samedi 31 octobre 2026

Journal ritaphysique (31 octobre 2026)

Passer l'Halloween à mon âge, ça ne se fait pas, c'est suspect, c'est des plans pour revenir à la maison dans un char de police avec une citrouille vide dans les mains et un avis de comparution inséré de travers entre les pages des Chants de Maldoror. 

Et je me déguiserais en quoi de toute façon, hein?  

En référendum, très certainement.

Soit, mais comment fait-on pour se déguiser en référendum?

Facile.  On insère sa tête dans un N, comprime sa bedaine dans un O et glisse ses jambes dans un autre N.

Et puis, quand on nous ouvre la porte, plutôt que de mander la charité ou de quêter des bonbons, on exige des certitudes. 

*

Je ne passe peut-être pas l'Halloween, mais je passe.

Je voudrais, pour une fois, ne pas me déguiser.  Ne pas porter de masque.  Je voudrais passer tel qu'en moi-même.  Suis-je assez naïf...

Mais toutes les rues sont fermées et toutes les lumières éteintes.

Le vent se lève et je traverse le parc comme un Maldoror de banlieue.  Sauf que puisque personne n'a eu la délicatesse de glisser des lames de rasoir dans mes Snickers, je vais laisser les commissures de mes lèvres tranquilles...

*

Très candidement, je mise sur l'idée que la peur est multiplicatrice de masques.

Que les masques et les déguisements prolifèrent au même rythme que les occasions de craindre.  Et qu'est-ce qui n'est pas à craindre de nos jours?

La postmodernité -- version cryptothéorique du libéralisme économique -- a étendu l'Halloween à l'ensemble du réel.

En d'autres termes, est réel ce qui fait peur.  Est réel tout ce qui, en dépit des apparences, peut à n'importe quel instant et en n'importe quelle circonstance se transformer en monstre.

Et quel est le plus effrayant de tous les monstres?

C'est le vide.

*

Prenons un exemple.

Cette modeste patte de chaise.  Elle n'a jamais fait de mal à personne, nsspaas?  Jusqu'à présent, elle s'est toujours contentée de faire son honnête travail de patte de chaise et de soutenir, sans maugréer ni sourciller, la chaise dont elle est la patte.

Mais il suffirait pourtant d'un moment d'inattention pour que je m'esquinte le petit orteil dessus.  En conséquence, cette patte de chaise -- qui n'a l'air de rien -- est à craindre dans la mesure où elle tient en réserve une somme X de souffrance que ma nonchalance ou mon imprévoyance pourrait libérer à tout moment.  Clandestine ou virtuelle, sa monstruosité ne doit pas pour autant être prise à la légère.  Je m'en méfie.

Autre exemple: cette rue tranquille et sans histoire où il ne passe en moyenne guère plus de 3,6 véhicules par jour.  Certes, mais si un seul de ces véhicules venait à passer à toute vitesse?  Hmmm...  Que son conducteur perdait le contrôle de sa voiture dans le tournant et qu'il percutait le bambin de 3 ans qui roule en tricycle dans l'entrée de garage de madame Barringer?  Ce scénario ne peut pas être écarté.  Même si sa matérialisation relève du fantastique, même si sa probabilité se chiffrait autour de 00000,1%, sa possibilité est irréductible.

La monstruosité postmoderne loge dans cet écart halluciné que notre psychose collective introduit, avec une frénésie croissante, entre le probable et le possible.

*

La normalité est le masque le plus courant de la monstruosité.

La banalité est tout sauf triviale.  Elle est la possibilité permanente de l'horreur, et dans la mesure où elle est redoutée comme en tat que telle, l'horreur se nimbe d'un second degré: ce n'est plus l'horreur comme telle que je crains -- elle ne se manifeste presque jamais --, c'est sa possibilité, si ténue soit-elle.

En somme, j'ai peur de me retrouver dans une situation où je pourrais avoir peur pour vrai.  Et si cette peur virtuelle est moins intense que la peur réelle, ce qu'elle perd en intensité est largement compensé par la multitude des occasions de craindre.

À proprement parler, si le réel est à craindre, c'est qu'il est le masque sous lequel l'horreur est virtuellement et constamment dissimulée.

*

Supposons qu'il en soit ainsi.  (Au fond, je n'en sais rien, mais supposons-le.)

À qui profite cette situation?

(Pense, porc!)

Au libéralisme économique, bien entendu.  Plus précisément, percevoir toute chose comme un monstre en attente de manifestation est la condition que requiert le consumérisme pour accéder à la frénésie névrotique qui assure sa relance ininterrompue, la perpétuation de son rouleau compressif/dépressif.

Dans ce cadre de référence, tout ce qui est à vendre doit d'abord apparaître comme un motif de sécurité.  Peu importe l'item -- machine à coudre ou à laver, planche à voile ou à repasser, bébé Yoda ou geisha Godzilla, navet romantique ou porno, rouge à lèvres ou shortening Crisco --, la fonction première de l'item n'est pas de fournir un ersatz de bonheur, un boost d'allégresse, un pic aléatoire de pur plaisir, mais bien de sécuriser.

La jouissance consumériste, ici, se définit négativement comme aspiration malade à l'absence de crainte, à l'ataraxie, comme disaient les anciens.  Consommer, ce n'est pas d'abord se fuir dans l'avoir, c'est multiplier par cent, par mille le rituel d'apaisement nécessaire à l'élaboration d'une zone de confort à l'intérieur de laquelle j'accéderai enfin à la sensation que plus rien de mal ne peut m'arriver = moi sans masque =  moi tel qu'en moi-même.

Même lorsque l'item n'a pas été explicitement conçu à cette fin, il doit, d'une manière ou d'une autre, sous une forme ou sous une autre, me procurer une sensation de sécurité provisoire face à un monde où le danger est virtuellement partout, et dont l'horreur tacite est généralisée.

*

Mise en situation.

Observez la gueule des gens qui magasinent chez Costco un vendredi soir.

Je veux dire: observez bien.

Par exemple, contemplez extatiquement, pendant quelques secondes, la tronche de ce type qui vient tout juste d'immobiliser son horreur de carrosse au milieu de l'allée, et qui rafle sans même les voir une vingtaine de paires de chaussettes de marque Caterpillar; ou encore, observez l'attitude corporelle de cette dame qui trépigne derrière vous dans la file de la caisse #4 (chaotiquement fondue à la file #5, dieu sait pourquoi), et qui se retient de vous étrangler tout simplement parce que, selon ses calculs, vous ne devriez pas exister et ainsi retarder de 3 minutes 38 secondes son passage à la caisse #10 (où elle aboutira fatalement, dieu sait comment).

Que lisez-vous dans le visage de vos semblables costcotisés?

Rien d'autre qu'une terreur sans fond.  Ici, dans ce royaume de la consommation  mégamaboule, l'impatience, la rage, le désarroi, les rires et les grincements de dents, la désolation et la déréliction, l'être-pour-le-parking tout comme l'être-pour-le-gros-baril-de-beurre-de-pinottes, etc., ne sont que de plaisantes variations sur le thème de la terreur.

Tous ces gens sont morts de trouille.   Parce que ici et maintenant, dans cet asile à ciel ouvert, dans cette cour des miracles qu'est le Costco, il s'agit de se prémunir par tous les moyens, fut-ce par le vide et la fureur, de l'hostilité latente propre à toute situation, et qui peut éclater à tout moment.

Mais en quoi, de quelle manière au juste la mascarade monstrueuse des choses (la peur, la peur et encore la peur) se coordonne-t-elle avec la mascarade égologique (games people play)?  À creuser.



 


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