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Bon, alors voici 50 dollars pour commencer, et puisque j'ai déjà passé les deux premières danses à bavarder, cela devrait couvrir les trois suivantes. Je compte sur vous pour me faire signe lorsque j'aurai épuisé mon capital esthétique -- je perds si aisément le compte ces derniers temps... Mon dieu, la douceur de vos épaules... Croyez-le ou non, je ne crois pas avoir posé les mains sur une femme depuis -- quoi? -- deux ans? Bon, j'exagère un peu, mais il est vrai que depuis la Catastrophe, je me tiens à distance respectueuse des chapelles ardentes. Je me méfie de Dieu lorsqu'il me signifie sa présence dans le vent qui agite le feuillage des buissons, et plus encore quand il se manifeste dans le sourire d'une étudiante dont vous ne parvenez pas à décider s'il est simplement chaleureux ou résolument carnassier. Là est la grande difficulté quand on survit à sa date de péremption érotique: ne pas céder à la tentation de voir des signes partout, ne pas déceler une invitation au voyage à la moindre ouverture, bref, ne rien surinterpréter, au risque de vous rendre compte à la fin que ce Dieu dont aviez cru décoder les signaux n'a jamais été autre chose qu'un attrape-nigaud qui vous fera chèrement payer le fait d'avoir passé une jambe de l'autre côté de la barrière, et qui n'hésitera pas à vous saigner à blanc devant les tribunaux ou à lâcher sur vous les chiens du Collectif pour un billet déposé au mauvais endroit ou une galanterie échappée au mauvais moment. Oui, voilà bien le défi aujourd'hui pour les hommes blancs en fin de piste: ne jamais surinterpréter, fermer les yeux, dire non neuf fois sur dix (si ce n'est 19 fois sur 20), décliner la plupart des invitations puis rentrer sagement à la maison, la queue entre les jambes, et perdre connaissance sur le premier sofa venu jusqu'à ce qu'une aube rancie vous arrache sans pitié à un sommeil sans repos.
Je me suis encore égaré, je vous ai prévenue, je suis bavard, haha... Quoi, déjà la 5e danse? Le patron ne vous réclame toujours pas sur la piste? Excellent, tenez, je vous réserve pour les 5 suivantes -- si ça ne vous ennuie pas trop, bien entendu. Faites le calcul: supposons que je vous fasse danser pendant les 4 prochaines heures, et admettons que chaque heure équivaut à 8 danses (j'arrondis car j'intègre dans le calcul le petit tour aux toilettes, la commande des bières, la cigarette à l'extérieur du club avec vue imprenable sur la voie de chemin de fer), cela vous rapporte 80 de l'heure, nous aboutissons par conséquent à un total de 320 pour une seule soirée. Je ne perds pas de vue qu'un pourcentage considérable de cette recette doit finir dans le coffre-fort du patron, mais même dans ces conditions, et toutes choses égales par ailleurs, je ne crois pas que votre taux d'imposition au noir surpasse ce qui m'est réclamé annuellement par les infâmes agences de revenu. Bon, alors supposons que vous touchiez 300 dollars avec moi (j'arrondis toujours) en cet unique vendredi soir, et supposons encore que je vienne vous retrouver chaque soir de 8 heures à minuit pendant une semaine, vous voilà avancée de 2000 pour ma seule compagnie hebdomadaire. Je ne veux pas vous barber ou vous donner l'impression que je me moque, mais permettez une dernière projection: supposez enfin que nous répétions ce manège jusqu'à la fin du mois (c'est une borne très conservatrice compte tenu de tout ce que j'ai à dire ou, du moins, de tout ce que je ne pourrai pas taire), eh bien vous voilà déjà plus riche d'une somme avoisinant les 8000!
Considérez un peu les avantages: pas de maraudage, pas de temps mort, un minimum d'interférences, et si votre patron ne voit pas tout ça d'un très bon oeil (oups! attention à la bière), je lui glisserai un mot, nous trouverons bien un terrain d'entente. Oui, Namou, j'aimerais vous faire danser jusqu'à la fin des temps, du moins jusqu'à l'extinction discursive de tout ce que j'ai sur le coeur (ce qui revient pas mal au même) et je vous promets de bien me tenir, rassurez-vous, je ne serai pas chaque soir aussi abruti que je le suis en cet instant, je ne serai pas toujours là à fixer vos ongles néonisés comme si j'étais en manque de griffures...
Je sais, je dois avoir la tête d'un affabulateur qui promet un tas de choses et qui, à la première occasion, disparaît pour toujours après avoir éjaculé de travers au fond d'un isoloir. Je parie d'ailleurs qu'on vous a déjà fait le coup... Mais résistez encore un peu à la tentation du profilage anthropologique, vous voulez bien, et allons-y à petits pas. Je vous ai exposé le projet: me ruiner en échange de votre écoute compatissante et de votre cul inégalable. Qu'en dites-vous? M'attendrez-vous demain à la même heure? M'accorderez-vous le privilège de vous réquisitionner encore demain, et après-demain, et ainsi de suite jusqu'à ce que je me rende au bout de mon plaidoyer et qu'à la fin je reçoive, la tête appuyée sur votre ventre, le verdict sans appel du Collectif?
Quinze danses déjà? C'est fou ce que le temps file dans un isoloir... Servez-vous, bel amour, je suis trop ivre pour compter, et soyez assez gentille pour m'appeler un taxi, je dois rentrer, plus personne ne m'attend.
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