Lorsque Joe le Dasein s'éveilla, affalé de travers dans la causeuse du Structube, le flux de sa conscience butait sur un maillon qui ne se rattachait à aucune chaîne identifiable. Il se rappelait qu'il devait 5862$ à Balloune, connu aussi sous le nom de Grigor Stepansky, mais il ne comprenait toujours pas ce qu'il faisait ici, écrasé dans cette causeuse avec un médaillon de vomi à ses pieds.
Et puis cette fatigue d'être soi, de se savoir irrémédiablement rivé au là de son soi, l'empêchait de penser clairement. Quelque chose l'avait amené ici, et à présent, cette même chose lui commandait de ne pas rester là.
(Le gros Russe ne rigolait pas.)
Le magasin semblait désert, mais ce n'était peut-être qu'un attrape-nigaud. Vacillant sur son quadriparti, Joe le Dasein hasarda un pas, puis deux, puis cinq, et le temps de le dire, le voici qui évoluait au ralenti entre les divans et les tables, caressant du revers de la main les surfaces lisses et/ou soyeuses des étants à rabais qui s'échelonnaient à l'infini. Il avisa un rocking-chair dont l'inclinaison lui parut particulièrement angoissante. N'y avait-il pas quelque chose de drôle à se retrouver aussi seul dans un espace aussi vaste? Non, pas vraiment. La lumière projetée par les néons enrobait les démonstrateurs d'une aura aveuglante, presque vulgaire: elle semblait en liquidation au même titre que les tables basses refoulées contre le mur du fond.
-- Heu... allo?
Personne. Mais où donc étaient passés les clients, les vendeurs, les mascottes soufflées en déficit de motricité? Sa solitude ici avait quelque chose de positivement scandaleux. Au détour d'une colonne, il aperçut son reflet dans une psyché. C'était bien lui: gros, vieux, barbu, la lèvre inférieure fendue, la monture de ses lunettes vaguement désajustée et son jeans troué au niveau du genou gauche.
(Balloune était vraiment à bout de patience et le monde n'était pas prêt de finir. Encore fallait-il harmoniser au mieux ces deux états de choses.)
Puis il perçut un gémissement, une plainte très faible dont la source n'était pas claire; quelqu'un sanglotait dans les lointains comme seul peut sangloter une femme = Y qui se serait réfugiée dans une salle de bain ou une cabine d'essayage. Mais il n'y avait pas de cabine d'essayage chez Structube, nsspaaas? Joe le Dasein contourna le comptoir des caisses et claudiqua en direction de l'arrière-boutique.
(Au téléphone, d'une voix sèche, Balloune avait dit qu'il allait lui ouvrir le ventre et lui faire bouffer ses propres intestins.)
Sans surprise, Joe déboucha sur un étroit couloir qui comportait 6 cabines d'essayage dont les portes étaient entrouvertes -- à l'exception de la 6e située tout au fond. Aucun doute n'était possible, le Dasein dont Joe maudissait le là s'avérait Mitsein. Derrière la porte verrouillée de la 6e cabine, une milléniale sanglotait par intermittence.
*
Le temps est passé où il était encore possible d'annexer les amphithéâtres à la parole des poètes. Et pourtant, nous persistons à collectiviser le récit comme s'il y avait encore une place réservée au Nous.
C'est que nous pressentons l'égalité foncière des personnages qui se pressent aux portes de la fiction la plus simple, et même s'il ne nous est pas permis de nommer cette égalité, même si elle échappe aux manoeuvres communautaires qui se soldent parfois par une révolution (bien qu'elles se concluent le plus souvent par la paisible rénovation d'une salle de bain), le fait est que nous pressentons cette égalité narrative, nous la recevons comme la note noire qui court sous le texte, et ce Nous de contrebande (Je au fusil, Il en cartouchière) est le manifeste des vaincus qui ne s'avoueront jamais tels, même après avoir croqué une capsule de cyanure, même après avoir baisé sans condom avec le cadavre du soleil.

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