4
De toutes les stations-service encore en fonction dans le coin, celle qui me semblait la plus appropriée à un rendez-vous nocturne était le Ultramar situé à la jonction de Pépèreville et de la municipalité de Sainte-Sophie. Il n'y avait là que deux pompes disponibles et, le soir venu, les panneaux d'éclairage projetaient sur la plateforme une lumière de bloc opératoire, parfois éblouissante, mais le plus souvent sujette à des variations de durée et de densité, ce qui conférait à cet espace une vibration théâtrale qu'une organisation terroriste aurait fort bien pu détourner de sa fonction première afin de diffuser ses signaux subversifs.
ll était onze heures quarante-cinq. Personne à l'horizon. Le vent soufflait à vitesse réduite sur un désert festonné de lumières lointaines et revenait des champs fraîchement ensemencés en refoulant une odeur de merde acide qui vous prenait à la gorge. Je m'efforçai de respirer par la bouche. Je poussai la porte du dépanneur attenant à la station-service, puis sonnai au comptoir. Un jeune commis, début vingtaine, déboucha de l'arrière-boutique, les traits convulsés et la chemise à moitié sortie des pantalons:
-- Vous ne devriez pas être ici.
-- Pardon?
-- Personne ne devrait être ici, pas maintenant...
-- Je veux juste un paquet de Pall Mall régulier.
-- Vous ne voulez pas voir ça.
-- Voir quoi?
-- D'accord, servez-vous, ça n'a plus aucune importance de toute façon!
Le commis balança une demi-douzaine de paquets de cigarettes sur le comptoir, puis courut à la fenêtre qui donnait sur les pompes en se rongeant les ongles avec acharnement.
-- Félix devait me relayer à onze heures trente, mais il a appelé le gérant pour lui dire qu'il ne rentrerait pas. Qu'il ne rentrerait jamais plus. Pas après ce qui s'est passé hier. Alors c'est moi qui prends son shift, vous comprenez? Toute la nuit, vous comprenez? Non, désolé, je ne peux pas... C'est au-dessus de mes forces. Tant pis, le gérant dira ce qu'il voudra... Quelle heure est-il?
Les yeux effarés et la lèvre pendante, le commis scrutait l'obscurité qui se massait tout contre le bloc lumineux de la station. Puis, sans ajouter quoique ce soit, il s'empara de son coupe-vent, bondit par-dessus le comptoir et sortit du dépanneur. Je courus à sa suite jusqu'aux limites de la plateforme, mais l'obscurité l'avait déjà avalé. De la nuit sans fond ni surface, sa voix me provenait par à-coups, toujours plus lointaine, plus déchirante:
-- Et combien de dieux nouveaux... et combien de dieux nouveaux...
5
Minuit onze. Toujours rien à l'horizon. La température chuta de dix degrés en quelques secondes et je frissonnai. J'allumai une cigarette, fit quelques pas sur la chaussée, et bien que l'odeur de merde fut encore très prégnante, quasi matérielle, je jouissais de ma solitude, je goûtais cet instant déserté de toute signification et me remémorais certains extraits des messages que j'avais repassés au peigne fin, la veille au soir, en compagnie de Marie-Lyne:
la poutine ardente aux lèvres de la petite aveugle qui roulait les joints de son père dans le noir avant de prendre la 45 pour se rendre à l'école;
ses cuisses confuses et le mauve enivrant du matin quand elle se relevait, criait, ne criait plus, grattait le carton du dernier rouleau de papier foune avec une patience de parkinsonien;
ses tantes montées sur aiguilles, ruisselantes de paillettes et kleenex en fond de craque, plantées dans la neige en attendant l'improbable taxi de retour du camp de réfugiés...
En pivotant du côté de la station-service, je vis qu'une Bentley noire était garée parallèlement à la seconde pompe. Aucun froissement d'espace ou de temps n'avait précédé son apparition. Une femme nue émergea péniblement du côté du conducteur: le mascara coulant, la chevelure en bataille, elle chaussait des escarpins dont on avait scié à demi les talons, ce qui la faisait clopiner aux deux ou trois pas. Sous l'éclairage apocalyptique de la station, elle me donnait l'impression d'une femme dans la soixantaine avancée, bien qu'elle fut sans doute plus jeune; son pubis et la face interne de ses cuisses était couverts d'une toison si drue et si épaisse qu'elle me semblait correspondre au foyer anamorphique de ses déplacements, un point de fuite concurrencé, de proche en proche, par ses seins, très pâles, dont l'aréole ordonnait un vaste évasement de veines noires jusque sous les aisselles.
Ce n'est qu'après coup que je remarquai que la Bentley ne présentait aucune ligne de démarcation entre ses différents segments; c'était comme si les portières et le capot, le pare-brise et le pare-choc, les roues et les phares avaient été sculptés à partir d'un seul et unique bloc de nuit ou forgés à partir de la même fiction à modeler.
Puis je vis la femme claudiquer jusqu'à la pompe, décrocher le pistolet et se l'enfoncer profondément dans le vagin. Je ne sus jamais, pendant toute la durée de l'opération, si elle était consciente de ma présence à proximité, mais lorsqu'elle se mit à parler, j'avais l'impression qu'elle s'adressait aux Lyrides dont le fil stellaire écorchait sporadiquement le ciel de cette nuit d'avril:
-- Je me fourre en rivalisant d'ivresse avec la fuite digitale du compteur, et je m'achève comme une louve postée à vingt mètres des feux. L'essence de la ville morte n'a pas encore été pensée...
Elle enfonçait alternativement le pistolet dans sa vulve et dans son cul, vacillant sur ses escarpins, tournant sur elle-même et mortellement ficelée par le tuyau de la pompe comme si elle s'abandonnait aux torsades d'un boa constrictor. L'essence fuyait à froids bouillons par tous ses orifices, ruisselait sur ses cuisses et ses chevilles. L'afficheur de prix et le compteur volumétrique étaient illisibles, réduits à une luminescence dont le tracé surpassait toute réceptivité rétinienne.
Lorsque je la vis suspendre le pistolet au-dessus de sa tête et abandonner sa chevelure sauvage au coulis du carburant, elle ferma les yeux et son orgasme fut si violent que c'est à peine si je l'entendis murmurer:
-- Avez-vous du feu?
6
Nietzsche a tort: rien ne revient, rien ne se répète. En conséquence, je suis le témoin oraculaire des choses qui persévèrent dans la disparition, sans effort et sans raison.
Cette nuit-là, je marchai longtemps, dos au poste d'essence. Je ne me retournai qu'une seule fois pour observer l'immense gerbe de flammes qui ouvrait la voûte céleste par le milieu.
Revenu à la maison, avant de me recoucher, je prononçai mes voeux de clarté (silence, amour, incandescence) dans le désordre de la révolution matinale.
FIN

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