Bien entendu, le véritable amour est exceptionnel. Deux ou trois fois par siècle à peu près. Le reste du temps, il y a la vanité et l'ennui.
Camus
Puis-je, madame, vous proposer de m'accompagner dans l'isoloir sans risque de paraître grossier? Je ne me rappelle pas avec précision la dernière fois que je suis venu dans cet établissement, mais il me semble que c'était à l'automne 91, autant dire dans une autre vie. Je n'étais même pas sûr que le club existait encore... En tout cas, il est réconfortant de constater que rien n'a vraiment changé, si ce n'est la gueule du portier, la céramique des urinoirs et le prix des consommations.
Ne le prenez pas mal, mais s'il y a une chose que j'ai toujours fort appréciée au Folichon, c'est que toutes les danseuses ont au-dessus de 30 ans, et encore, c'est un euphémisme. (Oui, cette cabine fera très bien l'affaire, je ne suis pas difficile.) Ça simplifie les choses, surtout pour un vieux plouc de mon espèce. Pour être parfaitement franc avec vous, les autres clubs m'ont toujours emmerdé. Je veux dire: toutes ces jeunes filles qui insinuent leur grand corps osseux entre les tables, qui vont avec leur maquillage de déterrée et vous regardent comme si votre existence même était un motif d'offuscation... Ma foi, quel ennui. Alors qu'ici, au Folichon, on est tout de suite entre nous, n'est-ce pas? Pas de chichis, pas de complications, pas d'éclats ou si peu: la clientèle, plutôt rare, est relativement calme, les serveuses sont sympathiques, l'atmosphère est conviviale; le vieux beau avec son noeud papillon et sa boîte de chocolats n'est pas moins à sa place ici que le jeune obèse en chaise roulante que le proprio du club a accommodé d'un isoloir portatif. Bref, tout est très apparemment ce qu'il est et rien d'autre. (Je peux déposer ma bouteille sur la petite étagère? C'est gentil.)
Voici mon passeport vaccinal. On me l'a acheminé ce matin même et je n'en suis pas fâché. Je ne sais pas pour vous, mais dès que le gouvernement a décidé de contraindre les propriétaires de bars et de salons à interdire l'accès de leur établissement aux non-immunisés, je n'ai pas balancé très longtemps, je me suis fait vacciner comme tout le monde, j'ai perdu le contrôle de mon système nerveux pendant 12 heures, puis une fois revenu de ma réaction à l'AstraZeneca, j'ai couru me procurer cette saloperie de passeport. Je suppose que dans votre cas l'attestation d'intégrité épidémiologique n'était pas même une option...
Mon passeport, donc. Désirez-vous que je paie à l'avance? En tout cas, voici mon portefeuille. Je vous le montre à tout hasard, plein à craquer de billets de toutes les couleurs, cela dit pour que vous n'entreteniez aucun doute sur le sérieux de ma requête. Si je vous ennuie ou que le patron vous réclame sur scène, vous n'aurez qu'à me le dire, je retournerai m'asseoir dans le fond, j'irai bien docilement me fondre au manège amer de mes pensées en attendant votre retour ou celui, plus improbable, d'une personne qui vous ressemble, mais autrement, mon ange, je crois bien que je vais vous faire danser toute la soirée. Oui, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je vais claquer 600 dollars à proximité de votre cul bien-aimé. Et si ce premier contact ne vous débecte pas trop, il n'est pas impossible que j'aille jusqu'à vider mon compte dans cet isoloir au cours des prochaines soirées. Voyez, je suis fidèle à ma façon, je ne butine pas de danseuse en danseuse. Je vous ai aperçue sur la scène tout à l'heure, j'ai vu les filets lasers se croiser sur vos épaules, j'ai remarqué que vous aviez le plus beau ventre du monde -- et au risque de me tromper, une tête bien faite pour souffrir le bavardage d'un sexagénaire fraîchement remercié de ses fonctions. (Ça ne vous gêne pas que je vous dise toutes ces choses, j'espère?)
Oui, j'enseigne, comment avez-vous deviné? Je parle comme un livre, haha. Oui, enfin, disons que j'enseignais la littérature jusqu'à tout récemment... C'est une longue et sale histoire que je vous raconterai peut-être, mais pas tout de suite. Pas ce soir, je... Parlons plutôt de vous, bel amour. À mon tour de jouer aux devinettes... Je parie que vous êtes séparée depuis peu et que vous vivez seule avec votre fille ou votre garçon âgé de 8 ans. Elle a 6 ans? Je n'étais pas loin, avouez! Oh, vous aimez la littérature vous aussi? Et que lisez-vous donc en ce moment? Non, ce titre ne me dit rien, le nom de l'auteur non plus, mais je vous avouerai que je ne suis pas très féru de fantasy. Mon nom? Bof, je ne sais plus trop... Tenez, appelez-moi Georges, ça fait un peu vieux portrait, c'est vrai, mais ça me convient parfaitement. Et vous, madame, comment dois-je vous appeler? Attendez, je sais que votre nom de scène est Marika, je l'ai noté après votre premier tour de piste, c'est si rare et si joli: Ma-ri-ka. À la réflexion, ce nom est si beau que j'ai envie de croire que c'est vraiment le vôtre, alors je vais vous le laisser, j'aurais l'impression de le profaner en le prononçant, je ne me l'explique pas, c'est absurde, je sais, pardonnez-moi, j'ai un peu trop bu, je... Tenez, simplifions les choses, appelez-moi Goeorges et je vous appellerai Namou, enfin si vous n'y voyez pas d'inconvénient, oui, Namou, c'est intime, ça fait soupe aux choux et armoires bien rangées, et j'ajoute que ce nom s'accorde parfaitement avec votre petite moue pensive... Ça vous fait rire? Tant mieux. Alors, bien chère et douce Namou, rappelez au vieux Georges les règles de bienséance. C'est toujours 10 dollars par danse, si j'ai bien compris. Et je puis vous toucher partout à l'exception des parties génitales. C'est noté. Interdit d'embrasser sur la bouche, de mordre les cuisses, les fesses ou les seins, ma foi, c'est le bon sens même. Et mon pénis ne doit pas déborder des pantalons, bien entendu.
Alors marché conclu? Excellent, c'est parti. Action.
(...)

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