vendredi 3 avril 2015

Tableau de bord (parafiction 8)

117 avril

Les jours passent, le temps file et l'éternité pue de la gueule.

Il y a des siècles, Torus m'a demandé de lui fournir un rapport détaillé sur mes activités d'infiltration esthétique.

Je lui ai envoyé une lettre qui s'ouvrait sur les mots suivants:

TABLEAU DE BORD
par
Billy Bob Britton

Je ne voyais pas la nécessité d'en rajouter pour le moment, et je crus, un peu naïvement sans doute, qu'il allait se satisfaire de cette déclaration de bonne volonté.  Deux jours plus tard, il m'écrivit à nouveau pour me manifester le mécontentement des camarades: le sentiment généralisé était qu'on ne pouvait plus compter sur moi.

Nous étions donc d'accord sur un point.

Hier, Torus est revenu à la charge en me fixant rendez-vous à la Chapelle Ardente.  Je vais, disait-il en substance, te présenter quelques motifs susceptibles d'électriser ton inspiration déficiente.

*

Déjà la nuit,  Les rues du centre-ville fourmillent de manifestants.  Au coin d'Amherst et de St-Empire, j'ai vu la Ligue des enfants terribles se fondre à la Coalition des débosseleurs de concepts: dans le temps de le dire, tout ce beau monde était férocement chargé, poivré et détympanisé par les soldats du SPVM, et des ceintures cloutées, piquetées d'éclats de verre et de lames de rasoir, étaient déroulées, puis rivés au bitume fondant de toutes les intersections névralgiques.

Des sabots de Denver recouvrent le visage d'une centaine de manifestants étendus sur le trottoir de St-Empire: ceux qui ne sont pas encore morts d'asphyxie agonisent entre les débris fumants d'un hélicoptère qui a été bazooké un peu plus tôt par la Guilde des mémés de l'amour sans bon sang.  Les rumeurs veulent que les soldats aient aussitôt répliqué en dynamitant un centre de personnes âgées que l'on soupçonnait de servir de couverture à des fauteurs de révolution de la première vague.

Au coin de McMetall, deux pitbulls d'État se disputent le ventre d'une femme enceinte dont les doigts déchiquetés dérivent en douceur, pareils à des vers de pêche, sur une pancarte fracassée dont on peut toujours lire le slogan: Dans votre cul et dans votre face, gros laids qui ne pensent qu'à faire la piasse.

Au sommet du Mont-Royal, j'aperçois l'enseigne clignotante de la Chapelle Ardente.  Balayée d'est en ouest par les phares des hélicoptères, la montagne ruisselle de sang versé sur tous ses flancs: des soldats patrouillent rageusement sur les sentes, mais Torus m'a assuré qu'en cas d'interpellation, je n'aurais qu'à leur montrer ma fausse carte de membre du parti de la Suraustérité pour qu'ils consentent à me laisser passer,

Un jeune poète crucifié entre deux érables vermoulus me supplie de le décrocher.  Si c'est là le sort qui m'attend, pensais-je en filant sous le faisceau des phares, je ferais peut-être mieux d'abandonner la cause de la révolution et devenir relationniste pour le compte des Éditions du gentil dauphin.  


mercredi 11 mars 2015

Tableau de bord (parafiction 7)

56 mars

Deux jours après avoir obtenu mon congé de l'hôpital, j'apprenais de Blodeur lui-même la nouvelle de mon licenciement.

Sans nouvelles du Joe ou de Torus, je ne pouvais compter que sur le témoignage de Léa pour reconstituer le fil des événements qui s'étaient produits le soir du lancement, peu après que j'eus pulvérisé la fiole de verre.  En gros, la substance libérée n'avait pas causé de dommages remarquables; tout au plus avait-elle affecté la créativité de quelques écrivains qui se trouvaient à proximité au moment de l'explosion, et qui, depuis ce soir-là, se plaignaient de ne pouvoir désormais composer autre chose que des contes pour enfants.

Dans le chaos qui avait suivi, on me transporta inconscient dans la rue, où l'on m'abandonna une nuit entière jusqu'à ce que Léa signale ma présence aux ambulanciers.  Aucune accusation ne fut portée, faute de preuves, bien que le nom de Torus commençât à circuler, 

On me garda sous observation pendant deux jours; les tests n'avaient rien relevé d'anormal, sinon un état de crevaison intellectuel et esthétique qui se prolongea bien après que je sois sorti de l'hôpital, et au cours duquel je me limitai, semble-t-il, à répéter sans arrêt cette suite de mots étranges:

veux da veux pipinne tout cuit extra fromage incarné

Léa vint habiter chez moi pendant toute la durée de ma «réhabilitation», et je n'eus qu'une conscience fort vague de l'appel de Blodeur.  De notre conversation téléphonique, je n'avais en somme retenu que la nouvelle de mon congédiement, assortie de quelques tracasseries administratives que Blodeur résuma en ces termes:
-- poer4quqw7u4rekjoooo2  sécrément8

Je me retrouvais donc en compagnie de Léa dans mon minuscule 1 moins la demie, logement sans fenêtres mais muni d'un toit ouvrant dont le mécanisme était bloqué à l'ouest, de telle sorte que le plafond, incliné en permanence, nous permettait de prendre le vent, les étoiles, la neige et les éclats du soleil couchant dans l'ordre susmentionné.

Pendant deux semaines, Léa veilla sur moi; l'exiguïté de la pièce nous contraignait bien souvent à nous frôler au moindre déplacement des jambes ou étirement des bras; la nuit, j'insistais pour qu'elle couche sur le divan-lit, alors que de mon côté je m'étendais sur le poêle, les pieds dans le lavabo et la tête dans les toilettes, le visage aggravé par la lueur nocturne que projetait l'écran digital de l'appareil de marque Admiral (vieux modèle de facture soviétique dont la devise aurait pu être: «On m'a conçu pour chauffer, ben crisse, je chauffe»), avec mon cul posé sur le premier rond de poêle, spirale de fonte massive de laquelle émanait toute la nuit durant un cône de chaleur, un mirage vertébral, gracieuseté de ce four que nous réglions en permanence à 125, rôti ou pas, du fait que nos vêtements étaient le plus souvent trempés de pluie comme nos pensées l'étaient de toutes les ténèbres issues de ce monde privé d'amour, de littérature et de révolution.

Le jour, Léa traduisait avec ma langue jutant sur le bout de ses seins.  Elle tolérait cette faiblesse par manque d'arguments (la réduction de notre espace commun les réfutait tous a priori), et les gouttelettes de sperme voletaient, fouettées par le vent du toit, piquetaient à l'infini le rideau de douche que nous avions cloué au mur pour simuler la présence d'une fenêtre ouverte sur quelque marina laurentienne.

Comme il n'y avait pas de place pour une bibliothèque, nous avions convenu d'un système qui consistait à coucher les livres sur le plancher de bois flottant, et les encastrer les uns dans les autres, comme des tuiles de marqueterie, jouant des variables du format et de l'épaisseur, de façon à ce que le sol soit tout entier couvert d'un tapis littéraire que nous foulions d'un pas prudent, arpentions parfois à quatre pattes, voire sur le ventre, ne fût-ce que pour dissiper la sensation de demi-sacrilège qui nous venait chaque fois que nous posions le gros orteil dans le front de Kafka ou le talon dans le crâne de Foucault, même si, à crapahuter de la sorte, nous finissions tout de même avec le sexe dans la bouche de tous les classiques.

Le temps n'était pas loin où il me faudrait trouver un nouvel emploi.









mardi 3 mars 2015

Lectures 4



ELLE:  (...) mais un homme qui se séquestre lui-même, qui, comme vous, se retire du monde, fait cela pour une raison d'ordre plus général.  Les gens ne font pas une croix sur la vie pour une raison circonstancielle et extérieure telle qu'une menace de mort.

LUI: Quelle pourrait être cette raison d'ordre plus général?

ELLE:  Échapper à la douleur.

LUI:  Quelle douleur?

ELLE: La douleur d'être présent.

LUI: C'est vous que vous décrivez?

ELLE:  Peut-être.  La douleur d'être présent au moment présent.  Oui, on pourrait dire que cela décrit assez bien mon choix radical.  Mais pour vous, ce n'était pas seulement le moment présent.  C'était le fait d'être présent tout court.  C'était d'être présent en présence de quoi que ce soit.


Philip Roth, Exit le fantôme, Gallimard, Folio 5252, 2007, pp. 182-183.






mercredi 25 février 2015


D'atrocités légères en faveurs filantes, j'ai soif de quelque soleil irréversible --  je voudrais me dissoudre dans l'équation de ses feux, et rivaliser d'absence avec le fond de tes yeux.



mardi 13 janvier 2015

Notes pour une théologie esthétique 4

Plus je relis Une saison en enfer, et plus j'ai l'impression que le discours de Rimbaud n'est pas étranger au champ de la théologie, du moins, d'une théologie qui ne parvient pas à soustraire d'elle-même la pulsion mystique à laquelle elle doit ses tropes les plus solaires.

Rimbaud théologien, donc aussi près de la théologie qu'il est possible à la théologie elle-même de se conquérir discursivement sans se dégager tout à fait de la fracture mystique dont elle est issue.

La proposition est-elle aussi aberrante qu'elle pourrait le sembler de prime abord?  Revenu spirituellement bredouille de la chasse que l'on sait, Rimbaud met en place un programme de hantise appliquée; il rationalise les conditions de possibilité d'un éternel retour de la sensation sur le mode de l'adieu, j'entends: de la sensation telle qu'elle puisse se relancer éternellement une fois le «dieu» retiré de soi comme le «a» privatif de l'a-dieu.

(En tant que discours, la théologie suppose l'athéisme de l'automne déjà venu, l'écart marqué par la privation de dieu à soi, le retrait de dieu (de soi) plus encore que le retrait de soi (de dieu).   La mystique conjugue en silence les flammes de l'expérience: pour que la poésie soit possible, elle doit en quelque sorte passer à la théologie, si tant est que la poésie apparaisse comme le point de friction, le passage de la mystique au discours qui s'en arrache -- arrachement absolu alors que le silence supplicie sa propre absence dans le champ d'une damnation méthodique (à peu près au sens où on qualifie de méthodique le doute de Descartes).  Dans le retrait mystique de dieu, le discours réquisitionne les flammes nécessaires à son inscription dans la nuit, et fixe les modalités de son retour dans le temps.)

*

Vient un moment où on ne perçoit plus la nécessité de cloisonner les «discours».  Poésie, théologie, philosophie...  Le folklore académique des genres est fondé sur le rêve d'une limite qui excluerait en son principe toute possibilité de transgression comme de régression.  Cela dit...

*

...  je reviens à la formule de Claudel au sujet de Rimbaud: mystique à l'état sauvage.  Ne nous payons pas trop vite la tête de Claudel sur ce point.  Deux remarques:

1) La formule est pléonastique.  Le mystique est à l'état sauvage, par définition.  La totalité de son discours se ruine dans les larmes, le rire ou le cri.  Si, par cette répétition, Claudel veut souligner que Rimbaud n'est pas suffisamment froid pour se voir qualifier de mystique sans plus, on pourrait au minimum préférer à sa formule celle de théologien à l'état sauvage, c'est-à-dire: ce que le «a» privé de «dieu» peut dire de dieu dans la séparation immédiate, toujours abrasive, de l'adieu.

2) La théologie à l'état sauvage est un discours rendu possible, voire nécessaire, par une réceptivité extrême à l'altérité de la ligne, de l'idée, du vers, du rythme, etc., elle-même dérivée de l'altérité du dieu en retrait (l'inspiration de soi est fonction de l'expiration de dieu).

La théologie à l'état sauvage est donc en prise directe sur l'athéisme de l'adieu, et la réceptivité libérée par cette séparation ouvre un discours dont les possibilités de hantise sont si vastes qu'elles recouvrent aussi bien le «me voici, envoie-moi» d'Ésaïe que le «tout arrive, attends-moi» de Hubert Aquin, l'attente du souffle aussi bien que la course à bout de souffle.

Si le prophétisme est un possessisme (je dis ce que dieu dit), la théologie à l'état sauvage est plutôt un athéisme (je dis ce que dieu tait en son retrait, je parle dans la langue de l'adieu).

*

En quoi l'adieu, de même que le deuil et l'arrachement qui en sont les symptômes esthétiques les plus flagrants, sont-ils indissociables du classique carnivore?

Le classique emporte, arrache le morceau, mais il est aussi celui à qui on arrache quelque chose, il magnétise à même le prélèvement organique qu'il doit endurer, n'étant lui-même qu'un morceau de monde arraché au monde et remis en jeu par lui et en lui.

(La piste de la chair endeuillée mène assez directement du côté de Bataille et de ses réflexions sur le supplice, l'érotisme et la communication.)

*

La sensation n'est pas additive: elle n'est pas un événement qui arrive à la chair de l'extérieur.  Elle est bien plutôt le résultat d'une soustraction.

La chair retirée de l'épine du monde, c'est l'adieu, plus exactement, c'est le «a» retiré de l'épine de dieu, c'est l'athéisme en tant que le poète n'est pas tant privé de dieu qu'acculé à l'athéologie privée (comme on dit de la vie qu'elle est privée) par le retrait de dieu.

(La somme athéologique, puissant paradoxe: l'existence résiduelle, privée, torréfiée et fragmentée à la suite d'une soustraction qui n'est pas le contraire d'une addition, d'une soustraction elle-même soustraite à l'ordre du Calcul, en quoi il apparaît que le penseur privé (de...) n'est pas un penseur «public», lequel revendique un «espace» adapté à la diffusion de sa parole, une tribune susceptible d'en réverbérer la profondeur ou le vide, c'est selon.

Mais à l'espace du penseur public il faut ici opposer le temps du penseur privé (de).  Le temps est en quelque sorte l'espace de la parole privée.)

*

Rimbaud et Lautréamont, modalités majeures de l'adieu jusque dans sa matérialité la plus sèche.  Le premier opte pour le désert, le second pour les Poésies. Est-il ou non significatif que l'adieu se réalise  matériellement sous les espèces de l'exotisme muet ou de la platitude éblouissante?

Resterait maintenant à thématiser le second versant de l'adieu: l'au revoir comme au retour éternel du même.  L'athéisme comme prélude à la circulation spectrale du temps dans le temps.




samedi 3 janvier 2015



Les sociétés humaines n'ont pas fini de faire ce mauvais rêve qui s'appelle un écrivain.

Sollers



dimanche 21 décembre 2014

Tableau de bord (parafiction 6.2)

(...)

L'éditeur s'éloigne, il gagne peu à peu le fond de la librairie en compagnie de Bidon-Bidon, tous deux évoluant au milieu d'une orgie de flashs et de selfies.  La Villa-Torta se pend désespérément à la jambe de l'über-écrivain; liquéfiée des aisselles et du cul, elle s'offre au piétinement intégral des auteurs qui se massent autour de Bidon-Bidon, et qui lui tendent de partout une infinité de plaquettes dont la plupart filent entre les rayonnages comme des frisbees, rebondissent sur les tables puis finissent au sol, tordues, torchonnées, emportées par la masse fumante de Villa-Torta, adhérant à ses chairs, s'amoncelant entre ses cuisses, ficelant tous ses organes comme des banderoles de papier-mouche.

--  Il faut y aller, dit Torus,
--  Maintenant?
--  Oui, maintenant, mais il va falloir passer par derrière...

L'entrée de la librairie est complètement congestionnée: depuis l'arrivée de Bidon-Bidon, une foule d'auteurs nouveaux se précipitent à sa suite et nous n'avons d'autre choix que d'épouser le courant et de nous laisser déporter par la vague, de progresser vers le fond, toujours davantage vers le fond...

Torus m'empoigne solidement par le coude.  Tout autour de nous, les têtes s'entrechoquent, les tables s'amoncellent contre les murs sous la poussée croissante de la foule, les dédicaces se multiplient à telle vitesse que certains auteurs signent leur propre plaquette sans même s'en rendre compte, et plus nous avançons vers le fond fuyant de la librairie, plus il me semble que le nombre d'auteurs augmente, que dans le temps de le taire les 272 se muent en 458 le temps nécessaire aux 649 de virer à 865.

--  Ne t'étonne de rien, crie Torus,  tout ceci était parfaitement prévisible: il n'y a plus de lecteurs à proprement parler, rien que des skribes se multipliant à proximité d'autres skribes  Regarde autour de toi: ils écrivent, tracent, raturent, frayent et forent en fonction de la parution à venir, du micro-truc à terminer, de la mico-patente à peaufiner...  Tout cela se passe de lecteur, vois-tu, tout cela s'en passe essentiellement, et l'écriture qui se passe de lecture culmine paradoxalement dans une pratique de skribouillure généralisée où tout s'écrit par tout, avec tout et en tout, à toi Jeu le Joe tout puissant...

--  AU FOND, TOUT LE MONDE AU FOND!!

C'était l'éditeur au loin, si loin, qui nous enjoignait de le suivre, de croître et de multiplier en fonction d'un événement qui se préparait au fond, toujours plus au fond, et qu'il ne fallait manquer pour rien au monde.

--  Nous ne pourrons peut-être pas demeurer ensemble jusqu'au bout, grogne Torus...  Alors, écoute-moi bien...  Voici ta mission: tu dois infiltrer les 1373, entrer toi aussi dans la guilde forcenée des skribes et leur soumettre, au plus tard d'ici la fin du millénaire, une plaquette contenant ce que tu voudras, un opuscule traitant de ce qui te plaira, mais qui devra impérativement s'intituler cHaRoGnE 64.  Tu répondras désormais au nom d'auteur de Billy Bob Briton, et si tu dois nous contacter, moi, le Joe ou quelque autre membre de l'organisation, tu devras le faire sous le nom de code de Poussin Skribe.  Tu t'en souviendras?  Tiens, prends ceci...

Il me tend une fiole contenant une substance d'un vert marécageux.

-- Dès que tu apercevras une porte, un escalier, un passage latéral, que sais-je, emprunte-le.  Ensuite, trouve un lavabo, et verses-y le contenu du flacon.  Quand ce sera fait, sors d'ici, d'une façon ou d'autre autre, par un trou ou par un autre, mais sors le plus vite possible... ah oui, une dernière chose...

Mais jamais Torus ne put compléter la phrase.  Emporté par la débâcle des signataires affolés, je le vis dériver à gauche, puis disparaître non loin d'un groupe de barbus à lunettes qui se massaient autour de la tête arrachée de Villa-Torta et l'enfilaient de concert par la bouche et les oreilles en hurlant comme des chimpanzés.

Entre deux rayonnages, une ténébreuse maigrichonne au maquillage de raton-laveur et un petit bossu, chauve et boutonneux, se passent une bouteille de Mouton Crapet:
--  Sur les meubles vacants, dit la ténébreuse, le Rêve a agonisé en cette fiole de verre, pureté, qui renferme la substance du Néant. *
--  Et une âme spirituelle à foutre en moins, ajoute le bossu.**
Une vieille concierge portugaise s'interpose, s'empare de la bouteille et gifle la grande ténébreuse à toute volée:
--  Le fond s'appelle obscurité, obscurcir cette obscurité, c'est l'entrée ***

Le mouvement de la foule devient de plus en plus irrépressible au fur et à mesure que nous sommes entraînés vers le fond; à un certain point, les murs se rapprochent tant et tant que le passage ne devient praticable que pour une personne à la fois; des corps enfoncent des corps, des têtes chevauchent d'autres têtes, des genoux se prennent entre les cuisses, des milliers de pieds écrasent des millions d'orteils, les 3498 n'en ont cure: ils passeront, ils doivent passer, peu importe le prix.

--  AU FOND, AU FOND, TOUT LE MONDE AU FOND!!

Je passe enfin le goulot d'étranglement, non sans écrabouiller ce faisant trois paires de lunettes à montures cornées et un essai intitulé bLaNcHoT bY nIgHt 33.  J'aperçois au loin la tête capotée de l'éditeur.  Il vient de monter sur une immense tribune éclairée des quatre coins par des projecteurs d'une puissance telle que les murs s'égalent à d'immenses coulures de semi-lustré fondant.  La chemise loqueteuse et la face pigmentée de chiures de sang, l'éditeur s'empare du microphone et se met à arpenter la scène en tapotant sa bedaine.

--  BON, NOUS Y VOICI...  IL Y A ENCORE DE LA PLACE À GAUCHE, C'EST ÇA...  TOUT LE MONDE EST LÀ?  TOUT LE MONDE IL EST BEAU, TOUT LE MONDE IL EST GENTIL?  OK ALORS ÉCOUTEZ-MOI BIEN, BANDE DE POUSSE-MINE, NOTRE AMI BIDON-BIDON ICI PRÉSENT VA NOUS LIRE UN EXTRAIT DE SON ROMAN EN PRÉPARATION...  VOUS VOULEZ SAVOIR CE QUE C'EST QUE DE LA LITTÉRATURE?  ALORS OUVREZ GRAND VOS OREILLES, VOTRE PROCHAIN CONTRAT D'ÉDITION EN DÉPEND...  BIDON-BIDON, MON AMI, MON FRÈRE, MON JET DE TOUTES LES CARTOUCHES, NOUS T'ÉCOUTONS!

Bidon sourit, puis reprend le microphone des mains de l'éditeur.  Les flashs fusent de partout, jusques et y compris d'entre les fentes des radiateurs au repos.  Le grand écrivain petit gros prend place sur le tabouret de bar qui trône au milieu de la scène, croise les jambes et déplie post-modernement quelques feuillets fléchés tous azimuts.

--  Avant toute chose, j'ai une excellente nouvelle à vous annoncer...  La chanteuse pop, Gwen Stefani, a intégré mon nom, oui, mon nom, au refrain de son tout nouveau tube, qui va comme suit: BBidon-BBidon-BBdon't lie...  Cet honneur que je reçois avec modestie (bien qu'à l'évidence il commençait à être calissement temps qu'on me l'accorde) n'aurait jamais été rendu possible sans le travail acharné du plusse meilleur éditeur du monde, lequel a négocié les modalités d'inscription de ce message subliminal d'une main de maître et d'un pied de Pinochet, et j'ai nommé mon ami, mon frère, mon complice de tous les instants, mon compagnon de toutes les beuveries, mon partenaire de toutes les orgies, mon tabarnak de tous les osties, le seul et unique Boudin-Boudin...  On l'applaudit bien fort et tout infiniment.

Et les 4564 d'applaudir et de siffler pendant que l'éditeur saute à pieds joints sur le cadavre de son éclairagiste.

Une très jeune fille aux cheveux verts vient tout juste de passer le goulot d'étranglement de la salle; elle se poste à mes côtés en époussetant sa jupe à carreaux, puis me glisse à l'oreille:
--  J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre dans les familles.****

Là-bas, sur scène, Bidon-Bidon s'éclaircit la gorge et amorce sa lecture.

--  C'est bon, vous êtes prêts?  Attention...  Ahem...  UN!

Un frisson parcourt l'assemblée.  La fille aux cheveux verts soulève aussitôt sa jupe et expose à rien ni personne une culotte mauve, une ventre crémeux et un nombril profond.

--  ...  DEUX!...

C'est l'extase dans la foule, quelque chose comme le mirage d'une Maison Usher vibrant à la surface d'un dépotoir de crânes pensifs.  Partout, on ne distingue rien que le froissement induit par une infinité de chemises déboutonnées, de pantalons abaissés et de soutien-gorge dégrafés.

--  ...  QUATRE!  Je vous remercie.

Bidon-Bidon descend de scène sous un tonnerre d'applaudissements.  Les flashes sont si intenses et si ardents qu'on a dû éteindre le pauvre Blodeur dont la chevelure rare commençait à fumer à proximité des hauts-parleurs où il s'était de nouveau affaissé.  Et alors que les applaudissements commençaient tout juste à diminuer d'intensité, voilà qu'ils reprennent au moment où Joe le Dasein monte sur scène, vêtu de ce même peignoir de bain qu'il portait dans mon rêve avant de piquer une tête dans la piscine.  Son poitrail velu scintille sous le V de son peignoir ouvert, il traverse la scène en dodelinant de la tête et en saisissant le microphone du bout des doigts.  Musique.

--  No me moleste Pepito...

On ne se contente bientôt plus de frapper des mains et de battre la mesure: comme par enchantement, les 3895 se mettent en position et amorcent le plus immense continental de l'histoire de l'édition.

--  No me moleste Pepito (bis, ter)...  À Saint-Tropez, à Honolulu, tout le monde il est gros, tout le monde il est nu...

Peu avant de sombrer, je vis trois pénis parfaitement identiques émerger tour à tour du peignoir du Joe.  Le premier disait: nous n'oublions pas.  Le deuxième: nous ne pardonnons pas.  Le troisième: expectez-nous.

Le X m'avait repris, il me crucifiait à nouveau aux confins de l'inconnaissance alors que ma main écrasait une fiole contenant une substance d'un vert marécageux.


* en Mallarmé dans le texte
** en Artaud dans le texte
*** en Sollers dans le texte
**** en Lautréamont dans le texte