Chère Namou, comment allez-vous ce soir? Le club est quand même plus animé les mardis, non? Quoi? Non, je n'ai rien remarqué de nouveau... Oh, vous avez appliqué un nouveau vernis sur vos ongles d'orteil! Noir? Bleu? Ah, bourgogne! Pardonnez-moi, c'est un peu difficile à juger dans l'obscurité de l'isoloir, mais -- heu -- mes félicitations! En passant, on vous a déjà dit que vous aviez des pieds magnifiques? J'entends mal... Mon dieu, le volume de la musique, ce soir... Pardon? Un oncle, quand vous aviez 8 ans, oui! Que vous a-t-il dit au juste? Que vous aviez de belles tites torteils... haha... mais il ne vous a jamais touchée, à la bonne heure...
.........................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................
Non, c'était la fin de la session. Après le fameux épisode du billet poétique, je reçus de la direction une note m'avisant que Cassandre serait absente pour les deux dernières semaines; il était vaguement question d'un suivi médical; l'évaluation finale du cours serait reprise lorsque les responsables de son dossier le jugeraient opportun. En un sens, cette nouvelle me réjouissait: j'avais le sentiment qu'une certaine distance entre Cassandre et moi était plus que souhaitable compte tenu de l'intensité de notre faux départ. Le vieux garçon embourgeoisé que j'étais pouvait respirer un peu plus à son aise et, à la limite, se féliciter de l'extinction progressive d'une flamme que le moindre souffle eut suffi à transformer en bûcher.
(Vous avez vraiment de très beaux pieds.)
Par ailleurs, je savais que Cassandre ne reviendrait pas au collège. Oui, elle était finissante; j'appris par un collègue de philo qu'elle avait été acceptée à la faculté de droit de McGill, je ne pouvais donc pas compter sur la possibilité de la revoir dans les couloirs du collège à l'automne prochain. Dans ces conditions, toute la question était de savoir si, quand et comment le prochain contact allait se produire.
(Vous avez le pied fort, un peu plat peut-être, mais sculpté au ciseau, je vous assure. J'aime particulièrement le fuselage de votre gros orteil.)
Car même si, d'un point de vue strictement professionnel, j'avais renoué avec une certaine paix d'esprit, je ne cessais pas pour autant d'avoir Cassandre dans la tête: la scène du nombril me torturait encore, le soir surtout, lorsque je roulais d'un côté et de l'autre dans le lit, pareil à un poulet empalé sur le tournebroche; je revoyais souvent son petit visage livide dans le couloir au moment où elle s'était approchée de moi avec la boulette de papier comprimée au creux de sa main... Mon instinct, mon flair, une petite voix plus teigneuse que les autres, que sais-je, me disait que cette histoire ne faisait que commencer, que je n'avais encore rien vu, et que si l'approche des vacances estivales jetait sur ces visions sauvages un baume de fraîcheur et la grâce nocturne des lents retours, ce n'était que partie remise avant que me submerge à nouveau ce désir d'être vandalisé, de l'être physiquement, intégralement, et de l'être par nulle autre main que celle de ma petite magicienne du verbe et des images.
(Non, je ne crois pas être fétichiste des pieds, Namou mon ange. Pas de façon systématique en tout cas. Je l'étais de ceux Cassandre, remarquez, il le fallait, je vous raconterai, mais il ne faut pas faire attention... Je le dis en passant, sans y insister, ce qui est paradoxal puisqu'il faut encore que j'insiste pour ne pas avoir l'air d'insister, suis-je assez ridicule, je ne fais que parler mais il est clair que je ne vous opposerais aucune résistance si par hypothèse votre pied royal se posait sur ma bouche, bien que dans ces conditions, vous en conviendrez, il me serait difficile, voire impossible, de poursuivre mon récit.)
Je ne sais combien de lettres avortées, inachevées, jamais expédiées, je lui écrivis après la fin du semestre d'hiver. Une vingtaine, je crois, toutes plus tordues et délirantes les unes que les autres. A priori, l'exercice n'était pas mauvais en soi, du moins essayais-je de me convaincre que, de cette façon, je contribuais à immuniser le souvenir de Cassandre face à l'infection chronique qu'elle disséminait à toutes les intersections de mon système nerveux. J'étais bien entendu de mauvaise foi. Ce serait peu dire que j'étais possédé par son souvenir; à la vérité, j'étais assiégé par sa présence dont le souvenir n'était qu'une des manifestations les moins angoissantes.
(Je parie que vos orteils aux ongles couleur bourgogne -- vous avez bien dit bourgogne, n'est-ce pas? -- doivent goûter le raisin. Enfin, avec un zeste de boisson gazeuse, genre racinette. Oui, comme le disait votre oncle pervers, vous avez de belles tites torteils, c'est entendu, mais dites-moi, Namou de mon coeur, êtes-vous assez souple pour les sucer vous-même? Vraiment? Vous êtes bien trop gentille... Attention à la bière!)
Et cela, je savais que Cassandre le savait. Elle ne me détestait pas pour rien. Si elle devait me laisser passer tôt ou tard, ce dont je demeurais absolument convaincu, c'est que j'avais (bien accidentellement) mis le doigt sur quelque chose qui la travaillait de l'intérieur, quelque chose qui la ravageait silencieusement, à la fois de très loin et de très près; oui, il y avait en elle cette noirceur latente, occulte mais naturelle, que j'avais activée, réveillée, affolée -- ce pour quoi elle me détestait, ce pour quoi elle allait se venger, oh oui, Namou bébée, j'allais y goûter, aucun doute là-dessus, j'allais en prendre pour mon grade et plein la gueule. Demain? Dans deux semaines? Je ne pouvais pas le savoir, mais je ne perdais rien pour attendre, et je guettais ce jour le coeur battant.
Et ce jour-là, je m'en rappelle, c'était le 27 juillet, très tôt le matin. Je reçus de Cassandre une photo d'elle, un selfie qu'elle avait pris sur la plage de Playa Rincon en République dominicaine. Je voyais à l'avant-plan son visage bronzé; elle portait une paire de lunettes de soleil surdimensionnée, et une mèche de cheveux d'un blond cendré, fouetté par les vents solaires, lui barrait les lèvres et le menton; elle était couchée sur le ventre, ruisselante de lumière, écrasant la fente de ses seins à même le sable clair, leur conférant une densité explosive sous le tissu du bikini, et à l'arrière-plan, je distinguais la plante de son pied droit qu'elle avait relevé, comme une pin-up des années 50, et qui formait un angle de 92 degrés avec l'arrière-garde de son maillot.
Aucun texte n'accompagnait la photo. Bien entendu, je me branlai violemment, je jonglai même quelques jours avec l'idée du suicide, mais les choses ne pouvaient tout de même pas prendre un tour aussi tragique en si peu de temps. La preuve? Une semaine plus tard, et à ma plus grande surprise, je me retrouvais seul en sa compagnie aux abords de la piscine creusée de ses parents, un Martini à la main, et suçant un à un ses délicats orteils flambés par le soleil du sud.
(Non, chère Namou, ses orteils ne goûtaient pas le raisin, ils goûtaient plutôt le ciel, celui de Dante -- avec un soupçon de mangue dominicaine quand je dérivais à la frontière du métatarse.)
(...)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire