dimanche 5 septembre 2021

Approche existentielle de la pandémie

Ce que je cherche à exprimer n'a peut-être pas beaucoup de sens (trop de choses ont glissé au néant depuis les deux dernières années, se sont spectralisées dans les coins).  

Ce qui gêne l'expression ici, je m'en rends bien compte, c'est la fracture entre l'éthique et l'esthétique.  Je voudrais ne pas avoir à soulever la question de savoir de quel droit je puis achever la phrase que je couche en ce moment si je l'achève en disant que jamais le monde (la ville, les routes, les espaces déplacés de nuit par errance estivale) ne m'a semblé aussi profond, aussi réel que depuis le début de la pandémie, alors que, soudain, le primate civilisé se raréfiait au coin des rues.

Le remue-ménage du Collectif a toujours atténué la portée tragique de certaines évidences; la pandémie, en économisant les rapports corporels, en distribuant le visible bloc par bloc, a libéré quelque chose que je n'aurais jamais cru possible, soit la révélation brutale de ceci que nous n'avons rien à voir avec ce monde, et que c'est précisément dans ce ne rien à voir avec que réside la chance la plus rare et la plus déchirante.

Pendant que des vieux crevaient par milliers dans les manoirs abandonnés, ma propre impermanence m'a sauté à la figure; bien entendu, je savais depuis toujours que je n'étais pas invulnérable, que je pouvais disparaître n'importe quand, mais voici que j'étais enivré de le savoir; je me rappelle de la joie volcanique, parfaitement égoiste, qui me montait au coeur en même temps que la certitude sensible de ma mortalité, alors que je brûlais la troisième voie de l'autoroute 15, le soir, pour aller je ne sais où par les solitudes immensifiées.

Le ciel fixe, bêtement étoilé.

Et au hasard des stations, tout visage avait encore la ferveur d'une apparition, la moindre rencontre aspirait à une dimension mythique: le sous-titrage du Collectif était aboli, chaque corps devait parler sa propre langue, chaque geste devait se défaire en un baiser de secours ou un adieu d'occasion.

Et je saluais la violence des néons quand je poussais la porte d'un dépanneur avant minuit, la terrasse lunaire d'un Tim Hortons déserté, où je m'attablais et laissais le café fumer entre mes mains posées à plat sur la table, juste pour le plaisir de savoir que rien n'allait se produire précisément parce que tout pouvait arriver.

Le monde était à crier et pourtant jamais, jamais l'angoisse n'est venue.

Il y a même de ces soirs où j'aurais voulu écrire un court roman qui se serait intitulé La Joie.






dimanche 7 juin 2020

Superverspépèreman (nécronouvelle)


Je me nomme Télesphore Lacasse, j'ai 78 ans et j'en ai plein le cul.  Prisonnier à vie du CHLSD de la Villa des Moribonds sise derrière le Métro Plus André-Grasset, ceci est le récit d'un attentat terroriste.

Ce soir, après avoir balancé ma couche pleine de pisse dans le corridor, je me suis jerké au-dessus de la photo de Gaétan B. pendant une heure, mais rien n'est sorti.  L'infirmière de nuit me dit toujours que c'est l'effort qui compte. Dans la vie en général ou dans le bain hebdomadaire en particulier, il ne faut jamais désespérer, tout va bien aller, c'est ce que l'infirmière me répète sans cesse, béni soit son sourire gâteau Vachon.

À ce qu'il paraît, j'ai testé positif à la Covid, rien là d'étonnant: je chauffe ignoblement du coco depuis les 3 derniers jours.  Le médecin à tête de rat qui saute Gâteau Vachon dans le placard à balais ne donne pas cher de ma peau.  C'est pourquoi, ce soir, après avoir balancé ma couche gonflée de pisse dans le corridor, et après m'être secoué sans résultat au-dessus de la photo de Gaétan B., je me suis emparé d'un de ces masques de cul que ma défunte voisine, madame Tourangeau, traînait toujours avec elle; je l'ai légèrement trafiqué, j'ai perforé 2 ouvertures dans le tissu et j'en ai fait quelque chose qui ressemble à un masque de Robin.

Sauf que je ne suis pas Robin, je suis Superverspépèreman, et ceci est le récit de mon totalement l'avoir-plein-le-cul.  N'en déplaise aux bobos gretathunbergés qui disposent d'une cave à fin personnelle avec dégustateur intégré et mange-marde barbichu, ce soir, je me fais plaisir.  Avant de crever, je vais mener à bien une mission communautaire de toute première importance.

Au CHSLD de la Villa des Moribonds, à cette heure avancée de la nuit, tout le monde ronfle, tout le monde pleure ou tout le monde fourre, c'est selon.  À la réflexion, il n'y a que Tête de Rat et Gâteau Vachon pour fourrer: les autres ronflent ou pleurent.  J'ai renoncé depuis longtemps à tenir un registre détaillé des activités de mes semblables, mais l'heure est à la vacherie préméditée, et c'est sans peine que je me suis emparé d'un sac à vidanges qui traînait sur le palier du 2e et que j'ai emprunté la sortie de secours, nu comme un crapet, mon masque sur le nez et mon sac à vidanges sur l'épaule, pour ensuite gagner à pas menus le boisé rabougri de la Villa.

Mon action terroriste ne peut se déployer que sur la rue Christophe-Colomb, récemment aménagée de manière à doubler l'espace de circulation réservé aux cyclistes et réduire d'autant l'espace de circulation réservé aux automobilistes.  C'est une idée de Valérie Plante afin de rendre la ville plus cool (ce sont ces mots).  Plante et ses lubies répugnantes, Plante qui voue aux automobilistes et aux aînés une haine sans pareille, Plante qui n'en a que pour les bobos gretathunbergés, les mange-marde barbichus et les abominations de cyclistes rutilants, Plante et ses ahuris de partisans qui n'hésiteraient pas une seule seconde à dynamiter une résidence pour personnes âgées s'ils avaient la certitude que ce dynamitage avait pour effet d'accroître, ne fût-ce que de quelques centimètres, l'espace de circulation réservé aux cyclistes et intensifier d'autant le rayonnement de leur abomination homicide (heu, où est-ce que je veux en venir avec ça? ah oui, c'est ça), bref, le jovialisme cyclo-écologique sera, cette nuit même, la cible d'un attentat terroriste inédit, sans doute inutile, mais qui survivra aux pertes cognitives de la gauche vertueuse.

Superverspépèreman (c'est moi) se glisse donc dans la nuit, tout nu, avec son masque sur le nez et son horreur de sac de vidanges sur l'épaule.  Parvenu à l'avorton de sous-bois qui jouxte la rue de P..., il se couche sur le ventre et crapahute dans les brindilles, les éclats de condoms souillés et les cartes de l'âge d'or grâce auxquelles les résidents de la Villa coupent leur poudre à bébé Johnson avant de se l'envoyer via les conduits de leur tente à oxygène.

Il progresse sur le ventre, mais du fait que sa queue frotte contre le sol, il essaie de ne pas penser aux boules lunaires de madame Tourangeau, sa voisine défunte qui lui a refilé la Covid, parce que s'il pense aux boules lunaires de madame Tourangeau, il va bander -- si seulement il avait jerké sur la photo de Gaétan B,, comme il se l'était proposé de prime abord, il n'en serait pas là, il n'aurait pas à endurer cette infamie érectile de penser (bien malgré lui) aux boules lunaires de madame Tourangeau et de bander (bien malgré lui) dans la terre détrempée du sous-bois, de creuser ainsi un sillon suspect et de laisser des indices de son itinéraire terroriste.

Superverspépèreman (c'est moi) crapahute de la sorte dans le sous-bois jusqu'à la lisière de l'ancienne piste cyclable de l'avenue Christophe-Colomb -- ancienne piste cyclable qui est redoublée, précisons-le, par la nouvelle piste cyclable de façon parfaitement saugrenue et en pure perte, dans l'unique but de réduire l'espace de circulation réservé aux automobilistes et d'augmenter d'un cran le coefficient de faisage chier des citoyens qui conservent encore toutes leurs facultés mentales et qui ont à coeur de ne pas risquer la vie de leurs semblables en enfourchant une horreur de Bixi et en roulant dans le mépris le plus complet de la signalisation routière, des piétons, des automobilistes, des personnes du 3e âge, bref, dans le mépris le plus complet de toute forme de vie qui ne circule pas à vélo.

(Bon, je suis rendu où avec tout ça?  Ah oui.  Donc Superverspépèreman progresse à bandaison réduite dans le sous-bois jusqu'à la lisière de l'ancienne piste cyclable à cette heure maudite des petites heures du matin, et là, camouflage, silence, immobilité, ma yeule.)

Le vieux Superterroriste (c'est moi) ne bouge plus.  Dans sa tête, il tente de chasser la représentation des boules lunaires de madame Tourangeau, mais s'il y parvient (non sans d'extrêmes complications orthopédiques), c'est pour switcher aussitôt à la représentation des boules jupitériennes de madame Lussier  (crevée elle aussi des suites de la Covid).  La situation est désespérée, d'autant qu'au poids du sac de vidanges qu'il porte sur ses épaules, s'ajoute à présent le poids d'une cohorte de ratons (Procyon Lotor), oui, 4 ou 5 ratons de bonne famille, sans doute magnétisés par le fumet des couches qui suintent la mort, et qui sont désormais bien accrochés au sac et tentent par tous les moyens d'en perforer la pellicule afin de plonger leur museau facétieux dans le menoum.

À présent, pareils aux orthos de banlieue dans le parking d'un Costco, les procyons affluent, flairant de loin l'aubaine et le jutron délicat qui glousse dans les profondeurs du sac, oui, les procyons se massent, se pressent, se marchent dessus afin d'accéder aux perforations de premier choix, mais qu'à cela ne tienne, Superverspépèreman retient son souffle et guette intensément le passage du premier cycliste.

Il n'a pas à patienter très longtemps.  

Il le voit déjà poindre à l'horizon, beau et fendant, tel qu'il l'avait fantasmé dans le mouroir de la Villa, le genre à couper tout ce qui se passe de pédales pour exister; il s'amène à vitesse maximale, penché sur sa mécanique étincelante comme un charognard de troisième tour, oh oui, c'est l'Idée platonicienne du Cycliste tel qu'en lui-même, le dieu du bécyk aux gants de jade et aux chevilles de cristal, celui-là même derrière lequel la nuit ne peut que se refermer dans un soupir d'adolescente outremontoise dont le portable vient de crisser le camp dans la bol.

(Bon, c'est quand même un peu gossant le narratif à la 3e personne, alors je passe en première et je conclus.) 

Faque là (c'est moi qui parle, entends-tu), j'avise l'abomination de cycliste qui s'amène dans ma direction, et je calcule mon affaire -- vélocité de l'abruti resplendissant, force des vents contraires, mon poids relatif, le sien absolu, le carré de l'hypoténuse des procyons accrochés au sac (je dois calculer tout ça à la première personne, entends-tu), puis je me relève, je m'extirpe péniblement des ténèbres encochonnées du sous-bois et je fais swigner le sac pissant de jutron et de procyons trois, quatre, cinq fois au-dessus de ma tête, et dès que Supercyclisteman arrive à mon niveau, j'y câlisse toute ma shit dans le portrait.

Le bécyk continue tout seul, le casque fait bing-belang-bong (disons, pik-pelak-pok pour être plus précis).  Le Bien triomphe encore une fois.  Plus rien à ajouter.   

Prochain épisode: Superverspépèreman contre Vidéotronman.  Nuff said.








lundi 17 juin 2019

Notes pour une théologie esthétique, 16. Une partie d'échecs spéculative avec le diable.



Je suis à mi-chemin de l'écriture d'un roman dont l'intrigue est ce qu'elle est, un peu plus ou un peu moins que ce que j'ai voulu, mais que je dois à présent vouloir en son état, pour l'essentiel en tout cas, sous peine de tout abandonner ou de continuer sur le pilote automatique et faire de l'écriture une corvée janséniste, un exercice qui se justifie, se dénature ou se violente sur le mode du bof pourquoi pas.

Je suppose que n'importe quel auteur de roman a dû éprouver ce que je cherche à expliciter ici.

C'est étrange: il y a l'intrigue telle qu'elle se déploie, se développe, se coince, se relance, etc., et à un niveau plus clandestin, une autre intrigue qui ne s'avoue pas et dont le romancier est pourtant l'un des personnages, qu'il le veuille ou non.  (Le romancier écrit nécessairement en deçà du personnage qu'il compose malgré lui au coeur de cette seconde intrigue qu'il ne domine pas, dont il ne contrôle pas entièrement le jeu.)

Cette intrigue seconde, clandestine, met en jeu trois points de fiction: l'auteur, l'intrigue première (le roman en tant que tel) et le X.  Dans le cadre de référence de l'intrigue seconde, l'intrigue première est l'équivalent d'un jeu d'échecs, l'auteur est l'un des joueurs, et le X, son adversaire.

Quel est ce X?  J'allais dire: c'est ici qu'il convient de ne pas délirer.  Je dirai plutôt: au contraire, c'est ici qu'il convient de délirer autant que la situation l'exige, c'est-à-dire ni plus ni moins que ne l'autorise la structure foncièrement déraisonnable de l'intrigue seconde.

*

Donc il y a moi, il y a l'intrigue et il y a le X.  J'écris et dès le départ, je me trouve dans une situation qui ressemble à celle du paradoxe socratique, que je reformulerai comme suit pour les besoins de la cause: si je sais déjà ce que je vais écrire, je fais du ciment, je fais de la littérature à numéros, je m'emmerde d'origine et dans ce cas, à quoi bon?  Car si je connais déjà ce que je cherche, l'écrivant, je me comporte comme quelqu'un qui fait semblant d'ignorer ce qu'il cherche alors qu'il l'a déjà trouvé, je réduis l'écriture à un champ interrogatif où la réponse est donnée d'avance dans la formulation même de la question.  Bien entendu, je peux toujours dire *j'écris* mais si je suis honnête, je dirai plutôt *je suis une perte de temps qui fais du ciment*.

Mais si j'ignore absolument ce qui vient, si je n'ai aucune idée de la destination, alors j'écris comme on s'engouffre, je travaille comme on tombe dans un puits sans fond, comme on tourne dans une nuit sans bords, et dans ce cas écrire est crier: j'écris comme on crie lorsque rien ne nous revient de ce cri, aucun écho, aucune main amie; je dilate l'écriture aux dimensions d'un champ interrogatif où il n'y a que des questions qui répondent sans fin à d'autres questions, et je tourne à vide dans un renvoi infini de l'interrogatif à lui-même.

Comment (et surtout pourquoi?) écrire si je sais déjà ce que je vais écrire, si tout est déjà décidé?  Et comment écrire encore si, à l'inverse, rien n'est décidé, si je ne vois rien de ce qui vient, si attendre n'est qu'un autre mot pour disparaître?

*

Donc, il y a moi (le premier joueur), il y a l'intrigue (le plan d'échecs) et il y a le X (le second joueur).  Si le second joueur ne joue que pour moi, je suis sur le plan du problème, je m'attends à chaque fin de scène, je m'anticipe à chaque tournant, je me prévois à la moindre réplique -- tout est joué d'avance, donc il n'y a plus de jeu.  Mais si le second joueur ne joue que contre moi, s'il n'est qu'un pur coefficient d'adversité, sa nuit me recouvre: je me réduis à ce détour encombrant que la nuit emprunte pour s'invaginer plus intensément, je disparais dans un néant infertile qui n'a de jeu que le nom.   

Que doit être ce X s'il ne joue ni pour ni contre moi à proprement parler?  Est-ce encore un joueur, est-ce encore du jeu?  Quel est le plan et quelles peuvent bien être les règles inavouées de ce jeu si écrire ne doit se réduire ni à un problème ni à une interrogation renvoyant infiniment à elle-même?

Quelque chose comme une partie d'échecs spéculative avec le diable.

*

Je suspends un moment ce que je crois savoir, je déplogue deux secondes toutes les théories et j'essaie de m'en tenir à la déraison intrinsèque de ce qui se passe vraiment.

En régime de réduction esthétique (un peu au sens où Husserl parlait de réduction phénoménologique), tout se passe dans l'écriture romanesque comme si:

1-  entre le problème et l'interrogation pure, se constituait un champ interrogatif dont la structure de fond est celle de l'énigme;

2- l'adversaire calibrait la difficulté de la même manière qu'un maître zen qui demande à son disciple: deux mains se frappent, que fait une main seule? ce qui signifie que la réponse n'est pas immanente aux données de la question, mais qu'elle ne peut pas non plus se réduire à la simple reprise de la question, de sorte que:

3- la réponse à l'énigme doit être créée -- mais là est la twist: sitôt créée, la réponse est reprise par l'adversaire qui la remodèle pour en faire une nouvelle énigme -- la réponse me revient sous la forme d'une énigme aggravée, plus corsée, plus carnassière en un sens, mais je ne tourne pas pour autant dans un vide interrogatif qui se dévore lui-même -- cette énigme prend appui sur la réponse précédente, quelque chose, non sans risque, se construit petit à petit, s'échafaude de proche en proche, le roman avance;

4- cette construction (je le sais, le risque est irréductible) n'est jamais à l'abri d'une destruction totale: le jeu demeure donc extrêmement serré -- si je réponds arbitrairement, si, sous prétexte que la réponse ne préexiste pas à la question, je réponds n'importe quoi à l'énigme indiquée, alors je multiplie les occasions d'effondrement, le risque que je pose le pied sur une mine augmente en proportion de ma paresse ou de ma lâcheté, de sorte que tout se (re)passe dans l'écriture romanesque comme si:

5- la réponse attendue ne pouvait pas être multiple, qu'il ne pouvait y en avoir qu'une et une seule -- bien qu'elle soit créée et bien qu'elle ne préexiste pas à cette création, il faut néanmoins (et de façon paradoxale) que ce soit la bonne réponse, celle que l'adversaire et moi attendons sans pourtant la connaître, soit celle qui va nous surprendre le plus rigoureusement possible, celle-là même que l'énigme, dans le tohu-bohu de ses variables et la singularité de ses indices, réclame sans substitut concevable;

6-  à certains égards, le second joueur ressemble au gardien de Kafka.  On se rappelle de la célèbre scène du Procès -- la dernière parole du gardien est aussi claire qu'impossible à entendre: cette porte n'était faite que pour toi.  Autrement dit, l'énigme se formule en toute intimité, elle est ciblée, conçue sur mesure pour me ruiner dans le sens de ce qu'elle exige: ce qui bloque de prime abord l'accès à la réponse immédiate est en même temps ce qui permet le passage à une énigme supérieure;

7- le gardien est un adversaire qui ne travaille ni pour moi ni contre moi, mais dans le sens de l'énigme, donc dans le sens de ce qui en moi doit être ruiné d'abord, relevé ensuite, pour que la chose advienne selon ses règles et éclate selon son chaos.







mercredi 17 avril 2019

De la dildologie ou du révisionnisme moral en tant que l'avoir plein le c**


Nous vivons à une époque où le présent ne se gêne plus pour donner des leçons de morale au passé.

Que l'on songe à cette chronique (d'une stupidité effarante) de Normand Lester qui aplatit Simone de Beauvoir à une prédatrice sexuelle, ou encore à cet épisode de la Sorbonne où des militants crinqués ont bloqué l'accès à la représentation d'une pièce d'Eschyle sous prétexte que le masque des Danaides représentait un cas de blackface inconscient (nssspaas), le fait est qu'une tendance terrifiante se cristallise dans les limbes de cette gauche que je qualifierai dorénavant de gauche-droite-gauche.

Cet écrasement des nuances, cette hystérisation du non-débat, ce bulldozage des roses qui fusent en désordre du vase de l'histoire, ces fulminations en présence de la moindre réserve exprimée à feu doux, c'est la gauche qui bande et se redresse, c'est la gauche qui intègre dialectiquement la psychorigidité du discours de droite, c'est la gauche-droite-gauche.

Je sais, je sais...  Il y a des gens qui carburent aux jeunes filles en fleur, d'autres aux mémés qui bullent de la prothèse sur le balcon, d'autres encore aux canards en plastique qui coulent au fond de la baignoire; il y a des prédateurs conceptuels qui attendent les étoiles à la sortie d'Orion, des écrivains incarcérés qui s'ouvrent les veines à la gloire de régimes dépressionnaires, des artistes graphiques qui lubrifient le trou noir avant de vomir toute la lumière sur l'écran faillible d'une paire de seins crasseux.

Je sais.

Mais les gens que je redoute le plus, ce sont encore ceux dont la libido carbure à la Morale avec un grand Ème.

Je veux dire: mettez Sade, de Beauvoir, Jutras et Eschyle dans le même boudoir, vous n'en tirerez jamais une philosophie aussi meurtrière et des applications aussi dévastatrices que le discours d'un seul militant dildé à fond par l'idée du Bien.

Or voici venu le temps des dildés.  Conclusion: gardons la tête claire, hold on to our brain, vénérons la nuance et demeurons toujours aussi peu crétins qu'il est en notre pouvoir de ne pas le devenir davantage (genre).

P.S.  Le meme le plus drôle que j'ai vu passer concernant l'incendie de la cathédrale de Notre-Dame de Paris allait comme suit: When the Paris police are knocking and you need to get rid of your (censure) collection.





vendredi 28 décembre 2018

Sartre et ses fantômes (un conte de Naël)


1.

Le vieux Sartre se lève, aussi désorienté qu'Ozzy Osbourne quand le téléphone sonne dans l'immeuble voisin. Il fait trois pas en direction d'on ne sait quoi, plonge la main dans le bol de comprimés de corydrane qu'il se met à bouffer avec le même entrain et la même sécheresse tonitruante que des bretzels vieux de six mois. 

-- Chimone? (scrountch, gnarf, schlouip)... Chimone, t'es là? 

Personne. Il n'arrive pas à se rappeler si Simone lui a dit qu'elle couchait avec Claude Lanzmann ou si ce n'est pas plutôt avec ce petit frappé de Bernard-Henri patente. 

Le pacte de la transparence tient toujours entre elle et lui, mais il a quand même fermé sa yeule au sujet de la visite nocturne des fantômes de Mauriac et de Camus. Il suce à ceci, et puis à quoi bon désormais? 

Sartre fait un pas devant, deux pas derrière, un pas de côté: on dirait un solo de continental au super ralenti. Il pose un regard de murène hilare sur les feuillets épars de son *Flaubert* qu'il n'achèvera jamais, il le sait à présent. 

Puis la corydrane kicks in, et le voilà lancé sur une trajectoire diagonale (épatante écrevisse!) qui le mène inexorablement à la première petite case de son calendrier de Naël. ...................


2.

Sartre se lève, tout guilleret.

Il s’étonne d’avoir un jour parlé de la nausée en des termes qu’il croyait pourtant irrévocables. Sa contingence ne le bouleverse plus comme autrefois, la dimension tragique de son irruption dans le monde ne lui arrache plus de ces extases crucifiantes comme il en a connues dans les années 30, à l’époque où il s’emballait pour la phénoménologie husserlienne, les batcaves du quartier latin, les madames tunues et les psychotropes berlinois.

Fini tout ça. En revanche, il lui arrive parfois de dire *fuck* à tous les trois mots, plus particulièrement lorsqu’il chantonne des airs de Naël. C’est plus fort que lui : Falala-lala-la-fucking-la (…) It’s beginnning to look a lot like fuck this (…) Sur la route-euuh, para-papam-fuck (…)

Le docteur Cailleux appelle ça la pulsion de fuckitude, et il n’y aurait sans doute pas lieu de s’en inquiéter si ce n’était que c’est pire, lui semble-t-il, depuis la venue des fantômes.

Hier soir encore, tandis qu’il passait la corydrane au blender, Mauriac est revenu le hanter : il était bien là, le vieux pet, avec sa tête de protonotaire dédaigneux, perché de travers sur le bout du comptoir et grimé comme un lutin:

-- !! le tit zezu va te puniye pis tu vas aller en enfaaye !!
-- François, de grâce… Si cela peut te consoler, sache que je regrette d’avoir dit que Dieu n'est pas un artiste, et toi non plus…
-- !! tu vas aller en enfaaye quand meigne pis simone aussi !!
 -- Simone? Pourquoi Simone?
-- !! tu sais ben !! à cause qu’à l’a écrit le deuxième sesssse !!

Mais c’était hier, mais c’était il y a si longtemps, et ce matin, rien ne pourrait entamer la bonne humeur de Sartre tandis qu’il rampe laborieusement en direction du sapin, un fuck à la fois, et s’en va planter son quenoeil-écrevisse à deux centimètres de la quatrième petite case de son calendrier de Naël.


3.

Sartre se lève un peu plus tard que d'habitude, oscille un moment sur ses genoux cagneux puis hasarde un pas en avant.

Les nuits, les murs, les matins, les planchers, les soirs, les plafonds, tcheteri, tchetera, pas facile de stabiliser le chaos domestique, sans compter les gueules inconnues qu'il croise de plus en plus souvent dans l'appart... Et Simone qui butine infatigablement à travers tout ça sans qu'il ne comprenne plus très bien de kossé ni en vue de quoi.

Sartre fait un autre pas, s'écroule (astique de bavette encombrante) puis se relève en prenant appui sur le rebord de la fenêtre.

Tout en bas, dans la rue, un tas compact composé de gilets noirs fonce dans un autre tas, moins compact celui-là, composé de gilets jaunes. Plus loin, des étudiants à genoux, les mains verrouillées derrière la tête, sont tenus en joue par la raison d'État.

Il lui revient d'avoir dit quelque part que le marxisme est l'horizon indépassable de notre temps. Il s'est trompé, il le sait à présent. L'horizon indépassable de notre temps (de tous les temps, en fait), ce n'est pas le marxisme, c'est le fascisme.

Et tout à ces bonnes pensées, il remballe ses babines flottantes et se penche sur l'en-soi miniaturisé de la septième petite case de son calendrierdnaël.


 4.

C’est le douze du douze et Sartre est levé depuis 3 heures 27 du matin. Il est assis à la table de cuisine, immobile, les yeux fermés et la gueule en apesanteur au-dessus d’un bol de gruau Quaker plombé de mottons de corydrane.

-- !! pssst !! saate, pssst !!

Il ouvre un œil, le gauche en l’occurrence (l’oeil droit demeure parké en double entre les concepts d’aliénation sérielle et de groupe en fusion).

-- !! saate !! icitte !!

Des profondeurs épicées de la bibliothèque, un mirage de feux de Bengale et de paillettes à pétards l’interpelle. Pas facile de distinguer de qui il s’agit avec tous ces gaz lacrymogènes qui montent de la rue et s’immiscent un peu partout dans l’appart.

-- !! tu me ‘econnais pas? c’est moi, zeozes !!
-- Plaît-il?
-- !! ben oui, zeozes bataille !! tsé le boy toy de madame edwada, lol !! entéka, c’est cool l’enfaaye !! amène ta gang !! c’est plein de tailgates pis de barbecue canadieunne tayeu !! ‘gad ben ça, boy zeozes va te montrer !!

La facétieuse fée des étoiles se rapproche, lève la jambe et coince un escarpin grouillant de vers contre le tabouret de la bibli. Sartre commence à s’arracher la face à deux mains :

-- Pourquoi fais-tu cela?
-- !! tu vois, ze suis dzoe dassin !!
-- Je suis fou…
-- !! mais non, tu dois ‘egader : ‘egad !!

À la fin, Sartre s’écroule et il ne faut pas moins de six Foucault, trois Deleuze et huit Lacan pour le hisser jusqu’à la douzième petite case du calendrier que l’on sait..............


 5.

Sartre se lève, vaguement nauséeux. Il voudrait se rendre à la salle de bain, mais ce petit teigneux de Bernard-Henri chosebine lui barre la route en brandissant un de ses ouvrages.

-- !! saate, faut tu lises mon bouquin tintitulé la babayie à vizaze humain !! l’existentialisse est un totalitayisse !!

Sartre déplace doucement le jeune énarvé, le dépose à proximité de Simone qui feint l’indignation comme c'est le cas chaque fois qu'il lui tète le bout des oreilles.

Le couloir qui mène à la salle de bain est soudain plongé dans l’obscurité : le plancher et le plafond se télescopent, les murs chavirent, et à l’instant où Sartre risque un pas, puis deux, en direction de l’abîme boroméen, une douce mélodie émane de la chambre du fond :

D’où viens-tu, Albert 
D’où viens-tuuu? 
De la décapotable-eu 
Toute décâlissée 
Pis le toit ouvrable-eu 
À place du dentier…… 

Sartre reconnaît tout de suite le fantôme de Camus. Il a pourtant l’air en forme avec sa dégaine de douchebag méditerranéen, son œil de perroquet concupiscent et sa tuque de pénouelle.

-- !! saate, psst! viens icitte, z’ai queque sssoze à te diye !!
-- Albert, tu… inutile de me tourmenter davantage, nous nous sommes déjà tout dit, je me suis exprimé sur notre amitié une fois pour toutes dans les Temps Modernes, tu ne peux pas l'avoir oublié…
-- !! tsutt, tsuut !! écoute ben !! z’ai vu simone weil l’autre zour !! ein en enfaaye elle aussi lol !! pis sais-tu kessé à m’a dit quand ze l’ai invitée à veniye me ‘ezoindre dans le zacuzi ?? !!
-- Ça suffit, Albert, maintenant, tu te tais et tu vas me faire le plaisir de…
-- !! à m’a dit : astag me too mon esti !!

Trois heures plus tard, tout était déjà oublié. Une rose à la boutonnière et les bras chargés de paquets, Jean-Paul Sartre revenait des Galeries Lafayette en compagnie de Simone de Beauvoir, puis ouvrait la dix-huitième petite case de son calendrier.


lundi 16 juillet 2018

Ritaphysique des terrains vagues


Zoom in sur le boisé qui frémit aux limites du parking du salon de quilles.  Des herbes hautes, jaunes et croustillantes à force d'être mangées par le soleil.  

Zoom in sur les herbes qui bruissent à l'horizon.

Rien qu'un cul qui monte et qui descend.

Tiens, tiens, tiens.

*

Terrain à proximité d'une agglomération et qui n'est ni cultivé ni construit.  Telle est la définition du terrain vague.

J'essaie de rendre intelligible le circuit de sensations très particulier, presque invariable, qui se met en branle lorsque je me retrouve en situation de terrain vague.  

Je pourrais formuler la question de la manière suivante: pourquoi ce qu'il y a de moins poétique au monde (du moins selon une certaine entente du poétique) correspond-il pour moi au poétique absolu?

(Si on entend par poésie le champ de la sensation pure, non dégénérée, indémêlable de la ligne sautée ou de la crampe linguistique qui l'ont rendue possible, alors le terrain vague apparaît comme l'expression par excellence de la poésie non recueillie, de la poésie extraterritoriale -- c'est d'emblée et de toute urgence le champ situé de l'autre côté de la clôture écrite ou parlée.)

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Zoom in sur le cul qui monte et qui descend.

Le garçon est couché sur le dos avec sa queue dressée, enduite de terre et de glaire.  

La fille se redresse, se penche à nouveau, s'empare de la queue et crache.  Le glaviot se détache de sa bouche avec lenteur et précision.  Elle referme le bout de ses doigts sur le gland qui mousse au soleil et auquel elle imprime de micro-rotations.

Elle travaille en désaxé, se disloque l'épaule et le poignet comme si elle dévissait le couvercle d'un pot de confiture.

Un filament de bave relie ses lèvres décollées au sommet du gland.  Zoom in sur le méat urétral.  Lorsque la lumière incendie le filament, la pulsion scopique se déplace et une mouche à demi momifiée tourne sur elle-même au bout du fil d'araignée que le vent soulève.

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Le terrain vague est le seul lieu où on n'arrive jamais à proprement parler.  C'est le seul lieu que l'on ne quitte jamais non plus à proprement parler.  De même, on ne peut pas dire qu'il s'agit d'un endroit où on pourrait être, que l'on pourrait habiter ou par lequel on pourrait transiter pour se rendre à un autre endroit.

C'est un endroit qui est comme l'envers géoaffectif de tous les endroits.

Le terrain vague est une énigme urbaine qui demeure radicalement étrangère aux stratégies d'occupation qui se greffent sur les lieux communs, habités ou passants.  Son contour n'est jamais fixé de l'extérieur: il ne reçoit jamais sa définition du boisé, du salon de quilles ou du centre commercial qui le jalonnent objectivement.  

Disons plutôt que tout se passe comme si le vague du terrain vague, son indéfini même, déréalisait légèrement toutes les structures identifiables à proximité, les désamarrait d'elles-mêmes, les déportait d'un sens ou deux sans pourtant les déplacer.

Le salon de quilles est bien un salon de quilles, mais pas tout à fait.  Le boisé est bien un boisé, mais pas tout à fait.  Tout est bien ce qu'il est, mais pas tout à fait.  Le terrain vague est le signifiant urbain qui manque à sa place en exerçant une légère pression fantasmatique sur tout ce qui répond à sa place.  D’où son affinité avec le régime de la sensation pure.

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Le soleil cuit comme un projecteur oublié entre les palmes et les plants de menthe liquide.  Une cigale vibre à mort dans la gloire recalée du sous-bois.

La fille ouvre les yeux et passe son gros orteil sur les lèvres du garçon, elle le frotte sur ses gencives plombées d'éclats de feuilles mortes et de crachous. 

Zoom in sur la maigreur éthiopienne de son doigt enfoncé jusqu'aux bagues dans la fente luxueuse: les roses vaginales tournent dans le sens de la nuit qui ne viendra pas.

Elle se déplace, frissonne, grogne un peu, puis s'accroupit, le cul planant à deux centimètres de la bouche écumante du garçon.

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C'est pourquoi on ne rejoint jamais localement le terrain vague: on l'éprouve comme ce qui recule au fur et à mesure qu'on s'en rapproche, se rapproche au fur et à mesure qu'on s'en éloigne. Le vague du terrain est l'intimité même, un dedans de nature identique au frisson qui précède l'envie de ch***.

(Fermer les yeux sur certaines choses, c'est facile.  Mais essayez de fermer une langue.  Essayez pour voir -- si vous n'avez pas déjà fermé les yeux.  Une langue n'est pas quelque chose que l'on ferme si facilement.  Je m'explique.  Je m'explore.  On jase.)

Rien de ce qui est intensément poétique n'est étranger au frisson préfécal.  À ce titre, la délocalisation esthétique performée par la poésie trouve son analogon profane dans l'expérience du terrain vague.

Pour le reste, le salon de quilles de ville d'Anjou fait la job.

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Zoom in sur l'anus qui s'ouvre comme trois quartiers d'orange.

Zoom in sur la queue qui éclate.

Zoom out sur le cul qui monte et descend entre les herbes calcinées.


A 16h58, la fille se rhabille, allume une cigarette, se ronge un ongle en regardant au loin.  Passé le centre commercial, les feux de circulation s'échelonnent jusqu'à l'autoroute 25, puis s'achèvent dans le vague au-delà qui l'attend.  Elle voudrait encore parler, elle ouvre la bouche, mais à la fin, elle redresse la courroie de son string et le jour se referme comme un briquet.