jeudi 27 août 2026

La fuite (chap. 1.2)

Lorsque Joe le Dasein s'éveilla, affalé de travers dans la causeuse du Structube, le flux de sa conscience butait sur un maillon qui ne se rattachait à aucune chaîne identifiable.  Il se rappelait qu'il devait 5862$ à Balloune, connu aussi sous le nom de Grigor Stepansky, mais il ne comprenait toujours pas ce qu'il faisait ici, écrasé dans cette causeuse avec un médaillon de vomi à ses pieds.

Et puis cette fatigue d'être soi, de se savoir irrémédiablement rivé au là de son soi, l'empêchait de penser clairement.  Quelque chose l'avait amené ici, et à présent, cette même chose lui commandait de ne pas rester là.

(Le gros Russe ne rigolait pas.)  

Le magasin semblait désert, mais ce n'était peut-être qu'un attrape-nigaud.  Vacillant sur son quadriparti, Joe le Dasein hasarda un pas, puis deux, puis cinq, et le temps de le dire, le voici qui évoluait au ralenti entre les divans et les tables, caressant du revers de la main les surfaces lisses et/ou soyeuses des étants à rabais qui s'échelonnaient à l'infini.  Il avisa un rocking-chair dont l'inclinaison lui parut particulièrement angoissante.  N'y avait-il pas quelque chose de drôle à se retrouver aussi seul dans un espace aussi vaste?  Non, pas vraiment.  La lumière projetée par les néons enrobait les démonstrateurs d'une aura aveuglante, presque vulgaire: elle semblait en liquidation au même titre que les tables basses refoulées contre le mur du fond.

-- Heu... allo?

Personne.  Mais où donc étaient passés les clients, les vendeurs, les mascottes soufflées en déficit de motricité? Sa solitude ici avait quelque chose de positivement scandaleux.  Au détour d'une colonne, il aperçut son reflet dans une psyché.  C'était bien lui: gros, vieux, barbu, la lèvre inférieure fendue, la monture de ses lunettes vaguement désajustée et son jeans troué au niveau du genou gauche.

(Balloune était vraiment à bout de patience et le monde n'était pas prêt de finir.  Encore fallait-il harmoniser au mieux ces deux états de choses.)

Puis il perçut un gémissement, une plainte très faible dont la source n'était pas claire; quelqu'un sanglotait dans les lointains comme seul peut sangloter une femme = Y qui se serait réfugiée dans une salle de bain ou une cabine d'essayage. Mais il n'y avait pas de cabine d'essayage chez Structube, nsspaaas?  Joe le Dasein contourna le comptoir des caisses et claudiqua en direction de l'arrière-boutique.

(Au téléphone, d'une voix sèche, Balloune avait dit qu'il allait lui ouvrir le ventre et lui faire bouffer ses propres intestins.)

Sans surprise, Joe déboucha sur un étroit couloir qui comportait 6 cabines d'essayage dont les portes étaient entrouvertes -- à l'exception de la 6e située tout au fond.  Aucun doute n'était possible, le Dasein dont Joe maudissait le là s'avérait Mitsein. Derrière la porte verrouillée de la 6e cabine, une milléniale sanglotait par intermittence.

*

Le temps est passé où il était encore possible d'annexer les amphithéâtres à la parole des poètes.  Et pourtant, nous persistons à collectiviser le récit comme s'il y avait encore une place réservée au Nous.  

C'est que nous pressentons l'égalité foncière des personnages qui se pressent aux portes de la fiction la plus simple, et même s'il ne nous est pas permis de nommer cette égalité, même si elle échappe aux manoeuvres communautaires qui se soldent parfois par une révolution (bien qu'elles se concluent le plus souvent par la paisible rénovation d'une salle de bain), le fait est que nous pressentons cette égalité narrative, nous la recevons comme la note noire qui court sous le texte, et ce Nous de contrebande (Je au fusil, Il en cartouchière) est le manifeste des vaincus qui ne s'avoueront jamais tels, même après avoir croqué une capsule de cyanure, même après avoir baisé sans condom avec le cadavre du soleil. 



samedi 22 août 2026

La fuite (chap 1.1)

 

Quand Joe le Dasein entra chez Structube, il avait déjà oublié pourquoi il était là.  Il ne lui suffisait plus de se dire je suis l'être-le-là, ou encore je suis l'éclaircie de l'Être, ou encore on devrait interdire les burgers sans cornichons.

Le monde lui semblait avoir perdu tout sens de la plaisanterie.  Il se rappelait seulement qu'il devait de l'argent, beaucoup d'argent, à de très mauvaises personnes.  

Il avisa la causeuse inclinable qui rayonnait en silence à droite de l'entrée. Son angoisse, pourtant bien réelle, avait soudain la légèreté d'un théorème indémontrable.  Le temps de se dire l'être moins le tout égale toto néant, il vomit brutalement sur le carrelage, s'écrasa de travers dans la causeuse puis perdit connaissance.

*

La fraîcheur matinale des jours du mois d'août est une constante avec laquelle on doit composer.  Il en va de même de la crampe qui nous saisit au milieu de la nuit et qui contraint à la position assise au bord du lit comme au bord d'un puits sans fond et sans message, mais c'est une autre histoire.  En attendant, la radio du voisin est la science avancée de l'après-midi, et on peut aisément voir un signe d'élection dans le fait d'être la seule personne au monde à ne pas être médicamentée, mais il est douteux que nous soyons cette personne, et c'est pourquoi le soleil décline, dalle par dalle, sur les terrasses de la rue Lionel-Daunais, pareil au lustre décroché d'un appartement dont la vieille locataire vient tout juste de décéder.  

Émergeant du parc, des amants épars hésitent à se prendre par la main (nous savons que ce monde ne sera plus jamais le même, nous ne tolérons plus qu'on nous regarde droit dans les yeux), et la fission atomique des enfants attardés dans les modules de fonte colorée ne nous est d'aucune consolation, bien au contraire, le mot de rentrée est le seul qui nous vienne à l'esprit, et le vent ne peut pas rivaliser de force avec pareille apparition.  C'est le mot juste, pourtant, celui qui barbouille les pourtours de l'estomac, c'est la mémoire amortie de tous ces étés qui se sont achevés dans le vague et qui s'offraient à la pointe brûlante du retour en classe déjà si proche, et mon dieu, dire que nous comptions sur les doigts d'une main les jours qui nous appartenaient encore pendant que la bouteille tournait sans fin entre les cousines pieuses et sales assises en cercle au milieu du salon.

(...)




   

mercredi 12 août 2026

Journal ritaphysique (12 août 2026, Spécial *Faut que j'achète un livre québécois avant la fermeture du IKEA*)

Je reviens sur cette notion de labyrinthe dont je parlais hier.  Si le labyrinthique est bien l'impensé du carré d'as des dispositions existentielles, c'est que chacune de ces dispositions présuppose une espèce de délectation dans l'être-perdu.

Pour rendre ce point plus tangible, je vais procéder à une mise en situation qui n'est pas sans rapport avec le thème de ce jour: Le 12 août, j'achète un livre québécois.

Or telle est la situation: Le IKEA de Boucherville ferme ses portes à 21h00 et il est déjà 20h04.  Il me reste donc tout juste 56 minutes pour sauter dans mon char, brûler tous les feux du boulevard de Montarville, me garer dans le parking du IKEA, me précipiter dans le labyrinthe que l'on sait et dénicher le rayon des livres québécois avant la fermeture, faute de quoi je serai contraint de rentrer chez moi, tout penaud, gros Gagnon comme devant, et me rabattre (non sans quelque sentiment de ratage intégral) sur mon exemplaire gondolé de Kukum, reprendre la lecture à partir de la page 1, et tout en me martelant la tête à coup de saucisson, prendre le ciel à témoin et m'écrier enfin : Doux Jésus, ai-je jamais lu quelque chose d'aussi génial depuis la parution de Prochain Épisode en 1965?

*

Après une demi-heure de recherches infructueuses, j'abandonne ma quête.  Parké en double dans le rayon des stores alvéolaires, j'en conclus qu'il n'y a pas de section consacrée aux livres québécois dans le IKEA de Boucherville; le seul commis que j'ai croisé en chemin, et à qui j'ai posé la question, m'a répondu bien évasivement -- à la vérité, je ne suis pas sûr qu'il ait seulement compris le sens de ma question.

(Les seuls livres sur lesquels j'aie mis la main sont purement décoratifs: ils ne servent que de façade et de faire-valoir.  J'ai bien vu une Histoire de la pomme de terre en 10 tomes, mais l'auteur était irlandais, faque.) 

Tant pis.  Il est 8h40, le magasin ferme dans une vingtaine de minutes; de loin en loin, je perçois les échos d'un cri déchirant (sans doute un client égaré dans le rayon des surmeubles de modèle Kolbjorn), et le fumet, très discret, des boulettes suédoises en provenance de la cafétéria située, si je ne m'abuse, au sud-ouest du rayon des toutous.

Je lâche prise et je circule à pas lents en suivant le circuit fléché sous mes pieds; je ne cherche plus rien en particulier, je *laisse venir* ce qui se donne à voir à même la variété babylonienne des produits, des réclames et des postes informatiques désertés.

Et soudain, ça y est, je sens le *labyrinthique* se mettre en place...

*  

Ce n'est d'abord -- et il en sera sans doute de même jusqu'à la fin -- qu'un doux vertige.  Rien de comparable en intensité à la nausée de Roquentin dans le célèbre roman de Sartre; en ce sens, je ne tombe pas en extase devant une bibliothèque Billy ou des rideaux opaques à 2 panneaux de modèle Korgmott.

Je vais tenter d'épingler certains motifs de cette disposition (au) labyrinthique en veillant à ne pas surnalyser ou sur-cérébraliser la chose:

1) Sentiment d'atomisation existentielle.  Je suis seul ici.  Même si je ne le suis pas à proprement parler, que je croise en chemin quelques clients attardés ou de rares employés qui redoublent d'efforts afin de se faire le moins voyants possible, ma solitude m'est -- en quelque sorte -- remise sur le nez; je suis atomisé de force par le contraste entre la dimension cyclopéenne des allées, de l'entrepôt, etc., et ma minuscule (et ridicule) présence en ces lieux.  Je suis seul ici.  En conséquence, je ne peux compter que sur moi pour trouver la sortie ou persévérer dans mon errance jusqu'à l'extinction des feux;

2) Sentiment de déréalisation fonctionnelle.  Ce que je vois, ce que je perçois est légèrement déréalisé, comme si chaque chose se tenait un pas en retrait de ce qu'elle est ou de ce pour quoi elle a été conçue; par exemple, cette chaise de modèle Logerbet est bel et bien une chaise, je peux l'acheter pour la modique somme de 25,49$, je la verrais très bien accompagner mon accordéon au sous-sol, genre.  Toutefois, ici et maintenant, telle qu'en elle-même sur le présentoir aseptisé, je ne vois pas la chaise en fonction, je la vois comme produit offert à l'achat, ou comme une aberration esthétique, ou encore comme une case mouvante inscrite dans un ensemble de permutations virtuelles; en ce sens, je ne la vois pas telle qu'en elle-même, mais telle qu'en elle-autre; elle m'apparaît en quelque sorte désamarrée du circuit domestique à l'intérieur duquel elle ferait autrement fonction de signe renvoyant à d'autres signes -- par exemple, à la table pliante du sous-sol, laquelle renvoie au meuble télé, lequel renvoie au sofa où je m'écrase le soir pour lire un paragraphe de Kukum, etc. --, bref, je découvre la chaise en question comme étant de même solitude (ou d'une solitude de même facture) que celle que j'éprouve moi-même à l'instant où je circule à pas perdus et l'oeil vitreux entre les allées (*);

3) Sentiment de se tenir au point de friction du fini et de l'infini.  

4) Sentiment d'euphorie viscérale ou frisson préfécal. 

(Je ne fais que noter ces deux derniers points, je les développerai dans une livraison ultérieure, là, j'ai pas le temps, faut que je me garroche chez Rona pour acheter le dernier roman de Michel Jean.)




(*) Voir à ce sujet l'analyse heidegerrienne de l'outil dans Être et temps.     


mardi 11 août 2026

Journal ritaphysique (11 août 2026)

Ce journal ressemble à un kaléidoscope pété.  Je vais essayer d'en colliger quelques éclats, question de distinguer un peu mieux la gueule du *système* qui se profile à l'horizon des derniers développements.

*

Je disais donc: toutes les réflexions exposées dans ce journal depuis son ouverture en janvier 2025 sont un cas particulier de fiction dont le dénouement oscille entre le vide et l'éjaculation.

Je ne reviens pas là-dessus.  Je ne peux pas appréhender a priori le plan de fiction dans lequel je suis introduit (= X), pas plus que je ne peux profiler dans tous ses détails sa destinataire ritaphysique (= Y).

La conséquence en est que la rigueur conceptuelle que je cherche à introduire dans mes propos n'est pas à l'abri des retournements, des rebondissements, des coups de théâtre, etc., qui caractérisent un roman policier (par exemple); elle n'est pas non plus étrangère aux trouées esthétiques d'un poème (s'il est vrai, comme je l'ai suggéré, que la poésie aussi est un cas particulier de fiction).

Dans ces conditions, rien -- absolument rien -- de ce que j'expose ici ne peut prétendre à une objectivité comparable à celle de la phénoménologie husserlienne.  Toute objectivité (ou apparence d'objectivité) serait ici accidentelle.

J'ai affaire à la lumière, pas à l'objectivité.  Il s'agit de s'élucider autant qu'il est possible de le faire à l'aide des outils inflammables que la fiction met à ma disposition.  

*

Déblocage partiel d'un certain nombre d'intuitions.

Il m'apparaît que le labyrinthe est au centre de la toile diamantée formée par l'angoisse, l'ennui, la joie et la nostalgie.

Le scellant existentiel n'est donc pas (exactement) la joie, comme je le croyais au départ, mais un 5e élément dont je ne sais s'il faut le considérer comme une disposition affective au même titre que les quatre autres.

Il s'agit du labyrinthe, c'est-à-dire d'une volonté de se perdre (peut-être l'euphorie de se savoir perdu dans l'enfilade des espaces intermédiaires) qu'on ne doit pas assimiler trop vite à une variante fancy de la pulsion de mort.

(Le labyrinthe est l'impensé de la joie, de la nostalgie, de l'angoisse et de l'ennui.  Plus précisément, il est l'espace inavouable que la temporalité nécessite afin d'existentialiser -- d'inscrire dans l'existence même -- le déploiement affectif des 4 dispositions fondamentales.  Le labyrinthe correspond à cette spatialisation intime du temps que j'ai identifiée à quelques reprises déjà, mais sans pouvoir la situer avec précision.)

*

Encore une fois, je veux aller trop vite, mais je ne veux rien manquer de ce qui se passe, je ralentirai la projection une autre fois.

Si on s'en tient aux trois extases temporelles classiques (passé, présent, avenir), il est possible de les associer point pour point aux dispositions de la nostalgie, de l'ennui et de l'angoisse.

La nostalgie est manifestement orientée vers le passé (que le passé revienne à la faveur d'un désir de retour ou qu'il se tienne là où il est comme une fleur séchée, la nostalgie est d'abord et avant tout le mal de ce qui n'est plus).

L'angoisse, pour sa part, est ouverte à l'avenir, ce que Heidegger ne souligne pas assez dans son analyse -- bien que celle-ci demeure magistrale à bien des égards.  Car dans cette dérobade de l'étant en totalité, certes, le Néant apparaît, du moins, apparaît-il après coup -- le Néant lui-même, en personne, était là, dit Heidegger --, mais du sein de l'angoisse se produisant, la terreur, l'effroi, l'épouvante qui composent le noyau brûlant de l'angoisse n'ouvrent pas encore au Néant pur et simple; autrement dit, au moment où l'angoisse me transit de part en part, je cherche encore à identifier ce qui arrive, donc à distinguer la silhouette de ce qui vient, de ce qui est immédiatement à venir, et ce n'est qu'une fois le brouillard dissipé que je pourrai (enfin, fiou!) conclure que ce n'était rien.

L'ennui, quant à lui, est immédiatement greffé sur le présent.  En fait, l'ennui, c'est une panne généralisée de la présence, celle-ci étant désormais perçue comme laissée vide, sans intérêt et sans appel.  

À cet égard, l'exception que la joie représente en regard des trois autres dispositions ne tient pas seulement à la matérialité positive ou rayonnante de son affect (qui contraste avec la matérialité réactive de la nostalgie, de l'angoisse et de l'ennui) mais au fait qu'elle ne s'insère pas aussi naturellement dans l'une ou l'autre des extases temporelles.

À proprement parler, la joie ne s'excepte pas seulement du passé ou de l'avenir, elle s'excepte aussi du présent, du moins, de l'entente profane du présent entendu comme ce qui se passe ici et maintenant.

La temporalité de la joie est celle de l'Instant qui ouvre à l'éternité retrouvée dont parle Rimbaud.  C'est la mer mêlée au soleil, de fait, le point de friction du fini et de l'infini, et en ce sens, la matérialisation du temps qui prélude à sa spatialisation labyrinthique.

(À clarifier, dégrossir, etc.)

*

La préséance existentielle de la joie en regard de l'ennui, de l'angoisse et de la nostalgie se justifie en ceci qu'elle permet d'entrevoir la dimension labyrinthique qui correspond à cet espace de jeu à l'intérieur duquel la temporalité des affects doit se déployer.

Se saisir comme affecté par l'angoisse, l'ennui ou la nostalgie ne va pas sans le fait de se saisir égaré, et de jouir sans se l'avouer de cet égarement même.

En ce sens, ce que j'appelle le labyrinthe est bel et bien la croix des chemins, la disposition qui se tient au croisement clandestin des autres dispositions: c'est la spatialisation intime du temps que je reconnais à ceci que mon égarement existentiel apparaît (soudain) comme un objet de désir et une occasion de jouissance, et non pas comme pas un motif de répulsion.