vendredi 5 décembre 2014

Tableau de bord (parafiction 6.1)


(...)

--  VOUS ENTENDEZ, BLODEUR...  CE N'EST PAS MOI QUI LE DIS... AU FAIT, VOUS ALLEZ DEMEURER POUR LE SPECTACLE?  NOUS ATTENDONS TOUJOURS BIDON-BIDON QUI VA NOUS LIRE UN EXTRAIT DE SON ROMAN À PARAÎTRE EN AVRIL 2033, ÇA S'INTITULE pAtAtE 47, UNE VÉRITABLE BOMBE, BLODEUR, TOUT LE MONDE EN PARLE, TOUT LE MONDE L'A LUE, TOUT LE QUÉBEC LITTÉRAIRE SE L'EST PRIS EN PLEINE GUEULE AVANT MÊME QUE SON AUTEUR NE L'AIT CONÇUE.

Blodeur morve légèrement sur la table jonchée de bouteilles de Red Bull, si bien qu'on doit immobiliser sa tête à la dérive entre deux dictionnaires illustrés.

Un barbu à lunettes surgit soudain de sous la table voisine et rampe jusqu'à l'éditeur dont il se met à baiser les orteils.
--  QUOI ENCORE?
--  Majesté, dit le barbu, je...  on m'a délégué...
--  NE VOIS-TU PAS QUE JE SUIS OCCUPÉ?
--  Je le vois bien, votre Incandescence, et je ne veux pas vous importuner, je ne le voudrais pour rien au monde, mais l'affaire est... délicate, oui, délicate, et de la plus haute importance...

De bisou en bisou, les fils de sa barbe s'entortillent toujours davantage autour des orteils ensanglantées de l'éditeur.
--  TU ME CHATOUILLES.
--  Ne m'en veuillez pas, votre Quérulence, mais je dois vous aviser d'une affaire, oh, un détail, rien de plus, mais qui vaut de vous être signalé sans délai du seul fait d'avoir, semble-t-il, échappé à votre panoptisme... un détail, sans doute, mais qui pourrait entraîner les plus fâcheuses conséquences...

L'éditeur lève la jambe et fait un pas en retrait afin de se soustraire à l'adoration du barbu.

--  RIEN NE M'ÉCHAPPE, DUDE, ALORS SURVEILLE TA LANGUE SI TU NE VEUX PAS FINIR COMME LE RELATIONNISTE.
--  Oh, je la surveille, je la surveille, croyez-le bien, surtout quand je la fourre entre vos petons boudinés couleur lie de vin...  Personne ne surveille sa langue mieux que moi, et mes paroles tout aussi bien, je mesure chacune d'entre elles et je vous assure qu'elles ne font jamais plus de quelques millimètres...
--  VAS-TU ME DIRE ENFIN CE QUE TU VEUX?

Tous les auteurs se tenaient accroupis derrière les tables, redoutant une déflagration, et seules quelques rares têtes se risquaient encore entre les rayonnages.

--  Votre Effervescence, les auteurs ici présents m'ont délégué auprès de vous afin... remarquez, ce n'est peut-être rien, mais...  eh bien, tous ont remarqué que depuis vos huit dernières répliques, vous... vous vous exprimez en majuscules...
--  QUOI?  JE PARLE TROP FORT, C'EST ÇA?
--  Non, non, votre Ventripotence, et c'est bien là le problème: même quand vous chuchotez, même quand vous vous penchez sur Monsieur Blodeur ou Madame Villa-Torta pour leur confier quelque secret à l'oreille, vous le faites en majuscules... le volume de votre voix n'y est pour rien...  vous... vous comprenez?

Cette fois, c'en est trop: l'éditeur saisit le barbu au collet et le coince contre le mur; là-bas, dans le fond sans fond de la librairie, quelques auteurs se sont mis à sangloter, et les échanges de dédicaces s'accélèrent dangereusement.

--  CRISSE ES-TU EN TRAIN DE ME DIRE QUE JE SUIS UN FUCKING PERSONNAGE DE FICTION?
--  Votre Autrement qu'Être ou au-delà de l'Essence, je...  voyez vous-même... essayez seulement de vous exprimer en caractères standards....

Sonné, l'éditeur abandonne le barbu.  Il va et vient erratiquement entre les tables, se tâte la mâchoire, introduit deux doigts dans sa bouche comme s'il se contraignait à vomir.  Villa-Torta a fait passer sa robe par-dessus sa tête et tire la langue en testant l'élasticité de ses poils pubiens.

--  OSTIE TU AS RAISON... BBBBB...  OOOOOO...  PPPPP...  UN PETIT MALIN M'A MIS SUR «CAPS LOCK», CE QUI EST CONTRAIRE AUX POLITIQUES DE LA MAISON...  AUCUN DE NOS LIVRES NE COMPORTE DE RÉPLIQUE IMPRIMÉE EN CARACTÈRES MAJUSCULES...   DU CALME, TOUT LE MONDE, CE N'EST QU'UN ATTENTAT ESTHÉTIQUE, RIEN DE PLUS... LE CRÉTIN QUI M'A FAIT CE COUP SE TROUVE SANS DOUTE TRÈS DRÔLE...  KKKK...  GGGG...  TANT PIS, CRISSE, IGNORONS-LE, IL FINIRA BIEN PAR SE LASSER DE LUI-MÊME QUAND IL VERRA QUE SES PITRERIES SONT SANS EFFET.  LES ÉDITIONS DES TROIS TITES ÉTOILES NE RÉPONDRONT PAS À UNE PROVOCATION AUSSI GROSSIÈRE.

Je me tourne vers Torus qui baille en feuilletant une plaquette intitulée CrApOuÈtE 56:
--  C'est parti?
--  Meuh non, qu'est-ce tu crois?  La révolution ne sera pas télévisée...
--  C'est-à-dire?
--  Elle ne prendra pas le train de Josélito Michaud, alors calmons-nous...
--  Mais avoue que...
--  Simple facétie du Joe.  Quand tu auras appris à mieux le connaître, tu verras que le Joe est très facétieux.  Facétie par ci, facétie par là, ecce homo...  Mais je te concède que c'est bon signe, les choses se mettent en branle...

Oui, les choses se mettaient en branle. Je le voyais à la raideur qui s'emparait progressivement de l'extrémité de mes doigts de pied.  Autour de nous, les 272 échangeaient leurs plaquettes à plein régime, se dédicaçaient mutuellement leur écart dernier cri dans le plus grand désordre.  La Villa-Torta se ravageait de plus en plus: les mains enfoncées jusqu'aux jointures dans une vulve noire et sinistrée, son extase me semblait obéir aux lois d'une démangeaison croissante, virtuellement généralisable.

--  AH  BIDON-BIDON!  ENFIN!

Un petit gros vient de pénétrer avec fracas à l'intérieur de la librairie: il est accompagné d'une horde de journalistes qui lui pendent aux basques, le satellisent de toutes parts et font crépiter des éclairs de flash dans toutes les directions.

--  Boudin-Boudin, vieux forban, désolé de mon retard...  si tant est qu'on puisse être en retard à un lancement, nsspaa?  Mais ces messieurs ne me lâchent plus...  Et puis, j'avais un statut Facebook sur le feu...  Une autre de mes trouvailles, devine?
--  NE ME FAIS PAS LANGUIR.
--  Hé bien (il baisse la voix),  tu verras dès que tu te logueras, mais j'ai statué ceci : Reebok-Desjardins-Nike-McDonalds-Reebok-Desjardins-Nike-McDonalds-Reebok...  Que suis-je?  Réponse: une pratique des joueurs du Canadien.
--  SACRÉ BIDON!  TU ES IMPAYABLE.  MAIS OÙ VAS-TU CHERCHER TOUT ÇA?  N'EST-CE PAS QU'IL EST IMPAYABLE, BANDE DE TAPE-CLAVIER?  POURQUOI N'ÊTES-VOUS PAS TOUS AUSSI GÉNIAUX QUE BIDON-BIDON, HEIN?

Complètement nue, Villa-Torta se jette en hurlant aux pieds du petit gros et lui enlace la jambe.  La dénudation ne lui suffit plus.
--  Bidon-Bidon, grogne-t-elle, fourre-moi ou je te jure que je m'arrache la tête.

(...)

  





  

mercredi 26 novembre 2014

Tableau de bord (parafiction 6)


62 septembre

En relisant le carton d'invitation que j'ai reçu pour l'événement des éditions du ***, j'ai noté qu'on y lancera ce soir 237 nouveaux titres. 

Je me tiens à présent en face de la vitrine illuminée de la librairie.  Nulle trace du Joe ou de Léa dans les environs.  Ils sont peut-être déjà à l'intérieur, mais je ne me sens pas de taille à franchir en solo le seuil de la librairie pour vérifier, d'autant que chaque fois que je tente de jeter un oeil derrière l'écran de la vitrine, la lumière des projecteurs est si éblouissante que j'en ai la nausée, je cligne des yeux, je tousse et m'éloigne en pleurant sur le trottoir de la rue St-Paul.

C'est ainsi qu'un peu plus tôt j'ai croisé Blodeur qui s'amenait (voûté extrêmement comme s'il allait vomir) en compagnie de Villa-Torta.  Je les ai vus hésiter un moment en face d'une boutique d'antiquités avant de tourner le coin.

--  Le Joe t'a contacté?

À peine ai-je eu le temps de pivoter en direction de la voix qu'une main velue m'empoigne solidement par le coude et me contraint à marcher.  C'est Torus.  Sérieux, tendu, massif, ses yeux se perdent sous l'enchevêtrement des arcades broussailleuses.

--  Il t'a dit pour ce soir?
--  Dit quoi?
--  Viens.

Plus question de reculer. Avec Torus, on marche, mais on ne recule jamais. On fonce ou on meurt, mais on ne revient jamais en arrière.  Avec la force et l'autorité qui le caractérisent, il donne un coup d'épaule dans la porte de la librairie et m'entraîne aussitôt en direction d'une table située à proximité du présentoir des nouveautés.  La lumière est un peu moins vive à l'intérieur, mais c'est qu'elle se fragmente dans un espace que sa blancheur accentue à l'infini dans toutes les directions.  Blodeur est écrasé à une table voisine, la tête coincée entre deux pintes de bière; la Villa-Torta se tient derrière lui, appuyée contre le mur, et défait fébrilement la braguette d'un jeune auteur qui en est déjà à sa neuvième publication, et qui se prête aux caresses de la secrétaire avec une magnanimité teintée d'agacement.

Je ne distingue dans la foule disséminée que des têtes d'auteurs.  Pour ma gouverne, Torus en identifie quelques-uns au passage: B, F, W père, I, O, K fils, F, Q...   Et plus loin, sous les applaudissements modérés de la foule, l'éditeur qui saute à pieds joints sur le cadavre de son relationniste .

--  Si le Joe ne se pointe pas d'ici une demi-heure, dit Torus, je m'en vais.  Quelle idée de nous réunir dans cet endroit!
--  J'ai soif.
--  Alors je te conseille de t'en tenir à l'eau ou au café.  Tu auras bientôt besoin de toute ta tête, et la soirée ne fait que commencer...

Torus est d'assez mauvaise humeur et sa patience est à bout.  Les nouvelles au sujet de la Révolution ne sont sans doute pas très bonnes: aucune ne l'est en général ces derniers temps, mais dans ce cas-ci, elles doivent être plus exécrables que de coutume.  Le communiqué que la cellule de Torus a fait parvenir aux agents du gouvernement -- tract rédigé dans un derridien plutôt mauvais, du moins, selon l'avis de Léa -- n'a probablement pas eu l'effet escompté.  Qui plus est, la présence de Blodeur à la table voisine, si déliquescente soit-elle, n'a rien pour rassurer.  La nervosité de Torus est palpable.

--  Qu'est-ce que ton patron fout ici?
--  Calme-toi, il n'est au courant de rien.
--  Sans blague...  Et comment peux-tu en être sûr?
--  Tu sais bien qu'il est le principal bailleur de fonds des éditions du *** comme il l'est d'a peu près toutes les petites boites de la région.  Sa présence ici n'a rien d'anormal.
--  Je l'espère pour toi.  Les camarades te font confiance, mais jusqu'à un certain point: tu es nouveau dans l'organisation, et je ne te cacherai pas qu'ils redoutent un faux pas de ta part,  Ton accès privilégié à Blodeur nous est précieux, mais il ne te vaudra aucune immunité en cas de bavure...

L'espace est immense, on n'en voit tout simplement pas le fond, et aussi loin que porte le regard, on ne distingue rien que de petites grappes d'auteurs amarrés à une infinité de présentoirs qui s'échelonnent et disparaissent dans le lointain.

La Villa-Torta s'échauffe: déjà, elle a abaissé la bretelle de son soutien-gorge et brandit à la face de l'auteur prodige un petit sein flasque et laiteux.

L'éditeur en a fini avec le relationniste.  Voilà qu'il accourt en direction de Blodeur, cellulaire à la main, la chemise ouverte et maculée de sang.

--  Blodeur, mon cher, quel plaisir...  Madame Villa-Torta, je présume...  Excusez ma tenue...  Enchanté, enchanté, je vois que vous venez de faire connaissance avec A, dont nous publions ce soir l'essai intitulé nOnOsSe 14 ...  La critique est dithyrambique, n'est-ce pas, A.? Pardonnez de vous recevoir si mal, cher Blodeur, mais j'avais à régler une affaire de dernière minute... un collaborateur récalcitrant, mais passons...  Vous avez tout ce qu'il vous faut?  Chips?  Pinottes?  Molson?  Piquette?  Comment! vous n'avez pas encore tâté de notre affreux petit vin de table?  Impardonnable, mais nous allons arranger ça tout de suite...  A., le fait que votre  plaquette de nouvelles ait trouvé grâce aux yeux de la critique ne vous confère quand même pas le droit de rester planté là comme un con à peloter les chairs déchaussées de la maîtresse de Monsieur Blodeur, alors rendez-vous utile, et ramenez-nous deux ou trois bouteilles de cette dégueulasserie de rouge...  Nos auteurs n'y ont presque pas touché, les ingrats...  On se décarcasse pour eux, on se démène sans compter pour leur offrir le plus beau produit fini qu'il est possible (tenez, touchez ce livre, mon cher Blodeur, admirez le blanc ordinaire de la couverture, et dites-moi si ce n'est pas une merveille!), voilà, et il faudrait encore se ruiner pour leur offrir du caviar, de la Veuve Clicquot et que sais-je encoret...  Des ingrats, vous dis-je.  Et des incompétents par-dessus le marché.  Tenez, à titre d'exemple, le nouveau roman de P.  mAnGeOiRe 22...   Un petit bijou de virtuosité black-moderne, tout le monde est d'accord, y compris l'auteur...  Eh bien, mon ami, vous n'imaginez pas l'état dans lequel le manuscrit se trouvait au moment de sa réception...  Quelques rares éclats d'écriture noyés dans un océan de turpitudes: il m'a fallu deux ans de dégraissage intensif, deux ans, rien de moins, pendant lesquels je n'ai eu de cesse de pousser l'auteur à la limite, et encore a-t-il fallu que je l'abandonne à l'asile, à deux semaines de l'impression, afin de réécrire moi-même la moitié des chapitres!  Ce n'est pas pour me vanter, Blodeur, mais où en seraient les éditions du ***, je vous le demande, sans mes bons soins, mon indéfectible présence, mon ubiquité de tous les coins et recoins?  C'est bien simple, je n'ai plus de vie: levé à 4 heures du matin, je lis, je cours, j'imprime, je coupe, je déprime, je corrige, je déballe, je chie, je remballe, je jouis, je gueule, je relis, je dégueule, je vois rouge, je vois bleu, je pense, je suis, je me branche, j'enrage, je ris, j'encourage, je me débranche, vous n'imaginez pas, je me couche à 3 et me lève à 4 pour le compte de gens qui se couchent à 5 et se lèvent à 2, je ne m'appartiens plus, je suis ailleurs, je suis à eux, en tout temps et en tout lieu, deux pages en aval, deux pages en amont, je vous en passe un papier, trois papiers, mille paperasses, je lis tout, je vois tout, je passe partout, en un mot, Blodeur, oui, en un mot, je suis ce qu'on appelle un é-di-teur...

Rouge et à bout de verbe, l'éditeur se tourne alors vers les 272 auteurs qui, tout le temps qu'avait duré sa tirade, s'étaient immobilisés et se pénétraient silencieusement de son discours.  Puis, il se met à hurler:

--  QUE FAIT UN ÉDITEUR?

Et les 272 de répondre d'une seule voix:

--  UN ÉDITEUR ÉDITE!

--  ET SI VOUS ÊTES LÀ CE SOIR, BANDE DE BONS À RIEN, C'EST GRÂCE À QUI, HEIN, C'EST GRÂCE À QUI?

--  C'EST GRÂCE AU PLUSSE MEILLEUR ÉDITEUR DU MONDE!

L'éditeur souriait de toutes ses dents en s'épongeant le front avec sa chemise souillée.

--  Vous entendez, Blodeur?  Ce n'est pas moi qui le dis...

(...)







lundi 3 novembre 2014

Notes pour une théologie esthétique 3

Il y a classique et classique.  Comment justifier la ligne de faille?  Autrement demandé, en vertu de quelle dislocation esthétique serait-il possible de dire que Sade, Bataille, Aquin, Nietzsche ou Rimbaud ne se rangent pas du même côté que tant d'autres classiques?  Ou encore: comment justifier de façon non triviale la mise à l'écart d'un certain nombre de forces dont l'indice de communication excède le médium (humain et matériel) à travers lequel ce qui peut être communiqué ne le sera fatalement qu'au-delà ou en deçà de ce qui peut être encaissé?  J'épingle quelques motifs.

*

D'abord, le sens de la chair.

À la différence des herbivores, qui ruminent, les carnivores, eux, déchirent: l'impossibilité de l'unité, du «livre», de la totalité ou comme on voudra dire, me semble ici fondée dans l'acte même de la morsure, de la mâchoire qui se referme en claquant comme un piège -- et qui emporte le morceau.

L'écriture fragmentaire est nécessitée de prime abord par une esthétique de l'arrachement.

Nietzsche, Bataille, Artaud: ce qui reste de la parole quand on a en nettoyé les instruments jusqu'à l'éclat, jusqu'au fil contondant -- et parfois même jusqu'au point où l'instrument se retourne sur lui-même et s'aiguise, en soi et pour soi, non par complaisance spéculative, mais bien en vertu d'une pulsion grammophage qui ne sait plus se contenir, qui se replie sur sa force tranchante au risque de s'anéantir.

La littérature forte (comme on dirait d'un alcool qu'il est fort) est un ossuaire qui ne tend pas au système.  Il est essentiel à son ravage que les choses soient laissées en l'état de cimetière, mais de cimetière à ciel ouvert, et ce n'est sans doute pas un hasard si, dans les oeuvres que j'ai à l'esprit, on croise si souvent la figure du fossoyeur (négativité sans emploi).

Que faire des ossements?  Question fantomatique,

*

Ensuite (l'ensuite ici n'est qu'un d'abord qui vient essentiellement en second), le sens du passage.

Le classique est un passeur, et rien ne (se) passe sans, du même coup, emporter le passeur lui-même.  Ce qui explique peut-être pourquoi le classique carnivore nous donne si souvent l'impression d'un messager qui s'affole de la teneur, de l'origine et de la facture de son message (il va, vient, tourne, revient, sans qu'il sache jamais quelle affaire se joue, se cherche ou se déjoue au juste dans le transit réglé de son affolement).  

Écartelé, il n'a pas sitôt retraité vers ce qui est venu de si loin qu'il en est déjà à courir après ce qui le projette encore plus loin.  Le passage est donc forcé par la désarticulation intime du temps: l'instant devient une énigme ardente, et le passeur n'y risque pas moins la parole que la raison, car on ne traduit pas sans danger la langue du passé (passée, par définition) dans celle de l'avenir (passante, par infinition).

D'où cette sensation de vertige, de tournis, d'intense circularité qui caractérise les classiques carnivores (le passage ne peut pas s'arrêter de passer, et le passeur perd jusqu'au sens de l'immobilité).  Instrumentalisé par la mise en avenir de ce qu'il y a de plus ancien, il en perd le présent en même temps que son latin, la tête en même temps que le nord, l'âme en même temps que le tout

«Les soirs, les matins, les nuits, les jours...  Suis-je las!»

La fantomatisation du passeur est forcée: Rimbaud n'est pas plus «là-bas» au XIXe siècle, qu'il n'est «ici», au XXIe (pas plus que je ne suis «ici», dans ma tête, quand je suis conscient de ce qui se passe «là-bas» au coin de la rue...).

Le passeur ne fait que passer: il ne fait rien d'autre, il n'arrête pas de ne pas s'arrêter (de passer).

(Par contraste, le classique herbivore ne bouge pas.  Il rumine.  Tout part de lui, tout s'arrête à lui.  Je n'insinue pas que le passage soit moins intense pour autant, mais il se localise: tout se passe à l'intérieur, le passage prend son temps, le sien et nul autre, il le fait couler au ralenti dans les profondeurs de l'intimité.  Mais c'est une autre histoire.)

*

«Caisses de revenance».  J'aime cette expression de Michel Trépanier.  Ce serait le modèle même de la subjectivité, de sa dernière chance peut-être, en régime de hantise, non pas post, mais paramoderne.

*

(...) la mort / au bout du coeur / relève cordialement / la pointe de son chapeau / craque une allumette / et s'éloigne en riant» (Michaël Trahan, Noeud coulant, p. 69)

En riant.  Mais de quoi?

Mais (surtout) de qui?




mercredi 22 octobre 2014

Tableau de bord (parafiction 5)

33 mars

J'ai reçu une invitation pour le lancement d'automne des éditions du ***

C'est demain soir.   Léa y sera, mais tout peut encore arriver d'ici demain; en fait, tout peut arriver d'ici les cinq prochaines minutes.  

Ma tâche est de me contenir, mais je fuis, je me déborde de plus en plus à chaque crise, et je ne sais plus par quel moyen improviser la règle de mes étourdissements.  

En traversant ce matin le boisé de St-Sulpice, Joe m'attendait.  Il avait une sale gueule.  Il gisait sur un  banc avec son peignoir ouvert et mâchait en silence un tas de feuilles mortes.

-- Es-tu Joe Dassin?

Il ne me voyait pas, mais quelque chose me disait qu'il avait bien entendu.  Au bout d'un moment, il recracha une une substance pâteuse, un cylindre mollasson moucheté de caractères cyrilliques.

-- Je suis Joe le Dasein.  Je suis le Joe dont il y va en son Joe de son Joe le plus propre. Je suis le son que rend l'éternité lorsqu'on la dépose sur la surface d'un esprit confus, pour ensuite l'oublier comme on oublie un rôti dans le four, et je voudrais te sucer les orteils, mais comme tu persistes à y voir un inconvénient, je n'ai pas à décliner davantage mon identité devant toi.  La suite te détruirait.  Nous nous reverrons au lancement demain soir.  Dis-toi seulement que la révolution est inévitable et que la lumière n'en est encore qu'à ses premiers pas.  


lundi 13 octobre 2014

Tableau de bord (parafiction 4)

0 mai

Hier soir, après le travail, je me suis rendu chez Léa.  Je n'avais pas besoin de lui parler, je n'étais pas, comme on dit, en veine de confidences, mais la perspective de me retrouver seul chez moi me terrifiait (le matin même, mes membres étaient partis à la dérive, chacun de leur côté, avant de s'immobiliser à la limite de leur extensibilité: pendant plus de dix minutes, j'avais adopté la position du X, écartelé à vide au milieu du salon, ligoté à une roue invisible, et il avait encore fallu que je crie pour rompre le sortilège et résoudre la crampe qui m'avait terrassé).

Léa avait cessé de boire depuis les derniers jours, mais je l'avais tout de même retrouvée sans le souffle, affalée sur la cuisinière comme si elle rentrait d'un marathon ou qu'elle était sur le point de restituer.  Elle portait toujours sa vieille veste de laine synthétique (je détestais cette veste, elle ne s'usait pas; même si Léa ne la portait jamais qu'à l'intérieur, elle conservait cette raideur de chose neuve que le temps n'atteint pas), mais ses jambes étaient nues et je voyais la raie de son cul à travers la toile de la petite culotte couleur crème.

--  Je veux te rentrer dedans.  Tout de suite.
--  Tu tombes mal, dit-elle.  J'ai raté mon rôti et j'ai le goût de boire.
--  Alors ouvre une bière et déshabille-toi.
--  Tu es dégoûtant.

Nous avions officiellement rompu il y a un mois, mais je disposais toujours de la clef de l'appartement; j'y venais parfois, même en son absence.  Elle me tolérait encore d'un point de vue physique, mais le mot «dégoûtant» lui venait de plus en plus souvent à la bouche lorsque je surgissais à l'improviste et que je la surprenais en train de vaquer à des tâches incompréhensibles.

--  J'ai vu Joe Dassin hier, dis-je.
--  Je te préviens, je ne suis pas d'humeur...
--  Commandons quelque chose puisque tu as raté ton poulet.
--  Pas mon poulet.  Mon rôti.  Tu me fatigues vraiment...

Sur sa table de travail, il y avait un livre de Derrida ouvert à la page 156.  Je lus: «la guerre même garde la trace testimoniale d'un accueil pacifique du visage».  Je ne comprenais pas pourquoi elle s'acharnait à traduire les oeuvres de Derrida en grec ancien.  Cet  acharnement m'assommait dans la mesure où il ne répondait à aucune exigence, aucune commande précise de l'extérieur, et plus elle y consacrait de temps, plus cette entreprise m'apparaissait forcenée: sa gratuité prométhéenne en devenait écoeurante (elle n'était d'ailleurs pas étrangère à notre rupture), et je me demandais si, à sa façon, Léa ne souffrait pas d'une déroute neurologique au moins égale à la mienne.

--  Ton travail avance, dis-je.
--  Que me veux-tu?
--  Je ne vais pas bien.  C'est pourtant clair.  Je ne vais pas bien, et je voudrais que tu m'apaises.
--  Bon,  Je veux bien coucher avec toi, mais tu dois mettre le condom d'abord, et je veux que tu fasses vite, je suis très occupée...

Léa avait ouvert la porte du poêle: elle était accroupie, observant l'intérieur du four, et une fumée âcre se répandait dans l'appartement.  Je vis le pli de ses cuisses et l'éventail que formaient ses orteils soutenant le poids de son corps plié en deux.  J'eus l'impression qu'elle allait peut-être chier sur le plancher de la cuisine (sa position le suggérait), mais elle n'en fit rien.  J'étais déjà très dur.  Elle se releva, le visage ruiné, puis se mit à rouler un joint.

--  Je croyais...
--  Je ne bois plus, dit-elle, mais je fume.  Pour la traduction.
--  Tu es belle.
--  Je sais.  Mets ça.

Elle me jeta une enveloppe de condom.  J'avais déjà abaissé mes pantalons, mon érection était violente et je ne savais plus si j'allais la lui mettre dans le con ou dans le cul, dans la bouche ou dans les mains.  Je m'avançai vers elle et m'emparai de deux mèches de ses longs cheveux que je nouai autour de ma queue, tirant de chaque côté pour comprimer le désir à la racine.

--  Aye, je ne veux pas, pas comme ça...  Mets le condom, j'ai dit.

Je défis le noeud de sa chevelure comme elle me le demandait.  Mes doigts tremblaient tandis que je tentais de déchirer l'enveloppe du condom.  Elle défit son horrible veste, et la pointe de ses seins s'irrita au contact de ma barbe naissante.  Le condom gisait comme une anémone gluante au creux de ma paume, mais je tremblais tellement que je ne parvenais pas à le dérouler sur ma queue.  (J'aurais voulu qu'elle me jette dans le four, qu'elle ferme la porte et qu'on en finisse.)

Ma maladresse l'exaspérait, je le comprenais à la manière dont elle soufflait dans le vide (son visage demeurait fermé).  Elle s'empara du condom, mais lorsque vint le moment de l'enfiler le long de ma queue, ce moment était déjà passé: elle recula.  Je ne comprenais pas.  Je vis la motte noire et torsadée de ses aisselles lorsqu'elle acheva le mouvement de rejeter ses cheveux vers l'arrière (je compris qu'elle avait cessé de se raser depuis qu'elle avait coupé l'alcool), mais elle recula encore avec le condom dans les mains.

--  Quoi?
--  Ta queue, dit-elle...
--  Quoi, ma queue?

Ma queue bandée s'était mise à tourner sur son axe, lentement d'abord, puis de plus en plus vite.  À la fin, elle tournoyait à vitesse maximale (comme une hélice avant le décollage), et je compris que le X m'avait repris.  Léa criait, je criais aussi, et ma queue tournait toujours.  Je la saisis à deux mains, mais la nausée me prit, je perdis aussitôt l'équilibre et m'affalai à proximité de la bibliothèque.  Je dus abandonner ma queue à son mouvement de rotation.  Je rampai en direction du four, m'emparai du filet de porc brûlant, mais je ne pus me résoudre à rien.  Je le balançai contre le mur où il laissa une marque de jus de citron

Léa hurlait derrière la porte de sa chambre.  Elle hurlait encore, une heure plus tard, quand tout fut fini et que j'allai m'enfermer à la salle de bains, laissant l'eau froide couler sur ma queue morte et ma main endolorie.



















mercredi 8 octobre 2014

Tableau de bord (parafiction 3)

55 octobre

Je n'ai pas rêvé de Joe Dassin cette nuit, mais je crois bien l'avoir aperçu au coin de Legendre et Christophe-Colomb tôt ce matin, alors que le ciel se déchirait à l'ouest.  Je l'entendais siffloter l'air de «Qu'est-ce que tu fais de moi?» tout en crachant méticuleusement à la tête des cyclistes qui passaient près de lui, mais les cyclistes ne semblaient pas le voir, ils filaient droit devant, et cette indifférence me semblait encore plus horrible que s'ils s'étaient arrêtés pour insulter ou battre Joe.

Quelque chose s'était mis en branle, je n'aurais su dire quoi au juste (les feux de circulation pantelaient dans l'aube noire) mais je sentais que cela n'était pas conçu pour faire marche arrière.

Ce matin encore, certains gestes ont recommencé à se détacher de moi et de ma volonté, à un point tel que le seul mot de «volonté» me donne à présent la nausée.

(Ce matin, en préparant la cafetière, mon index s'est de lui-même fourré dans mon oreille avec une telle violence et une telle force -- une force qui excédait de très loin celle que j'aurais pu lui imprimer si j'avais moi-même commandé ce geste --. que je crus qu'il allait perforer mon tympan; il n'y avait que le cri pour me délivrer de l'emprise de ce X, mais je ne le savais pas, ou plutôt, je le sus en criant et jusqu'à ce que la voix me manque et que je chie le sang par les narines.  Mon index était alors tombé, il avait chuté de mon oreille avec le reste de mes membres qui appuyaient mollement sur la courbe des choses comme les baguettes d'un pantin désarticulé.)

Ce journal ne me sauvera pas.  Pas plus que les oeuvres complètes de Jacques Derrida.

Je l'ai cru d'abord, mais je sais à présent qu'aussi loin que j'aille dans ces notations, elles ne rendront pas plus clair le motif de ma dépossession -- car je me dépossède, Joe Dassin le sait, et moi-même je n'en doute plus depuis l'épisode de la phrase entrée par effraction dans la lettre que j'ai remise l'autre soir à la Villatorta.


Désormais, tous les mots, toutes les phrases, tous les fragments par lesquels je tente d'illuminer mon effondrement me renvoient le même défi alphabétique que la phrase «je voudrais te sucer les orteils».  Car derrière le discours que je couche, le X poursuit son oeuvre de sape; tout ce que j'écris en surface se double en profondeur d'un discours, ou plus exactement, d'une fuite discursive, frondeuse et insolente par lesquels les mots se retournent et me tirent la langue: nous nous passons de toi pour exister, nous allons sans le sens, joue avec nous ou alors tais-toi.

Ce journal ne me sauvera pas pour la raison fort simple que ce n'est pas un journal, mais le récit de l'ailleurs avec lequel je dois composer si je dois entrer dans la joie de ne plus me revenir. 


mercredi 1 octobre 2014

Tableau de bord (parafiction 2)

39 avril

Blodeur m'a convoqué à son bureau ce matin.  Je devais avoir le massacre fiché en toutes lettres dans le front car j'avais mal dormi la veille et j'avais dû me traîner longtemps, à quatre pattes et de pièce en pièce, avant de pouvoir me tenir debout.

Comme d'habitude, Blodeur gisait étalé sur son pupitre, la langue sortie et la face écrasée dans un amoncellement de paperasses.  De l'index, il pointait une note de service que je reconnus tout de suite; je l'avais rédigée hier soir, puis expédiée à la secrétaire de Blodeur avant de sortir.

-- Wiosd nnvjklvksjvfijmkluyeueyee?

--  Oui, monsieur, cette note est bien signée de ma main.

--  Ynbsadripp?

--  Je les relis toujours avant de les expédier.  Pourquoi?  

-- Fe^riq9urt.

Blodeur maintenait obstinément son index pointé en direction de la note, Sa face se déplaçait comme une limace au milieu des fichiers, et je compris sa contrariété.  Quelque chose le contrariait, il avait repéré une anomalie dans la note que j'avais rédigée, sa langue écumait sur le bois du pupitre.  Il me semblait qu'il aurait dû la trancher d'un coup de dents.  (Mais elle aurait encore pu remuer, je le concevais.)

Je me penchai sur le bureau et je relus la note,  C'était une ébauche du plan d'assurance-mort que la compagnie devait produire à la demande du gouvernement.  En résumé, j'y indiquais comment nous devions procéder afin de limoger, de la façon la plus expéditive possible, le maximum d'employés à notre service, tout cela afin de permettre aux agents gouvernementaux de mater les dérèglements de l'économie locale.

--  EIHRGVLKER !!

À la demande de Blodeur, dont la langue mouillait sur une gomme à effacer, je relus attentivement le troisième paragraphe.  Au centre, je fus arrêté par une phrase qui contrastait avec le style sec, glauque et administratif des phrases ambiantes: elle était légèrement décalée; comme la face de Blodeur, elle dérivait sur la gauche.  Elle se lisait comme suit: je voudrais te sucer les orteils.

Je pâlis.  

Blodeur me demanda si, par hasard, je n'avais pas immiscé cette phrase grivoise dans le texte à l'intention de sa secrétaire, madame Villatorta, dont la réputation avait été mise à mal récemment au sein de l'entreprise. La rumeur courait que, moyennant quelques mots crus à l'oreille, elle pissait dans ses mains et vous lubrifiait la queue avec son urine avant de se l'introduire dans le cul.

Blodeur s'énervait, sa patience était à bout et sa tête butait contre la surface du pupitre.  Il exigeait des explications. écumant toujours dans l'amoncellement des feuilles, des stylos et des portables.

Je me confondis en excuses, sur le point de vomir, et je trébuchai en sortant de son bureau. 

Dans l'après-midi, je relus à plusieurs reprises la phrase incriminante, d'abord persuadé qu'on m'avait joué un tour idiot.  Puis au crépuscule, je me rendis au boisé de St-Sulpice avec une bouteille de rouge que je débouchai sur un banc.  Une fois la bouteille vidée, je m'affalai au tournant du sentier, je roulai sur le dos et relus la lettre sur le fond du ciel étoilé. Dans la pénombre, la phrase brillait.  Je compris que la phrase était de moi, mais qu'elle ne m'appartenait pas à proprement parler.  Je compris aussi qu'elle ne s'adressait pas à la secrétaire de Blodeur, mais à moi.  Elle était de moi, elle m'avait quittée provisoirement, puis me revenait enfin, elle me sautait à la face comme à son seul et unique destinataire.

La phrase «je voudrais te sucer les orteils» voulait (d'elle-même) me sucer les orteils.

(...)