jeudi 9 juillet 2026

Journal ritaphysique (9 juillet 2026)

Je reviens à l'analyse de la nostalgie.

S'agit-il de voir ou d'interpréter?  J'ai de plus en plus le sentiment qu'il n'y a pas à choisir entre une approche phénoménologique -- soi-disant plus objective -- et une approche herméneutique -- dont le sommet serait atteint avec cette affirmation de Nietzsche selon laquelle il n'y a pas de faits, rien que des interprétations.

S'il n'y a pas à choisir, c'est que voir, ce n'est jamais tout voir.

Voir, c'est peut-être même, le plus souvent, croire que l'on a vu, croire en ce que l'on voit plus encore que voir en vrai.

La vision serait donc un cas particulier de l'interprétation.  Au mieux, ce serait le garde-fou qui nous prévient de ne pas sur ou sous interpréter ce qui s'offre à nous.

En contrepartie, le fait que quelque chose s'offre à l'interprétation, la donation de ce qu'il y a à comprendre, cette donation elle-même doit être vue: l'herméneutique n'a pas de prise sur l'événement, sur l'arrivée, je veux dire: sur le décalage non réductible qu'on observe entre la donation et le donné.  Ce décalage se voit, il ne s'interprète pas.

Bref, si je dois éventuellement comprendre ce qui se passe dans le cas de la nostalgie, il me faut maîtriser le point de friction entre la vision et l'interprétation, ce qui signifie: opter pour une phénoménologie non naïve (donc consciente de la finitude attachée à sa vision, prévenue contre la tentation du fantasme panoptique), et en même temps pour une herméneutique qui ne perd pas de vue que la donation d'origine -- ce qu'il y a, ce qui se présente à moi -- ne peut pas se dissoudre sans reste dans la multitude des interprétations du donné si on doit rendre justice à la donation elle-même de ce donné, à son altérité primitive, fût-elle hostile ou captivante.

*

Qu'est-ce qui est apparu jusqu'ici dans cette approche préliminaire de la nostalgie?

D'abord ceci: que mon expérience du présent se déréalise sans éclat au profit d'un passé qui remonte en direction de moi qui descends.  Je m'antéprésente: ce que je suis et ce que j'étais marchent en direction l'un de l'autre et se rencontrent dans une région qui ne se situe pas à proprement parler entre les deux, mais dans une région temporellement asymétrique, dans un présent légèrement inférieur en actualité au présent que j'habite en cet instant.

La nostos de la nostalgie, ce retour que la nostalgie signale étymologiquement a d'abord le sens d'une remontée, d'un refoulement (un peu comme lorsqu'on parle d'un refoulement d'égouts): quelque chose fait retour dans la mesure où il remonte en ma direction.  Mais si cette remontée ne brouille pas complètement mon rapport au présent tel que je l'éprouve en cet instant, c'est que je n'effectue moi-même qu'un léger mouvement de descente en direction de ce qui remonte: je me tiens au point de friction de ce que j'étais et de ce que je suis, et c'est ce décalage nostophore (porteur de nostalgie) qui correspond au processus d'antéprésentification que j'évoquais plus haut.

Cela dit, cette rencontre est colorée, affectivement inclinée dans un sens qui reste à préciser.  De fait, le télescopage entre les motions de descente et de remontée de moi-même en direction de moi-même n'est pas affectivement neutre.  La nostalgie ne dit pas seulement le retour (nostos) mais aussi le mal (algie) qui en est indissociable.

Je reprends la mise en situation: je suis coincé dans ce bouchon de l'autoroute 25 et soudain, à la radio, on passe Domino Dancing des Pet Shop Boys. 

Je descends: à proprement parler, je ne fais pas un pas de plus, mais un pas de moins en regard de la situation.  J'ai toujours les mains sur le volant, je distingue clairement le numéro de plaque de la Prius qui vient de me couper, etc., mais tout ce que je porte en moi de lumière (et qui n'est pas réductible à la conscience) se projette en direction de la chanson, descend en direction de sa remontée.

Pourquoi parler de descente ici?  Pourquoi ne pas dire, au contraire, que l'événement inattendu de ce tube des années 80 m'élève au-dessus de moi-même?  Ne suis-je pas joyeux de l'entendre, de me retrouver, pendant 3 ou 4 minutes, au diapason de son événement?

Bien sûr que je le suis.  Mais la joie que j'éprouve, dans ce cas, n'ouvre aucun avenir.  Elle n'a pas plus de lendemain que la chanson elle-même.  À la différence, par exemple, de la joie que me procure l'appel d'un ami avec qui je projette d'aller bruncher la semaine prochaine, la joie éprouvée à l'écoute de Domino Dancing est pour ainsi dire fermée sur elle-même: c'est un bloc de lumière qui me tire vers le bas.  Plus précisément: je suis cette lumière, je me confonds avec cette joie qui n'a pas la légèreté de la joie en prise sur l'avenir (fût-ce l'avenir de la prochaine heure ou des 10 prochaines minutes), mais qui pèse, qui exerce tout le poids du noyau de nuit qu'elle porte en elle -- et qui explique cette motion anti-transcendante  de ce que je suis en direction de ce que j'étais.

Toute joie est sans poids, sans foyer, sans épicentre.  Sauf la joie propre à la nostalgie.  Car au coeur de cette joie-là, il y a -- de fait -- un noyau dur, un petit bloc de nuit, une écharde de tristesse qui confère à cette joie la force de gravité nécessaire à sa coulée immédiate en direction de tout ce qui remonte en même temps que les premières mesures de la chanson.



   

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