dimanche 30 mars 2025

Journal ritaphysique (30 mars 2025)

Je reviens à l'idée de la littérature comme acte de résistance politique.  Qu'est-ce que j'entends au juste par là?

Quand j'ai abordé pour la première fois cette idée, je l'ai fait dans un cadre qui était encore trop étroitement polémique.  Je veux dire: cette idée de résistance politique, je la concevais elle-même comme un acte de résistance à l'instrumentalisation de la littérature par l'éthique.

Cette instrumentalisation -- qui correspond à une tendance lourde dans le monde des lettres depuis au moins une bonne quinzaine d'années --, c'est la transposition postmoderne de cette injonction médiévale visant à faire de la philosophie la servante de la théologie.

Or la philosophie, sauf à demeurer parfaitement autonome, ne peut ni ne doit rendre aucun service à la théologie.

De même (ou presque), la littérature, parce qu'elle correspond à un espace de liberté non négociable, parce qu'elle est la seule liberté qui demeure fidèle au poste dans un monde où toutes les autres libertés sont de plus en plus réduites/écrasées/pulvérisées/écrapouties, la littérature, dis-je, ne peut ni ne doit sous aucun prétexte se voir instrumentaliser par l'éthique.

Pour rien au monde, la littérature ne doit finir dans le bac de recyclage de l'éthique.  Soit.  Mais ce que j'entends ici par éthique et par résistance politique demeure encore bien trop flou.  Tentons de clarifier un peu les choses.

*

Pense, porc! (part 2)

La littérature a au moins ceci de commun avec la résistance politique qu'elle se définit d'abord et avant tout par la puissance du Non.  La littérature, c'est le Non en acte.

J'irais même jusqu'à dire que c'est le Non le plus pur qui se puisse concevoir: son actualisation est luciférienne par essence, non pas en vertu de quelque dogme qui rattacherait la littérature aux puissances infernales telles qu'on les conçoit au sein du christianisme, mais plutôt en vertu de la radicalité et/ou de la globalité de son refus.

Le Non que performe la littérature est un refus global et radical dont la pureté se mesure en ceci que sa performance même -- et sa performance seule -- permet 1) de rendre visible le Oui qui transforme une multitude éparse en un collectif bovinement coordonné et 2) de saisir sur le vif la lâcheté ontologique qui cimente les uns aux autres les principes fondamentaux qui soutiennent ce Oui.  

J'entends par lâcheté ontologique le trait le plus caractéristique de ce Oui, cela même qui fait du Oui non pas une affirmation, mais une capitulation, une négation traumatisée de cela à quoi un Non devrait être opposé.  En ce sens, le Oui du collectif, c'est une affirmation seconde qui ne parvient pas à masquer les relents de sa négativité réactive, de sa lâcheté fondatrice.

En contrepartie, le Non de la littérature, parce qu'il refuse le Non occulté du collectif, est le Oui originaire, l'affirmation première qui approuve ce que refuse le collectif, mais dont le Oui est si violemment performé qu'il se donne comme un Non.  (Lucifer fut d'abord un enthousiaste qui ne sut contenir son élan en direction des poupounes d'amour multimillénaires mais présumément mineures d'intellection.)

En somme, le Oui apparent du collectif est le véritable Non, et le Non apparent de la littérature est le véritable Oui.*

Et à quoi la littérature dit-elle Oui?  À deux choses, pour l'essentiel: 1) au sens de la dimension tragique de l'existence et 2) au sens du jeu.

Parce que la littérature, dès ses origines, a dit Oui au double sens du tragique et du jeu, parce que le collectif lui a plutôt dit Non afin de lui préférer le double sens de l'éthique et du sérieux (la lâcheté ontologique), le Oui originaire ne peut conquérir sa force affirmative qu'en confrontant dès le départ la force réactive du collectif, et c'est pourquoi le Non de la littérature est le plus radical. 

On ne peut pas dire aussi profondément Non à quelque chose à moins d'avoir dit encore plus profondément Oui à autre chose.

(Je rame en esti.  Tout ceci est encore formulé de façon trop lourde, trop peu limpide.  Je barbotte dans un étang de grenouilles dialectiques alors que l'idée est bien plus simple.  Du moins devrais-je en donner une version simplifiée si seulement je revenais plus rigoureusement aux questions de départ: qu'est-ce que j'entends au juste par éthique? par résistance politique?  À débroussailler.)

*

Sensation étrange qu'il doit y avoir une affinité conceptuelle très profonde entre le collectif, l'éthique et les herbivores, et qu'une affinité non moins profonde devrait magnétiser le rapprochement entre la littérature, la résistance politique et les carnivores.  En ce sens, une littérature végétarienne serait 1) une entorse au principe de non-contradiction? 2) une poupée Barbie qui renvoue sur sa cuisinière en plastique ? 3) l'équivalent romanesque du tit canard patte cassée versus le T-Rex de Jurassic Park? 4) un peu de tout ça mélangé avec une critique dithyrambique de Michel Jean? 

*

Il y a le principe de Peter.

Voici maintenant le principe de Lucifer (dont l'application à la littérature est immédiate):

LUCIFER (à Dieu)

Père avarié, tout ce que je suis, je te le dois: ma beauté, mon intelligence, ma puissance, le frémissement de ma cheville au-dessus des despotats consolidés, mon vol arrêté aux 26 millions de galaxies qui coulent au néant, mes larmes lorsque le jour se clôt sur les vêpres renouvelées, ma rage, mon sang, mes dons et mes instruments, tout cela, je te le dois -- mais le Non que je t'oppose, ce Non-là, ce fonds de lumière soulevé contre la permanence de tes noirceurs célestes, je ne te le dois pas, ce Non est la seule chose qui m'appartienne en propre, il est à moi et une fois mille fois rien que moi, ce qui en toi demeure et pourtant ne sera jamais toi



* C'est pourquoi on échappe d'avance à l'objection que ce Non se laisserait encore définir et contaminer par le Oui auquel il s'oppose, un peu comme on a déjà reproché à Nietzsche de conserver en négatif la structure des oppositions platoniciennes qu'il renverse/inverse.

vendredi 28 mars 2025

Journal ritaphysique (28 mars 2025)

Il n'y a pas de situation interrogative plus profonde que celle où on se retrouve lorsque l'interrogation s'invagine, se retourne sur elle-même et s'enfonce dans son vortex.

Dans ce cas, /?/ renvoie infiniment à /?/ de telle sorte -- et à une vitesse si élevée -- que la pulsion d'interroger ne se démêle plus de la sensation d'être interrogé.

Tout travail conceptuel consiste donc, d'abord et avant tout, à imposer une lenteur de croisière à cette vitesse absolue.  Décélérer le flux, apaiser l'hémicycle de l'anneau pour ensuite prendre le champ interrogatif qui coïncide avec cet apaisement.

Or, si le champ interrogatif qui correspond à celui de l'art en général et de l'écriture en particulier est bien celui de l'énigme (comme j'ai déjà tenté de le démontrer*), il s'ensuit que les questions fondamentales qui m'ont barré la route depuis que j'ai entamé ce journal sont autant d'énigmes secondaires qui pointent toutes en direction de l'énigme centrale que l'on pourrait formuler provisoirement (et vulgairement) comme suit: What the fuck? 

Qui est Rita?  Quelle est cette fiction dérobée à laquelle le journal s'appuie clandestinement?  Comment formuler l'impératif esthétique de telle sorte qu'il s'assimile à un acte de résistance politique?  Qu'est-ce qu'un trou de cul? Quelle est la différence entre l'érotisme et la pornographie?

Oui, ces énigmes ritaphysiques font signe en direction d'une énigme antarctique dont la formulation est impossible, car elle correspond à la question pénultième, c'est-à-dire à la dernière question que l'on rencontre avant (tout juste avant) de sombrer dans le brasier terminal, soit la question des questions, laquelle n'est pas, n'en déplaise à Heidegger, celle de l'être, mais plus radicalement: quoi de /?/ à /?/ ?

*

Il y a des philosophies alpestres qui favorisent l'apparition de dangereuses pensées comme celle de l'éternel retour.

Il y a des philosophies sylvestres où l'être donne à penser à mi-chemin d'une clairière automnale et de la soupe aux pois d'Elfride.

Il y a des philosophies citadines où on s'installe à la terrasse d'un café, bien résolu à compléter le 5e chapitre de L'être et le néant, jusqu'à ce qu'on remarque que des crabes nous pincent le gras du mollet.

Et puis il y a des philosophies de chambre d'hôtel où la tête nous pète, coincée qu'elle est entre 3 ou 4 énigmes, 3 ou 4 concepts-clés tels que rita, fiction, politique et érotisme, lesquels tournent dans le même sens autour d'un même gouffre comme l'eau de la douche ruisselant autour du ligament annulaire antérieur du tarse d'un pied féminin.

Pour de telles philosophies, l'avenir tient en 2 possibilités: 1) un tractatus logico-ritaphysicus, dont la fibre spinoziste et/ou wittgensteinienne prédispose l'écriture à un enchaînement de propositions dont l'arbitraire monadologique est tout aussi terrifiant qu'irréductible, par exemple:

1.  Tout est cul.

1.1 Le monde est la totalité des culs, non des pensées.

1.1.2  La pensée qui pense la totalité des culs est donc cul elle aussi.

1.1.3  En tant que cul se pensant lui-même, la pensée est enculation.

1.1.3.1  Toute pensée pensant l'enculation qu'elle est chaque fois elle-même, loin de se désenculer, se réencule.

1.1.3.2  Nous appelons surculation le fait de penser tout le monde en même temps que l'enculation réenculatoire est notre condition initiale, constante et finale.

2.  L'effectuation anthropologique de cette enculation généralisée est qualifiée d'homo-roïde.

3.  Le faux cul n'existe pas.

3.1.  T'es sûr de ça?

3.1.2.  Commence pas...

4.  À suppositoire que l'ensemble de tous les ensembles se contienne lui-même, le cul ne laisse donc rien en dehors de son événement, l'infini est trop étroit pour sa propre pénétration, Dieu en est nécessairement catapulté en tant qu'anti-cul et le tractatus se solde par un rétractatus qui prend fin ici.

5. Fin.

Ou bien, seconde possibilité 2) un journal qui se présente comme une espèce d'essai policier (dans le sens où on parle parfois de roman policier) dans lequel l'enquêteur (retraité Gagnon) interroge tour à tour certains témoins conceptuels (rita, la fiction, le politique et l'érotisme) afin de déterminer si la victime (la raison sous sa forme la plus classique) est bel et bien morte et enterrée ou bien si elle ne survit pas plutôt en tant qu'étoile du soir et science désirée des rondeurs inintelligibles que le hasard, le destin ou quelque boutique Séduction (c'est selon) met à sa disposition.

  


* Voir Sortir de la philosophie.  Essai de psychose transcendantale.

lundi 17 mars 2025

Journal ritaphysique (17 mars 2025)

Rendez-vous chez le dentiste cet après-midi afin de réparer un plombage qui a sauté l'autre jour alors que je me défonçais aux Cracker Jack.  J'ai bien compté: c'est la dernière molaire inférieure qui tient encore le coup après une orgie de rafistolages.  Si par malheur je devais la faire arracher, il ne me resterait plus qu'à prendre le chemin de l'étable, des puddings et de la vodka.

*

Couché sur le côté, il la pénètre mollement, ça ne bande déjà plus comme ça bandait il y 3 minutes, entre le fumet de surchauffe du condom et la fragrance de gomme Excel.  Cela dit, la plante de son pied lui arrive à contre-jour, en état d'apesanteur érotique, comme une éclipse de fenêtre d'hôtel.  Il lui est aussi indifférent de jouir qu'il l'est à Barthes de ne pas être moderne.

*

J'essaie de mesurer l'espace qui sépare l'écroulement actuel de notre monde (je ne rêve pas), de ce moment où nous intégrerons nous aussi le clan des refoulés, où la multiplication des matières imposables et la prise d'assaut des marchés d'alimentation feront de chaque citoyen un poète de la fracture, un itinérant ceinture jaune, verte ou noire selon la disponibilité des bancs publics et l'aptitude à survivre une nuit de plus entre les matraques électriques et les ruelles enchantées.

*

À genoux dans le lit, elle le branle de la main droite (l'index sur le frein coulant), pendant que sa main gauche, délestée de tout avenir lisible, exécute dans les airs une petite danse rythmée par le cliquetis du radiateur.  On dirait des arabesques inspirées de fugues orientales ou de figures de patinage artistique.  Cette errance manuelle le méduse à un point tel qu'il se retient de gicler, la grâce irrationnelle de cette motion marque le suspens de l'ange à proximité du nombril, et précisément parce qu'il ne sait pas si cette confusion est à jouir ou à penser, il en jouit deux fois plus.

*

Montréal est un tas de marde.

Les politiciens qui appuient/rationalisent les récentes mesures visant à harceler les sans-abri dans le métro sont pleins de marde.

Plante: Mesures déchirantes mais nécessaires.

Marie-Claude Léonard: On prévoit fermer des espaces considérés comme des points de tension en raison de leur utilisation quotidienne par des personnes sans objectif de déplacement.

(C'est quoi un objectif de déplacement?  Se rendre au Costco le dimanche après-midi et en revenir avec un milliard de méga-cochonneries qui vont prendre le chemin des vidanges le dimanche suivant?)

Lionel Carmant: Près de la moitié du transfert de 50 millions d'Ottawa à Québec destiné à mettre fin aux campements et à lutter contre l'itinérance servira à soutenir des projets à Montréal sur une période deux ans...

Dès que Plante, Léonard ou Carmant prennent la parole à la télévision, je coupe le son.  De cette manière, quand ils ouvrent la bouche, je peux plus facilement me concentrer sur les torrents de marde qui en refoulent.

*

À 5h22 de l'après-midi, il la prend par derrière, les pieds à plat sur le tapis jonché d'éclats de dentelle et de talons aiguilles versés sur le côté.  Il accélère la cadence et il se concentre sur le choc étiolé de ses couilles contre le clitoris.  (Le regard fixé sur la bouteille de Santa Christina, il se demande pourquoi il s'est mis à bander quand elle lui a confié qu'elle ne conduisait que des voitures manuelles.  Décidément, le cul est une bien étrange chose.)

*

Une actrice porno à qui on demandait justement quelle était la différence entre l'érotisme et la pornographie répondit: l'éclairage.

L'éclairage, l'éclairage...  (sur le ton du colonel Kurtz qui, à la fin d'Apocalypse Now, répétait: l'horreur, l'horreur...)





mardi 11 mars 2025

Journal ritaphysique (11 mars 2025)

Soit une approche phénoménologique du trou de cul.

L'autre jour, je me suis arrêté à cette définition provisoire: Est trou de cul celui qui exerce le pouvoir dont il est capable de manière à puer du pouvoir (comme on peut puer du cul dont on est le trou) et donc à mépriser maximalement ceux sur lesquels ce pouvoir s'exerce.

Le lien présumé/pressenti entre le caractère nauséabond du pouvoir et la notion de mépris maximal appelle un certain nombre de clarifications que je ne crois pas pouvoir obtenir autrement qu'en mobilisant l'appareillage conceptuel de la phénoménologie, quoique mon rapport à la phénoménologie soit ici un peu plus souple (moins scientifiquement constipé) que celui qu'on retrouve chez Husserl, mais tout de même un peu plus rigoureux qu'un exercice empirique qui se limiterait à inventorier au petit bonheur un certain nombre de variantes imaginaires du trou de cul, en espérant que l'invariant finisse par se manifester comme par enchantement, de guerre lasse ou à l'usure.

Au fond, je vais tenter de suspendre les interprétations précipitées pour m'en tenir à ce que je vois, à ce qui m'apparaît lorsque je procède à une réduction du sens commun pour ne viser que la chose même.  Cette façon de formuler les choses pourrait peut-être sembler bancale aux yeux de quelques puristes, d'accord, mais avouons tout de même que la phénoménologie n'a pas sa pareille pour s'enfarger dans les fleurs du tapis et élaborer des montagnes qui n'accouchent que de souris. En fait, si on veut vraiment opter pour une formulation de la réduction phénoménologique qui soit aussi lumineuse et économique que possible, je suggère qu'on s'en remette à la version de Lautréamont: Il est temps de serrer les freins à mon inspiration, et de m'arrêter, un instant, en route, comme quand on regarde le vagin d'une femme.*

*

Soit.  Suspendons toutes les idées préconçues, mettons entre parenthèses tous les poncifs du sens commun afin d'envisager le plus froidement possible l'apparition du trou de cul dans son apparaître même.

Je notais déjà l'autre jour qu'une des caractéristiques les plus stables de cette apparition résidait dans le mépris.  Je précise maintenant ce que je n'avais pas précisé à ce moment-là: le mépris dont je parle ici ne désigne pas d'abord le haut le coeur que nous éprouvons le plus souvent à la vue du trou de cul, mais bien le mépris manifesté par le trou de cul lui-même.  Saisi dans le vif de son apparaître, le trou de cul apparaît en tout premier lieu comme méprisant, mais voici le hic: le mépris qu'il manifeste est si intense, il atteint ici à un tel degré de noirceur et de concentration, que la saisie du trou de cul comme méprisant s'accompagne presque aussitôt (à quelques secondes eidétiques près) de sa saisie comme méprisable.  D'où la confusion toujours possible entre les dimensions du méprisant et du méprisable. 

De fait, il n'est pas si facile de démêler les couches hylétiques de cette apparition: le méprisant, qui se donne bel et bien comme tel, méprise à un point tel et de façon si radicale que son mépris se donne (presque) immédiatement comme quelque chose de méprisable.  Autrement dit, la réduction phénoménologique -- qui avait pour mission de tenir à l'écart les jugements préfabriqués et les opinions courantes -- ne parvient pas à réduire la dimension eidétiquement méprisable du trou de cul.  Faut le faire...

C'est donc dire que le trou de cul, lui-même capable du mépris le plus grand, est essentiellement un être méprisable et qu'il l'est précisément en raison du mépris dont il est capable.

Quelques considérations visant à déblayer le terrain en vue de l'approfondissement de la recherche:

1) Si le trou de cul est perçu comme méprisable, dis-je, c'est qu'il est capable du plus grand mépris.  Or, s'il n'en était que capable, sans plus, je ne crois pas que son être-méprisable se manifesterait de façon aussi claire qu'il s'est manifesté à nous jusqu'à présent.  La limpidité de cette manifestation s'explique justement en ceci que le trou de cul performe activement le mépris dont il est capable et qu'il le performe de façon maximale -- ce que j'ai exprimé vulgairement en disant qu'il pue du pouvoir;

2) Il importe peu que pour moi, retraité Gagnon, Elon Musk apparaisse comme l'expression quintessenciée du trou de cul.  Le jeu des fixations singulières ne fait pas l'économie de toute contingence.  Il importe seulement de préciser que s'il en est ainsi pour moi, c'est que Elon Musk (plus et mieux que tant d'autres) m'apparaît comme l'exemple par excellence du trou de cul en ceci, précisément, qu'il actualise la totalité du mépris dont il est capable en puant du pouvoir, c'est-à-dire en performant jusqu'à l'extase, donc sans réserve aucune, la totalité du pouvoir dont il dispose;

3) Enfin, ceci reste à déterminer, mais il me semble que la trou-de-culité est parachevée lorsque celui qui exerce son plein pouvoir, tout en l'exerçant de la façon la plus sale et la plus méprisante, suce la graine/lèche le cul de celui qui a encore plus de pouvoir que lui.  Quant à savoir si celui qui est désigné comme encore-plus-puissant que le trou de cul est plus essentiellement sucé que léché, ou qu'il préfère onto-théo-logiquement sa graine sucée à son cul léché, ou l'inverse, cela ne peut pas se décider ici, non que la question ne soit pas pertinente, mais elle déborde considérablement le cadre de notre investigation.    

   


*Les poètes de ce calibre ont souvent le don d'exprimer en quelques mots, et pour ainsi dire de l'intérieur, ce que les philosophes n'exprimeront que bien laborieusement, page après page après page, tout en demeurant désespérément à l'extérieur de la chose même.

samedi 8 mars 2025

Journal ritaphysique (8 mars 2025)

À la lumière des événements qui ont marqué, voire même secoué, l'actualité internationale des derniers jours, il convient plus que jamais de se pencher sur la question philosophique suivante: Qu'est-ce qu'un trou de cul?

La question se pose -- et il est vrai que la tentation d'y répondre spontanément, sans trop y réfléchir, est considérable.  Après tout, n'avons-nous pas l'embarras du choix?  Ne voyons-nous pas évoluer sous nos yeux, et cela sur une base quotidienne et en toutes sortes de situations, un tas d'exemples, une orgie d'échantillons anthropologiques que l'on peut considérer comme d'excellentes approximations du trou de cul?

Sans doute, mais pour le dire dans les mots de Heidegger, l'essence du trou de cul n'aura pas été pensée pour autant.

(C'est drôle la vie.  À l'automne dernier, plusieurs personnes me demandaient si j'avais des projets pour la retraite.  Je répondais vaguement en me grattant le coco.  Eh bien, voici un projet de retraite qui en vaut bien d'autres: réfléchir sur le trou de cul.  Mieux encore: isoler les invariants eidétiques & autres ingrédients platoniciens qui entrent dans la composition de la Forme intelligible du trou de cul.  Ou selon une méthode plus hégélienne, contraindre notre conscience naturelle à emprunter le chemin du scepticisme et du désespoir jusqu'à ce que le concept de trou de cul se saisisse de lui-même et s'auto-encule en soi et pour soi.)

*

Sérieux, laissons Platon et Hegel de côté, et procédons plutôt de façon empirique.

Si on lance l'expression trou de cul, comme ça, sans préavis et hors contexte, quelles sont les images qui me viennent spontanément à l'esprit?  Qu'est-ce que je vois en premier?

Avant toute vision, il y a d'abord une sensation floue, comme un rouleau de brume affective que la réflexion ne doit pas dissiper trop vite si on doit accueillir le donné de cette sensation tel qu'il apparaît de prime abord, et dans les limites à l'intérieur desquelles il apparaît.

Sauf que déjà, dans le caractère flouté ou brouillé de cette sensation, je rencontre une noirceur particulière, une noirceur qui n'est pas tout à fait de même nature que celle que je pourrais rencontrer par exemple dans une sensation d'orgueil, de honte ou même de haine.

Le noyau nocturne que je frappe, pour ainsi dire, au centre de la sensation éprouvée spontanément lorsque j'entends l'expression de trou de cul, ce petit bloc de nuit qui pulse au centre du donné coïncide avec une extraordinaire concentration de mépris.  De fait, tout se passe comme si le caractère flouté de la sensation ne parvenait pas à dissimuler le quantum anormalement élevé de mépris qui creuse cette sensation.

Il restera à déterminer si ce mépris considérable, rencontré d'abord sur le plan le moins réfléchi de l'expérience du trou de cul, est une composante appelée à de plus amples stabilisations sur le plan de l'essence, ou si ce n'est pas plutôt le caractère indéfini, brumeux, etc. de la sensation première qui induit (mais pourquoi?) cette sensation concomitante de mépris.

Bon, va pour la sensation.  Mais pour ce qui est de la vision à présent: qu'est-ce que je vois quand j'entends l'expression de trou de cul? 

Je vois quelque chose qui est en instance de singularisation.  À ce titre, la vision est moins floutée que la sensation.  Je vois quelqu'un comme Elon Musk.  J'entends l'expression trou de cul et paf! la représentation de quelqu'un qui ressemble vachement à Elon Musk -- si ce n'est Elon Musk lui-même -- me vient à l'idée sans rien forcer.

Car même en faisant abstraction de tout ce qu'il peut y avoir de contingent dans cet exercice -- ma sensibilité personnelle, mes préférences politiques, mon tempérament de tête à claques, etc., -- le fait demeure: une représentation de quelqu'un comme Elon Musk doit nécessairement et spontanément surgir lorsque l'expression de trou de cul est performée.

Mais pourquoi lui ou quelqu'un comme lui?  À cause de son rayonnement politique et/ou de sa façon d'exercer le pouvoir?  Un trou de cul sans pouvoir est-il possible?  Sans doute pas.  On n'imagine pas un trou de cul dans la position de la victime ou de tout autre instance sur laquelle le pouvoir s'exerce.  Le trou de cul n'est peut-être pas politique, mais il est capable de pouvoir.  Il peut le pouvoir et il le peut jusqu'à le puer.  En fait, je vais conclure provisoirement de la manière suivante: Est trou de cul celui qui exerce le pouvoir dont il est capable de manière à puer du pouvoir (comme on peut puer du cul dont on est le trou) et donc à mépriser maximalement ceux sur lesquels ce pouvoir s'exerce.

Reste à voir si on peut envisager des degrés dans la trou-de-culité, ou si, au contraire, on ne peut qu'être ontologiquement trou de cul.

  


  

lundi 3 mars 2025

Journal ritaphysique (3 mars 2025)

Je suis de plus en plus confortable avec cette idée de la littérature comme acte de résistance politique.  Encore faut-il incarner cette idée dans un scénario susceptible d'en préserver le vertige initial.

D'où ces quelques questions: Quelle tête ferez-vous lorsque les chars d'assaut américains circuleront dans les rues de Montréal?  Quelle sera la disposition affective dominante lorsque vous les verrez écrabouiller sans distinction vos pistes cyclables et votre saleté de bagnole électrique?  Que direz-vous à grand-maman crackpot lorsque le drapeau américain flottera au balcon de la mairie de Montréal, et que vous apercevrez à la télé des mugshots de Doug Ford avec un oeil au beurre noir ou des clichés de PSPP tabassé par des Marines hilares dans les couloirs du Parlement?

Car bien entendu vous ne faites pas partie de ces lecteurs qui reçoivent comme paroles d'Évangile les opinions, ô combien éclairantes, de ces experts très excellents annexés à la Chaire Raoul-Dandurand, j'entends ces très perspicaces, très circonspects et très pénétrants observateurs de la politique internationale, j'entends les très intéressants totons qui nous ont juré que jamais Trump ne serait élu président des États-Unis, que jamais Poutine n'enverrait ses troupes en Ukraine, que jamais... jamais... le Canada ne deviendrait POUR VRAI le 51e état des États-Unis...

Non, vous vous tenez loin de ces experts, vous n'avez rien à voir avec eux, vous savez comment fonctionne un régime totalitaire, votre flair est infaillible, vous repérez les premiers écarts de volcan qui affleurent aux discours que tiennent ces affreux -- et vous tirez les conséquences.

*

LE BARBECUE

FACÉTIE POLITIQUE EN UN SEUL ACTE


Personnages:

Volodymir Zelensky (Volodymir Zelensky)

Orangutan (Donald Trump)

Bedbug (J. D. Vance)

Miss Piggy (Karoline Leavitt)

Les journalistes invisibles (les journalistes invisibles)

La scène se déroule dans le Bureau Ovale.  Un barbecue est installé au centre de la pièce, on aperçoit des bouts de doigts et d'oreilles parsemés sur le grill, une fumée épaisse s'en dégage.  À chaque fois qu'un personnage dit quelque chose, des pleurs en canne fusent de la salle invisible.  Les spectateurs s'ouvrent une bière à 4 heures du matin et le mercure indique 1000 degrés sous zéro.

Miss Piggy se tient debout derrière le bureau et, sans jamais se départir de son sourire en coin, débite des affirmations dont la succession n'obéit à aucune logique apparente.

Orangutan est affaissé sur une chaise de camp du côté droit de la scène.

Un peu en retrait, Bedbug se tient coi en vernissant ses ongles d'orteils.


MISS PIGGY 

......quand dire, c'est faire, la transparence est infaillible, nous annonçons d'avance tous les coups et tous les coups sont permis dès que l'annonce en est faite, l'ukraine est le trou de cul de la terre, des tarifs de 34% seront imposés au nuancier de l'arc-en-ciel, notre foi est chrétienne, mes boules sont naturelles, non, oui, prochaine question, oui, non, la position du président dans ce dossier est très claire, poutine n'a jamais mangé de poutine, il n'y a que deux sexes, une seule amérique, mille massacres à ciel ouvert sur la riviera, des faits, des faits, aucune interprétation, prochaine question, rien que des saucisses grillées, oui, non, elon est l'anagramme de nole en latin et mon papa n'a jamais abusé de moi dans la cour à scrappe de sa shop de camions à plaistow.....


Zelensky fait son entrée en se grattant la bedaine.  Pleurs en cannes.


ZELENSKY

Quoi est ce saucisse?  Moi en avoir plus faim, plein le bedain.  Pour mon pays, vouloir: argent, drones et garanties, mais donc où être les tanstsyurystys de las vegas?


Orangutan est mécontent, il fait gros baboune.  Et même si c'est un casse-tête pour le metteur en scène, ce dernier doit faire comprendre aux spectateurs que la position politique d'Orangutan dans ce dossier est identique à celle qu'il adopte le soir, au bord du lit, vêtu de son pyjama de flamants roses, et qu'il guette en vain le retour de Melania -- présentement en otage sur la bol, les orteils crochus par excès de fondue au fromage et les maxillaires en symbiose hypothermique avec une infinie cataracte de pets sauce infernaux. Pleurs en canne.


ORANGUTAN

Ne soyez pas ingrat, c'est tout saucisse, c'est une offre à vous jeter en bas du pont, laissez-vous péter la gueule, goûtez le démembrement de vos chers petits, savourez le désossage en direct de vos babouchkas, vous devriez vous excuser d'être encore en vie, apprenez à disparaître avec classe, allez, un petit mot pour kevin, un autre pour vladimir, nos saucisses sont imbattables, taisez-vous, vous n'en trouverez jamais de meilleures.


Le rideau tombe alors que Bedbug se sort les yeux de la tête en se suçant le gros orteil tandis que Miss Piggy, intarissable, persiste à enfiler ses télégrammes apocalyptiques derrière un écran de fumée de plus en plus impénétrable. 


MISS PIGGY

Heil Donald, Heil Elon, Heil Jeff, Heil Mark, Heil Vladimir, parfois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de gauchiasses qui prennent le chemin des fours de la Silicon Valley et je m'en flippe le clito si fort qu'on m'impose des tarifs de 125% quand je m'exporte dans le rayon des bibles & mitraillettes. 


Pleurs en canne.





dimanche 2 mars 2025

Journal ritaphysique (2 mars 2025)

Que par hypothèse le journal soit dérobé à une fiction invisible = X ne me dispense pas de tirer au clair l'essence de cette fiction.  La facilité serait de saluer son obscurité en passant puis de me concentrer aussitôt sur autre chose.  Non.  Si cette fiction doit entretenir un lien organique avec le journal que je tiens en ce moment, ce X ne doit pas se réduire sans reste à un absolu vespéral où tous les chats sont gris.  Autrement dit, je dois pouvoir singulariser ce X (sa distorsion narrative, sa ponction esthétique, son type d'obscurité, etc.) à partir des notations elles-mêmes.

Par exemple, je note ceci: Tout à l'heure, accoté contre ma porte patio, j'ai fumé une misérable moitié de cigarette en grelottant comme une marde.

Si je relis cette notation en regard de la fiction dont elle découle hypothétiquement, il est clair 1) que je me mets en représentation; je joue, via le moi de secours du journal, à celui qui grelotte en fumant sa cigarette; le journal est la scène illimitée où je me produis en faisant semblant de me parler tout seul alors qu'en fait 2) je m'adresse plus ou moins consciemment à Rita, je corresponds plus ou moins directement avec celle = Y qui mobilise en toute intimité la retenue des notations à partir de la fiction originelle.

Or, cette fiction -- justement -- ne peut pas être n'importe quelle fiction.  Elle doit être conçue sur mesure pour moi -- sensiblement de la même manière que les portes de la loi, chez Kafka, ne peuvent être conçues sur mesure que pour celui à qui s'impose l'interdiction de les franchir.  Je me trouve donc dans la situation de celui qui risque un oeil de l'autre côté, mais à la différence de Kafka, je ne vois pas de gardien me barrer la route ou foncer sur moi. Si j'angoisse, c'est précisément parce qu'il n'y a Rien qui m'empêche de franchir le pas décisif -- le gardien (si on se réfère au personnage de la facétie kafkaienne) est ce Rien devant lequel j'angoisse, si du moins il est vrai qu'on n'angoisse jamais qu'en présence du Rien.

Or ce Rien est ma vie même.  Je veux dire: c'est le réel qui s'estompe et se déréalise dès que j'écris, c'est la somme négative de tous ces événements qui constituent ma vie, mais dont la réalité apparaît comme une fiction ontologique à laquelle je peux croire (dans ce cas, je n'écris plus, j'oublie que cette fiction est une fiction pour lui conférer la densité, la pesanteur et l'opacité du réel) ou ne pas croire (dans ce cas, je reviens à l'écriture et mon journal est l'asile esthétique d'une réalité en exil depuis les origines, ou si on veut, c'est un laboratoire de signes visant à précipiter un effet de réel très poussé, en comparaison de quoi *ma vie* apparaît comme un réservoir de fictions à multiples sorties, un Néant de viandes, d'étoiles, de matières et de commotions à partir duquel il m'est loisible de prélever telle ou telle scène, tel ou tel tableau, chaque entrée de journal correspondant à une sortie de fiction bien déterminée).

*

Pendant ce temps, raccrochée à sa physique comme un buste à sa colonne ou comme une racine à son suffixe, Rita bloque les voies respiratoires de la prochaine phrase, laquelle s'épileptise en pure perte en passant par toutes les nuances du fauve.  

Car comme dirait Emmanuel Kant, y a quand même ben des hosties de limites.




* Voir à ce sujet la distinction éclairante que Heidegger introduit entre la peur, dont l'objet est toujours indentifiable, et l'angoisse qui demeure essentiellement sans objet.