lundi 30 mars 2026

La rechute (chap. 6.1)

Vous avez déjà terminé votre quart de travail?  Ah, vous finissez plus tôt les mercredis, je vois...  Eh bien, chère Namou, si rien ne vous retient ce soir au Folichon, rien ne m'y retient non plus...  Que diriez-vous si nous faisions un petit bout de chemin ensemble -- à moins que vous ne soyez attendue quelque part, dans ce cas... Vraiment?  Alors c'est génial: ce soir, trêve d'isoloir et de stroboscopes, mais je tiens à payer, oui, j'insiste, le compteur est en marche puisque nous le sommes aussi, et je me fie à votre calculatrice interne pour...  Non, c'est gentil de me le proposer, mais je ne vous accompagnerai pas jusqu'à chez vous, enfin, oui peut-être car le quartier n'est pas de tout repos, mais je...  je ne monterai pas, ne franchirai pas le seuil de votre...  vous me comprenez, nsspaas?

C'est le couvre-feu, non?  Je sais, nous ne risquons pas grand chose, pas dans ce secteur, mais quand même...  Je vous propose de passer par Port-Royal puis de bifurquer dans le labyrinthe des compagnies de textile; nous recroiserons la rue Sauvé au niveau de Tolhurst, ce sera plus sûr...  

Saleté de pandémie!  Montréal n'est plus qu'un tas de merde sillonné de pistes cyclables...  De toute façon, depuis mon congédiement, je n'ai plus rien à faire ici.  J'habite maintenant un patelin de la rive sud que je surnomme Pépèreville, je m'y suis enterré vivant, il y a quelques mois, et j'espère bien y finir mes jours.  Si je suis revenu à Montréal vendredi dernier, c'était d'abord pour visiter ma mère -- qui est en train de perdre la carte dans l'unité de soins d'une RPA située non loin d'ici.  Sur le chemin du retour, alors que je filais en direction sud sur Saint-Laurent, j'ai aperçu l'enseigne de votre club sous l'arche du pont qui fait le coin de Port-Royal, ça m'a rappelé de très, très vieux souvenirs, et puis, je ne sais pas, la nostalgie, le sentiment d'avoir tout perdu, le désir amovible de faire existentiel en terrains vagues...

(C'est si doux, ce soir!  Je ne m'explique pas la présence de ces flocons dispersés...  O mes vieux os, mes nuées banlieusardes / O merveilleuse petite neige de marde...  Oui, je suis poète aussi à l'occasion, haha.)

Alors voilà, j'ai tout perdu: mon poste d'enseignant, la perspective d'une retraite confortable, Cassandre...  Morane aussi, bien entendu...  Comme vous le constatez, je ne suis pas pressé de reprendre le fil de mon histoire...  Vous vous demandez comment tout ça s'est terminé?  Qu'en pensez-vous?  Par un threesome?  Hahahaha.  Non Namou, il n'y a pas eu de partouze avec Cassandre et sa mère.  Personne ne s'est suicidé non plus, je vous rassure...  Nous ne sommes pas dans une tragédie grecque...  Bien entendu, je vais tout vous raconter, vous allez voir, c'est beaucoup plus simple -- et en un sens, beaucoup plus dur -- qu'une tragédie...  

Non, il n'y a pas là matière à roman non plus.  Si seulement...  Pas parce qu'il n'y a pas d'histoire à raconter, mais plutôt parce que ce récit, Namou de mon coeur, ne laisse aucune chance au redressement moral.  Rien de ce qui m'est arrivé, rien de ce que j'ai fait ne tolère la moindre commutation sentimentale, pas la moindre déclinaison éthique ou romantique qui permettrait à tout le monde de souffler tant soit peu et de se dire à la fin: Eh bien, c'est toujours ça de pris.

Ce récit est l'électrocardiogramme d'un effondrement, ni plus ni moins.  Je le sais refusé d'avance dans tous les univers éditoriaux concevables, c'est pourquoi je vous le confie, Namou chérie, car il n'y a de littérature qu'en régime d'isoloir, et pour le dire en caricaturant le vers d'Hölderlin, seule une danseuse pourrait encore nous sauver.  Me sauver moi, en tout cas.  

Mais qui veut de la littérature aujourd'hui?  Qui se rêve assez seul pour oser pareille expérience?  Mais personne, Namou mon ange.  Personne ne veut raser les récifs de sa propre solitude, et c'est pourquoi personne (au fond) ne veut entendre parler de littérature. C'est hors de question.  Des performances semi-hystériques, des happenings botaniques, des prestations à la gratte-moi-le-dos et à la mords-moi-le-noeud, oui.  Des colloques sur l'avenir du livre, des gueules d'amour avalant le micro, des lancements courus pour la disposition exquise des plats de cacahuètes entre les rayons, oui.  Des odyssées de familles libanaises, des changements de sexe à point nommé, des abbesses de librairies aseptisées noyautant la sélection éditoriale des salons de coiffure et les dispositions lacrymales de monsieur Paquette et de madame Nantel, oui, oui, oui.

Tout cela est bel et bon.  Si ce n'est qu'à la fin de chacun de ces événements, tout le monde oublie de rire en même temps.

Mais en littérature vous êtes si seul que c'est à peine si vous parvenez encore à être seul avec vous-même.  C'est irrespirable.  Alors le réflexe, bien entendu, c'est de crever l'écran de cette solitude en direction d'autrui -- oh, pour l'amour du ciel, au moins une autre personne, trois si cela se peut, et dans le meilleur des cas, dix, cent, mille, etc.  Sauf que dès le moment où autrui se pointe dans le portrait, vous devez rendre des comptes: l'éthique apparaît.  À deux, remarquez, on peut encore se contenter d'une éthique minimaliste (ma main sur vos fesses, par exemple); à trois, les choses déjà se politisent en douceur, mais à dix, à cent, c'est trop tard, l'orgie collectiviste est irréversible, l'éthique rafle tout et voici que vous cédez à la tentation de considérer votre solitude comme une erreur alors qu'elle vous avait d'abord été octroyée comme un sacrement.

Bon, je suis bavard, Namou, pardonnez cette digression...  Tiens, que diriez-vous d'un café au Tim pour faire changement de la bière?  Le café du Tim, le régulier en tout cas, a la particularité de présenter des bulles à sa surface.  Je n'ai jamais su que penser d'un café qui fait des bulles, mais si vous acceptez mon invitation, je promets d'aller directement aux faits, plus de digression, promis, et je vous révélerai, entre deux bouchées de Timbits, comment j'ai négocié le virage avec Cassandre et son épatante maman.  (Vous aimez les torsades glacées aux framboises?)

(...)

 



  

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