mardi 12 mai 2015

Prolégomènes à une pratique repensée de la révolution

1.  L'époque exige que nous puissions tirer au plus crisse les conséquences pratiques de notre être-fourré-au-plus-profond. 

2.  Si Heidegger, dès le départ, s'était donné la peine d'intégrer l'être-pour-le-cul à la liste des existentiaux qui figurent dans Sein und Zeit, nous n'en serions peut-être pas là (là désignant la situation à l'intérieur de laquelle il est possible à tout un chacun de mesurer, avec une conscience toujours plus aiguë, la profondeur de son être-fourré par le système (système désignant la totalité ouverte, échappant à tout inventaire empirique, des agents qui nous enquiquinent et dont l'agressivité protophallique, invisible à elle-même, se signale toutefois de loin en loin par la cristallisation épisodique, ici ou là, à la télé ou sur internet, dans le métro ou dans la rue, qui par une tête de cul, quoi par un discours de cul, de kossé par une politique de cul, mais toujours et en tout lieu par le biais d'une stratégie enculatoire qui sollicite de notre part rien de moins qu'une réponse politique totale, sans reste et sans quartier)). 

3.  Ainsi, pour avoir opposé une résistance injustifiée à faire de l'être-pour-le-cul un des axes les plus inflammables de notre rapport à la totalité de l'étant, Heidegger a échoué à initier une prise de conscience révolutionnaire de notre être-fourré-ici-et-maintenant.  Car si l'être est tout et que tout est cul, il s'ensuit rigoureusement que l'être est cul et qu'il n'y a pas à sortir de là, tant et pour autant que tout est à rentrer là-dedans.  La coupe à ras de l'intellect, opération perpétrée quotidiennement par nos élites de cul, nous oblige donc à détourner de la Lichtung nos yeux de biche effarée, à remballer toute cette ontologie sylvestre et autres flonflons issus de la mythologie nordique pour lui préférer la sortie des crocs et la nécessité du manifeste.

4.  Pour s'en convaincre, il suffira d'ouvrir la télé et de voir apparaître la tête de cul de Patrice Roy.  La nécessité de la désenculation est déjà donnée à partir de cette simple expérience.

5.  Dès lors que l'être est à penser dans l'horizon du cul, et pour autant que nous nous tenions à la hauteur d'une telle pensée, il n'est donc pas étonnant que le vrombissement des bites se fasse de plus en plus obsédant, et que la conscience elle-même ne se démêle plus de cette obsession.  En conséquence de quoi, recalés par ce rêve où le cri ne vient pas, nous nous réveillons faiblement avec le mot de CASTRATION au bord des lèvres un peu comme nos ancêtres se sont éteints authentiquement avec le mot de RÉVOLUTION enfoncé dans le cul.

6.  Si la désenculation doit être possible, il y a donc tout lieu de préférer Heidegger à Marx moyennant un ajustement de l'appareil ontologique.

7.  Mais enfin, monsieur, ce ne sont là qu'insanités.  Mais enfin, monsieur, calmez-vous.

8.  Mais crisssssse, voyez un peu la convivialité névrotique de la morue qui anime une émission culturelle.  Observez comme elle s'y prend pour mousser un roman fafouin ou une autobiographie glaireuse qui finiront, comme vous vous en doutez, dans le palmarès des coups de coeur de Renaud-Dépôt, alors qu'en des temps plus rigoureux, on aurait eu tôt fait d'assimiler ce type de produit à un crime contre l'humanité, au même titre que les exactions hutus ou les horreurs étalées sur les présentoirs de Tim Horton's.  Oui, voyez tout cela, et trouvez encore la force de contester devant moi le sentiment le plus vif de votre l'avoir-plein-le-cul.

9. Y a tu d'la bière icitte / Y a tu d'la bière icitte / Si y a pas de bière icitte / On saq not camp d'icitte (la pognez-vous, monsieur?)

10.  Reprenons.  Nous appellerons Culture (avec un grand Cul) le fait de notre être-fourré le plus propre, ce que devient le tit-cul (avec un petit cul) que nous sommes nous-mêmes de prime abord et le plus souvent lorsque la fine fleur de nos élites organise, en douceur d'abord, puis de plus en plus effrontément, l'impossibilité de la retraite en direction de la pensée, et qu'elle consacre la réduction de tout esprit critique à un dépotoir conceptuel où il n'y a plus rien à faire que de liker à l'infini l'espace laissé vacant par le retrait de la bite de notre Père qui n'est plus tout à fait aux cieux depuis que Gaétan Barrette lui a coupé sa susvention.

11.  La rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie (Lautréamont) manifeste un coefficient poétique au moins égal à celui de la coïncidence historique, dans un coffre de char, entre un ministre libéral et les éclairs de flash des journalistes de Photo-Police.

12.  Ma yeule.

13.  Reprenons.  Nous qualifierons de Surculation le phénomène saturé de notre être-fourré lorsque la déflagration du blasphème prolonge tout naturellement l'émission du blasphème précédent, et que nous nous trouvons bien malgré nous entraînés dans une spirale inflationniste telle que tout tabarnak renvoie à l'osti qui le précède non moins rigoureusement qu'au câlisse qui le suit.  (Le concept de Surculation ne doit évidemment pas être confondu avec la performance sociolinguistique du camionneur qui déclare, entre deux bouchées de torsade à la cannelle «Ouain, je prendrai pas le pont tu suite, y a un peu trop de surculation.»).

14.  Fifty Shades of Grey n'est pas une illustration empirique parmi d'autres de la démonstration en cours: c'en est le sens profond, la représentation érotique du premier plan d'écoulement de l'Un-Cul qui cède sous le poids de la soumission phénoménale à ses propres diktats.  Il apparaît ainsi que la révolution est un concept périmé: la désenculation seule peut lui succéder à titre d'horizon disponible, et fournir à la pensée les éclats de verre requis pour la coupe des concepts secondaires.

15.  Reprenons,...........




vendredi 8 mai 2015

Notes pour une théologie esthétique 5

Je relis Trou de mémoire de Hubert Aquin: «Tous les romans sont policiers, c'est l'évidence même et je n'y peux rien.  Quand j'ouvre un livre, je ne puis m'empêcher d'y chercher la silhouette cocaïnomane du génie de Baker Street et l'ombre criminelle qu'il projette sur toutes les pages blêmes de la fiction.  On a tort d'enseigner l'histoire de la littérature selon une chronologie douteuse: elle commence au crime parfait, de la même façon que l'investigation délirante de Sherlock Holmes débute immanquablement à partir d'un cadavre».

Je note l'élargissement de la séquence: si tous les romans sont policiers, la littérature ne se limite tout de même pas au roman.  Or Aquin affirme que la littérature (dans son ensemble, donc?) commence au crime parfait. Autant dire que la poésie, l'essai, le théâtre, et le roman tout aussi bien, sont par essence et dès l'origine placés sous le signe de la coïncidence entre le crime et la perfection.

D'où la question: que doit être la littérature si son élan originel n'est possible qu'à partir du crime parfait (et/ou à l'inverse: que doit être le crime parfait si la littérature n'est possible qu'en raison de son événement?)

La littérature et le crime parfait s'inscrivent immédiatement dans un rapport de détermination réciproque, et c'est ici -- précisément ici -- qu'il faut prendre garde de ne pas tomber dans le piège de la «chronologie douteuse».  Aquin ajoute: «Si l'on tente de comprendre Dante sans avoir mesuré le rôle de Sherlock Holmes et son influence incantatoire, on fait fausse route.  On invertit les séquences d'un film linéaire dont le centre repose dans le crime, acte central qui paradoxalement, une fois perpétré, agit sur une seconde chaîne de dérivés».

Première remarque: le nom de Dante ici ne surgit peut-être pas aussi fortuitement qu'on pourrait le croire de prime abord.  La démonstration aurait tout aussi bien pu s'appliquer à Cervantes ou à Homère.  Alors pourquoi Dante?  Hypothèse: peut-être parce que dans le cadre de la Divine Comédie,  si ce n'est dans tous les cadres de référence possibles, il n'y a que Dieu et/ou le Diable qui puissent être capables d'un crime parfait.  Le commencement de la littérature ne serait, dans ces conditions, pas plus dissociable de l'horizon du crime parfait qu'il ne l'est de celui de la théologie, dans la mesure où le crime parfait n'est lui-même possible que s'il est perpétré par un acteur qui affiche un coefficient spirituel d'une extrême intensité.

Seconde remarque: le refus de la «chronologie douteuse» ne se justifie pas chez Aquin à partir du rapport de détermination réciproque entre la littérature et le crime parfait, mais en vertu de l'inversion des séquences d'un «film linéaire» qui, correctement déroulé, va de Holmes à Dante, et non de Dante à Holmes, donc en vertu d'un rapport de causalité dans lequel c'est le crime parfait qui produit la littérature et non l'inverse.  Mais alors c'est que la linéarité du temps, la conception linéaire du temps n'est pas fondamentalement remise en question.

Mais ne pourrait-elle pas l'être?  Ne devrait-elle pas l'être?  Autrement demandé: face au soupçon pesant sur la «chronologie douteuse» propre à l'enseignement de l'histoire de la littérature, ne pourrait-on pas, non moins rigoureusement, autoriser le soupçon d'une conception douteuse de la chronologie elle-même comme «film linéaire»?

Si le crime parfait et la littérature sont bien, comme je le suppose, dans un rapport de détermination réciproque (et non dans un rapport de causalité ou de succession linéaire), la question devient affolante: la littérature ne serait-elle pas le crime parfait, le seul crime parfait ne serait-il pas le crime littéraire lui-même, crime dans lequel l'enquêteur, le cadavre et le criminel sont si organiquement liés, procèdent à un échange de signes si serré qu'on pourrait aller jusqu'à dire que la littérature est ce paradoxe d'un policier enquêtant à vide sur son propre suicide, et ne pouvant se résoudre qu'à condition de perdre toute trace de lui-même, ne menant l'enquête que dans l'énigme ouverte par l'éternel (et inintelligible) retour de son propre cadavre?

«C'est l'évidence même et je n'y peux rien».


samedi 18 avril 2015

Tableau de bord (parafiction 9)

129 mai

(...)

Ma fausse carte du parti de la Surautérité ne m'a été d'aucun secours: le policier casqué à qui je l'ai montrée l'a déchirée sous mes yeux et m'a aussitôt saisi au collet en me demandant où je m'étais procuré ce document.  Je n'étais alors qu'à quelques pas de l'entrée de la Chapelle Ardente.  Avant que j'aie pu bredouiller la moindre explication, je recevais un puissant coup de matraque dans les jambes, puis un autre dans les côtes.

On m'a par la suite conduit dans le vestiaire de la Chapelle en compagnie d'autres manifestants. Nous étions une douzaine à ramper dans les diamants tandis que les coups pleuvaient et que les officiers donnaient l'ordre aux pitbulls d'État d'arracher les dernières loques de vêtements qui nous pendaient au corps. Une fois dénudés, on nous a contraint à faire la file dans la nef de la Chapelle pendant que les hauts-parleurs enfilaient des tubes de musique pop des années 80.

Dans les gradins qui surplombaient l'allée principale de la nef, de grands bourgeois, des élus, des PDG flanqués de leurs escortes analphabètes nous chahutaient, nous lançaient à la tête des boites de Kraft Diner, et parfois même des canettes de Molson qui explosaient à nos pieds en moussant. Tout au bout de la file, les manifestants étaient contraints tour à tour à sucer le phallus dressé de statues de bronze modelées à l'effigie d'Adam Smith, de Milton Friedman ou d'Éric Duhaime, après quoi, moyennant quelques matraquages de courtoisie, on les expulsait de la Chapelle, quand on ne les acheminait pas carrément en direction du Confessionnal où on les soumettait à un traitement de rééducation neuro-économique axé pour l'essentiel sur une lecture compulsive des éditoriaux d'Alain Dubuc, et dont ils ressortaient hébétés, dans un état pitoyable, proche de la décérébration.

Mon tour allait venir lorsque le garde qui m'avait intercepté un peu plus tôt me saisit aux cheveux et me contraignit à emprunter un escalier latéral qui menait au sous-sol.
--  Ferme ta gueule et ne te retourne pas, chuchota-t-il, compte-toi chanceux d'être encore en vie et de n'avoir perdu aucune des douze catégories de ton entendement.

Torus.

Tout en bas de l'escalier, il me poussa à l'intérieur d'une petite pièce encombrée d'aubes, d'étoles et d'une panoplie d'objets ecclésiastiques qui avaient dû appartenir aux prêtres qui géraient les activités de la Chapelle à l'époque où la liberté de religion n'avait pas encore été déclarée inconstitutionnelle en vertu de la loi P-92.  Je reconnus aussitôt Léa: elle était attablée aux côtés du Joe, vêtue d'une robe de nuit transparente, et fumait nonchalamment en pressant son pied contre le sexe d'un homme chauve et corpulent qu'on avait dénudé, puis ligoté solidement à un prie-Dieu qui trônait au centre de la pièce.  Le prisonnier avait de toute évidence été passé à tabac: son oeil droit était tuméfié; ses jambes crochues et gangrenées se délitaient à la jonction des rotules comme deux pantins dont on aurait coupé la moitié des cordes.

--   Ouf, dit Torus en retirant son casque, je n'aurais jamais cru qu'un bonnet de policier puisse être aussi lourd...  Sans blague, ajouta-t-il en lançant ses gants de cuir au visage du prisonnier, comment faites-vous pour mettre une pensée devant l'autre avec ça sur la tête?

Le prisonnier ne répondit rien,  Il se contenta de pisser dans sa culotte de guerrillero: on voyait le tissu de la fourche noircir progressivement entre les orteils distendues de Léa.

--  Un sacrement apocryphe nous lie indissolublement à la révolution.  Ce que nous avons commencé nous le finirons. *

La voix provenait d'un homme dans la cinquantaine qui se tenait à l'écart, atrocement défiguré: il triturait un objet circulaire qu'il bisoutait à intervalles réguliers, et que je pris d'abord pour une balle de golf.

--  Ne te trouble pas, Hubert, dit le Joe  Nous sommes ici entre amis.  Et ne joue pas comme ça avec ton oeil de verre, c'est déjà une chance qu'on ait pu le retrouver dans les buissons de Villa-Maria.  Tu ne voudrais certainement pas l'égarer de nouveau, n'est-ce pas?  Allons, trêve de plaisanterie, nous n'avons plus beaucoup de temps.

Léa retira son pied du sexe du captif et écrasa sa cigarette tout en posant sur moi un regard vide et comme revenu de tout.  Le Joe s'approcha du prisonnier et se mit à lui caresser la tête tout doucement tandis que Torus prenait place derrière le prie-Dieu.
-- Quel est ton nom?
-- Caporal  Berge...

Torus abattit son poing sur le crâne du prisonnier, qui étouffa.

--  Non, dit le Joe, pas ton grade dont nous n'avons que crisser. Ton nom.  Ton nom de jeune fille.
--  La...  la délicate essence.
-- Voilà.  Que manges-tu?
--  De la marde.
--  Quel est ton mets préféré?
--  Le caca burger.
--  Et en quoi as-tu toujours désiré te déguiser à l'Halloween?
--  En ballerine obèse qui mange des beignes fourrés au caca.
--  Fort bien.

On n'entendait plus rien dans la pièce, si ce n'est le clapotement lingual du classique qui suçotait son oeil de verre.  Léa s'était accroupie à ses pieds et avait posé sa tête sur ses genoux; elle cherchait à l'apaiser en chantonnant une berceuse où il était vaguement question de têtes guillotinées dont les yeux continuaient à vous fixer, même une fois rendues à la terre secouée des siècles anciens.

-- Vous êtes des terroristes, murmura le prisonnier.

Le sang coulait à présent de ses oreilles, il n'en avait plus pour très longtemps.

--  Non, pas tout à fait, répondit le Joe qui avait commencé à se déculotter, nous appartenons à quelque chose qui est encore plus grand que la terreur, quelque chose que la terreur même présuppose et sans quoi elle serait sans effet.  Cette chose, mon horrible ami, c'est la frayance.  Nous en sommes les agents nocturnes.  Nous effrayons en fracassant, nous effarons en fanfaronnant, nous frayons de plume et d'esprit à travers toute résistance corvéable à merci, nous frayons continûment, de jour comme de nuit, jusqu'à ce que vienne le néant ou la révolution... Maintenant...  maintenant, tu vas nous dire où sont les neuf autres...  nous avons Hubert, mais les neuf autres... Donatien, Antonin, Arthur, Isidore, Freidrich, Emil, Georges, Edgar et Ferdinand...  tu sais où ils se cachent et tu vas nous le dire...

Les trois phallus du Joe émergèrent de sa culotte.  Celui de droite et celui de gauche étaient bandés, mais celui du centre, nommé Nous-ne-pardonnons-pas, refusait de se lever.
--  Tu vas nous le dire... sous peine de connaître un plaisir que la mort aura beaucoup de mal à déficeler... tu vas parler...

Le Joe se mit à luire et à grincer des dents.  De la main droite, il empoigna le phallus de gauche, Nous-n'oublions-pas, et de la gauche, il saisit le phallus de droite, Expectez-nous, puis il les branla furieusement, avec un synchronisme parfait, cependant que le phallus mort du centre libérait, goutte à goutte d'abord, puis plus généreusement par la suite, un filet d'urine noire et sirupeuse.  Les mains croisées sur son bas-ventre, Joe le Dasein se branla de la sorte pendant de longues minutes jusqu'à ce que les phallus secoués crachent le youyou en mêlant leurs noms à l'hymne de leur plaisir respectif: expectez-pas-n'oublions-nous-pas-nous-nous-nous-pas-nous-n'expectez-pas-blouip-blouip, etc.

Mais soit qu'il fut à demi-inconscient, soit que sa formation l'eut déjà préparé à cette forme de torture métapolitique, toujours est-il que le prisonnier ne semblait pas outre mesure impressionné par le spectacle.  Alors Joe remballa ses triplés et ordonna à Léa de procéder à une mise à jour du système libidinal du captif.

Lentement, Léa se releva, puis, après avoir déposé un doux baiser sur le crâne défenestré du classique, elle escalada le prie-Dieu et enfourcha le prisonnier de façon à ce que la tête disparaisse dans la toison de son sexe.
--  Suce-moi, dit-elle.

J'eus le réflexe de m'interposer, mais Torus me saisit aussitôt par le coude et me tira rudement vers lui:
--  Du calme, Poussin Skribe, on lui a pété toutes les dents, il ne peut pas la mordre...

Je pleurais, mais ce n'était pas mes larmes: c'est le X qui pleurait en moi, et j'eus alors conscience que ce n'était pas non plus une multitude de larmes qui coulaient de mes yeux, mais la même larme, une seule et unique larme paradoxalement répétée et différée d'elle-même à l'infini dans l'éternel retour de ma jalousie morbide.

Les cris du prisonnier se perdaient dans la fourrure de Léa, et son souffle morvait sur les muqueuses atrocement distendues qui lui recouvraient le visage comme les abats d'une pieuvre dépecée.  À genoux entre les jambes écartées du captif, le Joe lui dévorait les couilles, ne s'interrompant que pour recracher les poils qui lui barbouillaient le fond de la gorge.

Torus braqua son pistolet contre ma tempe:
--  Ose prononcer le nom de Bataille, et je te tue sur le champ, je le jure.

Toujours à l'écart, le classique s'agitait de plus en plus: son oeil avait roulé sous la chaise où le prisonnier agonisait et où Léa bavait à bout de force, défigurée par la nuit de son plaisir

--  La révolution viendra comme l'amour nous est venu, un certain 24 juin, alors que tous les deux, nus et glorieux, nous nous sommes entretués sur un lit d'ombre, au-dessus d'une vallée vaincue qui apprenait à marcher au pas.  Elle viendra à la manière de l'événement absolu et répété qui nous a consumés et dont la plénitude me hante ce soir. *

À la fin, je m'effondrais.  Il n'y avait plus que Torus pour me soutenir.

--  Je sais, je sais, dit-il, mais les camarades entretiennent toujours des doutes sur la profondeur de ton engagement.  Vois comme elle jouit, et regarde-toi...  Nous devons savoir si tu es prêt... C'est elle ou la révolution.  Choisis.
--  Où est la différence?
--  Tu as tout compris.  Bienvenue dans l'organisation, camarade.


* En Aquin dans le texte























vendredi 3 avril 2015

Tableau de bord (parafiction 8)

117 avril

Les jours passent, le temps file et l'éternité pue de la gueule.

Il y a des siècles, Torus m'a demandé de lui fournir un rapport détaillé sur mes activités d'infiltration esthétique.

Je lui ai envoyé une lettre qui s'ouvrait sur les mots suivants:

TABLEAU DE BORD
par
Billy Bob Britton

Je ne voyais pas la nécessité d'en rajouter pour le moment, et je crus, un peu naïvement sans doute, qu'il allait se satisfaire de cette déclaration de bonne volonté.  Deux jours plus tard, il m'écrivit à nouveau pour me manifester le mécontentement des camarades: le sentiment généralisé était qu'on ne pouvait plus compter sur moi.

Nous étions donc d'accord sur un point.

Hier, Torus est revenu à la charge en me fixant rendez-vous à la Chapelle Ardente.  Je vais, disait-il en substance, te présenter quelques motifs susceptibles d'électriser ton inspiration déficiente.

*

Déjà la nuit,  Les rues du centre-ville fourmillent de manifestants.  Au coin d'Amherst et de St-Empire, j'ai vu la Ligue des enfants terribles se fondre à la Coalition des débosseleurs de concepts: dans le temps de le dire, tout ce beau monde était férocement chargé, poivré et détympanisé par les soldats du SPVM, et des ceintures cloutées, piquetées d'éclats de verre et de lames de rasoir, étaient déroulées, puis rivés au bitume fondant de toutes les intersections névralgiques.

Des sabots de Denver recouvrent le visage d'une centaine de manifestants étendus sur le trottoir de St-Empire: ceux qui ne sont pas encore morts d'asphyxie agonisent entre les débris fumants d'un hélicoptère qui a été bazooké un peu plus tôt par la Guilde des mémés de l'amour sans bon sang.  Les rumeurs veulent que les soldats aient aussitôt répliqué en dynamitant un centre de personnes âgées que l'on soupçonnait de servir de couverture à des fauteurs de révolution de la première vague.

Au coin de McMetall, deux pitbulls d'État se disputent le ventre d'une femme enceinte dont les doigts déchiquetés dérivent en douceur, pareils à des vers de pêche, sur une pancarte fracassée dont on peut toujours lire le slogan: Dans votre cul et dans votre face, gros laids qui ne pensent qu'à faire la piasse.

Au sommet du Mont-Royal, j'aperçois l'enseigne clignotante de la Chapelle Ardente.  Balayée d'est en ouest par les phares des hélicoptères, la montagne ruisselle de sang versé sur tous ses flancs: des soldats patrouillent rageusement sur les sentes, mais Torus m'a assuré qu'en cas d'interpellation, je n'aurais qu'à leur montrer ma fausse carte de membre du parti de la Suraustérité pour qu'ils consentent à me laisser passer,

Un jeune poète crucifié entre deux érables vermoulus me supplie de le décrocher.  Si c'est là le sort qui m'attend, pensais-je en filant sous le faisceau des phares, je ferais peut-être mieux d'abandonner la cause de la révolution et devenir relationniste pour le compte des Éditions du gentil dauphin.  


mercredi 11 mars 2015

Tableau de bord (parafiction 7)

56 mars

Deux jours après avoir obtenu mon congé de l'hôpital, j'apprenais de Blodeur lui-même la nouvelle de mon licenciement.

Sans nouvelles du Joe ou de Torus, je ne pouvais compter que sur le témoignage de Léa pour reconstituer le fil des événements qui s'étaient produits le soir du lancement, peu après que j'eus pulvérisé la fiole de verre.  En gros, la substance libérée n'avait pas causé de dommages remarquables; tout au plus avait-elle affecté la créativité de quelques écrivains qui se trouvaient à proximité au moment de l'explosion, et qui, depuis ce soir-là, se plaignaient de ne pouvoir désormais composer autre chose que des contes pour enfants.

Dans le chaos qui avait suivi, on me transporta inconscient dans la rue, où l'on m'abandonna une nuit entière jusqu'à ce que Léa signale ma présence aux ambulanciers.  Aucune accusation ne fut portée, faute de preuves, bien que le nom de Torus commençât à circuler, 

On me garda sous observation pendant deux jours; les tests n'avaient rien relevé d'anormal, sinon un état de crevaison intellectuel et esthétique qui se prolongea bien après que je sois sorti de l'hôpital, et au cours duquel je me limitai, semble-t-il, à répéter sans arrêt cette suite de mots étranges:

veux da veux pipinne tout cuit extra fromage incarné

Léa vint habiter chez moi pendant toute la durée de ma «réhabilitation», et je n'eus qu'une conscience fort vague de l'appel de Blodeur.  De notre conversation téléphonique, je n'avais en somme retenu que la nouvelle de mon congédiement, assortie de quelques tracasseries administratives que Blodeur résuma en ces termes:
-- poer4quqw7u4rekjoooo2  sécrément8

Je me retrouvais donc en compagnie de Léa dans mon minuscule 1 moins la demie, logement sans fenêtres mais muni d'un toit ouvrant dont le mécanisme était bloqué à l'ouest, de telle sorte que le plafond, incliné en permanence, nous permettait de prendre le vent, les étoiles, la neige et les éclats du soleil couchant dans l'ordre susmentionné.

Pendant deux semaines, Léa veilla sur moi; l'exiguïté de la pièce nous contraignait bien souvent à nous frôler au moindre déplacement des jambes ou étirement des bras; la nuit, j'insistais pour qu'elle couche sur le divan-lit, alors que de mon côté je m'étendais sur le poêle, les pieds dans le lavabo et la tête dans les toilettes, le visage aggravé par la lueur nocturne que projetait l'écran digital de l'appareil de marque Admiral (vieux modèle de facture soviétique dont la devise aurait pu être: «On m'a conçu pour chauffer, ben crisse, je chauffe»), avec mon cul posé sur le premier rond de poêle, spirale de fonte massive de laquelle émanait toute la nuit durant un cône de chaleur, un mirage vertébral, gracieuseté de ce four que nous réglions en permanence à 125, rôti ou pas, du fait que nos vêtements étaient le plus souvent trempés de pluie comme nos pensées l'étaient de toutes les ténèbres issues de ce monde privé d'amour, de littérature et de révolution.

Le jour, Léa traduisait avec ma langue jutant sur le bout de ses seins.  Elle tolérait cette faiblesse par manque d'arguments (la réduction de notre espace commun les réfutait tous a priori), et les gouttelettes de sperme voletaient, fouettées par le vent du toit, piquetaient à l'infini le rideau de douche que nous avions cloué au mur pour simuler la présence d'une fenêtre ouverte sur quelque marina laurentienne.

Comme il n'y avait pas de place pour une bibliothèque, nous avions convenu d'un système qui consistait à coucher les livres sur le plancher de bois flottant, et les encastrer les uns dans les autres, comme des tuiles de marqueterie, jouant des variables du format et de l'épaisseur, de façon à ce que le sol soit tout entier couvert d'un tapis littéraire que nous foulions d'un pas prudent, arpentions parfois à quatre pattes, voire sur le ventre, ne fût-ce que pour dissiper la sensation de demi-sacrilège qui nous venait chaque fois que nous posions le gros orteil dans le front de Kafka ou le talon dans le crâne de Foucault, même si, à crapahuter de la sorte, nous finissions tout de même avec le sexe dans la bouche de tous les classiques.

Le temps n'était pas loin où il me faudrait trouver un nouvel emploi.









mardi 3 mars 2015

Lectures 4



ELLE:  (...) mais un homme qui se séquestre lui-même, qui, comme vous, se retire du monde, fait cela pour une raison d'ordre plus général.  Les gens ne font pas une croix sur la vie pour une raison circonstancielle et extérieure telle qu'une menace de mort.

LUI: Quelle pourrait être cette raison d'ordre plus général?

ELLE:  Échapper à la douleur.

LUI:  Quelle douleur?

ELLE: La douleur d'être présent.

LUI: C'est vous que vous décrivez?

ELLE:  Peut-être.  La douleur d'être présent au moment présent.  Oui, on pourrait dire que cela décrit assez bien mon choix radical.  Mais pour vous, ce n'était pas seulement le moment présent.  C'était le fait d'être présent tout court.  C'était d'être présent en présence de quoi que ce soit.


Philip Roth, Exit le fantôme, Gallimard, Folio 5252, 2007, pp. 182-183.






mercredi 25 février 2015


D'atrocités légères en faveurs filantes, j'ai soif de quelque soleil irréversible --  je voudrais me dissoudre dans l'équation de ses feux, et rivaliser d'absence avec le fond de tes yeux.