mercredi 18 mai 2022

Premier dimanche du temps ordinaire. Trajectoires de Thierry D. (4)

(...)

Que reste-t-il de soi une fois le sujet laissé loin derrière (soi) et l'horizon terrestre épuisé droit devant?  Nous avons jusqu'ici suggéré une réponse: de soi, il ne reste qu'une parole fondue aux éclats de sa projection théâtrale.  Le soi revient à soi sous la forme d'un éclair mobile dont la charge illumine à contre-jour la succession des poèmes:

Langue est éclair dans la tête quand les divisions de soi circulent... (1) 

En d'autres mots, le soi est ce trait qui prolonge le pointillé de sa disparition jusqu'à composer en négatif la silhouette matérielle de chaque vers, chaque strophe, chaque poème; sacrifié(s) comme des lettres pour former le mot (2) le soi se fantomatise en quelque sorte, se contracte toujours davantage sur son absence, pareil à une étoile qu'avale sa propre force de gravité jusqu'à ce que cette contraction libère la charge nécessaire, le trait foudroyant qui opère le versement de la parole au poème.

Mais de contraction en contraction et d'éclair en éclair, le fantôme de cet opéra électrisant gagne en densité; petit à petit, de proche en proche, le ressac incessant du fantôme contre l'écran de la parole, son remue-ménage de brûlures et d'étincelles finit, à l'usage, par lui conférer une coloration spectrale qui lui est propre, une densité spirituelle qui le singularise -- car si le soi de droit commun s'est à tout jamais dissipé avec le retrait de l'horizon terrestre, voilà que quelque chose comme un sous-soi prend forme, se densifie timidement vers le bas et s'ouvre à une opération de parole d'une tout autre nature et s'exerçant à une tout autre altitude:

Soi 

s'effondre

en soi: devient sol (3)


Ce devenir-sol du soi (ce que j'appellerai ici le sous-soi) marque la première étape en direction de cette esthétique de la descente que j'ai signalée dans les premières livraisons de cette étude, et qui me semble constituer la note de basse des travaux publiés de Thierry D. depuis 2013.

Mon intention n'est pas de faire l'inventaire (fastidieux, par définition) des tropes qui confèrent à ces travaux une rigueur poétique à mon sens inégalée dans le champ de la poésie (et de la poétique) québécoise, mais plutôt d'insister sur quelques-uns d'entre eux parmi ceux qui me semblent les plus chargés de sens, de profondeur et (pourquoi pas?) d'avenir pour ce qui regarde le décloisonnement générique de la poésie et de la théologie.

Car si je ne m'avancerai pas jusqu'à dire que Thierry D. est mystique -- avec toutes les confusions dont ce terme est porteur depuis la lecture claudélienne de Rimbaud --, il est très assurément théologien, et même, théologien d'une trempe à finir sous le couperet de la plupart des comités de salut public qui, de nos jours, confondent systématiquement littérature et morale, et une fois la confusion achevée, reconduisent le phénomène littéraire à un calcul de type coûts / bénéfices.

Je me propose d'essayer de comprendre pourquoi l'oeuvre de Thierry D., à la différence de tant d'autres, ne se laisse pas si facilement intégrer à ce genre d'opération comptable.  En quoi, plus radicalement, elle échappe à l'ordre de tout calcul, et se place plutôt sous le signe de la dépense somptueuse, non chiffrable et non inventoriable. (3)

Quoi de la théologie?  De quel theos peut-il bien s'agir ici?  Et à quel logos ce theos peut-il bien se lier?  Ces questions, j'en suis conscient, sont précipitées, mal assurées, leur formulation elle-même engage une position du problème qui nous induit peut-être en erreur dès le départ parce que 1) on ne peut pas d'emblée exclure que le theos ici soit légion, divers, multiple, que sa manifestation requière un sens de la pluralité autrement plus aigu que celui du polythéisme de droit commun, et 2) on ne peut pas davantage déterminer, à ce stade, si le logos s'affranchit du theos au point de pouvoir se rapporter à lui de l'extérieur, un peu comme un spectateur étranger se rapporte objectivement à son positum, ou si au contraire ce n'est pas le theos qui réquisitionne le logos qui lui sied dès les origines, tire à lui le discours le plus susceptible de brûler à proximité de sa manifestation ou de se dévaster à distance de son retrait.

Ainsi, brûlant les planches de sa production théâtrale, le soi se fait sol, il se fait sous-soi, comme nous le disions plus haut.  Cette réception de soi par sol à partir de l'attraction exercée par les profondeurs signale l'amorce de la descente:

Qu'on pense à elles ou non, les régions inférieures sont là, agissent, nous traversent, sans attendre notre visite.  (4)

Les régions inférieures, le bas, voire le très-bas, sont là, elles sont d'ores et déjà activées: non seulement nous précèdent-elles, et de très loin, mais nous précédant, devancent notre visite comme si celle-ci avait toujours déjà eu lieu du fait que les régions inférieures ne se tiennent pas simplement sous nos pieds, mais nous traversent, qu'on pense à elles ou non, nous croisent, ne s'arrêtent pas à nous (loin de là) mais nous soulèvent et nous déportent (loin de nous).

Pour l'instant, nous réserverons à l'expression régions inférieures son indétermination et sa puissance suggestive pour nous concentrer sur l'effet que ces régions exercent sur le soi.  Ce dernier devient sol, il entame avec les forces du bas une relation contractuelle qui n'a pas encore la clarté d'un pacte, mais qui est scellée par le magnétisme, la force de gravité de ce qui se tient -- sous-soi -- sous le sol.

Traduit à échelle humaine, ce magnétisme est reçu comme un appel en provenance des profondeurs.  La question de savoir qui ou quoi au juste performe cet appel ne peut recevoir ici de réponse précise, mais une chose est sûre: la manoeuvre amorcée en réponse à cet appel équivaut à une profonde désorientation.  Mieux: la désorientation se confond avec cette réponse, et ce n'est peut-être pas un hasard si l'image de la navigation errante apparaît, chez Thierry D. tout comme chez Rimbaud qui en est l'initiateur moderne, comme le signe le plus évident de la désorientation extrême.  Il est d'ailleurs remarquable que celle-ci mobilise, dans les deux cas, les tropes de la brume et du port:

il en résulte une sacrée arche à conduire pour maîtriser l'alliance de la brume et du port. (5)

Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. (6)

Si le voisinage de Rimbaud et de Thierry D. suggère quelque communauté infernale, il faut cependant se retenir d'associer le thème de l'enfer à l'appel dont il est ici question.  Car l'enfer, avant de consumer, séduit.  De prime abord, l'enfer se signale par le magnétisme de la séduction.  Or, ici, l'appel magnétise, certes, il désoriente mais il ne séduit pas à proprement parler.  Plus précisément, il détache le soi de soi en le rattachant au sous-soi.  En d'autres mots, il désoriente le soi pour mieux le réorienter en direction du Sol, c'est-à-dire en direction de la dureté primitive de ce qui est -- de ce qui est en tant qu'il résiste absolument au (et se distingue radicalement du) monde de la parole-théâtre.

Bref, si cet appel peut être qualifié de théologique, ce n'est pas tant qu'il ouvre à Dieu, mais plus rigoureusement, à cette interzone de l'adieu (très explicitement nommée chez Rimbaud), à cet entre-deux de Dieu et de l'adieu, dans le champ ouvert par le a privatif de l'adieu où la parole déthéâtralisée a pour vocation de se tenir et de dire enfin ce que Dieu tait en se retirant, ce qu'il s'est retenu de dire depuis le commencement, ce que nul évangile, nulle religion, nul prophète n'est à même de voir, de dire ou d'entendre au sujet de Dieu -- bref, ce que seul le poète peut révéler au risque de tout perdre (raison, demeure, veaux, vaches, patrons, femme, enfants et compagnons).  Le poète, et le poète seul, peut exceptionnellement nommer ce que Dieu retient de lui-même de l'autre côté de toute révélation concevable.  Seul il peut représenter l'irreprésentable, nommer l'innommable, se tenir aux portes de la Loi et vaciller sur le a de l'a/dieu un peu comme Philémon sur le A de l'océan Atlantique. 

Cette théologie, on l'aura compris, est clandestine, dangereuse, spirituellement interdite.  Elle est conçue sur mesure, et tout à fait exclusivement, pour une expérience poétique totale qui touche le fond des régions inférieures, qui atteint à ce qui est comme au sol le plus aride, le plus dur, le plus résistant -- en un mot le plus réel -- qui se puisse atteindre.

Et c'est pourquoi cette théologie culmine, en ses énoncés les plus vertigineux, sur un jeu de noms divins qui eut été inconcevable dans le champ de la théologie traditionnelle.  Le nom de Dieu ne se projette plus dans les termes d'Être ou de Bien.  Dieu, désormais, se lie au jeu par lequel il intègre la descente du sous-soi en son sol.  Dieu, désormais, se nomme Djeu dans l'exacte mesure où le a privatif de l'adieu (l'occulté de toute révélation) ouvre au poète un espace de jeu que l'on peut identifier comme un espace de création radicale au sein duquel la distance entre les mots et le réel est réduite à néant.

*

Si la distance entre les mots et le réel est égale à zéro dans le a, il en va (presque) de même de la distance entre Dieu et le sous-soi.  Dans le ale sous-soi est aussi loin de soi qu'il peut l'être, et Dieu lui-même est aussi dégagé de sa révélation qu'il peut s'en dégager.  Ce qui de Dieu demeure, c'est le jeu créatif libéré de toute révélation, c'est la poésie ardente -- le poien pur et sans autre finalité que sa création continue -- à laquelle le sous-soi se rapporte comme on se rapporterait à des blocs de mots tout droit sortis de la bouche d'un volcan.       

C'est pourquoi Dieu et le sous-soi se lient à s'y confondre en Djeu.  La violence inaugurale de cette confusion achève la désorientation amorcée avec le premier mouvement de descente: 

Je chie Djeu et je suis chié par lui.  Cela n'est pas vulgaire.  Nous nous expulsons, fraternellement, paternellement.  Filiaux. (7)

Cela, dire cela, n'est pas vulgaire, de fait, et ne peut pas l'être puisque nous ne sommes plus sur le plan profane, théâtral, où les mots et les choses signent à chaque parole, accusent en chaque action leur distance irréductible.  Nous ne sommes plus sur le plan du profane, mais pas davantage sur le plan du sacré: nous nous retrouvons dans l'entre-deux de l'a/dieu, c'est-à-dire sur le contre-plan de ce que Dieu doit taire de lui-même, refouler de lui-même, pour que quelque chose comme une révélation soit possible.  Bref, nous nous retrouvons au milieu des matériaux brûlants du Poème.  

La distance entre le réel et les mots étant abolie, il en va donc de même entre la louange et le blasphème, le très-haut et le très-bas, le profane et le sacré.  Le verbe chier traduit ici la violence et la saleté de l'expulsion caractéristiques des régions inférieures.  Je chie Djeu et je suis chié par lui: ce qui se dit là ne peut pas se dire froidement, d'une voix douce ou feutrée comme cela se fait là-haut, à la surface des choses (nous ne sommes décidément plus sur le plan où se rencontrent les fonctionnaires de la poésie) mais au contraire cela doit s'expulser, voire se crier jusqu'à ce que cette violence expressive atteigne à l'ossature des mots privés de salive, à la pesanteur des mots appuyant sur la langue comme des pierres, car dans le a de l'adieu, les mots ont la même réalité et sont de même étoffe que le fond des choses.

La filiation rappelée à la fin du texte affole la distinction normalement opérée entre frère et père: je ne puis être frère de mon père, ou père de mon frère que si les lois de la filiation sociobiologique sont rompues, perverties, reconstruites en vue d'alliances où les identités doivent se redistribuer selon la règle du Djeu qui se joue de toute règle.  (Le Verbe s'ouvre ici à des filiations sauvages qui seraient intolérables sur le plan de la révélation évangélique: de fait, on imagine mal Jésus sortant de l'anus de son Père, quoique...)

*

L'effacement biblique de l'auteur est le testament même, et peut-être l'invention par défaut de l'écrivain. (8)

Car il s'agit de descendre jusqu'à s'enterrer, jusqu'à ce point où l'effacement de l'auteur atteigne des proportions bibliques, c'est-à-dire jusqu'au seuil impossible où le sous-soi se fond à sa propre dissolution dans le a de l'adieu, qui est le testament même, soit le legs absolu de soi au jeu de Djeu, à l'incandescence poétique des mots réduisant à zéro leur distance à l'égard de ce qui est, rapatriant la totalité de l'être, le réel même, la résistance ontologique primitive, au sein du dire.

Cet effacement de l'écrivain prélude aux terribles soirs d'études (9) qui prolongent -- et en un sens achèvent -- le mouvement de descente décrit dans Problème trente.  L'extrême attention que Thierry D. accorde ici à la délicate question du néant en témoigne:

Dorénavant, dit le chercheur, je ne m'intéresserai qu'au Rien.  Fatigué de toutes choses, je me spécialiserai dans ce qui les excède.  Le néant sera mon unique objet, l'absence d'objet de ma passion. (10)

Le ton à la fois clinique et mélancolique de Problème trente indique assez clairement que le poète de la descente apparaît désormais comme le sujet absent de sa remontée. C'est de la surface des choses, mais en tant qu'elle a d'ores et déjà été craquée jusqu'au plus abyssal, que Thierry D. s'adresse à nous à présent.  Le néant qui se dessine à l'horizon de cette fatigue dont on nous dit qu'elle recouvre toutes choses, cet excès ontologique du Rien sur le monde ne s'ajoute pas aux objets comme un objet de plus (la fatigue aurait tôt fait de le reprendre comme tous les autres), cet excès qui échappe au rayonnement de la fatigue n'est pas à proprement parler un surplus, c'est un surmoins, c'est le sous-soi de retour des régions inférieures, un fantôme dont le passage théorise les conditions de possibilité d'un retour à soi après la mise en jeu de soi en Djeu.

Ce monde, notre monde -- la réalité comme on dit parfois pour aller vite -- est le revers spectral de Djeu.  Le monde est cette fiction que l'acte poétique absolu a dévoilé pour ce qu'elle est: un réel de seconde zone.  En d'autres termes, le Rien est le Poème en regard duquel le monde passe pour la réalité, alors que c'est plutôt le monde qui apparaît comme rien en regard du Poème qui est le seul réel.  C'est, à mon sens, la leçon de chute la plus renversante qui se dégage des derniers travaux de Thierry D.: 

Non pas rien.

Plutôt du quelque-chose saturé.  Saturnal, saturnien.  Du trou noir spirituel au fond sans fond de la tête.  (11)

Le néant est l'expression profane, philosophiquement rebattue, qu'on mobilise par défaut pour désigner le Poème qui est le réel même.  Et c'est pourquoi le Rien, contre toute attente, et en vertu d'un renversement inédit peut poétiquement s'égaler à ce que le réel comporte de plus réjouissant: la fête et les fleurs. (12)

Le Rien en fleurs, épuisant l'atrocité par ses racines à rebours du ciel. (13)


parmi les minéraux les émulsions                    l'humain se tasse à l'écart

            avec des rythmes pour se réparer

gratifier sa descente d'un lot de fleurs échappant               à leur somme (14)


*


Il y aurait encore beaucoup à dire de l'oeuvre de Thierry D., et je vais résister ici à la tentation d'en dire davantage: la piste récemment ouverte par le magnifique Tombeau de Claude Gauvreau (15) est encore trop fraîche pour risquer un prolongement des idées développées dans cette étude.  Mais signalons tout de même ceci en terminant: bien que la chute, la violente verticalité de la mort donne le coup d'envoi au récit, Claude Gauvreau le sur-vivant, le poète sortant fabuleusement du néant (17) ne s'en meut pas moins à toute vitesse dans l'horizontalité turbulente de son sur-temps, magnétisé par les fractures de sa parole comme si le déjà dit demeurait toujours à dire, le déjà fait toujours en chantier, ou encore comme si le récit était la trace horizontale laissée par une chute dont la verticalité se négociait à rebours et à rebonds, que l'échappée se faisait de bas en haut, d'abord, puis du ciel et des toits dans toutes les directions par la suite.  En ce sens, le Tombeau semble exploiter de façon inédite ces renversements (haut/bas, vie/mort, réalité/poème) opérés dans les précédents travaux de Thierry D., ce qui explique peut-être la fibre, la dimension jubilatoire de ce retour de Claude G. sur les modalités de sa propre disparition, et l'évidence renouvelée de la fête au centre du vide laissé par son passage:

J'avance à la façon d'un enfant qui se serait réveillé au milieu de la nuit, faisant irruption dans une fête d'adultes. (16)  



(1) Théologie hebdo, L'Hexagone, p. 45.

(2) Problème trente.  L'observatoire souterrain, Prise de parole, p. 93.

(3) Je pense ici, bien sûr, au concept de dépense tel qu'articulé chez Georges Bataille, mais de la dépense, il y a peut-être autre chose à dire (et à dire autrement) que ce qu'en dit l'auteur de La part maudite.

(4) Problème trente, p. 65.

(5) Théologie hebdo, p. 42.

(6) Une saison en enfer, Adieu.

(7) Théologie hebdo, p. 22.

(8) Ibid., p. 141.

(9) Rimbaud, Illuminations, Mouvement.

(10) Problème trente, p.12.

(11) Ibid., p. 44.

(12) Car au centre du vide, il y a une autre fête (Roberto Juarroz) cité dans Problème trente, p. 28.

(13) Ibid., p. 159.

(14) Ibid., p. 104.

(15) Tombeau de Claude Gauvreau, Nouvelles Éditions de Feu-Antonin, 2021; Leméac, 2022.

(16) Ibid, 2021, p. 89.

(17) Ibid, 2021, p. 91.




dimanche 15 mai 2022

Premier dimanche du temps ordinaire. Trajectoires de Thierry D. (3)

(...)


... mais parce que vous n'êtes pas du monde... Jean, 15, 18-20 (1)

Si les recueils que Thierry D. a publiés entre 2006 et 2009 doivent recevoir une attention particulière à partir d'ici, c'est qu'ils marquent une étape essentielle dans la trajectoire horizontale amorcée -- et en un sens épuisée -- par les premières oeuvres.

À mi-distance du soi laissé derrière (soi) et de l'appel énigmatique qui fait entrer le poète dans de plus vastes demandes, la parole expérimente une extinction des chemins, une raréfaction sévère des issues qui n'est pas sans rappeler le motif rimbaldien de la fin du monde:

Les sentiers sont âpres.  Les monticules se couvrent de genêts.  L'air est immobile.  Que les oiseaux et les sources sont loin!  Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant. (2)

Que les Illuminations de Rimbaud procèdent, elles aussi, par éliminations, plus précisément: que la lumière propre à ce qui illumine n'advienne qu'au terme d'un processus de mise à l'écart de toute possibilité autre que l'impossibilité d'aller plus loin, alors la fin du monde, entendons les limites terrestres de l'horizon, se signalent aussitôt, et la parole apparaît comme le dernier reste, la poste restante de cet arrêt du monde dont l'évidence s'accroît et se signale toujours plus intensément en avançant.


Il a suffi de saluer le rien 

au bout d'une route assez longue

et suffisamment évitée (3)


Les sentiers se referment avec fureur (4)


Mais en avançant, en risquant ne fût-ce qu'un pas de plus en direction du néant et de son évidence, c'est la parole qui se met à reculer: impuissante à nommer plus avant un monde qui se retire, un monde qui tire littéralement à sa fin, la parole retraite en elle-même et demande asile poétique à sa propre négativité.  Faute de pouvoir s'élancer naivement en direction d'un monde qui s'est arrêté au bord de sa disparition, la parole va se replier sur elle-même, effectuer à rebours cette traversée de son événement et mesurer à froid sa propre puissance d'évocation.

C'est pourquoi, chez Rimbaud comme chez Thierry D, le motif de l'opéra fabuleux (5) ne se joint pas accidentellement à celui de la fin du monde: il en découle rigoureusement.  La poésie ne s'éploie qu'en régime de catastrophe ontologique; elle est l'opéra de réserve, le théâtre de secours que l'on dispose de toute urgence lorsque le monde parvient au bout de ses possibilités de scénarisations ontiques.

C'est pourquoi nous devons accorder une attention extrême au titre du recueil qui amorce ce que j'appellerai la phase dramaturgique de la trajectoire de Thierry D.

d'où que la parole théâtre (2007): ce titre, de prime abord étrange, nous livre pourtant la clef d'interprétation du travail que Thierry D. va entreprendre à partir d'ici.

Notons d'abord que le terme de théâtre ne marque pas ici le genre dans lequel viendrait se ranger après coup un texte intitulé d'où que la parole.  Si une certaine inclinaison de lecture nous incite de prime abord à le penser, cette pulsion de rangement générique se trouve, au second regard, rigoureusement invalidée par l'intégration continue du terme de théâtre au titre lui-même, comme si la puissance du jeu à venir soumettait d'ores et déjà le genre théâtre à un événement textuel que le genre ne peut pas circonscrire de l'extérieur (avant ou après coup), mais seulement marquer de loin en loin et de l'intérieur du récit auquel il se voit annexé dès l'apparition du titre.

Déréglant le genre théâtre à son extrémité terminale, le titre affole également le lieu d'origine du jeu à venir du seul fait de s'initier par un d minuscule et non majuscule, comme l'exigerait pourtant la règle du titrage éditorial.  À ce titre, celui-là précisément, le lieu d'origine manque, le titre ne titre rien que l'absence de son lieu initial (s'il y en jamais eu) et redouble, par l'inscription du d minuscule, la théâtralité non générique de son événement.

Car d'où que la parole vienne, elle vient d'abord à soi sans provenir de soi; laissé derrière dès sa première trajectoire, le soi ne peut initier la parole qui s'éploie ici, par définition, il ne peut que s'y confondre, c'est-à-dire s'égaler à une théâtralité extrême dont la scène interdit la position souveraine d'une subjectivité assurée de ses actes, de ses tableaux et de sa représentation:


nous aurons cette science

de nous quitter très fort (6)


D'où que la parole vienne, la parole théâtre comme si le substantif se délitait au profit d'un verbe impossible, d'une action qui déborde toute scène primitive ou terminale, et suggère la construction d'un espace poétique où les vers ne font pas que se succéder, se croiser ou s'enchevêtrer au sein d'une parole poème, mais dialoguent comme seuls pourraient dialoguer des personnages qui doivent prendre une pièce en marche sans en connaître le texte à l'avance, des personnages qui se confondent avec une parole théâtralisée qui est la poésie même, si du moins la poésie ne fait pas que se réaliser, mais se réalisant, atteint de surcroît à ce degré de voyance réflexive où elle se saisit en marche, en train de se faire, d'ores et déjà réquisitionnée par un espace dont le parler-à-l'autre-et-en-réponse-à-l'autre est l'espace littéraire lui-même, la poésie en tant qu'elle coincide de l'intérieur avec sa production théâtrale.

Il y a encore une chose qu'il me semble essentiel de noter au sujet du titre: la découpe syllabique du terme de théâtre -- thé / âtre -- vaut comme un rappel de la trajectoire parcourue depuis le premier recueil, Le thé dehors, jusqu'au bout de la route marquée par l'âtre devant lequel le poète s'arrête avant de sombrer dans le vertige de la parole: 


sans doute murmura-t-il trop de langues 

                 près d'un foyer éteint (7)


Désamarré du monde et de lui-même, écartelé entre sa disparition et la fin de l'horizon, le soi se confond sans reste avec le jeu du langage, il se fait poésie pure, ou disons plutôt que la parole se purifie dans le jeu théâtral qu'elle entretient avec elle-même, non pas simplement par gratuité ludique, mais bien en vue de plus profonds enracinements comme cela apparaîtra un peu plus loin.

Pour l'instant, aucun espace de sens ou de non-sens ne délimite a priori le jeu, la charge oraculaire de la parole délestée de tout attachement au soi (disparu) et au monde (disparu): le cela est du poème est le performatif d'un réel-en-second dont le coefficient de factualité se réduit sans reste à l'énonciation / l'inscription du vers dans le vide de sa production.  Pour le dire dans un langage mallarméen, c'est un espace construit uniquement à partir d'une grappe d'étoiles, de feux stellaires qui se profilent sur le fond de la nuit du dire, nuit dont la profondeur n'est ni plus ni moins vertigineuse que les énoncés qui la poinçonnent ou en griffent la texture insondable.

Procédons par illuminations, en d'autres termes procédons par éliminations: le soi est loin derrière, le monde anéanti en avançant.  Ne demeure que la parole théâtre tournant dans le vertige de son éblouissement.  Sauf à épuiser le champ du possible, donc sauf impossibilité, ce jeu ne peut pas s'arrêter de lui-même; en avançant, certes, ce peut être la fin du monde, mais jamais la fin du jeu.  Si le jeu doit s'arrêter, ce sera à condition de descendre.  

Ce ne peut être que la fin du jeu, en descendant:

S'intéresser à la forme mais attendre le Messie: l'habileté technique ennuie vite s'il n'y a pas, pour l'innerver, quelque personnalité indéchiffrable, dont l'excentricité indisposera. (8)

(...)


(1) Autoportraits-robots, Le Quartanier, p. 40.

(2) Rimbaud, Illuminations, Enfance IV.

(3) d'où que la parole théâtre, L'Hexagone, p 72.

(4) Avant le timbre, L'Hexagone, p. 62.

(5) Rimbaud, Une saison en enfer, Alchimie du verbe.

(6) Avant le timbre, p. 92.

(7) d'où que la parole théâtre, p. 68.

(8) Autoportraits-robots, Le Quartanier, p. 29.




dimanche 1 mai 2022

Premier dimanche du temps ordinaire. Trajectoires de Thierry D. (2)

 (...)

Car il s'agira de descendre, mais ne descend pas qui veut et certainement pas de n'importe où.

Si le nom de Djeu n'est pas qu'un jeu de mots, si le jeu nomme le nom premier de Dieu plus radicalement encore que celui de l'être, voire: si la légèreté apparente du jeu doit s'arrimer à la gravité hiératique du divin au point d'affoler la démarcation du ludique et du théologique (et peut-être même de confondre leur déploiement respectif), c'est que Dieu et jeu ont en commun l'élément de l'imprévisibilité radicale.

La loi et la règle, qui de prime abord semblent ordonner la manifestation commune du ludique et du divin, sont précisément ce qui saute en premier dès que Dieu et jeu sont lancés pour vrai.  Une fois initiés, nous savons de plus loin que n'importe quelle règle, nous savons plus rigoureusement que n'importe quelle loi, que tout peut arriver et que plus rien n'apparaît à l'horizon du prévisible.

La question soulevée par la trajectoire de Thierry D. est donc d'abord celle de savoir comment, à partir de quel lieu, en fonction de quel espace géopoétique s'initie le chemin qui performe cette transgression de la loi en direction du jeu, cette subversion de la règle au profit de Djeu.

*

La règle dont je parle me semble donnée dès le premier recueil intitulé Le thé dehors. (1)   En fait, la règle impose, dès le titre, la clef de sa transgression immédiate.  Le thé marque le domaine de l'infusion intérieure, l'invasion modérée du dedans par une altérité qui prend déjà la forme d'un appel.  À la sorcellerie intime du moi s'impose la règle d'une sortie: le thé ne se prend plus -- s'il s'est jamais pris -- dedans, mais il investit la subjectivité d'un impératif d'extériorité pour autant que les vapeurs du thé satellisent le dedans, le reconduisent à un effet secondaire du dehors.  Immédiatement infusé par l'altérité primitive des feuilles ou des champignons, le moi largue lentement les amarres de sa domesticité et le voici déjà en instance de sortie, les lèvres brûlantes au bord des mots:

tu es là tu t'expurges de toi

pour mieux nous entendre

les amarres incendiées de l'ego

glissent vers de nouvelles colocations (2)


Il faut noter ici la lenteur du processus.  La subjectivité n'est pas brutalement arrachée à elle-même -- nous demeurons au centre d'une cérémonie dont le thé est la clef géoaffective --, elle glisse en direction de ce dehors qui ne se voit pas à proprement parler, mais qui se fait entendre, et si la nature de ces nouvelles colocations ne peut pas exactement s'envisager à ce stade de la trajectoire, le monopole de la subjectivité n'en est pas moins déjà doucement contesté par la promesse d'un espace partagé.  Son regard flottant au-dessus de la tasse, sa sensibilité expropriée par la fumigation végétale de la porcelaine, le moi se traverse, s'exile à courte distance et se reçoit tout juste au-delà de ses limites, dans un espace indéfini que l'on dirait suspendu entre soi et cet appel du dehors qui se fait entendre toujours davantage:

au ras des arbres il y a l'étonnement

toute suffocation mise à plat

nous entrons dans de vastes demandes (3)


La demande est plurielle, il faut y insister, et elle est vaste; son sujet, s'il y en a, n'est pas défini, et l'étonnement qui s'y accorde n'a pas d'objet direct.  Il y a l'étonnement, comme on dit qu'il y a des nuages à l'horizon, et s'étonner lui-même ne va plus de soi, s'étonner étonne doublement dans la mesure où on ne sait pas avec certitude devant quoi cet étonnement se produit.  Tout ce que l'on peut dire, à ce stade, c'est que la surprise initie l'entrée en des demandes dont la vastitude même interdit qu'on les mesure en termes horizontaux ou verticaux.  L'étonnement se désaxe à proportion de la réponse à cet appel dont la polyphonie ne se laisse arpenter ni par le regard ni par l'esprit.  On reculerait à moins, et ce n'est pas sans une extrême prudence que Thierry D. se risque à nuancer ce qui se nomme, pour ainsi dire, de force et malgré tout:

nous ne sommes pas mystiques

mais les mots ce matin s'amincissent

à s'abolir en fine pellicule

sur la présence grasse des choses (4)

*

Non, nous ne sommes pas mystiques.  Mais il y a cette impression parfois que la poésie demeure la seule prière possible dans un monde où le retrait de Djeu l'emporte de justesse sur sa négation.

À cet égard, les recueils de Thierry D., respectivement intitulés À ceux qui sont dans la tribulation et De l'absinthe au thé vert (5) redoublent la trajectoire initiale du dedans vers le dehors, mais en explorant l'oscillation singulière de cet entre-deux où le je, écartelé entre les hallucinations de son errance urbaine et le désert théologal de son exil, fait l'épreuve de cet amincissement des mots signalé plus haut, au risque que le je lui-même se réduise au précipité chimique de leur infusion:

foudre éteinte

je m'amenuise

à petits pas de feu

dans l'oreille des villes


désolé


sous d'obscurs lampadaires (6) 


Notons la séquence d'amenuisement / d'amincissement: de la foudre au feu, du feu aux lampadaires, puis des lampadaires à leur propre réduction à un collectif d'obscurité.

À la nuit de l'âme qui caractérise l'épreuve mystique de la disparition de Dieu, correspond ici une nuit poétique qui n'est pas exactement une nuit de la poésie, une obscurité qui n'est pas fraternellement trouée par la flamme élocutoire de ceux et celles qui nous ressemblent, mais qui est bien plutôt le fait d'un hors-sujet déchiré entre le rappel à l'ordre de son intimité et l'appel au désordre de la brute altérité, un hors-la-loi coincé entre la retraite impossible et l'avancée dans sa formulation de juste obscurité. (7)

Car l'obscurité de la trajectoire doit encore se dire, et prétexter le fait qu'on n'y voit rien pour mal parler de la nuit -- littéralement blasphémer -- est trop facile.  Et Thierry D. ne s'accorde aucune facilité, bien au contraire: c'est à l'instant où  les mots se font les plus minces, les liaisons les plus rares, c'est au moment où l'inconnaissable se fait le plus dense que l'exigence de juste formulation s'éprouve avec un maximum d'incandescence.

Le poète est celui qui sait qu'une fois parti, on ne revient pas: il sait que l'exil est irréversible.  Alors il avance, et brûle en parlant la distance qui l'éloigne du langage commun et des points de repères numérisables:

Au seuil d'une autre loi contradictoire

nous sommes toujours à quatre-vingt-treize kilomètres

de quelque part (8)


Il avance avec pour seule boussole un odomètre esthétique dont l'aiguille marque à l'infini le même nombre, et il avancera encore jusqu'au moment où il ne pourra plus avancer davantage, où le quelque part aura le sens et la charge d'un absolu autre part.  Ayant épuisé la totalité des horizons, il ne pourra pas aller plus loin.  Il saura alors que le moment est venu de descendre et qu'il n'y a plus d'autre issue que celle que l'on creuse.

(...)


(1) Triptyque, 2002.

(2) Idem, p. 14

(3) Idem, p. 17

(4) Idem, p. 30.

(5) L'Hexagone, 2004 et 2005.

(6) De l'absinthe au thé vert, p. 31.

(7) À ceux qui sont dans la tribulation, p. 41.

(8) De l'absinthe au thé vert, p. 42.





dimanche 20 mars 2022

Premier dimanche du temps ordinaire. Trajectoires de Thierry D. (1)


 Je n'existe plus que dans cette descente où ma propre disparition me salue


Certaines oeuvres n'attendent personne.  Elles sont, elles fusent, elles vaquent à leur fatalité intime, se construisent en marge de toute fureur médiatique et leur exception se signale à ceci que le lecteur n'est toléré que dans l'exacte mesure où il se tait, se périphérise et reçoit sa propre contingence de l'oeuvre qui vient à sa rencontre.

Ce qui ne va pas sans entraîner quelques turbulences dans ce rapport que le lecteur-roi entretient d'ordinaire avec les livres qui lui tombent du ciel, poussent dans son pommier ou lui ont été suggéré par quelque chroniqueur dont l'enthousiasme inquiète.

Le lecteur-roi ne mesure pas assez le rapport idolâtrique qu'il entretient la plupart du temps avec tous ces livres qui ont été conçus sur mesure pour lui, qui n'ont été construits qu'en vue de le toucher, de poser la main sur lui, littéralement, et qui, à l'instar d'un miroir invisible, lui renvoient le reflet magnifié de ses désirs, de ses craintes, de ses lubies, voire de ses pelouses névrotiquement entretenues.*

Le lecteur-roi se sait nécessaire, il sait qu'il vient par définition avant le livre qu'on lui met entre les mains; il s'affirme essentiel en regard d'une oeuvre qu'il annexe à son existence comme la substance avale ses accidents dans les bonnes vieilles ontologies de notre enfance.

Mais il arrive (et c'est chose extrêmement rare) que des oeuvres renversent complètement le sens de cette relation, voire qu'elles subvertissent ce contrat esthétique, et foncièrement narcissique, qui règle le plus souvent les rapports du lecteur-roi au livre-sujet.

Il arrive parfois que le lecteur se sache immédiatement refoulé dans les marges d'une oeuvre qui, soudain, ici et maintenant, se passe souverainement de lui pour exister, qui n'a pas, à proprement parler, besoin de lui et de ses limites pour se déployer, qui n'a pas été construite pour ses beaux yeux ou par considération de ses affects socialement émoussés, oui, il arrive que le lecteur se découvre délesté de ses titres impériaux, exilé de sa propre expérience de lecture, mais en cet exil même, réquisitionné in extremis à titre de témoin de ce qui arrive comme cela ne peut arriver que dans l'ordre de l'une-fois-mille-fois.

*  

bonsoir canaille / ôte tes sales pattes de ce poème** 

Nulle méchanceté ici, plutôt un constat: le lecteur-roi, touche-à-tout, a forcément les pattes sales.  

Et si la saleté n'est pas une option, encore faut-il apprendre à se salir plus profondément, plus rigoureusement, encore faut-il se rappeler que la souillure, comme l'être, macule de multiples façons, et que si on doit se salir les pattes, mieux vaut le faire en les plongeant dans la terre qu'en refusant, souillure suprême, de se commettre de quelque façon avec la dureté primitive des ronces, des pierres et des racines.

*

La trajectoire poétique de Thierry Dimanche depuis les vingt dernières années correspond à une exception tranquille, jouant de sa force en toute extrémité, qui commande la retenue, voire l'ardente patience du lecteur.

Entrer dans cette oeuvre, d'où qu'on lui arrive, c'est être irrésistiblement entraîné dans un mouvement de descente, c'est s'exposer à une sévère épreuve de désorientation où les signes communément distingués du haut et du bas, du ciel et de la terre, de l'envol et de la chute s'offrent à des renversements inédits.

Car il s'agit de descendre, et si la poésie de Thierry D. peut être qualifiée d'infernale à certains égards, c'est en ceci qu'elle est, dès le départ et jusque dans ses dernières manifestations, toujours davantage engagée vers le bas, magnétisée par l'enchevêtrement des identités terrestres qui plongent en des régions qui ne sont pas d'emblée habitables ou hospitalières, et qui ne sont pas davantage ciselées en vue du dicible ou martelées à la mesure de l'intelligible.

Car il s'agit de descendre encore, de suivre ici le guide et de faire attention où on pose le pied.   De végétations mythiques en terres démeublées, de galeries forées au plus noir en escarpements taillés au plus froid, il s'agit de tenir ferme à ce fil qui n'est pas exactement d'Ariane, de s'agripper à la corde spéléographique que le poète minier nous tend, de s'orienter aux tremblements de sa lampe frontale et d'accuser réception de cette multitude de joyaux ramenés à la surface de la langue dans une confusion réglée de l'outil et de la matière.

*

Disons franchement les choses: la première sensation que tout lecteur non prévenu éprouve au contact de l'oeuvre de Thierry D., c'est d'avoir affaire à un poète que rien n'arrêtera, et dont l'écriture semble habitée, voire hantée, par une implacable nostalgie de l'obstacle.

En ce sens, la singularité poétique qui se met en branle ici me semble inséparable de cette quête qui consiste à se donner un indice de résistance qui soit à la mesure de sa progression, une altérité aussi rare qu'un monstre ou un diamant afin de freiner un tant soit peu la vitesse d'exécution de la langue lorsque, affranchie de toute force gravitationnelle, elle s'égale à l'infini de ses virtualités ludiques.

Comment insérer le signet de la clarté classique dans le feuilleté rocheux des régions barbares?  Cette première formulation du problème demeure bien approximative et appelle de plus étroites corrections, mais pour ce qui regarde cette poésie qui en est depuis longtemps à tu et à toi avec les puissances néantes et inférieures, tel me semble être à tout le moins le sens de la question première.

Il s'agira donc de descendre, et si, à une certaine profondeur, il pourra sembler que tout se retourne, ce ne sera pas simplement parce que le souffle manque ou que la lumière nous fait défaut, mais bien parce que cette ivresse du fond coïncide avec une leçon de chute, rien de moins qu'académique, un enseignement qui s'accompagne d'un indice de spiritualité extrêmement élevé, et que la lucidité de surface échoue à traduire dans le langage profane du sens soi-disant propre ou figuré. 

Il s'agira (rien de moins) de craquer le code du réel qui est retournement, et en ce sens, subversion, littéralement sens dessus dessous.  En d'autres termes, il s'agira de méditer sur le nom de Djeu, de creuser sous ce nom en se rappelant qu'ici le code sera toujours en avance d'une énigme sur son craquement.

*

Se situer.  Là où on commence, où s'amorce à notre insu la situation. Là où on ne peut plus tomber que par en haut.  C'est là, qu'on serait.***

Je suis un fantôme qui parle d’un fantôme à d’autres fantômes en usant de fantômes miniatures.  Faute de retour, j’invoque le grand retournement.**** 

Première certitude : on ne peut plus rassembler les morceaux de Djeu.*****

Ok, creusons.

(...)


*Sur le concept d'idole, je me réfère ici aux travaux de Jean-Luc Marion dans L'idole et la distance et Dieu sans l'être.

** d'où que la parole théâtre, L'Hexagone, p. 45.

*** Problème trente. L'observatoire souterrain, Prise de parole, p. 80.

**** Tombeau de Claude Gauvreau, Nouvelles Éditions de Feu-Antonin, p. 27.

***** Théologie hebdo, L'Hexagone, p. 147.




mardi 28 décembre 2021

Journal d'une seule nuit

Inutile de soupeser le commencement, il s'agit d'une entrée à sortie intégrée, l'ameublement lettré d'une seule veille.  Surtout pas de poésie et encore moins de philosophie, même s'il est vrai qu'en fumant sur la terrasse, le remue-ménage de la ville -- sa fuite de robinet mal refermé -- induit une légère nausée.

Je me traîne depuis des mois entre des éclats de conscience dont la durée excède rarement quelques minutes.  Je sais qu'il s'agit du temps détraqué de l'insomnie: la vision se perd, se ressaisit, se perd encore à la périphérie d'une infinité de petites noirceurs mille fois remises au lendemain.

Mais ce lendemain, saisi dans l'instant, a la même résonance qu'un ricanement égaré en de lointains couloirs.  Voilà.

Mes résolutions pour 2022: rester vivant, ne plus écrire, ne pas dégueuler avant d'atteindre la bol et sourire aux conseillers pédagogiques.

(Oh et puisqu'on y est, ne pas me juger trop sévèrement quand je mesure les heures de sommeil perdu entre deux séances de spiritisme sans objet -- l'existence est un malentendu ajusté au ressac de la matière matinale, ainsi que ma joie demeure, que la cafetière crépite et que la nuit reflue entre les broches de la Vierge Marie.)

28 décembre, 3h47



  


   

samedi 4 décembre 2021

De la littérature comme joke ratée



Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l'auteur n'a pas été contraint?  

Bataille

  

Il y a cette idée étrange qui me trotte dans la tête depuis un certain temps, un vertige théorique que je n'ai confié qu'à très peu de gens -- peut-être parce que, de nos jours surtout, c'est le genre de chose qu'on préfère garder pour soi, que le langage tout entier est en train de devenir une chose qu'il vaut mieux garder pour soi --, cette idée étrange, dis-je, que tout poème est l'équivalent d'une joke qui ne va pas au bout de son rire.

La formulation est approximative, mais s'il est vrai que la poésie vient en premier, que tous les genres littéraires ne sont que des ramifications d'un Poème originaire, la question est la suivante: quelle est la joke fondatrice, quelle histoire pissante pouvait-elle bien raconter pour qu'il fallut tout l'esprit de sérieux dont la poésie est capable afin de neutraliser cette déflagration nerveuse et en contenir la puissance contaminante?

*

Le Chant premier est une chanson à répondre dans laquelle les mortels ne font que reprendre le refrain vulgaire que les dieux martèlent en se pissant dessus.  Le Chant premier a plus d'affinités avec un épisode de Soirée Canadienne qu'avec le boudin gros fâché d'Achille aux portes de Troie.  (Lautréamont, me semble-t-il, est un des rares à l'avoir compris.)

*  

Même le Poème de Parménide, si originaire soit-il, n'a de sens que si on le resitue (vulgairement) sur le plan d'une séance de préparation au mariage, une boutade érotique sur le thème de la nuit de noces.  Car que dit la Déesse en somme?  Ceci: qu'il y a deux voies, celle qui passe par en avant (féconde) et celle qui passe par en arrière (stérile).  C'est à peu près ce que disait Sade, mais dans un style moins allusif.  

Le sacré n'est pas le contraire du profane.  Le sacré, c'est le profane qui flanche jusqu'à l'asphyxie.  C'est le vulgaire qui retient un rire gras et flatulent jusqu'à ce que le cadavre passe à travers le cercueil et déboule infiniment dans les escaliers de la cathédrale.

Sans blague, n'avez-vous jamais eu l'impression que même les meilleurs poèmes ont une allure de joke inachevée, vaguement ratée?  Par exemple, que la poétesse éco-compatissante qui s'installe derrière le micro pour nous lire ses vers sur un ton de peep show est une stand-up comic qui ne s'avoue pas, qui se retient d'avouer l'inavouable?  Sans blague?

*

(Oui, cette impression taraudante que tout poème est l'équivalent d'une joke qui ne va pas au bout de son rire, qui s'interrompt avant que le rire ne le ruine de l'intérieur.  C'est une position théoriquement indéfendable, bien entendu -- on imagine mal Marie Uguay en train de se taper sur les cuisses, quoique... -- mais en même temps, l'esprit de sérieux n'est-il pas l'ennemi numéro 1 de tout écrivain, surtout s'il est poète?  Je veux dire: à première vue, rien de plus étranger que la poésie au monde de la déflagration nerveuse, mais en contrepartie, une poésie qui se confondrait sans reste avec l'esprit de sérieux, cette poésie-là serait -- je le maintiens -- ratée par essence.  Baudelaire a toujours évité ce piège.  Pourquoi?  Un ami m'a dit un jour qu'on ne repérait aucune faute de goût chez Baudelaire.  D'accord, mais pourquoi?  Parce que chacun de ses textes est toujours en prise directe sur la joke clandestine dont il est l'épiphanie.  Ok ma yeule.) 

 *

Élargissons la perspective et osons la question qui ne nous vaudra pas de nouveaux amis: pourquoi la plupart des romans publiés ces derniers temps sont-ils aussi plates?  Qu'est-ce qui peut bien expliquer cette descente de névrose généralisée qu'est devenue la littérature, cette impression pourrie que la plupart des auteurs sont devenus de petits monsieurs et de petites madames bien mis, tout droit sortis des HEC avec leur veston, leur tailleur et leur mélange de petites pilules protofascistes -- sans oublier cette manière un peu raclure de la poser à la minorité qui fut d'abord raciste envers soi-même, de jouer si bien la pute quand on dit qu'on a hâte de retrouver ses lecteurs au Salon du Livre, oui, cette impression déconcertante qu'ils sont tous là à essayer de nous vendre leurs sales petites trajectoires, leurs intrigues aussi captivantes qu'un mur mitoyen, leurs traumatismes d'enfant choyé, leurs scènes primitives, fadasses et alambiquées, cette impression, en somme, qu'on a affaire à des gens qui jouent à être écrivain sans jamais avoir été contraints à l'écriture quoi qu'ils en disent. 

Qu'a-t-il bien pu se passer pour que la littérature se retourne contre elle-même, se dissocie aussi lâchement de sa puissance d'évocation, se dégonfle jusqu'à se confondre avec un ramassis de colporteurs terrorisés, prodigieusement ennuyeux et moralement irréprochables (haha).  Ok ma yeule.

Ou pas.

*

De nos jours, on ne rit plus (hahaha), on ricane (neinheinhein).

Ça publie de mauvais romans et ça ricane pitoyablement entre deux plats de pinottes lors des lancements.

Reconnecter tout ça à la Joke d'origine ne sera pas une mince affaire, réconcilier le sens du jeu avec le sens du tragique n'ira pas de soi.

Non, cibole, y en aura pas de facile.





vendredi 17 septembre 2021

Comment dire Oui à un référendum qui n'aura pas lieu

Mise en situation: hier soir, j'ai vu Hubert Aquin qui fumait en camisole sur la galerie d'un motel miteux de la 117.  Trois chars de la SQ sont arrivés peu après: les beus l'ont embarqué avec 964 versions de la question référendaire.  (Des morts subtils vaquent à l'éternel retour du Non.)

*

La librairie et la bibliothèque sont les seuls labyrinthes que je connaisse dans lesquels le plaisir de s'égarer est si intense qu'il n'y a que la tristesse d'en sortir pour l'égaler.

Pendant ce temps, Hubert Aquin lubrifie de toutes ses glandes le canon qu'il va insérer dans sa bouche avant de réexpédier son oeil de verre aux étoiles, et un éditorialiste de La Presse -- dont la sagacité est proverbiale -- va nous expliquer pourquoi le Non est la seule option raisonnable avec une ferveur égale à celle que déploie un morpion dans le brasier anal d'Alexandra.

*

Je ne regarde jamais le débat des chefs:

A priori, ça me met en tabarnak,

Et si la loyaliste à tête d'astronef

Récidive, je passe en mode érotomaniaque.

*

Rien n'obligeait ton visage à finir entre mes mains.  Je l'ai cueilli comme un chardonneret qui tombe après avoir donné de la tête dans une vitre, et j'ai reçu de toi le sacrement de la confusion.  Nulle part avait le sens de mes lèvres écrasées sur ton ventre en octobre 70.

*

Quand on y songe, parler est terrifiant.  Penser à ras la terreur est épuisant.  La sauvegarde automatique des sensations n'était pas nécessaire, et à la fin le poème saute comme un plombage qu'on recrache dans ses mains.

Pendant ce temps, Hubert Aquin referme ses lèvres autour du canon.  Les bonnes soeurs de Villa Maria vont en prendre plein la cornette.

Le Regroupement des propriétaires d'habitations locatives prendra fait et cause en faveur du Non, mais seulement après avoir justifié dialectiquement l'éviction des voyants et la déportation des poètes récalcitrants.

*

J'aime les entretiens révolutionnaires qui s'achèvent dans le vague sur une terrasse, quand les visages prennent la nuit de haut en bas.

(Sinon, outre que des entraves majeures sont à prévoir dans le pont-tunnel de nos pensées, j'ai vu une bonne femme en chaise roulante cracher à petites salves sur un char de police parké dans le spot réservé aux taxis, coin Saint-Laurent et Saint-Zotique.  C'était en octobre 95.)

*

Seul dans le Tim Hortons de Varennes, je persiste

À vénérer le vide, ma queue courte et bandée

Enfilant une théorie de beignets fascistes

Avant de finir en prison comme Edgar Fruitier.

*

Lorsque la pluie tinte à la surface des feuilles froissées, qu'elle rend le même son qu'une tête introduite dans un sac de Ruffles, je renouvelle mon abonnement au visible tout en sachant que ma carte de crédit est expirée.

Je suis le compagnon de route de deux référendums ratés et d'un kamikaze formé à l'École nationale de la fureur.

*

De moins en moins de gens lisent, de plus en plus de gens écrivent.  Comme le disait Goldblum dans Jurassic Park, life will find a way.

(Sinon, j'ai vu Gaston Miron péter les plombs à la caisse du Costco parce qu'un fan lui a demandé de dédicacer le Guide de l'auto 2003.)

*

La poésie seule peut prendre à rebours le phénomène en direction du nyctomène, rebrousser le chemin de la révolution jusqu'à la singularité nocturne du Oui.

En d'autres termes, tout le caucus du Parti libéral ne vaut pas le poil de cul d'Alexandra que j'ai recraché en sortant de Chez P...

*

Le Québec est un poisson mort

Clic! 

Éclair de flash

L'oeil de verre de la lune roule dans les buissons de Villa Maria.