samedi 11 juillet 2026

Journal ritaphysique (11 juillet 2026)

Question de ne pas trop perdre le fil, je vais d'abord reprendre l'essentiel des points jusqu'ici dégagés par l'analyse de la nostalgie: 

1) Via la sensation induite par le passage de cette chanson à la radio, j'ai observé un processus d'antéprésentification: sans perdre contact avec la réalité ambiante, je passe à un présent dont le coefficient d'actualité est inférieur à ce qu'on pourrait appeler le présent vivant.  Ce que j'identifie par le terme de descente.  Je rétrocède en direction d'un passé qui, lui, effectue une remontée, se fait aussi présent qu'il lui est possible de l'être sans cesser d'être le passé;

2) Ce qui remonte de ce passé -- donc ce en direction de quoi je descends -- n'est pas à proprement parler le temps lui-même, mais un assemblage de sensations liées à certains espaces privilégiés où je me trouvais en 1988, année où Domino Dancing cartonnait à la radio.  Par exemple, j'étais au café étudiant du pavillon Jean-Brillant de l'Université de Montréal, quelques minutes avant mon cours sur Hegel, ou bien (la vision peut être encore plus précise, plus détaillée), je me tenais à la sortie du métro Henri-Bourassa au moment où Marie-Josée B., m'annonçait que c'était fini entre nous, et je revois la frénésie avec laquelle je m'étais secoué, quelques heures plus tard, en contemplant cette photo d'elle en bikini sur la plage de Pine Point dans le Maine, circa 1985.  Ainsi, ce qui remonte du passé, c'est moins le passé lui-même que sa spatialisation nostalgiée, c'est-à-dire son inscription emblématique en tels ou tels lieux, telles ou telles situations;

3) Je notais également que le désir propre à la nostalgie ne désire pas moins le retour de ce qui fut que le savoir lié l'impossibilité de ce retour, et que c'est précisément ici que joie et tristesse se télescopent, s'enveloppent l'une l'autre en quelque sorte.   Ce dernier point est à développer.

Tout désir ouvre à un certain avenir.  C'est pourquoi je ne crois pas que l'on puisse désirer quelque chose dont la possession serait telle qu'elle enfermerait cette chose dans un pur présent coupé de tout avenir.

Par exemple, je suis collectionneur des éditions rares des livres de Georges Bataille.  Il y a quelques années, un ami m'a fait le don inestimable de Dirty, objet que l'on peut assimiler au Graal de l'univers bataillien.

Or dieu sait que j'ai désiré ce livre, que j'ai fantasmé sur sa possession, du moins, tant et aussi longtemps que j'en étais privé.  Mais du jour où je l'ai obtenu, et aujourd'hui encore quand il m'arrive d'en tourner délicatement les pages, il ne me semble pas faire sens de dire que je le désire encore.  J'en jouis, bien entendu, je me délecte (de façon presque perverse) de sa matérialité sous mes doigts, de ses caractères d'imprimerie, des enjolivements datés de sa page couverture, etc., mais je ne le désire pas à proprement parler, je ne peux pas le désirer car son existence, même à titre d'objet de collection, est d'emblée soustraite, à mes yeux du moins, de tout avenir (je ne projette pas de le vendre, de l'échanger ou de l'inscrire au sein de n'importe quel autre projet qui aurait pour effet de décaler ce qu'il est, ici et maintenant, au profit de ce qu'il pourrait être ou devenir si je faisais ceci ou cela).

Bien vrai de dire que l'on ne peut désirer que ce que l'on ne possède pas, que ce qui nous échappe par quelque côté, que ce qui ouvre à un certain avenir.

Or, dans la nostalgie, le désir se scinde entre 1) le désir du retour de ce qui fut, et 2) le désir de l'impossibilité -- le désir du savoir qu'il est impossible -- que ce qui fut revienne jamais.  

Là est l'énigme, la torsion phénoménologique propre à la nostalgie: je veux que ce qui fut revienne (ou du moins je me veux revenant à ce qui fut), mais non seulement je sais que c'est impossible, mais de surcroît, je désire également le savoir de cet impossible.  Ici, l'impossibilité du retour est objet de savoir dans la mesure même où ce savoir est objet de désir.

Or, comment puis-je désirer cet impossible (comme je le fais assurément sans quoi la nostalgie ne serait plus la nostalgie) alors que je le sais en tant qu'impossible, que je sais ce passé soustrait à toute forme de futurition, inapte à toute rematéralisation?

À reformuler câlisse.

(Joe le Dasein a du pain sur la planche.  Et quelques tranches de jambon aussi, phew!)




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