mercredi 1 octobre 2014

Tableau de bord (parafiction 2)

39 avril

Blodeur m'a convoqué à son bureau ce matin.  Je devais avoir le massacre fiché en toutes lettres dans le front car j'avais mal dormi la veille et j'avais dû me traîner longtemps, à quatre pattes et de pièce en pièce, avant de pouvoir me tenir debout.

Comme d'habitude, Blodeur gisait étalé sur son pupitre, la langue sortie et la face écrasée dans un amoncellement de paperasses.  De l'index, il pointait une note de service que je reconnus tout de suite; je l'avais rédigée hier soir, puis expédiée à la secrétaire de Blodeur avant de sortir.

-- Wiosd nnvjklvksjvfijmkluyeueyee?

--  Oui, monsieur, cette note est bien signée de ma main.

--  Ynbsadripp?

--  Je les relis toujours avant de les expédier.  Pourquoi?  

-- Fe^riq9urt.

Blodeur maintenait obstinément son index pointé en direction de la note, Sa face se déplaçait comme une limace au milieu des fichiers, et je compris sa contrariété.  Quelque chose le contrariait, il avait repéré une anomalie dans la note que j'avais rédigée, sa langue écumait sur le bois du pupitre.  Il me semblait qu'il aurait dû la trancher d'un coup de dents.  (Mais elle aurait encore pu remuer, je le concevais.)

Je me penchai sur le bureau et je relus la note,  C'était une ébauche du plan d'assurance-mort que la compagnie devait produire à la demande du gouvernement.  En résumé, j'y indiquais comment nous devions procéder afin de limoger, de la façon la plus expéditive possible, le maximum d'employés à notre service, tout cela afin de permettre aux agents gouvernementaux de mater les dérèglements de l'économie locale.

--  EIHRGVLKER !!

À la demande de Blodeur, dont la langue mouillait sur une gomme à effacer, je relus attentivement le troisième paragraphe.  Au centre, je fus arrêté par une phrase qui contrastait avec le style sec, glauque et administratif des phrases ambiantes: elle était légèrement décalée; comme la face de Blodeur, elle dérivait sur la gauche.  Elle se lisait comme suit: je voudrais te sucer les orteils.

Je pâlis.  

Blodeur me demanda si, par hasard, je n'avais pas immiscé cette phrase grivoise dans le texte à l'intention de sa secrétaire, madame Villatorta, dont la réputation avait été mise à mal récemment au sein de l'entreprise. La rumeur courait que, moyennant quelques mots crus à l'oreille, elle pissait dans ses mains et vous lubrifiait la queue avec son urine avant de se l'introduire dans le cul.

Blodeur s'énervait, sa patience était à bout et sa tête butait contre la surface du pupitre.  Il exigeait des explications. écumant toujours dans l'amoncellement des feuilles, des stylos et des portables.

Je me confondis en excuses, sur le point de vomir, et je trébuchai en sortant de son bureau. 

Dans l'après-midi, je relus à plusieurs reprises la phrase incriminante, d'abord persuadé qu'on m'avait joué un tour idiot.  Puis au crépuscule, je me rendis au boisé de St-Sulpice avec une bouteille de rouge que je débouchai sur un banc.  Une fois la bouteille vidée, je m'affalai au tournant du sentier, je roulai sur le dos et relus la lettre sur le fond du ciel étoilé. Dans la pénombre, la phrase brillait.  Je compris que la phrase était de moi, mais qu'elle ne m'appartenait pas à proprement parler.  Je compris aussi qu'elle ne s'adressait pas à la secrétaire de Blodeur, mais à moi.  Elle était de moi, elle m'avait quittée provisoirement, puis me revenait enfin, elle me sautait à la face comme à son seul et unique destinataire.

La phrase «je voudrais te sucer les orteils» voulait (d'elle-même) me sucer les orteils.

(...)




vendredi 26 septembre 2014

Tableau de bord (parafiction 1)

26 septembre

Je suis certain que tout a commencé par ce rêve idiot.  (C'était il y a deux jours.)

Je vois Joe Dassin s'avancer en peignoir au bord de la piscine.  Dans les cieux, dans les bois, tout autour, ce n'est pas tant que je la distingue, mais il y a la chanson de L'été indien.  Joe a une étrange tête de suicidé, il abandonne son peignoir d'un geste nonchalant, et je le vois anormalement musclé, poilu, avec le logo de la banque TD tatoué dans le dos.  La suite n'est pas claire: il devrait plonger dans la piscine, mais quelque chose le retient.

Et c'est alors que je me suis réveillé avec ce goût de sang dans la bouche.  Il était quatre heures du matin.  J'étais indécis, en arrêt dans le couloir; je fixais la cafetière, j'étais vraiment indécis.  Je me rappelle être entré dans la salle de bains et avoir pissé sans conviction: entre mes doigts, ma queue avait la consistance d'un Brie triple crème.

Et puis ça a commencé.  Tandis que j'étais assis à la cuisine, indécis et fumant, ma jambe droite s'est dépliée et s'est mise à pilonner le sol.  Quatre coups.  Quatre coups de massue avant de revenir à sa position d'origine.  L'événement avait quelque chose d'ahurissant.  Je ne l'avais pas commandé, je ne l'avais pas anticipé.  J'avais assisté, ahuri et impuissant, au spectacle de ma jambe martelant le sol à quatre reprises.

Je -- moi -- n'avais pas fait ça.  Cela s'était fait tout seul.

J'ai pensé: ça y est, je suis possédé par l'esprit de Joe Dassin. Puis j'ai pensé: ce sont les nerfs, une déflagration nerveuse, atypique, sans doute, mais rien de plus.

C'est comme ça que ça a commencé.

(...)


mardi 2 septembre 2014

Notes pour une théologie esthétique 2

Creuser l’affinité esthétique (sinon ontologique) entre le concept de revenant, le cercle interrogatif et la pensée nietzschéenne de l’éternel retour du même. 

Si on ne «fait pas sens» de l’éternel retour, je ne suis pas certain qu’on lui rende justice pour autant lorsqu’on précipite la pensée du retour du côté du gouffre, du puits d’éternité et qu’on s’empresse de l’annexer à la nomenklatura des concepts abyssaux.  J’entends qu’il n’y ait peut-être pas de sens à tenter de discerner ce que «veut dire» l’éternel retour : cette pensée sera toujours plus riche de ce qu’elle tait que de ce qu’elle annonce, plus dense de ce qu’elle ne dit pas, ne veut pas dire, que des significations qu’on lui impose à partir des rengaines bien connues.  Cela dit, il y a deux plans de négation qu’on doit distinguer dès le départ : d’une part, ce que cette pensée «ne veut pas dire» du point de vue du malentendu simple et plat, et d’autre part ce qu’elle trahit de soi-même dans sa rétraction – non pas son sens, mais sa lumière, cette puissance de séduction qui se confond avec sa pudeur conceptuelle, l’éclat qu’elle libère dans son effondrement comme le font toutes les étoiles victimes de leur propre gravité.

*

On n’aborde pas la question du revenant, on y revient.  On est soi-même de retour au revenant: nul ne va, nul ne vient, tout revient, se croise à mi-chemin, s’effleure à mi-temps, se télescope à mi-distance, tout renvoie, se quitte à minuit, s’exile à midi -- et revient encore et renvoie à nouveau. 

Prophétisme sans dieu, mais saturé de fantômes.

*

Revenant, passant…  Lorsque ces mots filent hors contexte, entendons-nous d’abord le substantif ou le participe présent?  L’ambiguïté n’est pas toujours possible.  Je dis : buvant, poussant, retardant…  j’entends aussitôt le verbe conjugué, même lorsque ces signifiants sont désamarrés de toute chaîne linguistique.

Mais que peut-on tirer, que peut-on penser de l’indécidabilité originaire de certains signifiants tombés du ciel?  Revenant, passant : des substantifs en instance d’évaporation? des courants d’airs qui tendent vers la pétrification? des verbes qui ralentissent en passant à proximité de leur nom ou des noms qui accélèrent en se projetant dans la spirale de l’action?

Entre le substantif et le participe, le «revenant» ne dit rien de ce à quoi il va, de ce dont il retourne, le «passant» ne révèle rien des lieux où il passe, des murs entres lesquels il dissimule sa dissimulation même…  Comment apprivoiser cette vacance grammaticale?

(Les chaînes linguistiques ne plombent pas le fantôme, ne l’annoncent pas, ne font pas résonner sa descente dans les escaliers de la parole.)

Passant, revenant : rien que le courant d’air glacé de ce qui file entre ça et ça et ça et ça et ça et ça.

*

Le revenant, le passant…  Un peu comme on dirait : l’être – si tant est qu’on l’entende dans sa verbalité, même et en dépit de l’article défini.  L’être, le fait, l’événement écoeurant et pur d’être --  le neutre blanchotien ou l’il y a lévinassien plus encore que l’être heideggerien, ce sapin de Noël qui n’avoue jamais ses guirlandes…

De même : le revenant, le passant doivent s’entendre au participe même lorsque l’article défini les voue à un simulacre de substance.  Il y a le ce qui revient, il y a le ce qui passe...

Éternel retour du revenant ou infini passage du passant : la participation ne se fait présente – plus exactement elle ne se fait présence, ne se manifeste comme effet de présence --  que dans le retour du même dans l’entre-deux altéré du nom et du verbe.

*

Selon Deleuze, l’éternel retour favoriserait le retour des forces actives au détriment des expressions maladives de la volonté de puissance.

Mais l’action, l’actif qualifie-t-il vraiment l’état de ce qui revient?  Ne qualifie-t-il pas d’abord le fait de revenir, le fait de revenant, abstraction faite de l’identité, puissante ou exténuée, de ce qui revient?

*

(…)  Je suis un fantôme, je suis / deux fantômes, pas trois, pas quatre / mais j’ai de la clarté pour toute une vie. / Un drap qui bouge, quoi je hante.  (Michaël Trahan, Plates-bandes)

On ne sort pas du double.  Pas de salut par le trois ou le quatre, pas de chance forcée par le chiffre que la dialectique tient en réserve pour assurer l’évacuation intelligible de la hantise.


Exposé d’origine au refoulement du fissible --  quoi je hante.

jeudi 14 août 2014

L'homme qui se respecte quitte la vie quand il veut; les braves gens attendent tous, comme au bistrot, qu'on les mette à la porte.

Ladislav Klima, TRAITÉS ET DIKTATS, La Différence, p. 175.







mercredi 6 août 2014

Pour Blanchot, dans la nuit et dans le jour habite l'autre nuit, qui n'est ni leur intermédiaire, ni leur synthèse.
(F. Collin, Maurice Blanchot et la question de l'écriture, Gallimard, p. 205)

Mais alors pourquoi cette neutralité reçoit-elle la qualification d'autre nuit?  Pourquoi ne pas la qualifier d'autre jour?  Ou d'autre.....  ?

Le neutre ici demeure sous-déterminé par le concept de nuit.  Reste à comprendre si cette sous-détermination est nécessaire, inévitable, et si c'est le cas, en quoi cela compromet la neutralité du neutre.

(Il est une noirceur qui tire le neutre davantage en direction de la nuit que du jour.)

lundi 4 août 2014

Revenants. Notes pour une théologie esthétique

Je ne connais pas de «classiques».  Catégorie suspecte, enfoncée dans le collectif et plutôt désincarnée.  En revanche, je connais des spectres (rien de plus incarné qu’un revenant car c’est à son passage que la chair soudain se révèle à elle-même en frissonnant).

*

Qu’est-ce qu’un classique?  En supposant que la question ait un sens, elle ne me semble pas pouvoir se poser sur un plan qui évacue la violence de la singularisation.  Classique est un circuit de sensations usinées jusqu'au murmure, déclinées sans retour, généalogiquement épuisées jusqu’au point où la lumière procède du spectre plutôt que de le précéder.  Et qui ouvre d’étranges possibilités d’accompagnement.

(Que signifie la rencontre, l’introduction immédiate et non préméditée dans un circuit de sensations rimbaldien, sadien ou célinien?)

*

Le revenant est sans cesse de retour.  Plus précisément, il est effraction compulsive de l’autre dans le même, l'altérité qui suinte par tous les pores de l'insularité.

*

Revenant – mais d’où d’abord et à quel lieu ensuite?  Survenant, le revenant surprend, affole, inquiète ou tétanise.  Mais la surprise n’est peut-être pas intégrale car le revenant est aussi le revenu.  Revenu de quoi?  De tout et de ce qui excède la carcasse écrasée de la lumière sur la voie d'accotement du tout.

*

Le revenant n’est pas, il passe, il file dans l’entre-temps.  Passant considérable, il ne hante pas à proprement parler, ou alors sa hantise est du même ordre que celle d’une question qui passe et repasse par elle-même, inlassablement, et se singularise en sensation à la sortie du métro ou en prenant le vent du soir, ici ou là, allez savoir.

*

La sensation est la prémisse d’une exposition extrême au passif, au passage, donc.  Elle est l’aggravation d’une vulnérabilité à l’autre, j’entends : à cet autre, plus altéré que tout un, et qui installe sa hantise dans le même.

(L’autre : l’altéré qui ne désaltère pas.  À peu près au sens où on dirait de quelqu’un qu’il ne décolère pas.)

*

Et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps.

Rimbaud ne dit pas : il me sera permis ou il me sera possible.

Loisible seulement.  Loisible radicalement.

Aveu de spectralité post-infernale.

*

Exemples de revenants chez lesquels on enregistre un indice de spectralité très élevé : Aquin, Nietzsche, Artaud, Bataille.  Oui, des classiques – mais de quelle classe au juste?  Je dirais : de la classe communicative.  Avec eux, le message passe parce qu'il passe en même temps que le messager.

Le messager est le message.

(Le médium n’indique que le mode de cuisson du steak que je vais engouffrer ce soir.)

*

Le message est le passager.  

Le passage est le messager.

On ne convoque pas les revenants – le revenant n’est pas un «esprit» -- on les attend.  Mais comment les attendre si cette attente ne doit pas se muer en une convocation oblique, une normalisation forcée du passage?

*

On n’est pas ici dans l’élément du surnaturel, mais du sursensuel.

*

J’ai sans doute parlé un peu vite de théologie esthétique.  Les revenants ne sont pas des dieux.  Mais je ne veux pas non plus commencer à mobiliser des termes tels que «fantomatologie», «spectrologie», «nostologie» ou que sais-je encore.  L’important est d’insister sur le fait qu’on n’a pas affaire ici à des esprits, mais à des présences, plus exactement à des effets de présence qui se mesurent moins à leur spiritualité qu’à leur intensité passagère, leur puissance itinérante.

(On a beaucoup parlé de père, de mère en littérature.  De grand-père et de grand-mère aussi.  Et si on s’occupait un peu des oncles maintenant?  Après le tremblement du sacré, le frisson du fou rire.)

*

La rencontre du revenant est singulière : la généralité du concept lui sied mal.  L’expérience appelle une conceptualité étrécie jusqu’à l’egocept (le concept qui accueille l’une-fois-mille-fois de la rencontre dans le feu de l’instant).

Retournement du concept en incept : il n’est plus question de saisie, mais de hantise.  La conscience n’est plus conscience de…  mais sensation de présence en…

*

La spectralité est un effet de présence qui se noue au sein d’un circuit de sensations éprouvées comme en passant, dans l’entre-deux, entre chien et loup.  Là où la singularité ne se démêle plus de la solitude et de l’éclairage qu’elle reçoit en fonction du type de revenance insufflée.

Classiques, oui.  Mais justement, classons d’abord couleurs et couloirs empruntés par la solitude.

La solitude rouge d’Aquin -- rencontrée dans un hôtel.

La solitude orange de Rimbaud -- éprouvée dans une gare.

La noire solitude de Poe -- sur un chemin de terre.

La solitude mauve de Lautréamont -- endurée en terrain vague.

Et que tout soit dit, mais en passant.

jeudi 24 juillet 2014

Sortir de la philosophie. Fin de la 3e section

De même qu’il est apparu impossible d’expliquer la remontée de l’humilis en direction de la disposition ontologique de l’humiliation, de même apparait-il tout aussi impossible de rendre compte de la transition de l’humilis à la disposition ontologique de l’humilité.  De l’humiliation tout comme de l’humilité, on doit se limiter à dire qu’elles constituent les deux ramifications possibles de l’humilis : la question de savoir pourquoi l’étonné «saisit» son être-terrassé sous l’un ou l’autre mode échappe aux ressources d’une analyse proprement philosophique.  On se bornera donc ici à initier l’exploration à partir du fait de cette seconde modalité.

Comprise en tant que disposition ontologique, l’humilité ne correspond ici ni à une disposition affective ni à une «qualité» découlant d’un choix moral (la liberté n’est toujours pas en jeu à ce stade de l’expérience) : elle se définit plutôt, au même titre que l’humiliation,  comme une réponse à l’initiative questionnante de la Nuit, c’est-à-dire comme une réponse au fait d’être affecté en général, et cela avant toute modalisation de cet être-affecté en telle ou telle disposition affective concrète.

Négativement compris, le surgissement de l’humilité coïncide avec la reconnaissance du fait primitif que l’initiative du questionnement revient à la Nuit.  Or si la considération de ce fait ne s’accompagne ici d’aucune réticence de la part de l’étonné, c’est qu’aucun préjugé, aucune prétention (même implicite) concernant l’initiative questionnante de la Nuit n’a précédé l’expérience qu’a faite l’étonné de son propre terrassement sous le coup de la Question nocturne.  Plus précisément, si l’étonné ne semble éprouver ici aucune difficulté particulière à accueillir et/ou à encaisser cet état de choses, c’est qu’il ne lui est jamais venu à l’esprit qu’il pouvait ou devait détenir le monopole de l’interrogatif.  La surprise qu’il éprouve n’est donc pas relative à une attente que viendrait décevoir la manifestation questionnante de la Nuit, mais elle est plutôt la traduction d’un événement surprenant en lui-même, c’est-à-dire absolument surprenant.  Surprenant par essence, et non relativement à une attente quelconque du sujet, la manifestation de la Nuit n’est donc mesurée qu’à partir d’elle-même, et non à partir de quelque prétention à laquelle cette manifestation viendrait faire échec.

Positivement comprise, l’humilité est l’expérience de la gravité de la Nuit telle qu’elle se manifeste au sein de l’étonnement.  Accueillie telle qu’en elle-même, l’initiative questionnante de la Nuit est comprise par l’étonné comme le fait que la Nuit pèse, qu’il y a comme un poids, une pesanteur et, pour ainsi dire, une poésie ontologique qui font de la Nuit tout sauf un objet soumis aux visées du sujet théorique.  En tant que l’expérience de ce poids et de cette poésie ébranle le sol sur lequel se tient l’étonné, cette expérience peut donc être comprise comme celle de la gravité ontologique, et elle se situe dans le prolongement de l’interprétation par l’étonné de son propre terrassement, à savoir de sa chute au plus près de la terre ébranlée.

L’humilité se définit dès lors comme une disposition ontologique accordée à l’interprétation du terrassement entendu comme révélation de la gravité de la Nuit.  Et c’est ici qu’on peut saisir la différence des «sujets» humble et humilié : sous le coup du terrassement, le sujet humilié ne retient de la secousse terrestre que son aspect ébranlant et déstabilisant pour lui; à ses yeux, l’ébranlement de la terre est moins ébranlement de la terre qu’ébranlement de soi à l’occasion de cette secousse terrestre.  Terrassé, il ne voit pas la terre vers laquelle il est soudainement projeté, mais seulement sa chute et la charge angoissante de son abaissement forcé.

À la différence du sujet humilié, le sujet humble transcende en quelque sorte le phénomène de l’ébranlement pour viser, à travers lui, le sujet premier de cet ébranlement, soit la terre elle-même : en ce sens, il fait moins l’expérience de l’ébranlement que celle de la terre secouée en tant que telle.  Contraint de se tenir humilis, près de la terre, c’est à elle que l’étonné se rapporte de prime abord, et non à la motion de son abaissement vers elle.  Il se rend donc attentif à la terre comme ce à quoi il est retenu, non pas tellement en dépit, mais bien plutôt grâce à l’événement de la secousse terrestre.
 
En dernière analyse, son humilité signifie qu’il est sensible à la gravité de la Nuit qu’il faut entendre ici en deux sens. La gravité renvoie d’abord au «sérieux» de la Nuit, à ce qu’on pourrait appeler sa pesanteur primordiale ou sa poésie, laquelle se manifeste dans le sillage de l’initiative questionnante et terrassante de la Nuit telle qu’éprouvée au sein de l’étonnement.  Mais la gravité nocturne désigne aussi la «force de gravité» grâce à laquelle l’étonné demeure tout de même rattaché et rivé au sol qui s’ébranle sous ses pieds.

La révélation de cette gravité ontologique s’accompagne, bien entendu, d’une surprise.  Pour le sujet humilié, la surprise est nécessairement mauvaise puisqu’il éprouve d’abord cette gravité comme ce qui vient débouter sa prétention à détenir le privilège d’interroger; pour lui, la surprise ne peut qu’être mauvaise dans la mesure où elle est relative à une attente que l’événement surprenant déçoit violemment.  En contrepartie, pour le sujet humble qui se tient sans prétention préalable sous la charge questionnante de la Nuit, la surprise que constitue la révélation de la gravité ontologique s’avère une bonne surprise : parce que l’événement nocturne ne surprend pas le sujet relativement à l’une quelconque de ses prétentions, cet événement est absolument surprenant, et c’est pourquoi il est plutôt éprouvé comme une bonne surprise.

On pourrait objecter qu’il ne suffit pas de ne rien attendre ou même d’être dépourvu de toute «prétention» pour que ce qui arrive soit éprouvé tout aussitôt comme une bonne surprise.  On citera en exemple ces catastrophes humaines ou naturelles qui surprennent sans préavis et n’en constituent pas moins de très mauvaises surprises.  Mais si l’objection apparaît tout à fait fondée pour ce qui regarde les catastrophes ontiques, peut-on en dire autant de la catastrophe ontologique que représente la manifestation inopinée de la Nuit elle-même?  Autrement demandé, qu’arrive-t-il lorsque c’est la Nuit elle-même qui arrive et que cette arrivée ne confirme ni ne déçoit aucune attente?  Qu’arrive-t-il lorsque c’est la Nuit elle-même qui surprend et non pas un «objet» ou un «étant»?

Si aucune attente ou prétention ne précède une telle révélation, non seulement la surprise est-elle totale, mais elle est nécessairement bonne : abstraction faite des modalités concrètes de cette révélation, on a au moins la certitude que ce qui (nous) arrive ici et maintenant est réel, que c’est même le Réel par excellence.  Pour cette raison, la manifestation de ce Réel ne peut pas ne pas s’accompagner d’une certaine ivresse : les modalités peut-être déplaisantes (voire catastrophiques) à l’intérieur desquelles se révèle ce qui se révèle ne parviennent pas à submerger la joie de savoir que ce qui est ainsi révélé est non seulement réel, mais le Réel, la Nuit elle-même.  Ce que j’expérimente de la sorte, de même que les circonstances concrètes colorant cette expérience, ne concurrencent pas l’allégresse suscitée par le fait que je l’expérimente.*  Sans doute, le Réel ne fait-il jamais aussi mal que lorsqu’on attend autre chose que lui : dans cette optique, il y a bien un sens à dire que la mauvaise surprise constitue l’horizon ultime de toute révélation ontologique.  Mais lorsqu’on n’attend rien (entendons rien d’étant), on n’attend rien que le Réel, ce qui n’est plus tout à fait attendre, mais plutôt manifester une disponibilité illimitée à l’endroit de ce qui peut ou doit arriver.  Ne rien attendre ou attendre le Réel, c’est la même chose dans la mesure où cela équivaut à se rendre disponible pour l’arrivée de ce qui arrivera, comme et quand il arrivera, et rien d’autre.
  
(*Je me rapproche ici à dessein des analyses que Clément Rosset consacre à l’expérience de la joie et à son caractère paradoxal : «Ce paradoxe peut s’énoncer sommairement ainsi : la joie est une réjouissance inconditionnelle de et à propos de l’existence; or il n’est rien de moins réjouissant que l’existence, à considérer celle-ci en toute froideur et lucidité d’esprit.»  La force majeure, Minuit, 22.)

Parce que le sujet humilié a toujours attendu quelque chose d’autre que le Réel, son humiliation vient de ce que, sous la charge questionnante de la Nuit, ce sujet se voit infliger une leçon; mais parce que le sujet humble, au contraire, n’a jamais rien attendu (que le Réel), ce dernier n’accueille pas la révélation de la Nuit comme une leçon qu’on lui inflige ou administre (et dont la charge correctionnelle justifierait l’impression de mauvaise surprise), mais il l’accueille plutôt comme un enseignement magistral tout aussi fécond qu’enivrant, un appel qui voue à l’ouverture fascinée face à ce qui vient.

De fait, l’étonné qui «répond» tout d’abord au terrassement de la Nuit par la disposition ontologique de l’humilité reçoit ici l’équivalent d’un appel qui rend possible le prolongement de cette disposition ontologique dans la disposition proprement affective de la fascination.  La motion fascinée en direction de la Nuit constitue en ce sens la première réponse de l’étonné à ce que lui-même éprouve comme un appel interrogatif en provenance de la Nuit.

Cet enseignement magistral est sans maître, cet appel est sans parole.  Il n’énonce rien.  Interrogation pure, son élément est celui du silence.  Dès lors, à quoi l’appel appelle-t-il au juste?  En un sens, il n’appelle à rien d’autre qu’à cette avancée en direction de la source de l’appel.  Plus précisément, il appelle l’étonné à quelque chose qui serait de l’ordre de l’étreinte, concept en fonction duquel se dessine une variante pour ainsi dire charnelle de la vérité.*

(*Adéquation sauvage, correspondance éparse ou errante dans la mesure où la «vérité» ne saurait adopter ici la forme linéaire et frontale qui caractérise la définition traditionnelle de l’adequatio, et cela parce que ce qui appelle à l’étreinte de la source même de l’appel est l’Inégal par excellence, l’Exilé qui jamais ne se tient dans cette tranquille égalité à soi-même que l’adequatio traditionnelle requiert et sans laquelle elle ne saurait se réaliser.)

Parce que la Nuit se manifeste à l’origine sous le mode du terrassement, de l’ébranlement (voire de l’éclatement), parce qu’elle se dévoile d’abord et avant tout comme Question, l’étreinte à laquelle son appel convie doit nécessairement être conçue de manière à intégrer l’errance constitutive d’une caresse, l’inadéquation de tout ce qui est désiré au-delà de toute mesure.

Dans le sillage de sa marche fascinée en direction de la Nuit, l’étonné éprouve donc, à même l’interrogation que soulève en lui l’appel nocturne, la forme primitive et la plus ancienne de cette étreinte accordée à l’errance questionnante de la Nuit.  À la Question, l’étonné répond en retour par son interrogation même, si bien que l’étonné n’est plus seulement interrogé, mais interrogé interrogeant; en cela, il répond à ce que l’appel exige foncièrement, à savoir la résonance charnelle entre l’interrogation de la Nuit et l’interrogation par la Nuit, et c’est sur le fond d’une telle résonance que ce qu’on appelle «philosophie» peut s’éployer.

La philosophie se définit en effet comme la tentative d’expliciter le sens de cette étreinte ou de cette résonance charnelle.  Sa tâche consiste à infuser dans le langage ce que demande au juste cette question que nous posons à la Nuit, et qui ne surgit elle-même qu’en réponse à la question que la Nuit nous adresse en tout premier lieu au sein de l’étonnement.  En ce sens, la philosophie prolonge et explicite cette résonance originaire à la Nuit qui caractérise la situation de l’étonné en tant qu’il interroge en retour la source de son étonnement.

Dès lors, tout se passe comme si le philosophe était en présence d’un seul et unique point d’interrogation, et qu’il s’agissait pour lui de combler l’espace vide qui précède à l’aide des mots qui «conviennent».  Autrement dit, il doit tirer du silence propre à ce point interrogatif une question susceptible de passer sur le plan des questions formulées et d’être traduite esthétiquement selon les règles du langage explicite.  Pour ce faire, le philosophe doit nécessairement procéder à un acte de création : les questions formulées ne pourront réaliser le vœu de résonance à la Nuit que si elles parviennent à rendre le caractère inédit (apparaissant comme pour la première fois) de cette question précise que la Nuit nous adresse du fond de l’étonnement.  À l’inédition originaire de la Nuit doit «correspondre», dans le langage explicite, l’édition de questions qui entrent dans un rapport de résonance charnelle avec ce silence ontologique.  Cette attitude philosophique coïncide avec l’apparition d’un champ interrogatif original, absolument opposé au champ problématique, et auquel on donne le nom d’énigme.

Le champ interrogatif de l’énigme se distingue de l’interrogation problématique à plusieurs égards, mais la radicalité de leur opposition apparaît surtout sur le plan de l’articulation des moments de la question et de la réponse au sein de l’un et l’autre de ces champs.  Dans la mesure où le champ problématique découle de la mise en œuvre du modèle de l’interrogatoire, la réponse ne peut que précéder la question : la réduction de la Nuit à l’Objet (qui équivaut tout aussi bien à une réduction sans appel au silence sans appel) constitue l’équivalent d’une réponse globale précédant et prévenant toute question ponctuelle que le sujet pourra éventuellement adresser à la Nuit.  Or le champ interrogatif de l’énigme manifeste un renversement complet des présupposés à l’origine de ce modèle : son opposition radicale au champ du problème apparaît précisément en ceci que le sujet humble, à la différence du sujet humilié, ne réplique pas à la Question étonnante de la Nuit de façon à mettre la Nuit hors d’état d’interroger davantage.  Il n’a d’ailleurs aucune raison de le faire.  L’initiative questionnante de la Nuit, accueillie au sein de l’humilité, est par le fait même reçue comme un événement réel et non comme un déni infligé à ce soi-disant monopole interrogatif dont disposerait le sujet, déni auquel il faudrait par conséquent «répondre» comme on répond à une objection ou à une offense.

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Resterait à voir en quoi art et philosophie ont partie liée, sonder le lien organique qui les rattache au champ de l’énigme, puis montrer que l’art et la philosophie sont l’équivalent de réponses créées, des espèces de dénouements créatifs qui supposent nécessairement la rencontre d’une énigme et non d’un problème.  En art comme en philosophie, la réponse ne peut pas être immanente à la question : elle doit au contraire être construite à partir et en vue d’un appel inouï à l’inédit.
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Mais de l’étonnement au cercle interrogatif, quel est le pont?  Le lien?  Le passage secret?  Ni le problème ni l’énigme ne peuvent faire sens de la mise en immanence de la Nuit au point de faire rouler l’interrogatif sur lui-même et d’électriser sa spirale jusqu’à la déflation de tout concept.  Approche ontologique et approche schizo-transcendantale : sensation pénible que l’une est de trop, et en même temps, que les deux sont nécessaires, indéclinables, intraduisibles dans un langage autre que le leur.
 
Tentation de faire de cette dualité le fondement d’une apologie de l’épars.


Mais non.  Comme dirait l’autre décadent, tsé des fois, un échec c’est juste un échec.