre, mais il fumait la pipe, ce qui était déjà en soi quelque chose de consternant; sur le terrain du collège, je ne le voyais jamais qu'avec une pipe au bec, ne parlant jamais à personne, mais devisant en présence de tout le monde, si vous voyez ce que je veux dire...  À cela, s'ajoutait le fait qu'il avait ce petit défaut de langue qui le faisait zozoter à tout propos.  Et plus que tout, question de faire le malin ou de se singulariser par l'absurde, il se promenait en permanence avec une saloperie de noeud papillon ficelé autour du cou.  

À la limite, et en mobilisant toutes mes forces, j'aurais pu lui pardonner sa passion pour les pipes et ses écarts de zozotement.  Mais le noeud papillon, ça, jamais.  Alors de le retrouver là, postillonnant à proximité de la fille, se grattant le bide à proximité de la mère, pontifiant tous azimuts comme il avait l'habitude de le faire dans les couloirs du collège, je ne pouvais pas le supporter.

Namou, je vous le jure, je n'étais pas sitôt arrivé que je me trouvais déjà aux bords de la catastrophe.

Dès qu'elle me vit, le sourire disparut du visage de la fille.  Elle posa sur moi un regard de morte dont les arrières-lueurs ne me disaient rien qui vaille.  Déconcerté, je me tournai vers la mère qui ne souriait pas davantage.  La gerbe de fleurs que je lui avais apportée reposait, défaite et déficelée, comme un tas d'immondices sur les lattes de la terrasse.  À cet instant, je sentis les mâchoires dentelées du piège se refermer d'un seul coup sur la totalité de mon existence.

Blatter dit: Ah ben, si c'est pas Martin Gagnon, héhé.

Je dis: Blatter.  Quelle surprise.

Blatter dit: Madame Baillargeon m'a annoncé qu'elle t'avait vendu le condo du 1081 sur Berthe-Louard?  Zénial!  On va être voisins, ze viens zustement d'acquérir le petit cottadze qui est situé zuste à côté, héhé.

Génial, en effet.  Et puis pourquoi fallait-il qu'il fasse toujours héhé à la fin de chaque phrase?

(Namou chérie, n'arrêtez pas de me secouer, la cadence est parfaite, mais décélérez un peu, juste un peu (attention à la bière), excellent, je vous remercie!)

Vous comprendrez que ma déconfiture était considérable.  La situation ne pouvait pas être plus claire: la fille avait séduit ce gros con de Blatter, elle l'avait enchanté par la qualité de ses dissertations sur Jane Eyre ou sur Wuthering Heights, elle l'avait ensorcelé tout comme elle l'avait fait avec moi, et voici que nous nous retrouvions, Blatter et bibi, comme la face A et la face B d'un 45 tours de Julio Iglesias, le yin et yang d'un sinistre symphonique que mère et fille avaient orchestré de façon frauduleuse et en parfaite complicité.

Je voulais arracher la tête de Bruno Blatter.

Et voici que la fille, affalée dans sa chaise longue, y allait de très lancinantes rotations digitales autour de son nombril.  Je devenais positivement fou.  Je me tournai vers la mère: sans un regard pour personne, elle fit passer le t-shirt par-dessus sa tête, fit glisser le jeans sur ses cuisses platinées puis se dirigea sans rien dire en direction du tremplin.  Elle piqua une tête dans la piscine et en ressortit aussitôt.  La raie de ses fesses et la couronne de ses seins étaient outrageusement visibles à travers le tissu mouillé de ses sous-vêtements, mais elle ne semblait plus se soucier de nous; en fait, c'est comme si le monde entier avait soudain cessé d'exister à ses yeux.  Elle marcha à nouveau en direction du tremplin, replongea, ressortit de la piscine, y plongea à nouveau, et ainsi de suite; elle plongeait et replongeait sans discontinuer, comme si elle était en proie à une crise de somnambulisme aigu.

C'est à peu près à ce moment que je perdis le contrôle de mon système nerveux.

Je marchai en direction de Blatter qui persistait à sourire comme un crapet:

Je dis: Retire ton noeud papillon.

Blatter dit: Quoi?  Tu veux l'essayer, héhé?

Je dis: Retire ce noeud papillon sinon je te tue.

La suite n'est pas très claire.  Je crois que la fille a hurlé quelque chose, du verre a éclaté, mais de très loin.  Blatter et moi étions engagés dans une espèce de sumo maladroit, dérivant dans les plants de tomates du jardin.  Je sentais mon visage se liquéfier sous sa poigne, les petits vers blancs de ses doigts se tortillant entre mon crâne et mes oreilles, et en le saisissant aux épaules, j'avais l'impression écoeurante de plonger les mains dans un bol de gruau refroidi.

(...)



 

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