Question d'incarner un peu plus la réflexion amorcée ces derniers jours autour du carré d'as des dispositions existentielles -- et de cet embouteillage des trois extases temporelles qui se manifeste en chacune d'elle --, je vais me concentrer d'abord sur le cas de la nostalgie.
(Je ne suis pas sûr d'y arriver par le plus court chemin, mais l'idée est d'habiter la disposition de la façon la plus immédiate possible, et d'éviter les pièges liés à une surinterprétation de l'expérience (par excès de réflexion ou de cérébralisation), sans pour autant me priver des outils fournis par l'étymologie ou le témoignage de certains poètes.)
*
Je suis nostalgique des années 80.
Lorsque j'écoute certaines chansons de cette époque -- I touch roses, We run, Big in Japan, etc. --, il y a bien entendu une jouissance attachée à cette écoute, mais elle n'est pas du même ordre que le plaisir éprouvé en présence d'un tube catchy qui passe en ce moment à la radio.
Dans ce dernier cas, le plaisir s'éploie dans un cadre de référence qui est limité par l'événement acoustique de la chanson, soit les 3 ou 4 minutes de son exécution sur une chaîne de la bande FM alors que je suis coincé dans ma voiture au beau milieu du tunnel Lafontaine, un mercredi après-midi crevant du mois de juin. Ici, le présent est contenu dans un écoulement qui n'est pas concurrencé par de vagues réminiscences issues du passé.
Mais si la station radiophonique enchaîne aussitôt avec un tube des années 80 -- Domino Dancing, par exemple --, le présent n'est plus seul, il a de la compagnie, pour ainsi dire. Non que l'événement de cette chanson m'arrache au présent, qu'il me déporte dans le passé (le brouillage temporel n'est pas aussi radical), mais la nostalgie éprouvée vient en quelque sorte incurver mon rapport à l'angle droit formé par l'ici et le maintenant.
Je suis dans cette voiture, coincé dans le trafic de l'heure de pointe, je ne perds pas de vue mes entours, je suis toujours en prise sur le présent, mais la trajectoire affective de ma nostalgie est telle que tout se passe comme si j'allais à la rencontre d'un certain passé qui remonte lui-même en ma direction, comme si mon passé et moi-même avions convenu de nous rencontrer à mi-chemin de deux infinis inégaux (tel est le paradoxe), dans un présent tout juste d'avant le présent, que je vais appeler (provisoirement) l'antéprésent.
La nostalgie, ce mal du retour, tient dans un double effet qui n'est pas parfaitement symétrique: effet de recul de ce que je suis à ce que j'étais, effet de remontée de ce que j'étais à ce que je suis. Or, la tension propre à ce double effet a pour conséquence qu'en cet instant où la nostalgie me transit, me submerge peut-être, je ne suis pas exactement ce que je suis (parce que je ne suis pas là où je suis), mais pas non plus exactement ce que j'étais (parce que je ne suis pas davantage là où j'étais). Je m'antéprésente à mi-distance (ou au quart de distance) de ce que je suis et de ce que j'étais, j'habite une extase du temps, un entretemps ou un outretemps dont la singularité exige une description plus ample et plus fine que celle à laquelle je me livre ici à titre de débroussaillage préliminaire.
Cette singularité extatique doit être resituée en regard du nostos propre à la nostalgie, car ici, le retour à... est inséparable du retour de...
Mais qui, quoi revient au juste? À qui, de quoi au juste?
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire