dimanche 15 mai 2022

Premier dimanche du temps ordinaire. Trajectoires de Thierry D. (3)

(...)


... mais parce que vous n'êtes pas du monde... Jean, 15, 18-20 (1)

Si les recueils que Thierry D. a publiés entre 2006 et 2009 doivent recevoir une attention particulière à partir d'ici, c'est qu'ils marquent une étape essentielle dans la trajectoire horizontale amorcée -- et en un sens épuisée -- par les premières oeuvres.

À mi-distance du soi laissé derrière (soi) et de l'appel énigmatique qui fait entrer le poète dans de plus vastes demandes, la parole expérimente une extinction des chemins, une raréfaction sévère des issues qui n'est pas sans rappeler le motif rimbaldien de la fin du monde:

Les sentiers sont âpres.  Les monticules se couvrent de genêts.  L'air est immobile.  Que les oiseaux et les sources sont loin!  Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant. (2)

Que les Illuminations de Rimbaud procèdent, elles aussi, par éliminations, plus précisément: que la lumière propre à ce qui illumine n'advienne qu'au terme d'un processus de mise à l'écart de toute possibilité autre que l'impossibilité d'aller plus loin, alors la fin du monde, entendons les limites terrestres de l'horizon, se signalent aussitôt, et la parole apparaît comme le dernier reste, la poste restante de cet arrêt du monde dont l'évidence s'accroît et se signale toujours plus intensément en avançant.


Il a suffi de saluer le rien 

au bout d'une route assez longue

et suffisamment évitée (3)


Les sentiers se referment avec fureur (4)


Mais en avançant, en risquant ne fût-ce qu'un pas de plus en direction du néant et de son évidence, c'est la parole qui se met à reculer: impuissante à nommer plus avant un monde qui se retire, un monde qui tire littéralement à sa fin, la parole retraite en elle-même et demande asile poétique à sa propre négativité.  Faute de pouvoir s'élancer naivement en direction d'un monde qui s'est arrêté au bord de sa disparition, la parole va se replier sur elle-même, effectuer à rebours cette traversée de son événement et mesurer à froid sa propre puissance d'évocation.

C'est pourquoi, chez Rimbaud comme chez Thierry D, le motif de l'opéra fabuleux (5) ne se joint pas accidentellement à celui de la fin du monde: il en découle rigoureusement.  La poésie ne s'éploie qu'en régime de catastrophe ontologique; elle est l'opéra de réserve, le théâtre de secours que l'on dispose de toute urgence lorsque le monde parvient au bout de ses possibilités de scénarisations ontiques.

C'est pourquoi nous devons accorder une attention extrême au titre du recueil qui amorce ce que j'appellerai la phase dramaturgique de la trajectoire de Thierry D.

d'où que la parole théâtre (2007): ce titre, de prime abord étrange, nous livre pourtant la clef d'interprétation du travail que Thierry D. va entreprendre à partir d'ici.

Notons d'abord que le terme de théâtre ne marque pas ici le genre dans lequel viendrait se ranger après coup un texte intitulé d'où que la parole.  Si une certaine inclinaison de lecture nous incite de prime abord à le penser, cette pulsion de rangement générique se trouve, au second regard, rigoureusement invalidée par l'intégration continue du terme de théâtre au titre lui-même, comme si la puissance du jeu à venir soumettait d'ores et déjà le genre théâtre à un événement textuel que le genre ne peut pas circonscrire de l'extérieur (avant ou après coup), mais seulement marquer de loin en loin et de l'intérieur du récit auquel il se voit annexé dès l'apparition du titre.

Déréglant le genre théâtre à son extrémité terminale, le titre affole également le lieu d'origine du jeu à venir du seul fait de s'initier par un d minuscule et non majuscule, comme l'exigerait pourtant la règle du titrage éditorial.  À ce titre, celui-là précisément, le lieu d'origine manque, le titre ne titre rien que l'absence de son lieu initial (s'il y en jamais eu) et redouble, par l'inscription du d minuscule, la théâtralité non générique de son événement.

Car d'où que la parole vienne, elle vient d'abord à soi sans provenir de soi; laissé derrière dès sa première trajectoire, le soi ne peut initier la parole qui s'éploie ici, par définition, il ne peut que s'y confondre, c'est-à-dire s'égaler à une théâtralité extrême dont la scène interdit la position souveraine d'une subjectivité assurée de ses actes, de ses tableaux et de sa représentation:


nous aurons cette science

de nous quitter très fort (6)


D'où que la parole vienne, la parole théâtre comme si le substantif se délitait au profit d'un verbe impossible, d'une action qui déborde toute scène primitive ou terminale, et suggère la construction d'un espace poétique où les vers ne font pas que se succéder, se croiser ou s'enchevêtrer au sein d'une parole poème, mais dialoguent comme seuls pourraient dialoguer des personnages qui doivent prendre une pièce en marche sans en connaître le texte à l'avance, des personnages qui se confondent avec une parole théâtralisée qui est la poésie même, si du moins la poésie ne fait pas que se réaliser, mais se réalisant, atteint de surcroît à ce degré de voyance réflexive où elle se saisit en marche, en train de se faire, d'ores et déjà réquisitionnée par un espace dont le parler-à-l'autre-et-en-réponse-à-l'autre est l'espace littéraire lui-même, la poésie en tant qu'elle coincide de l'intérieur avec sa production théâtrale.

Il y a encore une chose qu'il me semble essentiel de noter au sujet du titre: la découpe syllabique du terme de théâtre -- thé / âtre -- vaut comme un rappel de la trajectoire parcourue depuis le premier recueil, Le thé dehors, jusqu'au bout de la route marquée par l'âtre devant lequel le poète s'arrête avant de sombrer dans le vertige de la parole: 


sans doute murmura-t-il trop de langues 

                 près d'un foyer éteint (7)


Désamarré du monde et de lui-même, écartelé entre sa disparition et la fin de l'horizon, le soi se confond sans reste avec le jeu du langage, il se fait poésie pure, ou disons plutôt que la parole se purifie dans le jeu théâtral qu'elle entretient avec elle-même, non pas simplement par gratuité ludique, mais bien en vue de plus profonds enracinements comme cela apparaîtra un peu plus loin.

Pour l'instant, aucun espace de sens ou de non-sens ne délimite a priori le jeu, la charge oraculaire de la parole délestée de tout attachement au soi (disparu) et au monde (disparu): le cela est du poème est le performatif d'un réel-en-second dont le coefficient de factualité se réduit sans reste à l'énonciation / l'inscription du vers dans le vide de sa production.  Pour le dire dans un langage mallarméen, c'est un espace construit uniquement à partir d'une grappe d'étoiles, de feux stellaires qui se profilent sur le fond de la nuit du dire, nuit dont la profondeur n'est ni plus ni moins vertigineuse que les énoncés qui la poinçonnent ou en griffent la texture insondable.

Procédons par illuminations, en d'autres termes procédons par éliminations: le soi est loin derrière, le monde anéanti en avançant.  Ne demeure que la parole théâtre tournant dans le vertige de son éblouissement.  Sauf à épuiser le champ du possible, donc sauf impossibilité, ce jeu ne peut pas s'arrêter de lui-même; en avançant, certes, ce peut être la fin du monde, mais jamais la fin du jeu.  Si le jeu doit s'arrêter, ce sera à condition de descendre.  

Ce ne peut être que la fin du jeu, en descendant:

S'intéresser à la forme mais attendre le Messie: l'habileté technique ennuie vite s'il n'y a pas, pour l'innerver, quelque personnalité indéchiffrable, dont l'excentricité indisposera. (8)

(...)


(1) Autoportraits-robots, Le Quartanier, p. 40.

(2) Rimbaud, Illuminations, Enfance IV.

(3) d'où que la parole théâtre, L'Hexagone, p 72.

(4) Avant le timbre, L'Hexagone, p. 62.

(5) Rimbaud, Une saison en enfer, Alchimie du verbe.

(6) Avant le timbre, p. 92.

(7) d'où que la parole théâtre, p. 68.

(8) Autoportraits-robots, Le Quartanier, p. 29.




dimanche 1 mai 2022

Premier dimanche du temps ordinaire. Trajectoires de Thierry D. (2)

 (...)

Car il s'agira de descendre, mais ne descend pas qui veut et certainement pas de n'importe où.

Si le nom de Djeu n'est pas qu'un jeu de mots, si le jeu nomme le nom premier de Dieu plus radicalement encore que celui de l'être, voire: si la légèreté apparente du jeu doit s'arrimer à la gravité hiératique du divin au point d'affoler la démarcation du ludique et du théologique (et peut-être même de confondre leur déploiement respectif), c'est que Dieu et jeu ont en commun l'élément de l'imprévisibilité radicale.

La loi et la règle, qui de prime abord semblent ordonner la manifestation commune du ludique et du divin, sont précisément ce qui saute en premier dès que Dieu et jeu sont lancés pour vrai.  Une fois initiés, nous savons de plus loin que n'importe quelle règle, nous savons plus rigoureusement que n'importe quelle loi, que tout peut arriver et que plus rien n'apparaît à l'horizon du prévisible.

La question soulevée par la trajectoire de Thierry D. est donc d'abord celle de savoir comment, à partir de quel lieu, en fonction de quel espace géopoétique s'initie le chemin qui performe cette transgression de la loi en direction du jeu, cette subversion de la règle au profit de Djeu.

*

La règle dont je parle me semble donnée dès le premier recueil intitulé Le thé dehors. (1)   En fait, la règle impose, dès le titre, la clef de sa transgression immédiate.  Le thé marque le domaine de l'infusion intérieure, l'invasion modérée du dedans par une altérité qui prend déjà la forme d'un appel.  À la sorcellerie intime du moi s'impose la règle d'une sortie: le thé ne se prend plus -- s'il s'est jamais pris -- dedans, mais il investit la subjectivité d'un impératif d'extériorité pour autant que les vapeurs du thé satellisent le dedans, le reconduisent à un effet secondaire du dehors.  Immédiatement infusé par l'altérité primitive des feuilles ou des champignons, le moi largue lentement les amarres de sa domesticité et le voici déjà en instance de sortie, les lèvres brûlantes au bord des mots:

tu es là tu t'expurges de toi

pour mieux nous entendre

les amarres incendiées de l'ego

glissent vers de nouvelles colocations (2)


Il faut noter ici la lenteur du processus.  La subjectivité n'est pas brutalement arrachée à elle-même -- nous demeurons au centre d'une cérémonie dont le thé est la clef géoaffective --, elle glisse en direction de ce dehors qui ne se voit pas à proprement parler, mais qui se fait entendre, et si la nature de ces nouvelles colocations ne peut pas exactement s'envisager à ce stade de la trajectoire, le monopole de la subjectivité n'en est pas moins déjà doucement contesté par la promesse d'un espace partagé.  Son regard flottant au-dessus de la tasse, sa sensibilité expropriée par la fumigation végétale de la porcelaine, le moi se traverse, s'exile à courte distance et se reçoit tout juste au-delà de ses limites, dans un espace indéfini que l'on dirait suspendu entre soi et cet appel du dehors qui se fait entendre toujours davantage:

au ras des arbres il y a l'étonnement

toute suffocation mise à plat

nous entrons dans de vastes demandes (3)


La demande est plurielle, il faut y insister, et elle est vaste; son sujet, s'il y en a, n'est pas défini, et l'étonnement qui s'y accorde n'a pas d'objet direct.  Il y a l'étonnement, comme on dit qu'il y a des nuages à l'horizon, et s'étonner lui-même ne va plus de soi, s'étonner étonne doublement dans la mesure où on ne sait pas avec certitude devant quoi cet étonnement se produit.  Tout ce que l'on peut dire, à ce stade, c'est que la surprise initie l'entrée en des demandes dont la vastitude même interdit qu'on les mesure en termes horizontaux ou verticaux.  L'étonnement se désaxe à proportion de la réponse à cet appel dont la polyphonie ne se laisse arpenter ni par le regard ni par l'esprit.  On reculerait à moins, et ce n'est pas sans une extrême prudence que Thierry D. se risque à nuancer ce qui se nomme, pour ainsi dire, de force et malgré tout:

nous ne sommes pas mystiques

mais les mots ce matin s'amincissent

à s'abolir en fine pellicule

sur la présence grasse des choses (4)

*

Non, nous ne sommes pas mystiques.  Mais il y a cette impression parfois que la poésie demeure la seule prière possible dans un monde où le retrait de Djeu l'emporte de justesse sur sa négation.

À cet égard, les recueils de Thierry D., respectivement intitulés À ceux qui sont dans la tribulation et De l'absinthe au thé vert (5) redoublent la trajectoire initiale du dedans vers le dehors, mais en explorant l'oscillation singulière de cet entre-deux où le je, écartelé entre les hallucinations de son errance urbaine et le désert théologal de son exil, fait l'épreuve de cet amincissement des mots signalé plus haut, au risque que le je lui-même se réduise au précipité chimique de leur infusion:

foudre éteinte

je m'amenuise

à petits pas de feu

dans l'oreille des villes


désolé


sous d'obscurs lampadaires (6) 


Notons la séquence d'amenuisement / d'amincissement: de la foudre au feu, du feu aux lampadaires, puis des lampadaires à leur propre réduction à un collectif d'obscurité.

À la nuit de l'âme qui caractérise l'épreuve mystique de la disparition de Dieu, correspond ici une nuit poétique qui n'est pas exactement une nuit de la poésie, une obscurité qui n'est pas fraternellement trouée par la flamme élocutoire de ceux et celles qui nous ressemblent, mais qui est bien plutôt le fait d'un hors-sujet déchiré entre le rappel à l'ordre de son intimité et l'appel au désordre de la brute altérité, un hors-la-loi coincé entre la retraite impossible et l'avancée dans sa formulation de juste obscurité. (7)

Car l'obscurité de la trajectoire doit encore se dire, et prétexter le fait qu'on n'y voit rien pour mal parler de la nuit -- littéralement blasphémer -- est trop facile.  Et Thierry D. ne s'accorde aucune facilité, bien au contraire: c'est à l'instant où  les mots se font les plus minces, les liaisons les plus rares, c'est au moment où l'inconnaissable se fait le plus dense que l'exigence de juste formulation s'éprouve avec un maximum d'incandescence.

Le poète est celui qui sait qu'une fois parti, on ne revient pas: il sait que l'exil est irréversible.  Alors il avance, et brûle en parlant la distance qui l'éloigne du langage commun et des points de repères numérisables:

Au seuil d'une autre loi contradictoire

nous sommes toujours à quatre-vingt-treize kilomètres

de quelque part (8)


Il avance avec pour seule boussole un odomètre esthétique dont l'aiguille marque à l'infini le même nombre, et il avancera encore jusqu'au moment où il ne pourra plus avancer davantage, où le quelque part aura le sens et la charge d'un absolu autre part.  Ayant épuisé la totalité des horizons, il ne pourra pas aller plus loin.  Il saura alors que le moment est venu de descendre et qu'il n'y a plus d'autre issue que celle que l'on creuse.

(...)


(1) Triptyque, 2002.

(2) Idem, p. 14

(3) Idem, p. 17

(4) Idem, p. 30.

(5) L'Hexagone, 2004 et 2005.

(6) De l'absinthe au thé vert, p. 31.

(7) À ceux qui sont dans la tribulation, p. 41.

(8) De l'absinthe au thé vert, p. 42.





dimanche 20 mars 2022

Premier dimanche du temps ordinaire. Trajectoires de Thierry D. (1)


 Je n'existe plus que dans cette descente où ma propre disparition me salue


Certaines oeuvres n'attendent personne.  Elles sont, elles fusent, elles vaquent à leur fatalité intime, se construisent en marge de toute fureur médiatique et leur exception se signale à ceci que le lecteur n'est toléré que dans l'exacte mesure où il se tait, se périphérise et reçoit sa propre contingence de l'oeuvre qui vient à sa rencontre.

Ce qui ne va pas sans entraîner quelques turbulences dans ce rapport que le lecteur-roi entretient d'ordinaire avec les livres qui lui tombent du ciel, poussent dans son pommier ou lui ont été suggéré par quelque chroniqueur dont l'enthousiasme inquiète.

Le lecteur-roi ne mesure pas assez le rapport idolâtrique qu'il entretient la plupart du temps avec tous ces livres qui ont été conçus sur mesure pour lui, qui n'ont été construits qu'en vue de le toucher, de poser la main sur lui, littéralement, et qui, à l'instar d'un miroir invisible, lui renvoient le reflet magnifié de ses désirs, de ses craintes, de ses lubies, voire de ses pelouses névrotiquement entretenues.*

Le lecteur-roi se sait nécessaire, il sait qu'il vient par définition avant le livre qu'on lui met entre les mains; il s'affirme essentiel en regard d'une oeuvre qu'il annexe à son existence comme la substance avale ses accidents dans les bonnes vieilles ontologies de notre enfance.

Mais il arrive (et c'est chose extrêmement rare) que des oeuvres renversent complètement le sens de cette relation, voire qu'elles subvertissent ce contrat esthétique, et foncièrement narcissique, qui règle le plus souvent les rapports du lecteur-roi au livre-sujet.

Il arrive parfois que le lecteur se sache immédiatement refoulé dans les marges d'une oeuvre qui, soudain, ici et maintenant, se passe souverainement de lui pour exister, qui n'a pas, à proprement parler, besoin de lui et de ses limites pour se déployer, qui n'a pas été construite pour ses beaux yeux ou par considération de ses affects socialement émoussés, oui, il arrive que le lecteur se découvre délesté de ses titres impériaux, exilé de sa propre expérience de lecture, mais en cet exil même, réquisitionné in extremis à titre de témoin de ce qui arrive comme cela ne peut arriver que dans l'ordre de l'une-fois-mille-fois.

*  

bonsoir canaille / ôte tes sales pattes de ce poème** 

Nulle méchanceté ici, plutôt un constat: le lecteur-roi, touche-à-tout, a forcément les pattes sales.  

Et si la saleté n'est pas une option, encore faut-il apprendre à se salir plus profondément, plus rigoureusement, encore faut-il se rappeler que la souillure, comme l'être, macule de multiples façons, et que si on doit se salir les pattes, mieux vaut le faire en les plongeant dans la terre qu'en refusant, souillure suprême, de se commettre de quelque façon avec la dureté primitive des ronces, des pierres et des racines.

*

La trajectoire poétique de Thierry Dimanche depuis les vingt dernières années correspond à une exception tranquille, jouant de sa force en toute extrémité, qui commande la retenue, voire l'ardente patience du lecteur.

Entrer dans cette oeuvre, d'où qu'on lui arrive, c'est être irrésistiblement entraîné dans un mouvement de descente, c'est s'exposer à une sévère épreuve de désorientation où les signes communément distingués du haut et du bas, du ciel et de la terre, de l'envol et de la chute s'offrent à des renversements inédits.

Car il s'agit de descendre, et si la poésie de Thierry D. peut être qualifiée d'infernale à certains égards, c'est en ceci qu'elle est, dès le départ et jusque dans ses dernières manifestations, toujours davantage engagée vers le bas, magnétisée par l'enchevêtrement des identités terrestres qui plongent en des régions qui ne sont pas d'emblée habitables ou hospitalières, et qui ne sont pas davantage ciselées en vue du dicible ou martelées à la mesure de l'intelligible.

Car il s'agit de descendre encore, de suivre ici le guide et de faire attention où on pose le pied.   De végétations mythiques en terres démeublées, de galeries forées au plus noir en escarpements taillés au plus froid, il s'agit de tenir ferme à ce fil qui n'est pas exactement d'Ariane, de s'agripper à la corde spéléographique que le poète minier nous tend, de s'orienter aux tremblements de sa lampe frontale et d'accuser réception de cette multitude de joyaux ramenés à la surface de la langue dans une confusion réglée de l'outil et de la matière.

*

Disons franchement les choses: la première sensation que tout lecteur non prévenu éprouve au contact de l'oeuvre de Thierry D., c'est d'avoir affaire à un poète que rien n'arrêtera, et dont l'écriture semble habitée, voire hantée, par une implacable nostalgie de l'obstacle.

En ce sens, la singularité poétique qui se met en branle ici me semble inséparable de cette quête qui consiste à se donner un indice de résistance qui soit à la mesure de sa progression, une altérité aussi rare qu'un monstre ou un diamant afin de freiner un tant soit peu la vitesse d'exécution de la langue lorsque, affranchie de toute force gravitationnelle, elle s'égale à l'infini de ses virtualités ludiques.

Comment insérer le signet de la clarté classique dans le feuilleté rocheux des régions barbares?  Cette première formulation du problème demeure bien approximative et appelle de plus étroites corrections, mais pour ce qui regarde cette poésie qui en est depuis longtemps à tu et à toi avec les puissances néantes et inférieures, tel me semble être à tout le moins le sens de la question première.

Il s'agira donc de descendre, et si, à une certaine profondeur, il pourra sembler que tout se retourne, ce ne sera pas simplement parce que le souffle manque ou que la lumière nous fait défaut, mais bien parce que cette ivresse du fond coïncide avec une leçon de chute, rien de moins qu'académique, un enseignement qui s'accompagne d'un indice de spiritualité extrêmement élevé, et que la lucidité de surface échoue à traduire dans le langage profane du sens soi-disant propre ou figuré. 

Il s'agira (rien de moins) de craquer le code du réel qui est retournement, et en ce sens, subversion, littéralement sens dessus dessous.  En d'autres termes, il s'agira de méditer sur le nom de Djeu, de creuser sous ce nom en se rappelant qu'ici le code sera toujours en avance d'une énigme sur son craquement.

*

Se situer.  Là où on commence, où s'amorce à notre insu la situation. Là où on ne peut plus tomber que par en haut.  C'est là, qu'on serait.***

Je suis un fantôme qui parle d’un fantôme à d’autres fantômes en usant de fantômes miniatures.  Faute de retour, j’invoque le grand retournement.**** 

Première certitude : on ne peut plus rassembler les morceaux de Djeu.*****

Ok, creusons.

(...)


*Sur le concept d'idole, je me réfère ici aux travaux de Jean-Luc Marion dans L'idole et la distance et Dieu sans l'être.

** d'où que la parole théâtre, L'Hexagone, p. 45.

*** Problème trente. L'observatoire souterrain, Prise de parole, p. 80.

**** Tombeau de Claude Gauvreau, Nouvelles Éditions de Feu-Antonin, p. 27.

***** Théologie hebdo, L'Hexagone, p. 147.




mardi 28 décembre 2021

Journal d'une seule nuit

Inutile de soupeser le commencement, il s'agit d'une entrée à sortie intégrée, l'ameublement lettré d'une seule veille.  Surtout pas de poésie et encore moins de philosophie, même s'il est vrai qu'en fumant sur la terrasse, le remue-ménage de la ville -- sa fuite de robinet mal refermé -- induit une légère nausée.

Je me traîne depuis des mois entre des éclats de conscience dont la durée excède rarement quelques minutes.  Je sais qu'il s'agit du temps détraqué de l'insomnie: la vision se perd, se ressaisit, se perd encore à la périphérie d'une infinité de petites noirceurs mille fois remises au lendemain.

Mais ce lendemain, saisi dans l'instant, a la même résonance qu'un ricanement égaré en de lointains couloirs.  Voilà.

Mes résolutions pour 2022: rester vivant, ne plus écrire, ne pas dégueuler avant d'atteindre la bol et sourire aux conseillers pédagogiques.

(Oh et puisqu'on y est, ne pas me juger trop sévèrement quand je mesure les heures de sommeil perdu entre deux séances de spiritisme sans objet -- l'existence est un malentendu ajusté au ressac de la matière matinale, ainsi que ma joie demeure, que la cafetière crépite et que la nuit reflue entre les broches de la Vierge Marie.)

28 décembre, 3h47



  


   

samedi 4 décembre 2021

De la littérature comme joke ratée



Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l'auteur n'a pas été contraint?  

Bataille

  

Il y a cette idée étrange qui me trotte dans la tête depuis un certain temps, un vertige théorique que je n'ai confié qu'à très peu de gens -- peut-être parce que, de nos jours surtout, c'est le genre de chose qu'on préfère garder pour soi, que le langage tout entier est en train de devenir une chose qu'il vaut mieux garder pour soi --, cette idée étrange, dis-je, que tout poème est l'équivalent d'une joke qui ne va pas au bout de son rire.

La formulation est approximative, mais s'il est vrai que la poésie vient en premier, que tous les genres littéraires ne sont que des ramifications d'un Poème originaire, la question est la suivante: quelle est la joke fondatrice, quelle histoire pissante pouvait-elle bien raconter pour qu'il fallut tout l'esprit de sérieux dont la poésie est capable afin de neutraliser cette déflagration nerveuse et en contenir la puissance contaminante?

*

Le Chant premier est une chanson à répondre dans laquelle les mortels ne font que reprendre le refrain vulgaire que les dieux martèlent en se pissant dessus.  Le Chant premier a plus d'affinités avec un épisode de Soirée Canadienne qu'avec le boudin gros fâché d'Achille aux portes de Troie.  (Lautréamont, me semble-t-il, est un des rares à l'avoir compris.)

*  

Même le Poème de Parménide, si originaire soit-il, n'a de sens que si on le resitue (vulgairement) sur le plan d'une séance de préparation au mariage, une boutade érotique sur le thème de la nuit de noces.  Car que dit la Déesse en somme?  Ceci: qu'il y a deux voies, celle qui passe par en avant (féconde) et celle qui passe par en arrière (stérile).  C'est à peu près ce que disait Sade, mais dans un style moins allusif.  

Le sacré n'est pas le contraire du profane.  Le sacré, c'est le profane qui flanche jusqu'à l'asphyxie.  C'est le vulgaire qui retient un rire gras et flatulent jusqu'à ce que le cadavre passe à travers le cercueil et déboule infiniment dans les escaliers de la cathédrale.

Sans blague, n'avez-vous jamais eu l'impression que même les meilleurs poèmes ont une allure de joke inachevée, vaguement ratée?  Par exemple, que la poétesse éco-compatissante qui s'installe derrière le micro pour nous lire ses vers sur un ton de peep show est une stand-up comic qui ne s'avoue pas, qui se retient d'avouer l'inavouable?  Sans blague?

*

(Oui, cette impression taraudante que tout poème est l'équivalent d'une joke qui ne va pas au bout de son rire, qui s'interrompt avant que le rire ne le ruine de l'intérieur.  C'est une position théoriquement indéfendable, bien entendu -- on imagine mal Marie Uguay en train de se taper sur les cuisses, quoique... -- mais en même temps, l'esprit de sérieux n'est-il pas l'ennemi numéro 1 de tout écrivain, surtout s'il est poète?  Je veux dire: à première vue, rien de plus étranger que la poésie au monde de la déflagration nerveuse, mais en contrepartie, une poésie qui se confondrait sans reste avec l'esprit de sérieux, cette poésie-là serait -- je le maintiens -- ratée par essence.  Baudelaire a toujours évité ce piège.  Pourquoi?  Un ami m'a dit un jour qu'on ne repérait aucune faute de goût chez Baudelaire.  D'accord, mais pourquoi?  Parce que chacun de ses textes est toujours en prise directe sur la joke clandestine dont il est l'épiphanie.  Ok ma yeule.) 

 *

Élargissons la perspective et osons la question qui ne nous vaudra pas de nouveaux amis: pourquoi la plupart des romans publiés ces derniers temps sont-ils aussi plates?  Qu'est-ce qui peut bien expliquer cette descente de névrose généralisée qu'est devenue la littérature, cette impression pourrie que la plupart des auteurs sont devenus de petits monsieurs et de petites madames bien mis, tout droit sortis des HEC avec leur veston, leur tailleur et leur mélange de petites pilules protofascistes -- sans oublier cette manière un peu raclure de la poser à la minorité qui fut d'abord raciste envers soi-même, de jouer si bien la pute quand on dit qu'on a hâte de retrouver ses lecteurs au Salon du Livre, oui, cette impression déconcertante qu'ils sont tous là à essayer de nous vendre leurs sales petites trajectoires, leurs intrigues aussi captivantes qu'un mur mitoyen, leurs traumatismes d'enfant choyé, leurs scènes primitives, fadasses et alambiquées, cette impression, en somme, qu'on a affaire à des gens qui jouent à être écrivain sans jamais avoir été contraints à l'écriture quoi qu'ils en disent. 

Qu'a-t-il bien pu se passer pour que la littérature se retourne contre elle-même, se dissocie aussi lâchement de sa puissance d'évocation, se dégonfle jusqu'à se confondre avec un ramassis de colporteurs terrorisés, prodigieusement ennuyeux et moralement irréprochables (haha).  Ok ma yeule.

Ou pas.

*

De nos jours, on ne rit plus (hahaha), on ricane (neinheinhein).

Ça publie de mauvais romans et ça ricane pitoyablement entre deux plats de pinottes lors des lancements.

Reconnecter tout ça à la Joke d'origine ne sera pas une mince affaire, réconcilier le sens du jeu avec le sens du tragique n'ira pas de soi.

Non, cibole, y en aura pas de facile.





vendredi 17 septembre 2021

Comment dire Oui à un référendum qui n'aura pas lieu

Mise en situation: hier soir, j'ai vu Hubert Aquin qui fumait en camisole sur la galerie d'un motel miteux de la 117.  Trois chars de la SQ sont arrivés peu après: les beus l'ont embarqué avec 964 versions de la question référendaire.  (Des morts subtils vaquent à l'éternel retour du Non.)

*

La librairie et la bibliothèque sont les seuls labyrinthes que je connaisse dans lesquels le plaisir de s'égarer est si intense qu'il n'y a que la tristesse d'en sortir pour l'égaler.

Pendant ce temps, Hubert Aquin lubrifie de toutes ses glandes le canon qu'il va insérer dans sa bouche avant de réexpédier son oeil de verre aux étoiles, et un éditorialiste de La Presse -- dont la sagacité est proverbiale -- va nous expliquer pourquoi le Non est la seule option raisonnable avec une ferveur égale à celle que déploie un morpion dans le brasier anal d'Alexandra.

*

Je ne regarde jamais le débat des chefs:

A priori, ça me met en tabarnak,

Et si la loyaliste à tête d'astronef

Récidive, je passe en mode érotomaniaque.

*

Rien n'obligeait ton visage à finir entre mes mains.  Je l'ai cueilli comme un chardonneret qui tombe après avoir donné de la tête dans une vitre, et j'ai reçu de toi le sacrement de la confusion.  Nulle part avait le sens de mes lèvres écrasées sur ton ventre en octobre 70.

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Quand on y songe, parler est terrifiant.  Penser à ras la terreur est épuisant.  La sauvegarde automatique des sensations n'était pas nécessaire, et à la fin le poème saute comme un plombage qu'on recrache dans ses mains.

Pendant ce temps, Hubert Aquin referme ses lèvres autour du canon.  Les bonnes soeurs de Villa Maria vont en prendre plein la cornette.

Le Regroupement des propriétaires d'habitations locatives prendra fait et cause en faveur du Non, mais seulement après avoir justifié dialectiquement l'éviction des voyants et la déportation des poètes récalcitrants.

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J'aime les entretiens révolutionnaires qui s'achèvent dans le vague sur une terrasse, quand les visages prennent la nuit de haut en bas.

(Sinon, outre que des entraves majeures sont à prévoir dans le pont-tunnel de nos pensées, j'ai vu une bonne femme en chaise roulante cracher à petites salves sur un char de police parké dans le spot réservé aux taxis, coin Saint-Laurent et Saint-Zotique.  C'était en octobre 95.)

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Seul dans le Tim Hortons de Varennes, je persiste

À vénérer le vide, ma queue courte et bandée

Enfilant une théorie de beignets fascistes

Avant de finir en prison comme Edgar Fruitier.

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Lorsque la pluie tinte à la surface des feuilles froissées, qu'elle rend le même son qu'une tête introduite dans un sac de Ruffles, je renouvelle mon abonnement au visible tout en sachant que ma carte de crédit est expirée.

Je suis le compagnon de route de deux référendums ratés et d'un kamikaze formé à l'École nationale de la fureur.

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De moins en moins de gens lisent, de plus en plus de gens écrivent.  Comme le disait Goldblum dans Jurassic Park, life will find a way.

(Sinon, j'ai vu Gaston Miron péter les plombs à la caisse du Costco parce qu'un fan lui a demandé de dédicacer le Guide de l'auto 2003.)

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La poésie seule peut prendre à rebours le phénomène en direction du nyctomène, rebrousser le chemin de la révolution jusqu'à la singularité nocturne du Oui.

En d'autres termes, tout le caucus du Parti libéral ne vaut pas le poil de cul d'Alexandra que j'ai recraché en sortant de Chez P...

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Le Québec est un poisson mort

Clic! 

Éclair de flash

L'oeil de verre de la lune roule dans les buissons de Villa Maria.




 

dimanche 5 septembre 2021

Approche existentielle de la pandémie

Ce que je cherche à exprimer n'a peut-être pas beaucoup de sens (trop de choses ont glissé au néant depuis les deux dernières années, se sont spectralisées dans les coins).  

Ce qui gêne l'expression ici, je m'en rends bien compte, c'est la fracture entre l'éthique et l'esthétique.  Je voudrais ne pas avoir à soulever la question de savoir de quel droit je puis achever la phrase que je couche en ce moment si je l'achève en disant que jamais le monde (la ville, les routes, les espaces déplacés de nuit par errance estivale) ne m'a semblé aussi profond, aussi réel que depuis le début de la pandémie, alors que, soudain, le primate civilisé se raréfiait au coin des rues.

Le remue-ménage du Collectif a toujours atténué la portée tragique de certaines évidences; la pandémie, en économisant les rapports corporels, en distribuant le visible bloc par bloc, a libéré quelque chose que je n'aurais jamais cru possible, soit la révélation brutale de ceci que nous n'avons rien à voir avec ce monde, et que c'est précisément dans ce ne rien à voir avec que réside la chance la plus rare et la plus déchirante.

Pendant que des vieux crevaient par milliers dans les manoirs abandonnés, ma propre impermanence m'a sauté à la figure; bien entendu, je savais depuis toujours que je n'étais pas invulnérable, que je pouvais disparaître n'importe quand, mais voici que j'étais enivré de le savoir; je me rappelle de la joie volcanique, parfaitement égoiste, qui me montait au coeur en même temps que la certitude sensible de ma mortalité, alors que je brûlais la troisième voie de l'autoroute 15, le soir, pour aller je ne sais où par les solitudes immensifiées.

Le ciel fixe, bêtement étoilé.

Et au hasard des stations, tout visage avait encore la ferveur d'une apparition, la moindre rencontre aspirait à une dimension mythique: le sous-titrage du Collectif était aboli, chaque corps devait parler sa propre langue, chaque geste devait se défaire en un baiser de secours ou un adieu d'occasion.

Et je saluais la violence des néons quand je poussais la porte d'un dépanneur avant minuit, la terrasse lunaire d'un Tim Hortons déserté, où je m'attablais et laissais le café fumer entre mes mains posées à plat sur la table, juste pour le plaisir de savoir que rien n'allait se produire précisément parce que tout pouvait arriver.

Le monde était à crier et pourtant jamais, jamais l'angoisse n'est venue.

Il y a même de ces soirs où j'aurais voulu écrire un court roman qui se serait intitulé La Joie.