dimanche 1 mai 2022

Premier dimanche du temps ordinaire. Trajectoires de Thierry D. (2)

 (...)

Car il s'agira de descendre, mais ne descend pas qui veut et certainement pas de n'importe où.

Si le nom de Djeu n'est pas qu'un jeu de mots, si le jeu nomme le nom premier de Dieu plus radicalement encore que celui de l'être, voire: si la légèreté apparente du jeu doit s'arrimer à la gravité hiératique du divin au point d'affoler la démarcation du ludique et du théologique (et peut-être même de confondre leur déploiement respectif), c'est que Dieu et jeu ont en commun l'élément de l'imprévisibilité radicale.

La loi et la règle, qui de prime abord semblent ordonner la manifestation commune du ludique et du divin, sont précisément ce qui saute en premier dès que Dieu et jeu sont lancés pour vrai.  Une fois initiés, nous savons de plus loin que n'importe quelle règle, nous savons plus rigoureusement que n'importe quelle loi, que tout peut arriver et que plus rien n'apparaît à l'horizon du prévisible.

La question soulevée par la trajectoire de Thierry D. est donc d'abord celle de savoir comment, à partir de quel lieu, en fonction de quel espace géopoétique s'initie le chemin qui performe cette transgression de la loi en direction du jeu, cette subversion de la règle au profit de Djeu.

*

La règle dont je parle me semble donnée dès le premier recueil intitulé Le thé dehors. (1)   En fait, la règle impose, dès le titre, la clef de sa transgression immédiate.  Le thé marque le domaine de l'infusion intérieure, l'invasion modérée du dedans par une altérité qui prend déjà la forme d'un appel.  À la sorcellerie intime du moi s'impose la règle d'une sortie: le thé ne se prend plus -- s'il s'est jamais pris -- dedans, mais il investit la subjectivité d'un impératif d'extériorité pour autant que les vapeurs du thé satellisent le dedans, le reconduisent à un effet secondaire du dehors.  Immédiatement infusé par l'altérité primitive des feuilles ou des champignons, le moi largue lentement les amarres de sa domesticité et le voici déjà en instance de sortie, les lèvres brûlantes au bord des mots:

tu es là tu t'expurges de toi

pour mieux nous entendre

les amarres incendiées de l'ego

glissent vers de nouvelles colocations (2)


Il faut noter ici la lenteur du processus.  La subjectivité n'est pas brutalement arrachée à elle-même -- nous demeurons au centre d'une cérémonie dont le thé est la clef géoaffective --, elle glisse en direction de ce dehors qui ne se voit pas à proprement parler, mais qui se fait entendre, et si la nature de ces nouvelles colocations ne peut pas exactement s'envisager à ce stade de la trajectoire, le monopole de la subjectivité n'en est pas moins déjà doucement contesté par la promesse d'un espace partagé.  Son regard flottant au-dessus de la tasse, sa sensibilité expropriée par la fumigation végétale de la porcelaine, le moi se traverse, s'exile à courte distance et se reçoit tout juste au-delà de ses limites, dans un espace indéfini que l'on dirait suspendu entre soi et cet appel du dehors qui se fait entendre toujours davantage:

au ras des arbres il y a l'étonnement

toute suffocation mise à plat

nous entrons dans de vastes demandes (3)


La demande est plurielle, il faut y insister, et elle est vaste; son sujet, s'il y en a, n'est pas défini, et l'étonnement qui s'y accorde n'a pas d'objet direct.  Il y a l'étonnement, comme on dit qu'il y a des nuages à l'horizon, et s'étonner lui-même ne va plus de soi, s'étonner étonne doublement dans la mesure où on ne sait pas avec certitude devant quoi cet étonnement se produit.  Tout ce que l'on peut dire, à ce stade, c'est que la surprise initie l'entrée en des demandes dont la vastitude même interdit qu'on les mesure en termes horizontaux ou verticaux.  L'étonnement se désaxe à proportion de la réponse à cet appel dont la polyphonie ne se laisse arpenter ni par le regard ni par l'esprit.  On reculerait à moins, et ce n'est pas sans une extrême prudence que Thierry D. se risque à nuancer ce qui se nomme, pour ainsi dire, de force et malgré tout:

nous ne sommes pas mystiques

mais les mots ce matin s'amincissent

à s'abolir en fine pellicule

sur la présence grasse des choses (4)

*

Non, nous ne sommes pas mystiques.  Mais il y a cette impression parfois que la poésie demeure la seule prière possible dans un monde où le retrait de Djeu l'emporte de justesse sur sa négation.

À cet égard, les recueils de Thierry D., respectivement intitulés À ceux qui sont dans la tribulation et De l'absinthe au thé vert (5) redoublent la trajectoire initiale du dedans vers le dehors, mais en explorant l'oscillation singulière de cet entre-deux où le je, écartelé entre les hallucinations de son errance urbaine et le désert théologal de son exil, fait l'épreuve de cet amincissement des mots signalé plus haut, au risque que le je lui-même se réduise au précipité chimique de leur infusion:

foudre éteinte

je m'amenuise

à petits pas de feu

dans l'oreille des villes


désolé


sous d'obscurs lampadaires (6) 


Notons la séquence d'amenuisement / d'amincissement: de la foudre au feu, du feu aux lampadaires, puis des lampadaires à leur propre réduction à un collectif d'obscurité.

À la nuit de l'âme qui caractérise l'épreuve mystique de la disparition de Dieu, correspond ici une nuit poétique qui n'est pas exactement une nuit de la poésie, une obscurité qui n'est pas fraternellement trouée par la flamme élocutoire de ceux et celles qui nous ressemblent, mais qui est bien plutôt le fait d'un hors-sujet déchiré entre le rappel à l'ordre de son intimité et l'appel au désordre de la brute altérité, un hors-la-loi coincé entre la retraite impossible et l'avancée dans sa formulation de juste obscurité. (7)

Car l'obscurité de la trajectoire doit encore se dire, et prétexter le fait qu'on n'y voit rien pour mal parler de la nuit -- littéralement blasphémer -- est trop facile.  Et Thierry D. ne s'accorde aucune facilité, bien au contraire: c'est à l'instant où  les mots se font les plus minces, les liaisons les plus rares, c'est au moment où l'inconnaissable se fait le plus dense que l'exigence de juste formulation s'éprouve avec un maximum d'incandescence.

Le poète est celui qui sait qu'une fois parti, on ne revient pas: il sait que l'exil est irréversible.  Alors il avance, et brûle en parlant la distance qui l'éloigne du langage commun et des points de repères numérisables:

Au seuil d'une autre loi contradictoire

nous sommes toujours à quatre-vingt-treize kilomètres

de quelque part (8)


Il avance avec pour seule boussole un odomètre esthétique dont l'aiguille marque à l'infini le même nombre, et il avancera encore jusqu'au moment où il ne pourra plus avancer davantage, où le quelque part aura le sens et la charge d'un absolu autre part.  Ayant épuisé la totalité des horizons, il ne pourra pas aller plus loin.  Il saura alors que le moment est venu de descendre et qu'il n'y a plus d'autre issue que celle que l'on creuse.

(...)


(1) Triptyque, 2002.

(2) Idem, p. 14

(3) Idem, p. 17

(4) Idem, p. 30.

(5) L'Hexagone, 2004 et 2005.

(6) De l'absinthe au thé vert, p. 31.

(7) À ceux qui sont dans la tribulation, p. 41.

(8) De l'absinthe au thé vert, p. 42.





dimanche 20 mars 2022

Premier dimanche du temps ordinaire. Trajectoires de Thierry D. (1)


 Je n'existe plus que dans cette descente où ma propre disparition me salue


Certaines oeuvres n'attendent personne.  Elles sont, elles fusent, elles vaquent à leur fatalité intime, se construisent en marge de toute fureur médiatique et leur exception se signale à ceci que le lecteur n'est toléré que dans l'exacte mesure où il se tait, se périphérise et reçoit sa propre contingence de l'oeuvre qui vient à sa rencontre.

Ce qui ne va pas sans entraîner quelques turbulences dans ce rapport que le lecteur-roi entretient d'ordinaire avec les livres qui lui tombent du ciel, poussent dans son pommier ou lui ont été suggéré par quelque chroniqueur dont l'enthousiasme inquiète.

Le lecteur-roi ne mesure pas assez le rapport idolâtrique qu'il entretient la plupart du temps avec tous ces livres qui ont été conçus sur mesure pour lui, qui n'ont été construits qu'en vue de le toucher, de poser la main sur lui, littéralement, et qui, à l'instar d'un miroir invisible, lui renvoient le reflet magnifié de ses désirs, de ses craintes, de ses lubies, voire de ses pelouses névrotiquement entretenues.*

Le lecteur-roi se sait nécessaire, il sait qu'il vient par définition avant le livre qu'on lui met entre les mains; il s'affirme essentiel en regard d'une oeuvre qu'il annexe à son existence comme la substance avale ses accidents dans les bonnes vieilles ontologies de notre enfance.

Mais il arrive (et c'est chose extrêmement rare) que des oeuvres renversent complètement le sens de cette relation, voire qu'elles subvertissent ce contrat esthétique, et foncièrement narcissique, qui règle le plus souvent les rapports du lecteur-roi au livre-sujet.

Il arrive parfois que le lecteur se sache immédiatement refoulé dans les marges d'une oeuvre qui, soudain, ici et maintenant, se passe souverainement de lui pour exister, qui n'a pas, à proprement parler, besoin de lui et de ses limites pour se déployer, qui n'a pas été construite pour ses beaux yeux ou par considération de ses affects socialement émoussés, oui, il arrive que le lecteur se découvre délesté de ses titres impériaux, exilé de sa propre expérience de lecture, mais en cet exil même, réquisitionné in extremis à titre de témoin de ce qui arrive comme cela ne peut arriver que dans l'ordre de l'une-fois-mille-fois.

*  

bonsoir canaille / ôte tes sales pattes de ce poème** 

Nulle méchanceté ici, plutôt un constat: le lecteur-roi, touche-à-tout, a forcément les pattes sales.  

Et si la saleté n'est pas une option, encore faut-il apprendre à se salir plus profondément, plus rigoureusement, encore faut-il se rappeler que la souillure, comme l'être, macule de multiples façons, et que si on doit se salir les pattes, mieux vaut le faire en les plongeant dans la terre qu'en refusant, souillure suprême, de se commettre de quelque façon avec la dureté primitive des ronces, des pierres et des racines.

*

La trajectoire poétique de Thierry Dimanche depuis les vingt dernières années correspond à une exception tranquille, jouant de sa force en toute extrémité, qui commande la retenue, voire l'ardente patience du lecteur.

Entrer dans cette oeuvre, d'où qu'on lui arrive, c'est être irrésistiblement entraîné dans un mouvement de descente, c'est s'exposer à une sévère épreuve de désorientation où les signes communément distingués du haut et du bas, du ciel et de la terre, de l'envol et de la chute s'offrent à des renversements inédits.

Car il s'agit de descendre, et si la poésie de Thierry D. peut être qualifiée d'infernale à certains égards, c'est en ceci qu'elle est, dès le départ et jusque dans ses dernières manifestations, toujours davantage engagée vers le bas, magnétisée par l'enchevêtrement des identités terrestres qui plongent en des régions qui ne sont pas d'emblée habitables ou hospitalières, et qui ne sont pas davantage ciselées en vue du dicible ou martelées à la mesure de l'intelligible.

Car il s'agit de descendre encore, de suivre ici le guide et de faire attention où on pose le pied.   De végétations mythiques en terres démeublées, de galeries forées au plus noir en escarpements taillés au plus froid, il s'agit de tenir ferme à ce fil qui n'est pas exactement d'Ariane, de s'agripper à la corde spéléographique que le poète minier nous tend, de s'orienter aux tremblements de sa lampe frontale et d'accuser réception de cette multitude de joyaux ramenés à la surface de la langue dans une confusion réglée de l'outil et de la matière.

*

Disons franchement les choses: la première sensation que tout lecteur non prévenu éprouve au contact de l'oeuvre de Thierry D., c'est d'avoir affaire à un poète que rien n'arrêtera, et dont l'écriture semble habitée, voire hantée, par une implacable nostalgie de l'obstacle.

En ce sens, la singularité poétique qui se met en branle ici me semble inséparable de cette quête qui consiste à se donner un indice de résistance qui soit à la mesure de sa progression, une altérité aussi rare qu'un monstre ou un diamant afin de freiner un tant soit peu la vitesse d'exécution de la langue lorsque, affranchie de toute force gravitationnelle, elle s'égale à l'infini de ses virtualités ludiques.

Comment insérer le signet de la clarté classique dans le feuilleté rocheux des régions barbares?  Cette première formulation du problème demeure bien approximative et appelle de plus étroites corrections, mais pour ce qui regarde cette poésie qui en est depuis longtemps à tu et à toi avec les puissances néantes et inférieures, tel me semble être à tout le moins le sens de la question première.

Il s'agira donc de descendre, et si, à une certaine profondeur, il pourra sembler que tout se retourne, ce ne sera pas simplement parce que le souffle manque ou que la lumière nous fait défaut, mais bien parce que cette ivresse du fond coïncide avec une leçon de chute, rien de moins qu'académique, un enseignement qui s'accompagne d'un indice de spiritualité extrêmement élevé, et que la lucidité de surface échoue à traduire dans le langage profane du sens soi-disant propre ou figuré. 

Il s'agira (rien de moins) de craquer le code du réel qui est retournement, et en ce sens, subversion, littéralement sens dessus dessous.  En d'autres termes, il s'agira de méditer sur le nom de Djeu, de creuser sous ce nom en se rappelant qu'ici le code sera toujours en avance d'une énigme sur son craquement.

*

Se situer.  Là où on commence, où s'amorce à notre insu la situation. Là où on ne peut plus tomber que par en haut.  C'est là, qu'on serait.***

Je suis un fantôme qui parle d’un fantôme à d’autres fantômes en usant de fantômes miniatures.  Faute de retour, j’invoque le grand retournement.**** 

Première certitude : on ne peut plus rassembler les morceaux de Djeu.*****

Ok, creusons.

(...)


*Sur le concept d'idole, je me réfère ici aux travaux de Jean-Luc Marion dans L'idole et la distance et Dieu sans l'être.

** d'où que la parole théâtre, L'Hexagone, p. 45.

*** Problème trente. L'observatoire souterrain, Prise de parole, p. 80.

**** Tombeau de Claude Gauvreau, Nouvelles Éditions de Feu-Antonin, p. 27.

***** Théologie hebdo, L'Hexagone, p. 147.




mardi 28 décembre 2021

Journal d'une seule nuit

Inutile de soupeser le commencement, il s'agit d'une entrée à sortie intégrée, l'ameublement lettré d'une seule veille.  Surtout pas de poésie et encore moins de philosophie, même s'il est vrai qu'en fumant sur la terrasse, le remue-ménage de la ville -- sa fuite de robinet mal refermé -- induit une légère nausée.

Je me traîne depuis des mois entre des éclats de conscience dont la durée excède rarement quelques minutes.  Je sais qu'il s'agit du temps détraqué de l'insomnie: la vision se perd, se ressaisit, se perd encore à la périphérie d'une infinité de petites noirceurs mille fois remises au lendemain.

Mais ce lendemain, saisi dans l'instant, a la même résonance qu'un ricanement égaré en de lointains couloirs.  Voilà.

Mes résolutions pour 2022: rester vivant, ne plus écrire, ne pas dégueuler avant d'atteindre la bol et sourire aux conseillers pédagogiques.

(Oh et puisqu'on y est, ne pas me juger trop sévèrement quand je mesure les heures de sommeil perdu entre deux séances de spiritisme sans objet -- l'existence est un malentendu ajusté au ressac de la matière matinale, ainsi que ma joie demeure, que la cafetière crépite et que la nuit reflue entre les broches de la Vierge Marie.)

28 décembre, 3h47



  


   

samedi 4 décembre 2021

De la littérature comme joke ratée



Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l'auteur n'a pas été contraint?  

Bataille

  

Il y a cette idée étrange qui me trotte dans la tête depuis un certain temps, un vertige théorique que je n'ai confié qu'à très peu de gens -- peut-être parce que, de nos jours surtout, c'est le genre de chose qu'on préfère garder pour soi, que le langage tout entier est en train de devenir une chose qu'il vaut mieux garder pour soi --, cette idée étrange, dis-je, que tout poème est l'équivalent d'une joke qui ne va pas au bout de son rire.

La formulation est approximative, mais s'il est vrai que la poésie vient en premier, que tous les genres littéraires ne sont que des ramifications d'un Poème originaire, la question est la suivante: quelle est la joke fondatrice, quelle histoire pissante pouvait-elle bien raconter pour qu'il fallut tout l'esprit de sérieux dont la poésie est capable afin de neutraliser cette déflagration nerveuse et en contenir la puissance contaminante?

*

Le Chant premier est une chanson à répondre dans laquelle les mortels ne font que reprendre le refrain vulgaire que les dieux martèlent en se pissant dessus.  Le Chant premier a plus d'affinités avec un épisode de Soirée Canadienne qu'avec le boudin gros fâché d'Achille aux portes de Troie.  (Lautréamont, me semble-t-il, est un des rares à l'avoir compris.)

*  

Même le Poème de Parménide, si originaire soit-il, n'a de sens que si on le resitue (vulgairement) sur le plan d'une séance de préparation au mariage, une boutade érotique sur le thème de la nuit de noces.  Car que dit la Déesse en somme?  Ceci: qu'il y a deux voies, celle qui passe par en avant (féconde) et celle qui passe par en arrière (stérile).  C'est à peu près ce que disait Sade, mais dans un style moins allusif.  

Le sacré n'est pas le contraire du profane.  Le sacré, c'est le profane qui flanche jusqu'à l'asphyxie.  C'est le vulgaire qui retient un rire gras et flatulent jusqu'à ce que le cadavre passe à travers le cercueil et déboule infiniment dans les escaliers de la cathédrale.

Sans blague, n'avez-vous jamais eu l'impression que même les meilleurs poèmes ont une allure de joke inachevée, vaguement ratée?  Par exemple, que la poétesse éco-compatissante qui s'installe derrière le micro pour nous lire ses vers sur un ton de peep show est une stand-up comic qui ne s'avoue pas, qui se retient d'avouer l'inavouable?  Sans blague?

*

(Oui, cette impression taraudante que tout poème est l'équivalent d'une joke qui ne va pas au bout de son rire, qui s'interrompt avant que le rire ne le ruine de l'intérieur.  C'est une position théoriquement indéfendable, bien entendu -- on imagine mal Marie Uguay en train de se taper sur les cuisses, quoique... -- mais en même temps, l'esprit de sérieux n'est-il pas l'ennemi numéro 1 de tout écrivain, surtout s'il est poète?  Je veux dire: à première vue, rien de plus étranger que la poésie au monde de la déflagration nerveuse, mais en contrepartie, une poésie qui se confondrait sans reste avec l'esprit de sérieux, cette poésie-là serait -- je le maintiens -- ratée par essence.  Baudelaire a toujours évité ce piège.  Pourquoi?  Un ami m'a dit un jour qu'on ne repérait aucune faute de goût chez Baudelaire.  D'accord, mais pourquoi?  Parce que chacun de ses textes est toujours en prise directe sur la joke clandestine dont il est l'épiphanie.  Ok ma yeule.) 

 *

Élargissons la perspective et osons la question qui ne nous vaudra pas de nouveaux amis: pourquoi la plupart des romans publiés ces derniers temps sont-ils aussi plates?  Qu'est-ce qui peut bien expliquer cette descente de névrose généralisée qu'est devenue la littérature, cette impression pourrie que la plupart des auteurs sont devenus de petits monsieurs et de petites madames bien mis, tout droit sortis des HEC avec leur veston, leur tailleur et leur mélange de petites pilules protofascistes -- sans oublier cette manière un peu raclure de la poser à la minorité qui fut d'abord raciste envers soi-même, de jouer si bien la pute quand on dit qu'on a hâte de retrouver ses lecteurs au Salon du Livre, oui, cette impression déconcertante qu'ils sont tous là à essayer de nous vendre leurs sales petites trajectoires, leurs intrigues aussi captivantes qu'un mur mitoyen, leurs traumatismes d'enfant choyé, leurs scènes primitives, fadasses et alambiquées, cette impression, en somme, qu'on a affaire à des gens qui jouent à être écrivain sans jamais avoir été contraints à l'écriture quoi qu'ils en disent. 

Qu'a-t-il bien pu se passer pour que la littérature se retourne contre elle-même, se dissocie aussi lâchement de sa puissance d'évocation, se dégonfle jusqu'à se confondre avec un ramassis de colporteurs terrorisés, prodigieusement ennuyeux et moralement irréprochables (haha).  Ok ma yeule.

Ou pas.

*

De nos jours, on ne rit plus (hahaha), on ricane (neinheinhein).

Ça publie de mauvais romans et ça ricane pitoyablement entre deux plats de pinottes lors des lancements.

Reconnecter tout ça à la Joke d'origine ne sera pas une mince affaire, réconcilier le sens du jeu avec le sens du tragique n'ira pas de soi.

Non, cibole, y en aura pas de facile.





vendredi 17 septembre 2021

Comment dire Oui à un référendum qui n'aura pas lieu

Mise en situation: hier soir, j'ai vu Hubert Aquin qui fumait en camisole sur la galerie d'un motel miteux de la 117.  Trois chars de la SQ sont arrivés peu après: les beus l'ont embarqué avec 964 versions de la question référendaire.  (Des morts subtils vaquent à l'éternel retour du Non.)

*

La librairie et la bibliothèque sont les seuls labyrinthes que je connaisse dans lesquels le plaisir de s'égarer est si intense qu'il n'y a que la tristesse d'en sortir pour l'égaler.

Pendant ce temps, Hubert Aquin lubrifie de toutes ses glandes le canon qu'il va insérer dans sa bouche avant de réexpédier son oeil de verre aux étoiles, et un éditorialiste de La Presse -- dont la sagacité est proverbiale -- va nous expliquer pourquoi le Non est la seule option raisonnable avec une ferveur égale à celle que déploie un morpion dans le brasier anal d'Alexandra.

*

Je ne regarde jamais le débat des chefs:

A priori, ça me met en tabarnak,

Et si la loyaliste à tête d'astronef

Récidive, je passe en mode érotomaniaque.

*

Rien n'obligeait ton visage à finir entre mes mains.  Je l'ai cueilli comme un chardonneret qui tombe après avoir donné de la tête dans une vitre, et j'ai reçu de toi le sacrement de la confusion.  Nulle part avait le sens de mes lèvres écrasées sur ton ventre en octobre 70.

*

Quand on y songe, parler est terrifiant.  Penser à ras la terreur est épuisant.  La sauvegarde automatique des sensations n'était pas nécessaire, et à la fin le poème saute comme un plombage qu'on recrache dans ses mains.

Pendant ce temps, Hubert Aquin referme ses lèvres autour du canon.  Les bonnes soeurs de Villa Maria vont en prendre plein la cornette.

Le Regroupement des propriétaires d'habitations locatives prendra fait et cause en faveur du Non, mais seulement après avoir justifié dialectiquement l'éviction des voyants et la déportation des poètes récalcitrants.

*

J'aime les entretiens révolutionnaires qui s'achèvent dans le vague sur une terrasse, quand les visages prennent la nuit de haut en bas.

(Sinon, outre que des entraves majeures sont à prévoir dans le pont-tunnel de nos pensées, j'ai vu une bonne femme en chaise roulante cracher à petites salves sur un char de police parké dans le spot réservé aux taxis, coin Saint-Laurent et Saint-Zotique.  C'était en octobre 95.)

*

Seul dans le Tim Hortons de Varennes, je persiste

À vénérer le vide, ma queue courte et bandée

Enfilant une théorie de beignets fascistes

Avant de finir en prison comme Edgar Fruitier.

*

Lorsque la pluie tinte à la surface des feuilles froissées, qu'elle rend le même son qu'une tête introduite dans un sac de Ruffles, je renouvelle mon abonnement au visible tout en sachant que ma carte de crédit est expirée.

Je suis le compagnon de route de deux référendums ratés et d'un kamikaze formé à l'École nationale de la fureur.

*

De moins en moins de gens lisent, de plus en plus de gens écrivent.  Comme le disait Goldblum dans Jurassic Park, life will find a way.

(Sinon, j'ai vu Gaston Miron péter les plombs à la caisse du Costco parce qu'un fan lui a demandé de dédicacer le Guide de l'auto 2003.)

*

La poésie seule peut prendre à rebours le phénomène en direction du nyctomène, rebrousser le chemin de la révolution jusqu'à la singularité nocturne du Oui.

En d'autres termes, tout le caucus du Parti libéral ne vaut pas le poil de cul d'Alexandra que j'ai recraché en sortant de Chez P...

*

Le Québec est un poisson mort

Clic! 

Éclair de flash

L'oeil de verre de la lune roule dans les buissons de Villa Maria.




 

dimanche 5 septembre 2021

Approche existentielle de la pandémie

Ce que je cherche à exprimer n'a peut-être pas beaucoup de sens (trop de choses ont glissé au néant depuis les deux dernières années, se sont spectralisées dans les coins).  

Ce qui gêne l'expression ici, je m'en rends bien compte, c'est la fracture entre l'éthique et l'esthétique.  Je voudrais ne pas avoir à soulever la question de savoir de quel droit je puis achever la phrase que je couche en ce moment si je l'achève en disant que jamais le monde (la ville, les routes, les espaces déplacés de nuit par errance estivale) ne m'a semblé aussi profond, aussi réel que depuis le début de la pandémie, alors que, soudain, le primate civilisé se raréfiait au coin des rues.

Le remue-ménage du Collectif a toujours atténué la portée tragique de certaines évidences; la pandémie, en économisant les rapports corporels, en distribuant le visible bloc par bloc, a libéré quelque chose que je n'aurais jamais cru possible, soit la révélation brutale de ceci que nous n'avons rien à voir avec ce monde, et que c'est précisément dans ce ne rien à voir avec que réside la chance la plus rare et la plus déchirante.

Pendant que des vieux crevaient par milliers dans les manoirs abandonnés, ma propre impermanence m'a sauté à la figure; bien entendu, je savais depuis toujours que je n'étais pas invulnérable, que je pouvais disparaître n'importe quand, mais voici que j'étais enivré de le savoir; je me rappelle de la joie volcanique, parfaitement égoiste, qui me montait au coeur en même temps que la certitude sensible de ma mortalité, alors que je brûlais la troisième voie de l'autoroute 15, le soir, pour aller je ne sais où par les solitudes immensifiées.

Le ciel fixe, bêtement étoilé.

Et au hasard des stations, tout visage avait encore la ferveur d'une apparition, la moindre rencontre aspirait à une dimension mythique: le sous-titrage du Collectif était aboli, chaque corps devait parler sa propre langue, chaque geste devait se défaire en un baiser de secours ou un adieu d'occasion.

Et je saluais la violence des néons quand je poussais la porte d'un dépanneur avant minuit, la terrasse lunaire d'un Tim Hortons déserté, où je m'attablais et laissais le café fumer entre mes mains posées à plat sur la table, juste pour le plaisir de savoir que rien n'allait se produire précisément parce que tout pouvait arriver.

Le monde était à crier et pourtant jamais, jamais l'angoisse n'est venue.

Il y a même de ces soirs où j'aurais voulu écrire un court roman qui se serait intitulé La Joie.






dimanche 7 juin 2020

Superverspépèreman (nécronouvelle)


Je me nomme Télesphore Lacasse, j'ai 78 ans et j'en ai plein le cul.  Prisonnier à vie du CHLSD de la Villa des Moribonds sise derrière le Métro Plus André-Grasset, ceci est le récit d'un attentat terroriste.

Ce soir, après avoir balancé ma couche pleine de pisse dans le corridor, je me suis jerké au-dessus de la photo de Gaétan B. pendant une heure, mais rien n'est sorti.  L'infirmière de nuit me dit toujours que c'est l'effort qui compte. Dans la vie en général ou dans le bain hebdomadaire en particulier, il ne faut jamais désespérer, tout va bien aller, c'est ce que l'infirmière me répète sans cesse, béni soit son sourire gâteau Vachon.

À ce qu'il paraît, j'ai testé positif à la Covid, rien là d'étonnant: je chauffe ignoblement du coco depuis les 3 derniers jours.  Le médecin à tête de rat qui saute Gâteau Vachon dans le placard à balais ne donne pas cher de ma peau.  C'est pourquoi, ce soir, après avoir balancé ma couche gonflée de pisse dans le corridor, et après m'être secoué sans résultat au-dessus de la photo de Gaétan B., je me suis emparé d'un de ces masques de cul que ma défunte voisine, madame Tourangeau, traînait toujours avec elle; je l'ai légèrement trafiqué, j'ai perforé 2 ouvertures dans le tissu et j'en ai fait quelque chose qui ressemble à un masque de Robin.

Sauf que je ne suis pas Robin, je suis Superverspépèreman, et ceci est le récit de mon totalement l'avoir-plein-le-cul.  N'en déplaise aux bobos gretathunbergés qui disposent d'une cave à fin personnelle avec dégustateur intégré et mange-marde barbichu, ce soir, je me fais plaisir.  Avant de crever, je vais mener à bien une mission communautaire de toute première importance.

Au CHSLD de la Villa des Moribonds, à cette heure avancée de la nuit, tout le monde ronfle, tout le monde pleure ou tout le monde fourre, c'est selon.  À la réflexion, il n'y a que Tête de Rat et Gâteau Vachon pour fourrer: les autres ronflent ou pleurent.  J'ai renoncé depuis longtemps à tenir un registre détaillé des activités de mes semblables, mais l'heure est à la vacherie préméditée, et c'est sans peine que je me suis emparé d'un sac à vidanges qui traînait sur le palier du 2e et que j'ai emprunté la sortie de secours, nu comme un crapet, mon masque sur le nez et mon sac à vidanges sur l'épaule, pour ensuite gagner à pas menus le boisé rabougri de la Villa.

Mon action terroriste ne peut se déployer que sur la rue Christophe-Colomb, récemment aménagée de manière à doubler l'espace de circulation réservé aux cyclistes et réduire d'autant l'espace de circulation réservé aux automobilistes.  C'est une idée de Valérie Plante afin de rendre la ville plus cool (ce sont ces mots).  Plante et ses lubies répugnantes, Plante qui voue aux automobilistes et aux aînés une haine sans pareille, Plante qui n'en a que pour les bobos gretathunbergés, les mange-marde barbichus et les abominations de cyclistes rutilants, Plante et ses ahuris de partisans qui n'hésiteraient pas une seule seconde à dynamiter une résidence pour personnes âgées s'ils avaient la certitude que ce dynamitage avait pour effet d'accroître, ne fût-ce que de quelques centimètres, l'espace de circulation réservé aux cyclistes et intensifier d'autant le rayonnement de leur abomination homicide (heu, où est-ce que je veux en venir avec ça? ah oui, c'est ça), bref, le jovialisme cyclo-écologique sera, cette nuit même, la cible d'un attentat terroriste inédit, sans doute inutile, mais qui survivra aux pertes cognitives de la gauche vertueuse.

Superverspépèreman (c'est moi) se glisse donc dans la nuit, tout nu, avec son masque sur le nez et son horreur de sac de vidanges sur l'épaule.  Parvenu à l'avorton de sous-bois qui jouxte la rue de P..., il se couche sur le ventre et crapahute dans les brindilles, les éclats de condoms souillés et les cartes de l'âge d'or grâce auxquelles les résidents de la Villa coupent leur poudre à bébé Johnson avant de se l'envoyer via les conduits de leur tente à oxygène.

Il progresse sur le ventre, mais du fait que sa queue frotte contre le sol, il essaie de ne pas penser aux boules lunaires de madame Tourangeau, sa voisine défunte qui lui a refilé la Covid, parce que s'il pense aux boules lunaires de madame Tourangeau, il va bander -- si seulement il avait jerké sur la photo de Gaétan B,, comme il se l'était proposé de prime abord, il n'en serait pas là, il n'aurait pas à endurer cette infamie érectile de penser (bien malgré lui) aux boules lunaires de madame Tourangeau et de bander (bien malgré lui) dans la terre détrempée du sous-bois, de creuser ainsi un sillon suspect et de laisser des indices de son itinéraire terroriste.

Superverspépèreman (c'est moi) crapahute de la sorte dans le sous-bois jusqu'à la lisière de l'ancienne piste cyclable de l'avenue Christophe-Colomb -- ancienne piste cyclable qui est redoublée, précisons-le, par la nouvelle piste cyclable de façon parfaitement saugrenue et en pure perte, dans l'unique but de réduire l'espace de circulation réservé aux automobilistes et d'augmenter d'un cran le coefficient de faisage chier des citoyens qui conservent encore toutes leurs facultés mentales et qui ont à coeur de ne pas risquer la vie de leurs semblables en enfourchant une horreur de Bixi et en roulant dans le mépris le plus complet de la signalisation routière, des piétons, des automobilistes, des personnes du 3e âge, bref, dans le mépris le plus complet de toute forme de vie qui ne circule pas à vélo.

(Bon, je suis rendu où avec tout ça?  Ah oui.  Donc Superverspépèreman progresse à bandaison réduite dans le sous-bois jusqu'à la lisière de l'ancienne piste cyclable à cette heure maudite des petites heures du matin, et là, camouflage, silence, immobilité, ma yeule.)

Le vieux Superterroriste (c'est moi) ne bouge plus.  Dans sa tête, il tente de chasser la représentation des boules lunaires de madame Tourangeau, mais s'il y parvient (non sans d'extrêmes complications orthopédiques), c'est pour switcher aussitôt à la représentation des boules jupitériennes de madame Lussier  (crevée elle aussi des suites de la Covid).  La situation est désespérée, d'autant qu'au poids du sac de vidanges qu'il porte sur ses épaules, s'ajoute à présent le poids d'une cohorte de ratons (Procyon Lotor), oui, 4 ou 5 ratons de bonne famille, sans doute magnétisés par le fumet des couches qui suintent la mort, et qui sont désormais bien accrochés au sac et tentent par tous les moyens d'en perforer la pellicule afin de plonger leur museau facétieux dans le menoum.

À présent, pareils aux orthos de banlieue dans le parking d'un Costco, les procyons affluent, flairant de loin l'aubaine et le jutron délicat qui glousse dans les profondeurs du sac, oui, les procyons se massent, se pressent, se marchent dessus afin d'accéder aux perforations de premier choix, mais qu'à cela ne tienne, Superverspépèreman retient son souffle et guette intensément le passage du premier cycliste.

Il n'a pas à patienter très longtemps.  

Il le voit déjà poindre à l'horizon, beau et fendant, tel qu'il l'avait fantasmé dans le mouroir de la Villa, le genre à couper tout ce qui se passe de pédales pour exister; il s'amène à vitesse maximale, penché sur sa mécanique étincelante comme un charognard de troisième tour, oh oui, c'est l'Idée platonicienne du Cycliste tel qu'en lui-même, le dieu du bécyk aux gants de jade et aux chevilles de cristal, celui-là même derrière lequel la nuit ne peut que se refermer dans un soupir d'adolescente outremontoise dont le portable vient de crisser le camp dans la bol.

(Bon, c'est quand même un peu gossant le narratif à la 3e personne, alors je passe en première et je conclus.) 

Faque là (c'est moi qui parle, entends-tu), j'avise l'abomination de cycliste qui s'amène dans ma direction, et je calcule mon affaire -- vélocité de l'abruti resplendissant, force des vents contraires, mon poids relatif, le sien absolu, le carré de l'hypoténuse des procyons accrochés au sac (je dois calculer tout ça à la première personne, entends-tu), puis je me relève, je m'extirpe péniblement des ténèbres encochonnées du sous-bois et je fais swigner le sac pissant de jutron et de procyons trois, quatre, cinq fois au-dessus de ma tête, et dès que Supercyclisteman arrive à mon niveau, j'y câlisse toute ma shit dans le portrait.

Le bécyk continue tout seul, le casque fait bing-belang-bong (disons, pik-pelak-pok pour être plus précis).  Le Bien triomphe encore une fois.  Plus rien à ajouter.   

Prochain épisode: Superverspépèreman contre Vidéotronman.  Nuff said.