lundi 16 février 2026

La rechute (chap. 2.1)

Ah vous voilà enfin, je désespérais de vous revoir…  Vous m’attendiez, vous aussi?  J’en suis très touché, vraiment, je…  J’en étais à me dire que je vous avais peut-être fait peur, hier soir, avec ma logorrhée catastrophiste, mais j’avais tout faux comme à l’habitude…  Je comprends, c’est samedi, on vous réclame de toutes parts, et il est vrai qu’avec ce maillot deux pièces d’un éclat tropical et ces talons aiguilles taillés à la hache, vous crevez l’écran, Namou chérie, vraiment, vous brûlez de mille feux!  

Oui, comme on pouvait s’y attendre, tous les isoloirs sont occupés, voilà qui est fâcheux, cela dit, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vous propose de vous installer à ma table quelques minutes, le temps qu’un cubicule se libère -- et histoire de compenser les pertes occasionnées par ce contretemps, je vais même vous proposer de mettre le compteur en marche exactement comme si nous étions dans une cabine, tenez, 50 dollars pour 5 minutes, vous y gagnez au change si je ne m’abuse, appelons ça une danse immobile et n’y pensons plus…

Dites-moi, ce sont les séries éliminatoires, non?  Le Canadien est à un match d’éliminer les Jets et de se retrouver en demi-finale, je vois.  Vous suivez ça de près, c’est visible à l’éclat de vos yeux lorsque vous tournez la tête en direction de l’écran géant…  Non, je ne suis pas très sportif, en fait, je n’ai pas vraiment de passion particulière, j’ai plutôt le profil casanier…  Voyez-vous, jusqu’à tout récemment, je n’éprouvais presque jamais l’obligation de sortir, de voir des amis, et encore moins de me fondre dans une foule en liesse ou en voie d’effondrement socio-contractuel.  Ma solitude ne me pesait pas, je prenais mes quartiers d’hiver en plein été et j’acceptais assez sereinement le fait de vieillir à l’ombre de ma bibliothèque et de mon jardin.  Car que peut-il bien arriver de drôle ou d’intéressant après 60 ans?  Mais rien du tout, c’est la mort en marche, Namou mon ange, et – hoho! -- votre main discrètement posée sur ma queue n’y changera rien, quoique je vous sois reconnaissant de cette marque de – heu –  tendresse, d’autant que nous savons tous deux que ce genre d’attouchement n’est pas permis dans le club, nsspaas?  Ma fidélité vous est acquise, je vous l’ai dit hier, vous n’avez pas besoin de… enfin… comme vous voudrez... 

Voilà, j’étais ce qu’on appelle un vieux garçon.  Je l’étais déjà à 20 ans, remarquez, même si je ne le savais pas encore.  Et puis j’ai déniché ce poste d’enseignant en littérature dans un petit cégep privé du nord de la ville.  Que pouvais-je demander de mieux?  Une famille?  Des enfants?  Nan.  Je voyais plusieurs de mes collègues enlisés dans le traquenard conjugal, dépités de prendre le chemin de la maison après les cours, dévastés à l’idée de retrouver leur affligeante petite baleine enceinte de six mois, alors non, je ne voulais pas de ça, je me tenais à carreau, comme on dit.  Quelques escapades, bien entendu, quelques dérives fantasmatiques expédiés entre les cuisses de masseuses ukrainiennes, deux ou trois histoires d’amour modérément malheureux, mais ça n’allait pas plus loin et rien en moi n’appelait de plus amples explorations de ce côté.  J’étais bien.  Vraiment, j’étais bien.  Je possédais un appartement confortable dans le quartier Villeray.  Au collège, j’avais mon bureau à moi, des étudiants pas trop mauvais; je côtoyais quotidiennement des collègues plutôt sympathiques dans l’ensemble, abstraction faite des deux ou trois peaux de vache qu’on rencontre invariablement dans ce genre d’établissement, non, je ne peux pas dire que j’étais malheureux.  Je vous dirai même que je voyais dans la vacuité existentielle que j’éprouvais un signe d’élection, la preuve par l’absurde que je me trouvais aussi proche du bonheur qu’il est possible de l'être quand les occasions de souffrir (mariage, maison, voiture, enfants, maîtresse) sont à toutes fins utiles égales à zéro.

En 30 ans d’enseignement, je suis donc passé progressivement de l’état de vieux garçon à celui de très vieux garçon.  À l’exception des cinq dernières années, ma vie est l’histoire la plus ennuyeuse qui se puisse raconter.  Je m’acheminais sereinement vers la retraite, je ne faisais pas même mystère de ma résolution de quitter le collège dès le feu vert de mon conseiller financier, ce dont mes jeunes collègues m’étaient reconnaissants : je leur épargnais ainsi un tas de petites manœuvres minables et de chuchotements visqueux entre deux assemblées.

Le bonheur, vous dis-je, l’absence de souffrance aigue si vous voulez, mais en ces temps ténébreux, c’est déjà beaucoup, ne trouvez-vous pas?  Chose certaine, je n’en demandais pas plus, mes vœux étaient exaucés, j’étais un homme fondamentalement heureux.  Pas pleinement – l’est-on jamais? – mais fondamentalement heureux, oui, je l’étais.

Toujours pas d’isoloir disponible?  Ma foi, le club doit battre un record d’affluence…  Ne le prenez pas mal, Namou, si vous constatez que ma bite ne gonfle pas outre mesure en dépit de la pression luxueuse que votre main exerce à travers la toile de mon pantalon, vous n’y êtes pour rien, c’est l’âge, c’est l’alcool, enfin c’est ma disposition d’esprit aussi, mais je vous assure que votre main me fait un bien fou même si ce n’est pas celui que vous escomptiez peut-être.  Avez-vous encore 5 minutes à me consacrer?  Permettez alors que je renouvelle mon abonnement érotique – si, si, j’insiste, je tiens à payer à l’avance, que ce soit à table ou dans l’isoloir, je vous veux l’esprit parfaitement tranquille sur ce plan, j’ai désespérément besoin que vous m’entendiez, je vous assure, vous êtes une amour d’interlocutrice, et je vous veux vraiment tout à moi pour 5 minutes encore, après quoi, promis, je ne vous retiendrai plus…

Alors voilà, j’enseignais la littérature à de jeunes gens âgés entre 18 et 20 ans, et sauf quelques rares exceptions, je notai assez vite que la plupart d’entre eux n’en avaient pas grand chose à foutre.  Il y a longtemps que Rimbaud et Lautréamont ne trouvaient plus chez eux aucune résonance révolutionnaire, ce n’était pour eux que des noms associés à de terrifiants critères d’évaluation lors de l’épreuve ministérielle, et même lorsque je faisais un effort pour provoquer quelque chose, par exemple leur lire un passage particulièrement salé des Chants de Maldoror, je ne récoltais le plus souvent qu’une réaction de poissons morts, quelques ricanements étouffés dans le fond de la classe, et dans le meilleur des cas, une plainte logée à la direction des études par une mère chaudement médicamentée qui ne comprenait pas que je fasse lire des textes pornographiques à mes étudiants.

Je prêchais plus ou moins dans le désert, mais je ne m’en plaignais pas.  Si cela pouvait être un motif de dépression pour tant d’autres collègues dans le réseau, moi, ça ne me faisait rien – ou si peu -- parce que, plus que tout, j’aimais m’entendre parler.  Même si personne ne m’écoutait, même si la plupart de mes jeunes auditeurs avaient le nez plongé dans leur portable, textotant Dieu sait qui, ou que je les surprenais les yeux rivés à je ne sais quel clip où on voyait des dix-huit roues se télescoper mutuellement sur une autoroute d’Ankara, moi, j’aimais m’entendre parler.  Non pas que je fusse amoureux du son de ma propre voix, ce serait pousser le narcissisme un peu loin, mais le discours que je performais sur les classiques du XIXe siècle était si bien rodé après toutes ces années que je jouissais de m’anticiper au détour de la moindre subordonnée, de me rattraper au bout de mes parenthèses avec une précision d’horloger, d’enfiler les images, les exemples et les citations comme les étoiles d’une constellation stationnaire; si mon cours débutait à 8 heures, j’aurais pu, sans me tromper, prédire quelle phrase je serais en train de performer à 8 heures 43, bref, chacune de mes prestations était réglée comme du papier à musique, et je jouissais sans honte de répéter des choses que j’avais dites des centaines, voire des milliers de fois, mais ces choses, chère petite Namou au ventre d’or, ces choses valaient d’être dites : un seul passage des Illuminations ne suffisait-il pas à valider esthétiquement l’existence du seul fait d’être lu à haute voix?  Telle était en tout cas ma conviction : je rachetais la médiocrité de ma profession, la bêtise des conseillers pédagogiques, la lourdeur administrative de la tâche et l’abrutissement proverbial de mon public par la perfection des passages que je lisais et commentais en classe, car j’avais la certitude que cela valait d’être dit dans tous les mondes et que la beauté attachée à de telles lectures avait même plus de fécondité spirituelle que la Bible ou le Coran.

Et c’est pourquoi il fallait bien que le Diable finisse par s’en mêler…

(...)




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