Ce qu'elle avait écrit? Haha, Namou de mon coeur, c'était bien la question que je me posais, et même si la tentation était grande de lire la lettre sur le champ, planté là au beau milieu de ce corridor désert, encore fallait-il que je me ressaisisse, que le monde cesse de tourner et que j'immobilise le kaléidoscope coulant de mes pensées.
Je fixais la petite flaque de vomissure que Cassandre avait crachée, enfin, qu'elle avait restituée à mes pieds, ce médaillon de glaire organique qui était remonté de ses profondeurs. Inapte à la nausée, incapable de reculer, j'aboyais à l'étoile du soir au fond de mon coeur. La fascination avait tout repris, tout emporté. Je quittai le collège avec le billet brûlant que Cassandre m'avait abandonné, je l'enfouis profondément dans la poche de mon imperméable, et tout au long du trajet de retour, j'en caressais du pouce le grain, la fibre, les plis maculés (me semblait-il) d'une fine pellicule de sueur digitale.
(200 dollars, 300 peut-être, oui le compte est bon, en fait il est par-delà le bien et le mal, et puisque le portier ronfle dans les coulisses, je vous en prie, prenez tout, ma queue vous appartient, la voici d'ailleurs -- présentable, sans plus, modérément dressée via le grand écart de la fermeture éclair, mais je sais qu'elle peut faire mieux; à titre d'exemple, si vous aviez la bonté d'immobiliser mon gland entre vos doigts de fée, oui, comme ça, et de caresser le frein en plein centre, de le lutiner à vitesse réduite -- vous ne me trouvez pas trop capricieux, j'espère? --, de l'aguicher par le biais de micro-rotations invisibles à l'oeil nu, oui, exactement comme vous le faites, Namou bébée, vraiment, vous... cette infusion mutuelle du plaisir et de la noirceur quand vous...)
La lettre, donc. Je sais, j'y viens justement... J'étais rentré chez moi en coup de vent, je ne m'étais même pas donné la peine de refermer la porte de l'appartement. Affalé dans le sofa, mon imperméable fumant sur le dos, je dépliai avec d'infinies précautions le torchon miniaturisé de la feuille mobile. Il s'agissait d'un très court texte, une espèce de poème si vous voulez, et qui allait comme suit:
Je squatte le fond de tes yeux, je tague la chute de tes reins, je te mêle immensément à mon exil avant de disparaître ici, dans le mauve aggravé du poème qui ne vient pas. Je te déteste.
Vous trouvez ça bizarre? Oui, moi aussi je trouvais ça bizarre. Mais à quoi devais-je m'attendre, je vous le demande... En un sens, la chute de ce poème, loin de me dévaster, me rassurait; je me disais qu'il était dans l'ordre des choses que Cassandre me déteste. Croyez-moi, Namou chérie, je n'étais plus au monde. Je jubilais. Je jubilais car ce que ce poème pouvait signifier dans le détail n'avait au fond aucune importance. Ce qui comptait, ce qui à mes yeux l'emportait sur tout le reste, ce n'était pas tant ce que ce poème disait que ce qu'il faisait clandestinement en le disant. Or, que faisait Cassandre ici? Oui, que faisait-elle au juste?
Elle ne squattait pas le fond de mes yeux.
Elle ne taguait pas la chute de mes reins.
Elle ne me mêlait pas à son exil.
Elle ne disparaissait pas.
Elle me laissait passer. Nul besoin de surinterpréter le silence sinuant entre les signes. Elle me détestait, ça oui, mais précisément pour cette raison, elle me signifiait à l'encre invisible qu'elle me laissait passer.
(Namou, je vous le dis tout bas, je vais jouir je vous l'annonce au cas où vous trouveriez à propos de vous munir de quelques papiers mouchoirs avant que je lâche tout. Parce que je vais gicler d'une seconde à l'autre. Vous entendez ce que je vous dis? Elle me laissait passer.)
(...)

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