lundi 29 juin 2026

Journal ritaphysique (29 juin 2026)

Nostalgie et mélancolie, 

On confond parfois les deux, or j'aimerais comprendre par où, à partir de quel coefficient affectif, il serait permis de les distinguer.

Partons de la définition courante de la mélancolie comme d'une tristesse sans objet, une espèce de vague à l'âme dont le positum demeure indéfini.  Étymologiquement, c'est la bile noire.  Le transfert de la signification d'origine, purement médicale, à la signification plus moderne, plus évanescente, est peut-être assuré via la racine commune d'une certaine disposition à la noirceur, ou plus largement, à ce qui s'agite dans les profondeurs, à ce qui tire vers le bas, dans les régions digestives de l'existence -- quand quelque chose ne passe pas.

Or qu'est-ce qui ne passe pas dans le cas de la mélancolie?

Je dirais: le temps.  La mélancolie ne digère pas le temps, elle ne parvient plus à le décomposer et à l'évacuer en fonction de l'entente quotidienne du temps en trois plis: passé, présent, futur.

*

Soit le carré d'as des dispositions affectives les plus existentielles: mélancolie, nostalgie, angoisse et ennui.

Dans tous les cas, me semble-t-il, le temps ne va plus de soi.  Plus précisément, il y a empiètement des trois plis temporels les uns sur les autres, comme si 1) le présent ne se démêlait plus du passé; 2) le passé remontait de lui-même au présent; 3) le futur reprenait le présent, se vouait à le répéter plus ou moins pathologiquement, etc.

Le pli communément admis entre les trois extases du temps se replie.  Dans les mots de Shakespeare, time is out of joint, et parce que le joint vient à manquer, il y a empiètement et donc épaississement par télescopage les unes dans les autres des trois dimensions du temps.

Dans la nostalgie: désir diffus du retour de ce qui fut par la porte de ce qui sera.

Dans la mélancolie: tristesse confuse, que l'on dit sans objet parce que la rétention pathologique du passé dans le présent barbouille les contours de ce qui est (le nervermore jaillissant et rejaillissant au coeur de l'instant).

Dans l'angoisse: Heidegger dit qu'à la différence de la peur, l'objet de l'angoisse demeure indéfini -- que le Rien lui-même, en personne, était là.  Mais cette interprétation est fonction d'un retour réflexif sur une expérience de l'angoisse qui n'est déjà plus, dont j'essaie de ressaisir le sens une fois l'angoisse dissipée.  Mais ce Rien est le produit d'une rétrospection: à l'instant même où l'angoisse se produit, il n'y a que l'expérience d'un immense glissement, d'une vertigineuse dérobade de l'étant en totalité, laquelle ne laisse pas intact le triple pli du temps.  Présent, passé et futur sont envoyés par le fond; leur horizontalité coutumière est comprimée au sein d'une verticalité sauvage, le trait d'une aiguille ascendante qui traverse quelque coeur battant comme fou.

Dans l'ennui: tout est comme s'il n'était pas, comme si le présent cédait à une vaste fantômatisation de toutes les présences.  Comme si le passé avait révisé et traduit dans sa propre langue la totalité du présent.

La sorcellerie propre à ces dispositions affectives tient en ceci que chaque volet du temps joue à se donner comme s'il était l'un ou l'autre de ses autres.

Ou encore, parce qu'il était question plus haut des régions digestives de l'existence, il y a comme un bouchon, comme un embouteillage du temps en lui-même et par lui-même.  

À creuser.




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