mercredi 3 mai 2017

Les vents solaires (feuilleton existentiel, 3)

3

Dans le monde, on rencontre trois catégories de personnes : les fumeurs, les non-fumeurs et les anti-fumeurs.  Quiconque envisage la chose avec un minimum d’objectivité conviendra que les moments forts de son existence – j’entends les plus jouissifs, les plus lumineux, les plus festifs – ont presque toujours été vécus en compagnie de gens appartenant à la première catégorie, alors que les moments les plus poches, les plus sombres (et bien souvent les plus abrutissants) ont été, neuf fois sur dix, voire dix-neuf fois sur vingt, vécus à proximité de gens relevant de la troisième.

Je prends, à titre d’exemple, ma voisine du 303.  Il y a six ans de cela, c’est elle-même qui me l’a confié, elle a coupé la cigarette après avoir fumé pendant plus d’un demi-siècle au rythme de deux paquets par jour.  Résultat?  Rien.  La cigarette lui fournissait une des rares distractions pacificatrices de sa vieillesse.  En cessant de fumer, elle n’a absolument rien gagné, si ce n’est la conviction d’avoir été investie, Dieu sait par qui, de la mission écolo-fasciste consistant à veiller à la salubrité olfactive de notre immeuble.  La conséquence en est qu’elle rumine une ignoble frustration, une haine inépuisable dont je fais quotidiennement les frais. 

Sitôt que je referme derrière moi la porte de mon logement pour emprunter l’escalier du cagibi, elle sort de sa tanière en maugréant et vide un flacon complet de Febreeze: Pissssch-pisch-pisch-piiiiisssschhhhh.  Si au moins elle variait les fragrances…  Nan.  Elle alterne avec un entêtement sadique entre le vaporisateur aux agrumes et l’autre abomination qui pue la poudre pour bébés Johnson's.

Plutôt confondre mon cendrier avec un bol de céréales que de respirer cette marde-là.  Je me pince le nez et je gagne la rue en sinuant entre les mouettes et les sacs à ordures.

*

Tout juste avant d’entrer dans le métro, j’avale un comprimé d’Anafranil.  Une fois passé le tourniquet, je baisse la tête de crainte d’apercevoir la fille-aux-cheveux-longs-et-noirs.
 
La rupture avec Marie-Mortelle m’avait fait très mal.  Je croyais pourtant m’en être assez bien sorti jusqu’à ce que les hallucinations visuelles se mettent à affluer.  J’ai fini par comprendre que certaines choses sont faites pour ne jamais arriver, mais si, contre toute attente, elles arrivent quand même, on sait tout de suite que ça relève de l’ordre du miracle, que ça ne durera pas et qu’une fois l’enchantement dissipé, l’idée ne sera pas tant de composer avec la suite que de survivre au révolu, de bien s’entrer dans la tête qu’il n’y aura pas, qu’il n’y aura jamais plus de seconde unique fois, si ce n’est dans quelque noir poème d’Edgar Allan Poe, ou encore dans le discours des motivateurs plafonnés qui confondent les lendemains qui chantent avec un appel à l’autorité de leur propre moustache.

Je circule de wagon en wagon avec une poche de hockey complètement vide : c’est là-dedans que je vais fourguer les 87 cartouches de Player’s Light que Tomei va me refiler.  Le point de rendez-vous change à peu près à toutes les deux semaines.  Aujourd’hui, les affaires se brassent dans une usine désaffectée de la rue Molson. 

Son épave de conjoint (ou de frère aîné, ou d’amant, ou d’oncle, difficile à dire) se tient dans l’ombre, un peu en retrait comme à son habitude.  Je le repère tout de suite, calé de travers sur une pile de pneus usés avec une bouteille d’eau Évian à la main.  Je n’ai jamais su pourquoi, mais il tient absolument à ce qu’on l’appelle Frank.  Tout le monde ici – je veux dire : Tomei et moi -- l’appelle Frank.  Il n’a pas trop la tête de l’emploi, je trouve, mais je ne suis pas le mieux placé pour juger de ces choses. 

Tomei émerge de l’entrepôt d’un pas rapide, l’air casssant et les poings fermés.  Quand elle marche dans ma direction, c’est fou comme j’ai toujours l’impression qu’elle va me rentrer dedans, mais au dernier moment, tout juste avant de me percuter, elle s’immobilise, serre les dents et me toise du haut de ses quatre pieds trois pouces.  Pas de niaisage, je sais, mais c’est plus fort que moi, il faut que je trouve un moyen de détendre l’atmosphère, que je verbalise l’inconfort suscité par son être-crissé-devant-moi.  Je ne peux pas supporter qu’elle enfonce ses petits yeux noirs dans les miens comme si j’étais un abruti à demi-toléré dont il fallait constamment redresser le pantalon et claquer le derrière de la tête.

Hééé, pas mal, ta nouvelle coiffure…
- You cut shit and leave alone my hair.  You have money?

Là-bas dans l’ombre, perdu au milieu des chaînes qui serpentent entre les blocs de béton et les retailles mouvantes de papier journal, Frank y va d’un petit «ha ha» faiblard.  Il ne commente jamais plus avant nos entretiens, «ha ha», c’est tout ce qu’il se limite à dire.  Je tends à Tomei la liasse de billets qu’elle compte à toute vitesse en les effeuillant du revers du pouce.

Good.  This for you.  Next friday we meet again.  I tell you where soon. 

Puis elle me tourne le dos sans un mot de plus et regagne l’entrepôt.  Je marche en direction de Frank.  Il fait haha, je fais haha aussi, nous faisons haha ensemble bien gentiment pendant que je loge les 87 cartouches de cigarettes dans le sac de hockey.


Quand je sors de l’usine, la chaleur est toujours aussi écrasante.  Sur la montagne de détritus qui encombre l’entrée du métro d’Iberville, deux mouettes engagent une lutte à finir par amour pour une boite de soupe Habitant qui regorge d’asticots.


mercredi 26 avril 2017

Les vents solaires (feuilleton existentiel, 2)

2

Je n’ai pas vu Fripouille depuis les deux derniers jours.  Je crois qu’il me boude de l’avoir grondé si fort à cause de la bestiole qu’il a ramenée à l’appartement l’autre matin.  Rien à faire, je ne peux pas supporter de buter sur une dégueulasserie sanglante qui gît toute taponnée sur le plancher de la salle de bain, d’autant que ces trouvailles morbides se multiplient depuis que les vidangeurs ont déclenché la grève.  Oui, mon chat s’est considérablement ensauvagé à force de courir les écureuils à travers les trouées de détritus.

Pascal dit que le cœur de l’homme est plein d’ordures : cela s’entend puisque dans ce domaine, malheureusement, la collecte ne s’effectue pas deux fois la semaine.  Mais je me demande tout de même comment Pascal aurait formulé la chose s’il avait vu le spectacle qu’offre la rue Saint-Hubert ces derniers temps.  Voilà plus d’un mois que les sacs s’échelonnent sur les trottoirs.  Leur instabilité pyramidale favorise les affaissements, les bris, les fissures, et si de surcroît le soleil se met à taper là-dedans, alors il faut voir à quelle vitesse la canicule liquéfie les osselets contondants, dépèce les épaves opalescentes et favorise la nécro-synthèse de toutes ces singularités qui émergent, ivres de lumière, des plastiques éventrés.  La vermine afflue en proportion des égouts et des buissons.  Autrefois, la ruelle était le territoire de chasse de Fripouille, à présent c’est son Eden, sa ligne de fuite, sa psychose.

Saleté de chat qui pue et que j’aime de toute mon âme, où donc es-tu passé?

Je me traîne jusqu’à la table de travail en zigzaguant entre les boites de cigarettes de contrebande.  Coincé entre le poêle et l’imprimante, dos arqué sur le tabouret qui me tient lieu de chaise orthopédique, j’adopte la position du charognard.  Je dispose d’un laptop de piètre qualité qui demeure branché en permanence sur tous les réseaux qui me raccordent plus ou moins étroitement à l’univers de mes semblables.  Je tape à gauche, je pioche à droite, j’enchaîne les télégrammes en faisant tourner les destinataires, je catapulte des éclats de discours tous azimuts, et puis j’attends. Les onglets se chevauchent sur la barre horizontale de l’écran comme des bardeaux sur le toit d’une maison de Provence.  Et pour lutter contre le sommeil,  je carbure au café, à l’Anafranil et aux notifications. 

À la cigarette aussi, mais sur ce plan, c’est un peu plus compliqué car je dois sans cesse composer avec la présence de la vieille agitée du 303, ma voisine de droite, souillon totale et garde-chiourme infatigable que Dieu a envoyée parmi les hommes afin de vaporiser du Febreze à tous les étages et postillonner de fureur à la face des pestiférés de mon espèce.  Elle ne m’aime pas et Fripouille le lui rend bien : il feule dès qu’il la voit, il en frémit de toutes ses antennes.

Ma voisine de gauche, celle du 301, est peut-être encore plus âgée que l’autre, mais au moins elle me fout la paix.  Je l’entends parfois : tôt le matin, sa voix me parvient de derrière la cloison quand elle se parle à elle-même ou qu’elle se met à chanter.  Les années l’enfoncent progressivement dans une démence très douce et dont les effets sont peu remarquables.  Si je l’entends souvent, en revanche je ne la vois presque jamais.  Je n’ai eu affaire à elle qu’une seule fois en deux ans, le jour où j’ai dû me débarrasser de mon sofa-lit et que j’ai vainement tenté de lui expliquer que l’huile végétale n’était pas la solution la plus indiquée pour venir à bout des punaises de lit.

Deux nouvelles notifications.  La première est de Tomei.  Elle me demande où j’en suis avec les deux dernières cargaisons de Player’s Light.  Lui répondre que je les ai disposées de manière à improviser une table à café n’est pas une option.  Soit, je lui écris de ne pas s’inquiéter, que vendredi soir prochain, comme d’habitude, je vais faire la tournée des parcs et lorgner du côté de la piste cyclable à la hauteur de Papineau.  Elle me répond vite et sec : You need.  The boss no happy otherwise.  Do quickly.  No fuck.

La seconde notification me reconduit dans la messagerie de Facebook.  Tiens, tiens, mon vieux prof de philo politique…  Il ne me tient pas rigueur de ce «baiser volé» à la librairie Gallimard, il a compris que je n’étais pas dans mon assiette, qu’on ne doit pas laisser un simple malentendu ruiner les possibilités qui nous sont données de «réfléchir en commun sur l’avenir du concept de nation», il me transmet ses amitiés, m’envoie presque aussitôt une demande qui va en ce sens, puis conclut en m’informant, «au cas où cela m’intéresserait», que le groupe se réunira chez lui le 8 mai prochain, que «Mathieu sera des nôtres» et qu’il ira même jusqu’à nous proposer un «plan d’action qui ne saurait laisser personne indifférent», mais dont il ne peut pas me révéler ici «les tenants et les aboutissants».

J’accepte la demande d’amitié de Raymond Gauthier et je compte désormais 192 amis sur Facebook.

Je laisse la paix de ce jeudi soir retomber sur le réseau dont je balaie distraitement le fil d’actualité.  Dans la colonne de droite, je repère les amis actifs dont la présence est signalée par un petit point vert.  En suspens entre les statuts polyscopiques qui défilent derrière l’écran, je goûte le même silence qu’un soir de neige lente.  Que venons-nous chercher ici que nous n’avons pas déjà perdu depuis longtemps?  Nous passons, nous apparaissons, nous nous dispersons.  Si c’est la solitude qui nous lie bien au-delà de l’amitié, fût-elle louche, lointaine, solaire ou nominale, alors je persévère encore un peu à proximité de cet amas de monades fantomatiques, et je voudrais que nous demeurions pour toujours dans cette sérénité sans objet, que les petits points verts ne s’éteignent pas tous les uns après les autres au fur et à mesure que la nuit progresse.


Que je ne me retrouve pas seul à une heure du matin avec pour seul compagnon muet un photographe italien de troisième zone qui vient tout juste de démarrer sa cafetière de l’autre côté de l’Atlantique. 

mercredi 19 avril 2017

Les vents solaires. Feuilleton existentiel, 1


1

De tous les profs que j’avais connus au département de philosophie, c’était à la fois le plus bavard et le plus emmerdant.  Ses cours ne commençaient jamais à l’heure convenue car il devait d’abord saturer le tableau de schémas labyrinthiques, opération fastidieuse qui se soldait par un foutoir de flèches qui fusaient de rectangles hachurés pour se ficher approximativement dans des triangles superposés, parfois l’inverse, et tout cela ponctué de signifiants bidons tels que «volonté générale», «démocratie», «révolution», «populisme» qui essaimaient des quatre coins du tableau en lettres minuscules, et sur lesquels il pouvait disserter sans fin, sans même jamais jeter un regard à sa montre, brûlant les pauses, rasant les questions, et ne réintégrant son sarcophage existentiel que lorsqu’il constatait, comme dans un état second, que la plupart des étudiants avaient quitté la classe.

Que pouvait-il bien foutre à la librairie Gallimard par ce stupide dimanche de Pâques? Je n’arrivais même pas à me souvenir de son nom. 

Toute la matinée, j’avais balancé entre le cauchemar des librairies et le nettoyage de la salle de bain. J’étais en rémission de haine, les comprimés étaient inopérants.  Je devais simplifier le champ des possibles et profiter du congé pascal sans faire de vagues.  Dans ces conditions, bouquiner demeurait l’option la plus sage, tel était le plan.  J’avais donc pris le métro jusqu’à Sherbrooke, puis j’avais remonté Saint-Laurent sous la pluie battante.  Et c’est là, devant le rayon des sciences sociales de la librairie Gallimard, que je l’avais repéré.

Il n’avait pas tellement changé, mais l’œil était plus lourd, plus vitreux que dans mon souvenir.  Je notai chez lui une stupeur contenue à grand peine, dont l’objet n’était pas clairement défini, et qui, à l’occasion, frisait l’effarement.  Il me tendit une main moite, d’une pâleur radioactive.

Après l’avoir interrogé sur sa santé, je me rendis compte que j’avais déjà épuisé le répertoire des questions concevables en sa présence.  Ne me restait plus qu’à lui demander ce qu’il devenait.  Il me répondit qu’il était à la retraite depuis 2004, mais qu’il organisait, une fois aux trois mois, des rencontres privées avec quelques anciens étudiants triés sur le volet.  Mathieu Bock-Côté était de ceux-là.   Je sus dès ce moment que la situation était désespérée, et que si par hypothèse je risquais un pas en arrière afin d’accroître la distance entre nous, il en ferait deux en avant pour la réduire de façon impitoyable.

Pouvez-vous me citer un philosophe, un seul, qui ait consacré des travaux substantiels au concept de nation? 
- Eh bien…
- Ha!  Ça ne nous vient pas tout de suite, n’est-ce pas?  C’est tout de même incroyable!  Et puis expliquez-moi un peu par quel mystère il est devenu si difficile, de nos jours, de parler de nation sans passer pour raciste, hmmm?


Je pressentais que si le nom de Bock-Côté devait surgir à nouveau dans la conversation, je serais dans l’incapacité de retenir plus longtemps l’expression de «grosse marde protofasciste».  Mon psy m’avait prévenu : les effets secondaires de l’Anafranil étaient parfois déroutants, et je ne me sentais pas du tout en état d’expliquer à mon ancien professeur qu’en politique, contrairement à ce qu’on colportait le plus souvent, rien n’était jamais faux, tout était toujours vrai et que c’était précisément la raison pour laquelle la situation était sans issue.

Enfin, si la chose vous intéresse et que vous désiriez vous joindre à nous…  Vous irez voir la page Facebook de…
- Ce fut un plaisir, vraiment.
- …  nationaliste ne rime pas d’emblée avec raciste ou suprémaciste, nous devons repenser à nouveaux frais un tas de concepts…  et au premier chef, celui de nation, nous nous entendons là-dessus, n’est-ce pas?...  depuis la fin du XIXe siècle…  René Lévesque, par exemple…  Vous avez vu la dernière photo de Gabriel Nadeau-Dubois qui nous le montre au milieu de…
- Très honoré, vraiment.

Je reculais, il avançait, je n’étais pas bien, la crise allait venir et le fond des mondes ne serait jamais assez vaste, jamais assez vacant pour me recevoir, mais il avançait toujours, son regard de sphinx hilare planté dans le mien, alors je le saisis aux épaules et je l’embrassai en pissant passionnément dans mes culottes.

Quelques minutes plus tard, coin Saint-Laurent et Rachel, je laissais un message délirant sur le répondeur de mon psy. 

(…)

dimanche 16 avril 2017

Jésurrection

Le désert est à la fin de la sensation, il en est la vérité et la courbe, la fourrure saignante qui ruine la voix aux douanes, la fouille au mort dans une chambre froide et sans télé.

Pluie battante comme question qui fend la réponse du corps et son amas de joyaux radioactifs.

La vérité ne passe plus: elle est le fait de l'ongle qui se retourne et des baguettes du boisé qui s'enfoncent dans les ecchymoses du ciel.

Ne me demande pas comment le poème arrive au visage que l'on met à la rue par excès de science ou de terreur.  Je te trompe avec les pierres et je baise le cadavre du soleil.


vendredi 3 février 2017

Notes pour une théologie esthétique, 11

En quoi le retrait, la solitude est-elle nécessaire, voire essentielle, pour entrer en état de théographie esthétique?

J'entends la solitude d'un chat immobile à la fenêtre, une scène qui allie la prédation tranquille à l'écran qui isole juste ce qu'il faut pour refouler le désir de déchirer, et laisser le monde revenir en fouettant le tracé de ses campagnes, égaré dans l'inventaire des os que le sang creuse, puis voir enfin ce qui se passe à travers le filtre de la sensation, à travers la fenêtre de l'aisthesis, la conscience (ou ce qu'il en reste) soulevant l'éclisse par amour de la fragmentation extrême, non partagée.

Savoir la nuit dehors, pour le dire dans les termes de Régis Jauffret, savoir cela et endurer sans drame et sans profit la crampe provisoire de la parole.

*

Partons de la prémisse qu'on n'est jamais seul qu'avec soi.  La solitude sans fenêtre des pierres et des chemises ne nous est pas donnée.  D'entrée de jeu, la solitude se matérialise dans un montage de vitre teintée derrière laquelle je discerne les contours fuyants d'une silhouette qui est la mienne, oui, la mienne de toute évidence, mais qui ne m'appartient pas pour autant, que je ne possède pas à proprement parler, avec laquelle je ne coïnciderai jamais de plein fouet du fait qu'une vitre nous sépare, que la pellicule isophage d'une fenêtre nous disjoint.

Je suis seul avec moi, je suis d'ores et déjà ce retour de soi sur et en soi, cette hypothèse éclatée qui se prouve et se réfute du même souffle dans le ressac de quelque chose comme moi sur quelque chose d'autre que moi. Et c'est dans ce transit d'une ressemblance à une dissemblance, d'une approximation de moi à son double étranger, que la sensation rebat les cartes.

Ma solitude est hantée.  Plus précisément: elle est l'espace primitivement ouvert à toute possibilité de hantise future.

*

L'autre en chair et en os ne me hante pas.  Il peut me combler, m'encombrer, me faire jouir ou me faire chier.  Mais il ne me hante pas.  Seul un fantôme peut hanter, c'est-à-dire passer sans posséder, luire à froid sans réquisitionner.  

Or la sensation est structurée comme un fantôme: une fois la solitude assurée aux fenêtres, la nuit dehors et le rire de la démence rangé sur la troisième étagère du discours, personne (ne) peut venir.

Il n'y a personne ici et il y a quelqu'un (Rimbaud) 

Rimbaud ne dit pas: mais il y a quelqu'un.  Il ne dit pas: et pourtant il y a quelqu'un. Non, il dit simplement: et.  Il se limite à la conjonction de coordination la plus neutre, et précisément parce que la plus neutre, la plus singulière aussi.  Personne et quelqu'un: un fantôme.  

La conjonction disjoint, la coordination fracture.  Le fantôme est le plus vaste écart sensible entre des termes qui sont faits pour s'avaler mutuellement dès qu'ils se touchent.  Mieux (ou pire): le fantôme dit la faille la plus profonde entre l'écart et la coïncidence, ce que devient la coïncidence quand elle se confond avec l'écart, ce que signifie l'écart lorsqu'il s'éloigne de son propre concept au point de coïncider avec un simple passage, un exil sans durée déterminée, une sensation de dérive sans destination assignable. Presque rien.

*

On ne lit pas Aquin ou Rimbaud.  Posté à la fenêtre de telle ou telle page des Illuminations ou de Prochain Épisode, on les laisse revenir, seul à soi avec sa nuit, la vitre ébranlée par le passage du train ou le ronflement des souffleuses, ça revient de très loin, la langue coule, le sang siffle et les mots se momifient dans un poème que personne ne recevra jamais à sa juste déchirure.





dimanche 22 janvier 2017

Notes pour une théologie esthétique 10. L'art de l'exagération.



1. De l'art de l'exagération selon Thomas Bernhard: «Si nous n'avions pas notre art de l'exagération, avais-je dit à Gambetti, nous serions condamnés à une vie atrocement ennuyeuse, à une existence qui ne vaudrait même plus la peine qu'on existe.  Et j'ai poussé mon art de l'exagération jusqu'à d'incroyables sommets, avais-je dit à Gambetti.  Pour rendre une chose compréhensible nous sommes obligés d'exagérer, lui avais-je dit, seule l'exagération rend les choses vivantes, même le risque d'être déclaré fou ne gêne plus, quand on a pris de l'âge.» (Extinction, p. 86)

Et plus loin: «Ceux qui ont le mieux surmonté l'existence ont toujours été de grands artistes de l'exagération (...)  Le peintre qui n'exagère pas est un mauvais peintre, le musicien qui n'exagère pas est mauvais musicien, ai-je dit à Gambetti, tout comme l'écrivain qui n'exagère pas est un mauvais écrivain, en même temps il peut arriver aussi que le véritable art de l'exagération consiste à tout minimiser, alors nous devons dire, il exagère la minimisation et fait ainsi de la minimisation exagérée son art de l'exagération... (Idem, p. 386)

2.  Sans rien forcer, en quoi le concept d'exagération peut-il être éclairant pour une théologie esthétique, c'est-à-dire pour une théologie axée essentiellement sur le concept de revenance, si on entend par là la hantise propre à ce qui revient de façon insistante, lancinante, voire éternelle?  Il est remarquable que ce problème surgisse dans l'oeuvre d'un écrivain comme Thomas Bernhard. Le motif de la répétition berhardienne -- «lui ai-je dit», «ai-je dit à Gambetti» --, le doigt de l'écrivain martelant la touche de tel ou tel signifiant, de telle ou telle locution, avec un entêtement enfantin, une agressivité qui confine parfois à l'itération compulsive du verbe, à la ré-verbération qui ne parvient plus à s'arracher à la fascination de ses propres échos, ce motif de la répétition, dis-je, libère en l'amplifiant la puissance fantomatique de l'écriture et remet en circulation l'aisthesis qui fonde son (r)envoi primitif.

3.  Étymologiquement, exagérer (du latin exaggerare) signifie grossir, amplifier, augmenter.  On pense tout de suite au cas de la caricature.  Exagération et caricature sont-ils des concepts plus ou moins réversibles, le concept de caricature recouvre-t-il sans reste celui d'exagération, ou bien l'exagération peut-elle s'effectuer en d'autres lieux et selon d'autres lois que ceux et celles qui paramètrent le tracé de la caricature?

Deux remarques ici:

3.1  Dans le second extrait cité plus haut, le narrateur d'Extinction mentionne que l'exagération peut parfois consister en une minimisation, «il exagère la minimisation».  De ce point de vue, la minimisation ne serait pas le contraire de l'exagération, mais une de ses variantes.  On pourrait exagérer aussi en minimisant.  C'est donc dire que l'exagération (au sens large) serait possible de deux façons: soit en exagérant (au sens restreint), soit en minimisant.  Dans le second cas, on aboutirait par conséquent à une situation pour le moins paradoxale: on grossirait encore, on amplifierait même lorsqu'on minimise et qu'on rapetisse. 

Mais n'est-ce pas précisément ce qui se passe lorsqu'on observe quelque chose au microscope?  Pas tout à fait: le microscope me permet d'amplifier l'infime, ce qui se trouve déjà à l'état microscopique, alors que la minimisation, conçue comme variante berhardienne de l'exagération, rapetisse, et du fait même de rapetisser, grossit, elle amplifie dans la mesure même où elle réduit, ce qui est peut-être une des expressions les plus paradoxales, mais en même temps les plus justes, de l'écriture en tant qu'elle se greffe continûment sur le circuit de l'aisthesis, le passage de la sensation en tant qu'elle apparaît / revient / hante. 

Ce paradoxe est-il lié au tracé de la caricature, en découle-t-il nécessairement, ou bien y échappe-t-il de façon radicale?  En d'autres termes, la littérature est-elle la manifestation la plus stylisée de la caricature ou au contraire ce dont il n'y a pas de caricature possible?

3.2  Le narrateur d'Extinction insiste également, voire surtout, sur le fait que l'exagération rend les choses plus compréhensibles et plus vivantes.  Les concepts de vie et de compréhension sont-ils liés ici de façon analytique (la compréhension des choses est-elle accrue du fait que les choses sont rendues plus vivantes, les choses elles-mêmes deviennent-elles plus vivantes du fait d'être mieux comprises?) ou sont-ils simplement juxtaposés en ce sens que l'exagération pourrait parfois rendre les choses plus compréhensibles, et parfois plus vivantes, sans qu'il n'y ait nécessairement de lien organique entre la vie et la compréhension?

Sans exagération, les choses demeureraient donc incompréhensibles et/ou mortes.  Sans doute, en exagérant, je pourrais dire que je rends les choses plus vivantes dans la mesure où, à l'instar du narrateur d'Extinction, je les rends plus drôles, plus ridicules, je grossis le trait en le noircissant, j'accrois l'indice de faille de toute chose en amplifiant et/ou en accélérant le mouvement de son passage, de sa réduction à la nuit ou au néant.  Mais ce faisant, est-ce que je rends les choses plus compréhensibles pour autant?

Oui, mais seulement si on admet qu'il n'y a pas de compréhension possible sans une certaine forme de simplification, de vulgarisation par le vide, de réduction par effet de caricature.

Mais d'un autre côté, en exagérant, est-ce que je ne risque pas de perdre de vue la nuance, le détail?  N'est-ce pas encore le meilleur moyen de me couper de toute coïncidence intime avec ce que telle ou telle chose, tel ou tel être a d'unique?  Bref, la singularité de la sensation ne risque-t-elle pas d'être tout simplement évacuée au profit d'une littérature de cirque, de foire ou de carnaval?  À voir.

Car même en supposant que l'aisthesis soit unique -- et elle l'est d'emblée du seul fait qu'elle arrive, du seul fait qu'elle est reçue dans le bouleversement d'une singularité sensible --, son inscription littéraire ne la précipite pas pour autant dans un dehors qui la préserverait de toute possibilité de retour, de toute itération spectrale ou de dérive morbide, ce sur quoi des penseurs comme Derrida ont maintes fois insisté, et à juste titre.  La compréhension ne se passe pas plus du signe que le signe ne se passe de sa propre répétition ou de sa possibilité de s'égarer sans retour dans quelque château grammatologique. Pour le dire dans les termes de Bernhard, la compréhension pas plus que la vie ne se passent de l'exagération. 

4.  Il arrive aussi que l'exagération se prenne pour cible en se saisissant comme exagération, qu'elle se vive, se transperce elle-même comme telle, et qu'elle se corrige ponctuellement, sans se minimiser, sans se grossir, comme c'est le cas lorsqu'on s'avoue sans détour le risque qu'on court de rater le réel sitôt qu'on se laisse emporter par la spirale inflationniste de l'exagération: «Souvent ai-je dit plus tard à Gambetti, nous nous laissons entraîner à exagérer tellement que nous finissons par tenir cette exagération pour le seul fait logique et ne voyons plus du tout le fait réel, rien que l'exagération poussée à l'extrême.» (Idem, p. 385)

Mais qu'est-ce encore que le «fait réel», et que peut-il bien valoir si l'écriture ne peut se concevoir autrement que comme un exil, une excommunication graphicide en vue de la sensation, de l'aisthesis -- de l'unique non exagérable, par définition?

5.  La poésie exagère-t-elle?  Mieux: ne lui appartient-il pas, et cela de manière essentielle, d'exagérer plus encore que n'importe quel autre discours? 

Céline, Sade, Bernhard, Cioran, ceux-là exagèrent, manifestement. Mais Rimbaud?  Mais Lautréamont? Jugeons-en:

Aussitôt que l'idée du Déluge se fut rassise, / Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l'arc-en-ciel à travers la toile de l'araignée.   

Il n'en est pas moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n'y reçoivent plus l'expression de leur symétrie définitive dans le nombre quaternaire: allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.


Franchement!    

lundi 20 juin 2016

De la rupture amoureuse envisagée à la seconde absence du singulier


1.  J'aurais voulu parler de la rupture amoureuse sans avoir à dire «je» au début de chaque phrase, mais l'échec coïncide ici avec son aveu, et cette fracture grammaticale autorise une catastrophe que le fait du discours ne contiendra jamais.

(Si j'avais su me taire à temps, rassembler les mots autour d'un autre vide que le mien, peut-être, mais je ne sais plus qui du jour ou de la nuit se traîne à l'ombre ou à la clarté de son contraire, j'ai conscience d'une enfilade indéfinie de contacts avortés, d'éblouissements nerveux qui se suspendent à mi-distance du briquet, de la cafetière, du portable, etc.)

2.  Je lui écrivais souvent, citant la formule d'Aquin dans Prochain épisode: Tout arrive, attends-moi.  

Mais comment inverser pareil énoncé? Que devrais-je dire à présent?  Rien n'arrive, ne m'attends plus?

Je n'ignore pas ce que cette gestion bavarde du pire doit à la littérature, mais je différerai encore un peu le moment de sa violence révélatrice, je reporterai de quelques touches sur le clavier ce passage qui clôt le roman de Benjamin Constant, ce paragraphe qui dit tout et que je tiens en réserve depuis longtemps, pareil à un clown tapi au fond de la boite à musique et qui explosera d'une seule traite au septième tour de manivelle.

3.  J'ai aimé immensément.  Je me dégoûte un peu à le dire de façon aussi brutale, mais j'ai aimé immensément, j'ai aimé comme on aime toujours trop, comme on aime toujours mal, et je ne peux ni ne veux réviser le coefficient de la chute, la gratuité de l'infraction et l'effarement communautaire qui ont marqué la mise à feu de la relation.

(Le coeur est une pierre qui ne se brise jamais vraiment.  C'est du moins le genre de choses qu'on décrète une fois que tout est fini.  Mais au commencement, vous remarquerez qu'il n'y a pas de coeur, pas de pierre, pas même de mot pour marquer la dérive initiée tel soir de mai ou d'octobre; au commencement, il n'y a rien que cette absurde variation sur le thème de la douleur, un cliquetis d'étoiles à mille branches, la relecture du Château de Kafka et, de loin en loin, une ardente patience aux portes du métro à quatre heures du matin.)  

4.  Elle disait parfois: Si seulement tu avais eu 15 ans de moins.

5.  Pas de déréliction, seulement je ne vois plus très bien ce que l'espace attend de moi.  Sans doute puis-je l'investir comme je l'entends, mais c'est comme si chaque mouvement devait se solder par une immobilité photographique, un arrêt sur image dépourvu de toute intention ou finalité esthétique.

Si je m'inspire assez librement de ce que Barthes établit dans La chambre claire, alors me voici chez moi, dans mon studio.  J'occupe le centre d'une photo qui se passe de tout photographe, je creuse sans éclat le thème, je squatte le studium de ce qui ne sera pourtant jamais saisi de l'extérieur car c'est l'aveuglement même qui glisse derrière l'objectif (le photographe disparaît avec le reste dans une volée d'univers).  

Je suis au centre de la photo, je m'étudie platement dans la lumière, mais par une mise en abîme dont je ne maîtrise pas la fuite, voici que le punctum surgit derrière mon épaule: il s'agit d'une photo de «nous» prise à New York au printemps 2013. Ce qui me point et me bouleverse, c'est une photo réelle, c'est l'aiguille allumée de ce cadre qui repose sur l'étagère murale, et qui vient trouer le thème de la photo absente que je compose avec le silence et la solitude des éléments.

Times Square.

(J'ai oublié de la ranger avec les autres photos dans le premier tiroir de la commode, et voici qu'elle me cible et me déchire comme le punctum, le bris ponctuel qu'elle est tout entière, et que je ne puis recevoir qu'en reculant au fond du monde.  Plus question de fermer les yeux sur elle comme je l'ai fait pour les autres photos dont j'avais simplement abaissé le cadre, replié les volets lors du rangement effectué il y a deux semaines.  Ce retard n'est plus fait pour être comblé.)

6.  Elle disait aussi: Je voudrais être là quand tu vas mourir.

(Le coeur ne se brise pas à proprement parler, il se rompt.  Tomber amoureux, c'est se rompre le coeur, c'est assister de l'intérieur à la rupture de ce qui ne peut pourtant pas se briser.  De la rupture initiale à la rupture finale, je n'aurai donc saisi qu'une différence de degré: cela pourrait paraître léger, mais d'un degré à un autre, j'éprouve l'immensité de l'infime, j'enregistre au passage le même écart subtil qui distingue la vie de la mort.)

7.  Combien elle me pesait cette liberté que j'avais tant regrettée!  Combien elle manquait à mon coeur, cette dépendance qui m'avait révoltée souvent! Naguère toutes mes actions avaient un but; j'étais sûr, par chacune d'elles, d'épargner une peine ou de causer un plaisir: je m'en plaignais alors; j'était impatienté qu'un oeil ami observât mes démarches, que le bonheur d'un autre y fût attaché.  Personne maintenant ne les observait; elles n'intéressaient personne; nul ne me disputait mon temps ni mes heures; aucune voix ne me rappelait quand je sortais.  J'étais libre, en effet, je n'étais plus aimé: j'étais étranger pour tout le monde. (Benjamin Constant)

Cela a été, cela a eu lieu, tout est arrivé et tu m'auras attendu.  

C'est sur ces mots que la pierre devait se briser.