Alors telle était la situation à la fin de l'été 2018: je voyais Cassandre un jour sur deux, un jour sur trois, selon que sa mère était de passage ou pas à la maison. Son père n'était pas vraiment dans le décor, en fait je ne sus jamais vraiment si ses parents étaient séparés ou divorcés, c'est un sujet sur lequel Cassandre n'aimait pas s'étendre, mais bon, pour ce que j'en avais à foutre, il n'y avait le plus souvent personne chez elle et cela simplifiait de beaucoup la logistique de nos rencontres, c'est tout ce qui importait à mes yeux.
Non, il n'était évidemment pas question de se donner rendez-vous ailleurs qu'à la maison de ses parents. Donc pas question de sortir au cinéma ou de s'afficher à ciel ouvert comme un couple normal, nsspaas. Notre existence publique n'avait jamais été une option, elle et moi avions trop à perdre en risquant de croiser par hasard certaines connaissances (prodigieusement médisantes, par définition) qui se seraient fait un plaisir d'éventer et de torpiller notre relation par tous les moyens. (Namou, je ne vous apprendrai sans doute rien de nouveau en vous conseillant de ne jamais sous-estimer la méchanceté de nos semblables et la profondeur de leur ressentiment, mais là où il faut, plus que jamais, redoubler de vigilance, c'est bien lorsqu'il est question de relations intergénérationnelles, haha, personne, absolument personne, quoi qu'il en dise, ne sera jamais assez lubrifié de coeur et d'esprit au point d'encaisser et plus encore de tolérer ce type de relations. Vendez votre mère, si vous le voulez, empoisonnez votre père, enculez votre cousin, arnaquez vos actionnaires, trompez votre conjointe avec un babouin, enfermez votre patron dans un congélateur industriel, bref, commettez tous les crimes qui vous passent par la tête, le collectif pourra encore vous pardonner -- si, si -- mais n'allez surtout pas, à 55 ans, entretenir une relation avec une personne âgée de 19 ans, et ne vous risquez pas non plus, si vous avez 40 ans, à reconstruire votre existence en compagnie d'un partenaire âgé de 80: cela, le collectif le retiendra éternellement contre vous, il ne vous le pardonnera jamais, c'est au-dessus de ses forces.)
((Vous croyez que j'exagère, Namou chérie? Mais je vous mets au défi, faites-le test vous-même. Lors d'une réunion de famille, le réveillon de Noel par exemple, faites l'expérience: à la fin du souper, révélez de but en blanc aux membres de votre tribu que vous êtes en couple avec un homme qui fait deux fois votre âge. D'abord, vous observerez autour de la table un silence inhabituel. Puis, quelques secondes plus tard, vous percevrez le son des lames de deux couteaux à steak que l'on frotte l'une contre l'autre à intervalle régulier; sans avertissement, votre petite cousine de 7 ans va vomir ses broches dans la soupe, votre oncle Gaétan va porter une main à sa poitrine et se mettre à grincer des dents comme s'il était victime d'un malaise cardiaque, le chien va zigner la crèche de Noel, votre mère va introduire sa tête dans le fourneau et se mettre à hurler, votre tante Monique va se rouler le blanc des yeux sous les arcades sourcilières, la dinde sera prise de convulsions au milieu des éclats de farce et des clous de girofle, et le grand-père en chaise roulante, les yeux caves et le dentier déchaussé, se précipitera dans la douche pour installer ses pneus d'hiver...))
Bref, Cassandre et moi étions parfaitement conscients que notre avenir se réduisait à bien peu de chose, mais qu'à cela ne tienne, nous allions pallier aux insuffisances de la durée en dopant notre relation de toutes les couleurs figurant au nuancier de la reine d'Angleterre.
(Dites-moi, Namou, ce jeune homme qui vient de monter sur scène et qui se dévêt pièce par pièce au rythme de Take a chance on me, vous le connaissez? C'est Gigi? Comme Gigi l'amoroso? Ha. Non, c'est la première fois que je le vois. Et le portier tolère ce... ce spectacle? Je veux bien que Gigi soit inoffensif mais -- heu -- il va vraiment retirer ses bobettes, voilà, et... Pourquoi fait-il tournoyer sa pine comme une hélice d'hélicoptère? Misère...)
Oui, l'intensité était au rendez-vous, mais voilà: bien que Cassandre consentit à peu près à tout ce que l'on peut imaginer de plus lascif, de plus sale, de plus lubrique (ce dont je me réjouissais au plus haut point, comme vous pouvez l'imaginer), le fait est que chaque fois que je la rappelais à l'ordre de ma destruction projetée, elle se braquait. Et plus j'insistais pour qu'elle m'anéantisse une fois pour toutes, plus elle devenait cruelle, et plus elle jouait à différer le coup mortel en m'entraînant dans un labyrinthe de supplices physique et psychologique tous plus abjects les uns que les autres. Un exemple? D'accord...
Tenez, je me rappelle d'un soir où je nous faisais couler un bain. J'étais penché au-dessus de la baignoire, dosant la chaleur de l'eau, lorsque Cassandre se glissa derrière moi, me tordit le bras gauche et me plongea la tête sous l'eau. Je ne résistai pas. Du fond de mon imaginaire malade, je me convainquis que, cette fois, ça y était, que j'allais enfin couler à pic; je m'enivrais à l'idée que ma petite maîtresse exauçait enfin, dans la rage et dans la joie, mon souhait le plus cher. Mais alors que mon souffle se faisait plus rare, plus abrasif, voici que, de sa main libre, Cassandre abaissa ma braguette et me secoua violemment. Je giclai sur la céramique de la salle de bain à l'instant même où elle m'extirpait la tête de l'eau. Je roulai enfin sur le plancher, soufflant comme un asthmatique, et en plan inversé, je vis alors Cassandre massée en petite boule sous le lavabo, la jupe relevée, le slip implosé, se doigtant à toute vitesse et vagissant comme une guenon survoltée.
Oui, Namou, c'est un exemple assez représentatif de la tangente que prenait notre relation tout juste après deux semaines de fréquentation. Tout allait trop vite, trop fort, trop loin. Sa cruauté s'aggravait de jour en jour, ses caprices s'obscurcissaient; elle m'échappait, ricanant à tout propos, et son existence fuyait de partout. Je ne la comprenais plus.
Pour tout vous dire, elle commençait à me faire peur.
(Heu, je crois que Gigi vient de foutre le camp en bas de la scène...)
(...)

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