Je reviens à l'idée de la littérature comme acte de résistance politique. Qu'est-ce que j'entends au juste par là?
Quand j'ai abordé pour la première fois cette idée, je l'ai fait dans un cadre qui était encore trop étroitement polémique. Je veux dire: cette idée de résistance politique, je la concevais elle-même comme un acte de résistance à l'instrumentalisation de la littérature par l'éthique.
Cette instrumentalisation -- qui correspond à une tendance lourde dans le monde des lettres depuis au moins une bonne quinzaine d'années --, c'est la transposition postmoderne de cette injonction médiévale visant à faire de la philosophie la servante de la théologie.
Or la philosophie, sauf à demeurer parfaitement autonome, ne peut ni ne doit rendre aucun service à la théologie.
De même (ou presque), la littérature, parce qu'elle correspond à un espace de liberté non négociable, parce qu'elle est la seule liberté qui demeure fidèle au poste dans un monde où toutes les autres libertés sont de plus en plus réduites/écrasées/pulvérisées/écrapouties, la littérature, dis-je, ne peut ni ne doit sous aucun prétexte se voir instrumentaliser par l'éthique.
Pour rien au monde, la littérature ne doit finir dans le bac de recyclage de l'éthique. Soit. Mais ce que j'entends ici par éthique et par résistance politique demeure encore bien trop flou. Tentons de clarifier un peu les choses.
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Pense, porc! (part 2)
La littérature a au moins ceci de commun avec la résistance politique qu'elle se définit d'abord et avant tout par la puissance du Non. La littérature, c'est le Non en acte.
J'irais même jusqu'à dire que c'est le Non le plus pur qui se puisse concevoir: son actualisation est luciférienne par essence, non pas en vertu de quelque dogme qui rattacherait la littérature aux puissances infernales telles qu'on les conçoit au sein du christianisme, mais plutôt en vertu de la radicalité et/ou de la globalité de son refus.
Le Non que performe la littérature est un refus global et radical dont la pureté se mesure en ceci que sa performance même -- et sa performance seule -- permet 1) de rendre visible le Oui qui transforme une multitude éparse en un collectif bovinement coordonné et 2) de saisir sur le vif la lâcheté ontologique qui cimente les uns aux autres les principes fondamentaux qui soutiennent ce Oui.
J'entends par lâcheté ontologique le trait le plus caractéristique de ce Oui, cela même qui fait du Oui non pas une affirmation, mais une capitulation, une négation traumatisée de cela à quoi un Non devrait être opposé. En ce sens, le Oui du collectif, c'est une affirmation seconde qui ne parvient pas à masquer les relents de sa négativité réactive, de sa lâcheté fondatrice.
En contrepartie, le Non de la littérature, parce qu'il refuse le Non occulté du collectif, est le Oui originaire, l'affirmation première qui approuve ce que refuse le collectif, mais dont le Oui est si violemment performé qu'il se donne comme un Non. (Lucifer fut d'abord un enthousiaste qui ne sut contenir son élan en direction des poupounes d'amour multimillénaires mais présumément mineures d'intellection.)
En somme, le Oui apparent du collectif est le véritable Non, et le Non apparent de la littérature est le véritable Oui.*
Et à quoi la littérature dit-elle Oui? À deux choses, pour l'essentiel: 1) au sens de la dimension tragique de l'existence et 2) au sens du jeu.
Parce que la littérature, dès ses origines, a dit Oui au double sens du tragique et du jeu, parce que le collectif lui a plutôt dit Non afin de lui préférer le double sens de l'éthique et du sérieux (la lâcheté ontologique), le Oui originaire ne peut conquérir sa force affirmative qu'en confrontant dès le départ la force réactive du collectif, et c'est pourquoi le Non de la littérature est le plus radical.
On ne peut pas dire aussi profondément Non à quelque chose à moins d'avoir dit encore plus profondément Oui à autre chose.
(Je rame en esti. Tout ceci est encore formulé de façon trop lourde, trop peu limpide. Je barbotte dans un étang de grenouilles dialectiques alors que l'idée est bien plus simple. Du moins devrais-je en donner une version simplifiée si seulement je revenais plus rigoureusement aux questions de départ: qu'est-ce que j'entends au juste par éthique? par résistance politique? À débroussailler.)
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Sensation étrange qu'il doit y avoir une affinité conceptuelle très profonde entre le collectif, l'éthique et les herbivores, et qu'une affinité non moins profonde devrait magnétiser le rapprochement entre la littérature, la résistance politique et les carnivores. En ce sens, une littérature végétarienne serait 1) une entorse au principe de non-contradiction? 2) une poupée Barbie qui renvoue sur sa cuisinière en plastique ? 3) l'équivalent romanesque du tit canard patte cassée versus le T-Rex de Jurassic Park? 4) un peu de tout ça mélangé avec une critique dithyrambique de Michel Jean?
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Il y a le principe de Peter.
Voici maintenant le principe de Lucifer (dont l'application à la littérature est immédiate):
LUCIFER (à Dieu)
Père avarié, tout ce que je suis, je te le dois: ma beauté, mon intelligence, ma puissance, le frémissement de ma cheville au-dessus des despotats consolidés, mon vol arrêté aux 26 millions de galaxies qui coulent au néant, mes larmes lorsque le jour se clôt sur les vêpres renouvelées, ma rage, mon sang, mes dons et mes instruments, tout cela, je te le dois -- mais le Non que je t'oppose, ce Non-là, ce fonds de lumière soulevé contre la permanence de tes noirceurs célestes, je ne te le dois pas, ce Non est la seule chose qui m'appartienne en propre, il est à moi et une fois mille fois rien que moi, ce qui en toi demeure et pourtant ne sera jamais toi
* C'est pourquoi on échappe d'avance à l'objection que ce Non se laisserait encore définir et contaminer par le Oui auquel il s'oppose, un peu comme on a déjà reproché à Nietzsche de conserver en négatif la structure des oppositions platoniciennes qu'il renverse/inverse.