Namou! Quelle joie de vous retrouver!
Mon dieu, mais où est passé tout le monde? Je ne me serais pas douté que les lundis soirs étaient aussi tranquilles au Folichon! Même le portier en profite pour piquer un petit roupillon dans le vestiaire... Namou mon ange, qu'avez-vous fait avec vos cheveux? Ils me font penser à une nébuleuse paparazzée par le Webb à la sortie d'une douche stellaire, vraiment, vous crevez l'écran... En passant: qui est ce pépère tiré à 4 épingles assis au bar? Vous le connaissez? Qu'est-ce qu'il a à gueuler qu'il en veut pour son argent? Bon, bon, vous avez raison, ça ne nous regarde pas...
C'est drôle, mais j'ai l'impression de marcher sur la lune. Ou de me trouver dans la maison hantée du parc Belmont. Car abstraction faite de votre lumineuse petite personne (mais bon dieu qu'avez-vous fait à vos cheveux?), de la serveuse installée à la machine vidéo poker et de l'agité petit vieux, le club est parfaitement désert... Tant mieux. Inutile de se diriger vers un isoloir dans ces conditions. Pour vous dire la vérité, ce soir, j'ai fort envie de demeurer sagement assis à la table en votre compagnie, et de siroter des drinks exotiques comme si nous étions un vieux couple en vacances au bord de la mer... Ce que nous sommes déjà en un sens, nsspaas? Tenez, 200 dollars, je vous en prie, nous verrons si d'autres clients s'amènent d'ici les prochaines heures, mais dans le cas contraire, et si vous n'y voyez toujours pas d'inconvénient, je vous réserve jusqu'à minuit au moins, oui, je me sens en verve ce soir, mais Namou petite fée, n'allez surtout pas croire que je boude vos descentes lascives dans l'isoloir, seulement, je... Non, ce soir, j'entends me tenir correctement, voilà... Hier, j'ai un peu perdu le fil des danses et de mes pensées, celui de mes consommations aussi, et puis je me suis trouvé un peu mufle, enfin, éjaculer comme ça en pressant vos fesses contre moi... Ça vous fait rire, mon dieu, je sais, vous en avez vu d'autres, et de bien plus sinistres... Namou que j'aime tant et tant, si vous saviez à quel point vous me simplifiez l'existence...
Ce qui s'est passé ensuite? Oui, ce qui s'est passé ensuite... Eh bien, à la fin du cours, donc tout juste après la présentation orale de Cassandre, je me suis réfugié dans mon bureau, j'ai fermé la porte et j'ai cessé de respirer pendant quelques secondes. Puis j'ai ouvert la bouche en même temps que la fenêtre, et j'ai pris une respiration si vaste et si brûlante que je me faisais l'effet d'un alpiniste soufflé à bas du sommet par une rafale de vents solaires. Je n'irai pas jusqu'à dire que j'ai senti la terre s'ouvrir sous mes pieds, je ne suis pas romantique à ce point, mais il me semblait tout de même que le monde dans sa totalité se dérobait, que je n'avais plus de prise sur rien et que tout allait se jouer pour moi dans l'heure à venir.
J'avais encore un cours programmé cet après-midi-là. Je l'ai annulé. Ou plutôt, je me suis observé en train d'annuler le cours, me demandant ce que je faisais à l'instant même où je le faisais, comme si j'avais abandonné la direction de mon existence à quelque sombre précurseur qui savait mieux que moi, et de plus loin que moi, non pas ce que je devais faire, mais ce que j'allais faire. Et je suis demeuré assis dans mon bureau, abruti et possédé, jusqu'à la fermeture du collège; je recevais le vrombissement étouffé d'un aspirateur qu'on passe dans les lointains, les éclats de voix de quelques étudiants qui montaient en écho jusqu'au 5e étage via la cage de l'escalier central, et je compulsais, non sans horreur, la singularité de mon euphorie, la tête barbouillée par la réactivation compulsive de ce petit geste de l'index par lequel Cassandre avait taquiné la frontière de son étoile ombilicale pendant toute la durée de sa présentation.
Et savez-vous le pire? Mon ridicule ne m'échappait pas. Pas du tout. Il ne m'échappait pas plus qu'il ne m'échappe à l'instant même. Mais l'esprit de sérieux n'avait plus de prise sur moi. Cette étudiante m'avait doublement anéanti, par la puissance de son style d'abord, puis par l'érotisme involontaire de sa prestation. À partir de là, aucun sens du devoir, aucun sens de mes responsabilités morale ou professionnelle ne faisait le poids face à cette volonté tragi-comique de chuter, et si cette chute ne suffisait pas à me briser, de rechuter encore et encore jusqu'à ce que la mort s'en mêle pour de bon... J'allais donc assumer mon ridicule en jouant jusqu'au bout le rôle que cette fatalité, à la fois bouffonne, esthétique et érotique, m'avait assigné. En d'autres mots, Namou mon ange, j'allais demander à ma petite reine de me détruire comme je lui aurais demandé de m'épouser en d'autres circonstances.
Alors, toujours assis à mon bureau, et tandis que le soir avalait un à un les pylônes de l'autoroute 40, je me suis logué sur Omnivox, et j'ai écrit à Cassandre.
À deux semaines de la fin des cours, je lui ai envoyé un message qui s'ouvrait par les mots suivants: Mon amour, mon bel amour...
Je ne me rappelle pas de la suite, mais dans l'état d'agitation surnaturelle où je me trouvais, je suppose que l'on peut qualifier le reste de subdébile et de suicidaire.
J'ai patienté pendant deux heures devant l'écran, j'ai patienté jusqu'à ce que je voie apparaître le double crochet qui indiquait que Cassandre avait pris connaissance du message, puis j'ai fermé l'ordinateur, j'ai enfilé mon manteau, je suis sorti du collège et j'ai marché longtemps, très longtemps.
Mille ans plus tard, j'écartais le rideau de votre isoloir (...)

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