dimanche 22 janvier 2017

Notes pour une théologie esthétique 10. L'art de l'exagération.



1. De l'art de l'exagération selon Thomas Bernhard: «Si nous n'avions pas notre art de l'exagération, avais-je dit à Gambetti, nous serions condamnés à une vie atrocement ennuyeuse, à une existence qui ne vaudrait même plus la peine qu'on existe.  Et j'ai poussé mon art de l'exagération jusqu'à d'incroyables sommets, avais-je dit à Gambetti.  Pour rendre une chose compréhensible nous sommes obligés d'exagérer, lui avais-je dit, seule l'exagération rend les choses vivantes, même le risque d'être déclaré fou ne gêne plus, quand on a pris de l'âge.» (Extinction, p. 86)

Et plus loin: «Ceux qui ont le mieux surmonté l'existence ont toujours été de grands artistes de l'exagération (...)  Le peintre qui n'exagère pas est un mauvais peintre, le musicien qui n'exagère pas est mauvais musicien, ai-je dit à Gambetti, tout comme l'écrivain qui n'exagère pas est un mauvais écrivain, en même temps il peut arriver aussi que le véritable art de l'exagération consiste à tout minimiser, alors nous devons dire, il exagère la minimisation et fait ainsi de la minimisation exagérée son art de l'exagération... (Idem, p. 386)

2.  Sans rien forcer, en quoi le concept d'exagération peut-il être éclairant pour une théologie esthétique, c'est-à-dire pour une théologie axée essentiellement sur le concept de revenance, si on entend par là la hantise propre à ce qui revient de façon insistante, lancinante, voire éternelle?  Il est remarquable que ce problème surgisse dans l'oeuvre d'un écrivain comme Thomas Bernhard. Le motif de la répétition berhardienne -- «lui ai-je dit», «ai-je dit à Gambetti» --, le doigt de l'écrivain martelant la touche de tel ou tel signifiant, de telle ou telle locution, avec un entêtement enfantin, une agressivité qui confine parfois à l'itération compulsive du verbe, à la ré-verbération qui ne parvient plus à s'arracher à la fascination de ses propres échos, ce motif de la répétition, dis-je, libère en l'amplifiant la puissance fantomatique de l'écriture et remet en circulation l'aisthesis qui fonde son (r)envoi primitif.

3.  Étymologiquement, exagérer (du latin exaggerare) signifie grossir, amplifier, augmenter.  On pense tout de suite au cas de la caricature.  Exagération et caricature sont-ils des concepts plus ou moins réversibles, le concept de caricature recouvre-t-il sans reste celui d'exagération, ou bien l'exagération peut-elle s'effectuer en d'autres lieux et selon d'autres lois que ceux et celles qui paramètrent le tracé de la caricature?

Deux remarques ici:

3.1  Dans le second extrait cité plus haut, le narrateur d'Extinction mentionne que l'exagération peut parfois consister en une minimisation, «il exagère la minimisation».  De ce point de vue, la minimisation ne serait pas le contraire de l'exagération, mais une de ses variantes.  On pourrait exagérer aussi en minimisant.  C'est donc dire que l'exagération (au sens large) serait possible de deux façons: soit en exagérant (au sens restreint), soit en minimisant.  Dans le second cas, on aboutirait par conséquent à une situation pour le moins paradoxale: on grossirait encore, on amplifierait même lorsqu'on minimise et qu'on rapetisse. 

Mais n'est-ce pas précisément ce qui se passe lorsqu'on observe quelque chose au microscope?  Pas tout à fait: le microscope me permet d'amplifier l'infime, ce qui se trouve déjà à l'état microscopique, alors que la minimisation, conçue comme variante berhardienne de l'exagération, rapetisse, et du fait même de rapetisser, grossit, elle amplifie dans la mesure même où elle réduit, ce qui est peut-être une des expressions les plus paradoxales, mais en même temps les plus justes, de l'écriture en tant qu'elle se greffe continûment sur le circuit de l'aisthesis, le passage de la sensation en tant qu'elle apparaît / revient / hante. 

Ce paradoxe est-il lié au tracé de la caricature, en découle-t-il nécessairement, ou bien y échappe-t-il de façon radicale?  En d'autres termes, la littérature est-elle la manifestation la plus stylisée de la caricature ou au contraire ce dont il n'y a pas de caricature possible?

3.2  Le narrateur d'Extinction insiste également, voire surtout, sur le fait que l'exagération rend les choses plus compréhensibles et plus vivantes.  Les concepts de vie et de compréhension sont-ils liés ici de façon analytique (la compréhension des choses est-elle accrue du fait que les choses sont rendues plus vivantes, les choses elles-mêmes deviennent-elles plus vivantes du fait d'être mieux comprises?) ou sont-ils simplement juxtaposés en ce sens que l'exagération pourrait parfois rendre les choses plus compréhensibles, et parfois plus vivantes, sans qu'il n'y ait nécessairement de lien organique entre la vie et la compréhension?

Sans exagération, les choses demeureraient donc incompréhensibles et/ou mortes.  Sans doute, en exagérant, je pourrais dire que je rends les choses plus vivantes dans la mesure où, à l'instar du narrateur d'Extinction, je les rends plus drôles, plus ridicules, je grossis le trait en le noircissant, j'accrois l'indice de faille de toute chose en amplifiant et/ou en accélérant le mouvement de son passage, de sa réduction à la nuit ou au néant.  Mais ce faisant, est-ce que je rends les choses plus compréhensibles pour autant?

Oui, mais seulement si on admet qu'il n'y a pas de compréhension possible sans une certaine forme de simplification, de vulgarisation par le vide, de réduction par effet de caricature.

Mais d'un autre côté, en exagérant, est-ce que je ne risque pas de perdre de vue la nuance, le détail?  N'est-ce pas encore le meilleur moyen de me couper de toute coïncidence intime avec ce que telle ou telle chose, tel ou tel être a d'unique?  Bref, la singularité de la sensation ne risque-t-elle pas d'être tout simplement évacuée au profit d'une littérature de cirque, de foire ou de carnaval?  À voir.

Car même en supposant que l'aisthesis soit unique -- et elle l'est d'emblée du seul fait qu'elle arrive, du seul fait qu'elle est reçue dans le bouleversement d'une singularité sensible --, son inscription littéraire ne la précipite pas pour autant dans un dehors qui la préserverait de toute possibilité de retour, de toute itération spectrale ou de dérive morbide, ce sur quoi des penseurs comme Derrida ont maintes fois insisté, et à juste titre.  La compréhension ne se passe pas plus du signe que le signe ne se passe de sa propre répétition ou de sa possibilité de s'égarer sans retour dans quelque château grammatologique. Pour le dire dans les termes de Bernhard, la compréhension pas plus que la vie ne se passent de l'exagération. 

4.  Il arrive aussi que l'exagération se prenne pour cible en se saisissant comme exagération, qu'elle se vive, se transperce elle-même comme telle, et qu'elle se corrige ponctuellement, sans se minimiser, sans se grossir, comme c'est le cas lorsqu'on s'avoue sans détour le risque qu'on court de rater le réel sitôt qu'on se laisse emporter par la spirale inflationniste de l'exagération: «Souvent ai-je dit plus tard à Gambetti, nous nous laissons entraîner à exagérer tellement que nous finissons par tenir cette exagération pour le seul fait logique et ne voyons plus du tout le fait réel, rien que l'exagération poussée à l'extrême.» (Idem, p. 385)

Mais qu'est-ce encore que le «fait réel», et que peut-il bien valoir si l'écriture ne peut se concevoir autrement que comme un exil, une excommunication graphicide en vue de la sensation, de l'aisthesis -- de l'unique non exagérable, par définition?

5.  La poésie exagère-t-elle?  Mieux: ne lui appartient-il pas, et cela de manière essentielle, d'exagérer plus encore que n'importe quel autre discours? 

Céline, Sade, Bernhard, Cioran, ceux-là exagèrent, manifestement. Mais Rimbaud?  Mais Lautréamont? Jugeons-en:

Aussitôt que l'idée du Déluge se fut rassise, / Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l'arc-en-ciel à travers la toile de l'araignée.   

Il n'en est pas moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n'y reçoivent plus l'expression de leur symétrie définitive dans le nombre quaternaire: allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.


Franchement!    

lundi 20 juin 2016

De la rupture amoureuse envisagée à la seconde absence du singulier


1.  J'aurais voulu parler de la rupture amoureuse sans avoir à dire «je» au début de chaque phrase, mais l'échec coïncide ici avec son aveu, et cette fracture grammaticale autorise une catastrophe que le fait du discours ne contiendra jamais.

(Si j'avais su me taire à temps, rassembler les mots autour d'un autre vide que le mien, peut-être, mais je ne sais plus qui du jour ou de la nuit se traîne à l'ombre ou à la clarté de son contraire, j'ai conscience d'une enfilade indéfinie de contacts avortés, d'éblouissements nerveux qui se suspendent à mi-distance du briquet, de la cafetière, du portable, etc.)

2.  Je lui écrivais souvent, citant la formule d'Aquin dans Prochain épisode: Tout arrive, attends-moi.  

Mais comment inverser pareil énoncé? Que devrais-je dire à présent?  Rien n'arrive, ne m'attends plus?

Je n'ignore pas ce que cette gestion bavarde du pire doit à la littérature, mais je différerai encore un peu le moment de sa violence révélatrice, je reporterai de quelques touches sur le clavier ce passage qui clôt le roman de Benjamin Constant, ce paragraphe qui dit tout et que je tiens en réserve depuis longtemps, pareil à un clown tapi au fond de la boite à musique et qui explosera d'une seule traite au septième tour de manivelle.

3.  J'ai aimé immensément.  Je me dégoûte un peu à le dire de façon aussi brutale, mais j'ai aimé immensément, j'ai aimé comme on aime toujours trop, comme on aime toujours mal, et je ne peux ni ne veux réviser le coefficient de la chute, la gratuité de l'infraction et l'effarement communautaire qui ont marqué la mise à feu de la relation.

(Le coeur est une pierre qui ne se brise jamais vraiment.  C'est du moins le genre de choses qu'on décrète une fois que tout est fini.  Mais au commencement, vous remarquerez qu'il n'y a pas de coeur, pas de pierre, pas même de mot pour marquer la dérive initiée tel soir de mai ou d'octobre; au commencement, il n'y a rien que cette absurde variation sur le thème de la douleur, un cliquetis d'étoiles à mille branches, la relecture du Château de Kafka et, de loin en loin, une ardente patience aux portes du métro à quatre heures du matin.)  

4.  Elle disait parfois: Si seulement tu avais eu 15 ans de moins.

5.  Pas de déréliction, seulement je ne vois plus très bien ce que l'espace attend de moi.  Sans doute puis-je l'investir comme je l'entends, mais c'est comme si chaque mouvement devait se solder par une immobilité photographique, un arrêt sur image dépourvu de toute intention ou finalité esthétique.

Si je m'inspire assez librement de ce que Barthes établit dans La chambre claire, alors me voici chez moi, dans mon studio.  J'occupe le centre d'une photo qui se passe de tout photographe, je creuse sans éclat le thème, je squatte le studium de ce qui ne sera pourtant jamais saisi de l'extérieur car c'est l'aveuglement même qui glisse derrière l'objectif (le photographe disparaît avec le reste dans une volée d'univers).  

Je suis au centre de la photo, je m'étudie platement dans la lumière, mais par une mise en abîme dont je ne maîtrise pas la fuite, voici que le punctum surgit derrière mon épaule: il s'agit d'une photo de «nous» prise à New York au printemps 2013. Ce qui me point et me bouleverse, c'est une photo réelle, c'est l'aiguille allumée de ce cadre qui repose sur l'étagère murale, et qui vient trouer le thème de la photo absente que je compose avec le silence et la solitude des éléments.

Times Square.

(J'ai oublié de la ranger avec les autres photos dans le premier tiroir de la commode, et voici qu'elle me cible et me déchire comme le punctum, le bris ponctuel qu'elle est tout entière, et que je ne puis recevoir qu'en reculant au fond du monde.  Plus question de fermer les yeux sur elle comme je l'ai fait pour les autres photos dont j'avais simplement abaissé le cadre, replié les volets lors du rangement effectué il y a deux semaines.  Ce retard n'est plus fait pour être comblé.)

6.  Elle disait aussi: Je voudrais être là quand tu vas mourir.

(Le coeur ne se brise pas à proprement parler, il se rompt.  Tomber amoureux, c'est se rompre le coeur, c'est assister de l'intérieur à la rupture de ce qui ne peut pourtant pas se briser.  De la rupture initiale à la rupture finale, je n'aurai donc saisi qu'une différence de degré: cela pourrait paraître léger, mais d'un degré à un autre, j'éprouve l'immensité de l'infime, j'enregistre au passage le même écart subtil qui distingue la vie de la mort.)

7.  Combien elle me pesait cette liberté que j'avais tant regrettée!  Combien elle manquait à mon coeur, cette dépendance qui m'avait révoltée souvent! Naguère toutes mes actions avaient un but; j'étais sûr, par chacune d'elles, d'épargner une peine ou de causer un plaisir: je m'en plaignais alors; j'était impatienté qu'un oeil ami observât mes démarches, que le bonheur d'un autre y fût attaché.  Personne maintenant ne les observait; elles n'intéressaient personne; nul ne me disputait mon temps ni mes heures; aucune voix ne me rappelait quand je sortais.  J'étais libre, en effet, je n'étais plus aimé: j'étais étranger pour tout le monde. (Benjamin Constant)

Cela a été, cela a eu lieu, tout est arrivé et tu m'auras attendu.  

C'est sur ces mots que la pierre devait se briser. 
  





dimanche 28 février 2016

Notes pour une théologie esthétique 9



Soit le cercle ontochronique chez Heidegger.  La compréhension de l'être est initialement projetée sur un horizon de temps, et le temps lui-même, dans la mesure où il est, ne peut être compris que par projection (ou rétrojection) sur un horizon ontologiquement déterminé.

Nous sommes donc dans un régime de détermination ou de projection réciproque de l'être par le temps et du temps par l'être, d'où l'idée de cercle ontochronique.  

Mais dans ce cas, la «relation» d'être et temps n'est pensable (plus ou moins pensable, voire impensable) que dans sa projection sur la courbe de l'Anneau. Les deux horizons, celui de l'être comme celui du temps, sont dès le départ projetés, pour ne pas dire fondus dans le cercle qui les renvoie infiniment l'un à l'autre à une vitesse conceptuelle égale à celle que peut atteindre le renvoi infini de l'interrogation qui se retourne sur elle-même et concentre sa nuit entière en un seul point.

Et à ce point, de nouveau, je reviendrai.

*

Le cercle ontochronique est un 69 conceptuel dont il faut se méfier. Pour le dire dans les mots de Harvey Keitel: Let's not start sucking each other's dicks quite yet. (Traduction de François Vezin: Ne désobstruons pas de sitôt le dire qui vient à la parole dans le dévalement monolingual des uns sur les autres.)

*

Etre et temps ne peuvent être «pensés» dans leur articulation intime que par projection sur le non-horizontal, c'est-à-dire sur la courbe accélérée de l'Anneau.

Paradoxalement, le cercle ontochronique -- qui est l'ouverture extrême de l'origine -- se solde par la fermeture du retour accéléré de <?> à <?>

La sérénité requise par la méditation ouverte de être-et-temps culmine dans l'affolement induit par la circulation fermée de l'interrogatif en lui-même.

Parménide: être et penser sont le même.  Ce que je traduis de la manière suivante: le cercle ontologique est le même que le cercle de la pensée interrogative.  

Mais alors comment l'immobilité de l'être parménidien pourrait-elle s'accorder à la vitesse de la pensée? En ceci que la rondeur fermée du cercle de l'être, cette «balle» qu'évoque Parménide, n'est rien d'autre que la projection de l'immobilité illusoire de la pensée elle-même, je veux dire: de cette illusion générée par le mouvement extrêmement rapide de la pensée en son propre fonds, mouvement au sein duquel <?> est renvoyé à lui-même à une vitesse si élevée que ce renvoi devient invisible à l'oeil nu -- disons: au concept nu -- d'où l'illusion d'immobilité.

Au fond, Parménide, c'est Héraclite: l'être (pensé) est ce fleuve dont l'écoulement est si rapide qu'il ne peut être vu, d'où l'illusion d'une balle bien ronde et bien immobile.

*

Rien ne bougeait encore au front des palais (Rimbaud).  En apparence, rien ne bouge, mais uniquement parce que tout passe et fonce trop vite au coeur de la pensée. Soit un patient atteint de Parkinson: multiplions par 1000 son débit neurologique, il semblera immobile (un peu comme dans le film Awakenings).

Il faudrait relire Nietzsche, Bataille et Artaud dans cette perspective.  «Seul un néant, un vide atrocement douloureux me répondent quand je m'interroge» (Artaud).

*

Croisons les axes.  Le cercle ontochronique (Heidegger) et le cercle ontonoïaque (Parménide) sont tous deux fondés, quoique de façon différente, dans le cercle interrogatif qui est l'expression de la vitesse conceptuelle absolue, soit la nuit ou la folie.


Partant de là, il s'agit de reprogrammer ou reformuler la double question du rapport de l'être au temps et de l'être à la pensée à partir de la relation du temps à la pensée, et voir de là comment la philosophie peut apparaître comme une tentative d'obstruction intelligible au renvoi infini de <?> à <?>, et de quelle manière les champs interrogatifs (mystère, énigme, question, problème) peuvent apparaître eux-mêmes comme autant de freins conceptuels qui fixent la vitesse à laquelle la réflexion peut et doit s'effectuer.









mercredi 3 février 2016

Notes pour une théologie esthétique 8


Les concepts fondamentaux de la phénoménologie, tels que posés à l'origine par Husserl, vont dans le sens d'une spectrologie qui d'abord ne s'avoue pas comme telle, mais dont les contours s'accusent de plus en plus distinctement au fur et à mesure que la phénoménologie se délite sous les critiques de ceux qui en perçoivent le mieux les impensés et les passages secrets: Heidegger, Derrida, Lévinas, pour n'en nommer que quelques-uns.

Le sens de cette critique me semble clair: reconduire le phénomène à son terreau spectrologique d'origine, et montrer que les concepts d'apparition, de manifestation, de donation, etc., une fois arrachés au cadre épistémologique de la «science rigoureuse» qui en plombait l'exposition chez Husserl, sont indissociables d'une pensée de la hantise, de cela qui est en tant qu'il «apparaît», «revient», «passe».

Le plus difficile: repenser la pensée elle-même comme expérience de hantise. Si le phénomène au sens étroit du terme est d'ores et déjà «possédé» par ce qui n'apparaît pas, ou disons, par ce qui passe sans toutefois se cristalliser en son apparition -- l'être (Heidegger), l'autre (Lévinas), la trace (Derrida) --, la pensée se déploie d'emblée dans l'élément de la stupeur, de la frayeur, disons (pour s'en tenir à un langage plus générique) de l'étonnement au sein duquel le schéma de l'intentionnalité se trouve bouleversé, mis sens dessus dessous, mis sens devant derrière, et la conscience pénétrée par ce qu'elle ne pénètre plus.

*

Le motif récurrent de l'enculation dans l'oeuvre de Sade pourrait bien être, si on le décolle stratégiquement de ses attendus érotiques, une des premières expressions historiques de la pensée stupéfiée -- j'entends de la pensée qui ne peut plus faire sens du phénomène, de la pensée qui se fait non-sens et qui s'affole, moins en présence qu'au passage de la chose même alors que la donation déborde toute possibilité d'accueil de ce qui se donne -- la pensée pénétrée par ce qu'elle ne pénètre plus, donc phénoménologiquement enculée.

*

«Même quand tu es là, tu me hantes» (Derrida, La carte postale, 125).  Si la hantise est la règle de tout phénomène réduit au passage, le tutoiement -- tu me hantes -- n'est pas une option: le phénomène est d'abord cela que l'on tutoie sous le coup de sa violence invasive.  Le phénomène que l'on désigne à la troisième personne du singulier serait plutôt celui de la phénoménologie comme «science rigoureuse» -- c'est un phénomène refroidi.  Mais le phénomène originaire, saisi à chaud, ne se décrit pas, il se tutoie dans la stupeur de la réception: Qui es-tu?

Le phénomène ne se donne donc jamais comme phénomène au sens étroit du terme, mais bien comme Personne.

À mi-chemin entre la chose et le rien, plus que chose et moins que rien: personne. Tel est le spectre, le fantôme, le passant considérable que la phénoménologie ne peut pas suivre à moins de dilater ses concepts et d'en encaisser la charge spectrologique.

*

Heidegger, Derrida et Lévinas ne renversent pas la phénoménologie, ils en lubrifient les concepts, les replacent à hauteur de tutoiement et, ce faisant, érotisent en douceur ce que Sade et Bataille excitent et aggravent d'un seul coup.

- Pourquoi fais-tu cela?
- Tu vois, dit-elle, je suis DIEU...
- Je suis fou...
- Mais non, tu dois regarder: regarde!

*

Regarde.  Quelque chose arrive, c'est affolant.  Ça arrive comme ça rentre dedans. Il n'y a plus de conscience qui tienne, plus de conscience qui vise, rien qu'un phénomène qui nous tient dans sa ligne de mire: c'est lui qui nous vise, c'est lui qui vide le chargeur de ses manifestions. C'est un phénomène de foire dont le coefficient spectrologique est si élevé que le barrage de la conscience cède sous le choc -- se fait pensée, non pas de personne à personne, mais de Personne en Personne, revenance infinie de l'interrogation à et en elle-même, tutoiement de l'innommé qui étonne et stupéfie au passage d'une appellation non contrôlée.

Tu me hantes.

*

«Toute l'histoire de la tekhnè postale tend à river la destination à de l'identité. Arriver serait à un sujet, arriver à «moi».  Or une marque, quelle qu'elle soit, se code pour se faire empreinte, fût-elle un parfum.  Dès lors elle se divise, elle vaut plusieurs fois en une fois: plus de destinataire unique.» (La carte postale, 207). 

Elle vaut plusieurs fois en une fois.  Je dis «tu» mais qui dit «je»?  Qui es-tu qui entre en «je», me remet en jeu?  Le revenant revient, le néant né(h)antise, il fait éternellement retour, et la possibilité pour le phénomène de revenir n'est pas une possibilité de la donation parmi d'autres: elle est la donation même.  Au final, la phénoménologie n'est qu'une variante spectrologique de la pensée de l'éternel retour.






  


lundi 28 décembre 2015

Notes pour une théologie esthétique 7


«... (je ne sais pas si je t'ai jamais dit que, de plus, souvent je ferme les yeux en te parlant), quand ça passe bien et que le timbre retrouve une sorte de pureté "filtrée" (c'est un peu dans cet élément que j'imagine le retour des revenants, par l'effet ou la grâce d'un tri subtil et sublime, essentiel -- entre les parasites, car il n'y a que des parasites, tu sais bien, et donc les revenants n'ont aucune chance, à moins qu'il n'y ait jamais, dès le premier "viens", que des revenants.» (Jacques Derrida, La carte postale, 15)

*

à moins que dès le premier "viens", tout se pluralise dans la nécessité du retour
et que l'unique soit / soi-le-reste
demeure à savoir ce qui reste de soi
quand on soustrait
(dernière chance)
la prolifération des parasites
de la pluralité revenante
= toi





mardi 8 septembre 2015

Approche exopopolitique du 19 octobre 2015. De la prédation.

Comme ça, de bon matin, se mêler de politique comme d'une chose à laquelle on n'entend à peu près rien, c'est plus ou moins l'horreur.

La question se pose donc de savoir ce qui reste à dire lorsque le flair se substitue à l'analyse.  Je ne sais pas si c'est un effet de mes récentes lectures (les livres de Quignard), mais quand je passe en revue les candidats et que je considère froidement la gueule qui se tient derrière le discours, j'en arrive assez vite à la conclusion que la politique est affaire de prédation, et que toute question relative au vote que nous allons collectivement chier le 19 octobre prochain se rapporte, en fin de compte, à la question de savoir par qui et de quelle façon nous préférons nous faire dévorer.

Si je me laissais aller à quelques variations rimbaldiennes de type «cette famille est une nichée de chiens»,  je dirais que Harper est un reptile (crocodile tapi dans un étang de glaire froide), Trudeau un charognard ahuri (le cadavre du père est méconnaissable), Mulcair un diable de Tasmanie en rémission de rage, et Duceppe un renard argenté qui a pris une volée de plomb dans le derrière.

La prudence commanderait l'installation de trappes aux quatre coins de la citoyenneté, et une saine abstention.  Mais comment ne pas voter?

C'est pourtant simple: on n'a qu'à demeurer chez soi le 19 octobre prochain, regarder en rafale 6 ou 7 épisodes de American Horror Story (je conviens que ce n'est pas le choix le plus cohérent, mais bon), et laisser à notre prochain le soin de désigner les contours de la mâchoire qui claquera sur notre viande.

--  Lâche!  Nihiliste!  Cynique désabusé!

À voir.  Puisque nous avons depuis longtemps préféré la lente dévoration de nos cellules à l'éclat pur et dur de la révolution qui ne sert à rien (sinon à nous rappeler qu'être humain passe parfois par la décision de ruer dans les crocs du prédateur qui nous talonne), il faudra bien se rentrer dans la tête ceci: dans tous les cas, nous sommes cuits dans l'exacte mesure où on nous mange cru.

Le contrat social est un pacte de prédation au terme duquel nous apprécions à distance le goût de notre viande vive dès qu'elle se met à rouler dans la gueule du pouvoir.

Le 19 octobre prochain, je ne voterai pas. (Sinon, pour Jacynthe.) 

Le 19 octobre prochain, je souhaiterais que personne n'aille voter.  Je souhaiterais que pour une fois, les prédateurs se retrouvent à claquer dans le vide tout au bout de leur chaîne, qu'ils se dévorent entre eux ou qu'ils crèvent de faim.

Et nous, alors?  Ben, on sortira les tables dans la rue, on allongera les roses, les plats et les bouteilles, on se fera un vrai festin communautaire, un méga party de végétarisme économique.  Prédation zéro.

On décidera collectivement de reporter la date des élections au 24 décembre.  Un Grand Référendum de Noël dont la question sera:  Hééé, est-ce qu'il reste encore de la pizza?

Et la réponse sera oui.


jeudi 20 août 2015

Tableau de bord (parafiction 13)

521 août

Après la déflagration, il ne restait plus grand chose d'Edgar: l'aile nord des Galeries avait été soufflée, on n'en finissait plus de récupérer des débris ici et là, parfois même à plus d'une dizaine de kilomètres de l'épicentre de l'explosion (on avait même retrouvé une fontaine de Jugo Juice qui pissait encore la grenadine sur le boulevard Saint-Michel: les cols bleus avaient été contraints de l'achever à coups de pelle dans les boyaux fluorescents).

(Les nuages filaient au plus noir dans les glaces carrelées d'Anjou, ils accéléraient le passage de l'été au-dessus des cubes immobiliers d'un rose pastel: plus au sud, la Place Versailles renvoyait le ciel à sa platitude fondatrice.  La tautologie était la reine de l'est de la ville, il faisait chaud et les corps crépitaient comme un  éboulement de jujubes à tous les étages du stationnement souterrain.)

Noir de suie, je repris à pied le chemin de la 40, direction ouest cette fois.  Je me disais: mission accomplie -- mais à moitié seulement car il n'y avait que la tête d'Edgar pour me raccompagner; je l'avais saisie aux cheveux en plein vol, dans le souffle et la fission et le fouet artériel des vendeuses italiennes, et je ne l'avais plus lâchée depuis (le reste de son corps était porté disparu dans les gravats fumants, nivelés de toute urgence par les compresseurs d'Etat et les bétonnières qui versaient le silence dans la bouche des quelques survivants.)

Edgar-Tête ne semblait s'étonner de rien.  Chemin faisant, il s'exprimait à voix basse, dans un français baudelairien un peu étrange, mais dont la grâce formelle, légèrement surannée, projetait à la ronde un halo de lumière noire qui imposait le respect aux sectateurs du petit et du grand capital.

Parvenu à la hauteur de Lacordaire, je remarquai que la 40 était envahie par une foule de badauds qui se pressaient aux grilles du Motel Idéal, comme si on avait fermé ce segment de la transcanadienne à la circulation automobile afin d'y tenir une immense vente de trottoir.  Du nord comme du sud, les gens pressaient le pas, accouraient même en direction du motel.  Ce n'est qu'en m'approchant à mon tour que je distinguai, à droite du complexe, un panneau dont le flux digital diffusait en boucle le message suivant:

ICI EST LE MAYAZE D'ATAPIÉKALL ET D'ATADZULIE.  ÉTANZER, ICI, ON TE DONNE DES DZOE LOUIS GATTISSES MAIS FAUT TU ESTES L'AUTE BORD LA CLÔTURE

Alors que je tentais de contourner la foule par le sud, un policier qui faisait deux fois ma taille et mille fois mon poids m'intercepta en me fourrant sa poivrière sous le menton.  (Toute résistance était inutile: Torus lui-même n'aurait pas tenu 30 secondes contre un tel monstre.)

--  Qu'est-ce que tu niaises là, petit noncitoyen?
--  Rien, rien...  je voulais juste... je me promenais, je suivais le monde, rien de spécial...
--  C'est à qui la tête que t'as là?

Derrière sa visière métafumée et ultramiroitante, il m'était un peu difficile de deviner ses intentions.  À un certain point, j'en étais même à me demander si c'était bien à moi qu'il s'adressait.

--  Ma tête?
--  Pas la tienne, pas celle que tu fais, celle que tu tiens.  Fait pas l'épais, noncitoyen.  C'est une tête de mort que t'as là, c'est assez clair.  Alors dis-moi: où est le restant du mort?  

Il fallait la jouer serrée.  Pas question de laisser filtrer quoique ce soit sur mon ordre de mission: un classique en pièces détachées, voire en tête de poche, était toujours considéré comme l'incarnation de la terreur absolue aux yeux de l'État.  Dans ces conditions, le transport de classiques était un crime passible de mort immédiate, les camarades me l'avaient maintes fois répété.  Je n'allais pas les laisser tomber, même si le X me démangeait à présent de partout et que je me sentais sur le bord de raidir pitoyablement de la gueule et du cul...

Le policier accrut la pression de sa poivrière et me contraignit à relever le menton de quelques centimètres.  Dans le ciel, l'hélicoptère Teeveeaa déversait une avalanche de gratteux sur la foule qui scandait le nom des mariés aux abords du motel.  Un peu plus loin, une chroniqueuse culturelle qui ressemblait à Nicki Papoute déroulait le fil de son micro en expliquant aux teeveespectateurs que l'arrivée d'Atadzulie ne saurait plus tarder maintenant, et qu'on aurait droit à «!! une entée mémoable !!»

--  Monsieur l'agent... hmmpf...  si la tête que je tiens là est bien celle d'un cadavre, je vous signale qu'il s'agit toutefois d'une tête parlante; or, en règle générale, les cadavres ne parlent pas, donc...
--  Aaah, ta tête parle?  Mais pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt?  Une tête coupée qui cause, tiens donc... Eh bien, montre-moi un peu ce qu'elle a à raconter...

Je brandis Edgar-Tête au niveau de la poitrine de l'agent, je la hissai bien haut comme un fanal: les yeux tristes, le sourire mi-figue mi-raisin, le léger affaissement du côté gauche du visage, tout correspondait au signalement de la célèbre spectographie du XIXe siècle -- à tel point que je craignis que le policier ne finisse par le reconnaître.  Je secouai Edgar-Tête deux ou trois coups, puis, après avoir expulsé une molaire ruinée, il se mit à parler d'une voix faible.

--  Oui, -- non, --  j'ai dormi; -- et maintenant, --  maintenant je suis mort.*

Le policier releva la visière de son casque et se massa vigoureusement le front.  Je vis que c'était un très vieil agent, soit qu'il fut au bord de la retraite, soit qu'il fut déjà retraité et qu'on l'ait invité à reprendre du service compte tenu des tensions sociales qui allaient croissant, le fait est qu'il me donna l'impression d'une usure spirituelle à peine supportable.

--  Bon, ça ira comme ça, noncitoyen, tu peux passer, mais je veux pas de niaisage avec cette tête de cul-là!  Et va pas foutre le trouble dans les familles, compris?
--  Compris!
--  T'es un gentil petit avorton?
--  Absolument!
--  Tu te crosses à mort chaque matin en présence de l'indice Nasdaq?
--  Religieusement!
--  Tu ne protestes pas quand l'État réclame 80% de ton salaire en impôts?
--  L'État est éternel, qu'il en soit selon ses saints calculs!
--  Tu te sens électrisé lorsque Atapiékall fait un discours politique?
--  Électrisé? Le mot est faible: je suis une ligne haute tension qui se sniffe elle-même de pylone en pylone jusqu'au grillage complet de tous les fusibles de l'anarcho-terrorisme!
--  Bon, bon, dégage...  Une dernière chose: tu devrais donner à boire à ta tête, je sais pas trop comment, mais tu devrais...  Jamais vu une tête aussi assoiffée que celle-là ...

*

Comme il était impossible de contourner la foule, je n'eus d'autre choix que de m'y enfoncer et de me laisser porter par le courant.  Grands-oncles, enfants perdus, grands-mères, ex-prisonniers, filles-mères, itinérants, chiens-saucisses, etc., je me coulais à l'horizontale dans un océan de dessous de bras, de chips au ketchup et de relents de vagins crevés.  Et plus je voulais échapper à la loi d'attraction esthétique du motel et de ses festivités, plus j'étais refoulé en direction du grillage.  À travers les mailles, les gens cherchaient à immiscer leurs ongles rongés afin de saisir au passage les coupes de vin en plastique que les invités d'honneur distribuaient aux fans qui hurlaient le plus fort le nom de leur idole.

À un certain moment, je me retrouvai moi-même le nez enfoncé dans la clôture avec Edgar-Tête coincé entre mon ventre et le grillage; le vieux Francis Reddy, qui passait de l'autre côté, hilare et titubant, le fit boire à même le goulot de sa bouteille de Château Poitras.  Le résultat fut que le vin coula tout droit à travers la gorge sectionnée d'Edgar-Tête: on eut dit que je pissais le sang sur mes chaussures.

Les lèvres rivées aux mailles métalliques, les gens hurlaient.  Pour ceux qui parvenaient à escalader le grillage et à sauter de l'autre côté, René Angelil défrayait les coûts de transport en ambulance.

--  ATAPIÉKALL, ATAPIÉKALL!!  QUAND EST-CE À L'ARRIVE, ATADZULIE?  QUAND?  QUAND?  QUAND?

Posté sur le toit du motel en tenue de Chippendale, filant à travers des escortes mal cokées et des serpentins radioactifs, le marié leur répondait:

--  !! BIENTÔT, MES NAMIS, TÈS BIENTÔT !!  EGADEZ HAUT DANS LE CIEL, PEUX PAS VOUS N'EN DIRE PLUS À CAUSE C'EST UNE SUPISE !! VIVE VIDOTON !!  VIVE LE QUÉBEK LIII-BEEUUE !!

Je devais à tout prix m'éloigner des grillages, reprendre la route, mais la pression exercée par le grand public était telle que j'étais à tout bout de champ refoulé en direction de la frontière à saveur de cuivre, ne gagnant tout au plus que quelques centimètres occidentaux à chaque tentative de dégagement.

Parmi les invités, je reconnus Michèle Richard en chaise roulante: l'oeil mort, la chevelure sale et la gueule déchaussée, elle semblait maximalement absente à tout ce qui se passait autour d'elle et ne prêtait aucune attention au jeune busboy qui lui léchait langoureusement les boucles d'oreilles.

À un certain moment, le maire Bapoume émergea de la fontaine de rhum and coke avec une serviette nouée autour de la taille. Il courut à la rencontre d'Ednis Coderre qui revenait justement des Galeries d'Anjou, complètement carbonisé, et le mit aussitôt au défi:

-- !! moé bapoume de bapoume de maire de !!  contre toé à rentre-bedaine coderre de coderre de maire de !! t'es-tu game ou t'es-tu pas? !!

--  !! moé pas game astique de bapoume de?? !!  amène ta bedaine par icitte !! ton stade vidoton n'a l'air d'un bescuit oreo qui evient de tsenobyl !! aweye aweye tape là-dans !!

Les deux prirent leur élan, il y eut comme un «flebouip!» et des grumeaux de guimauves grillées coulèrent sur les mailles du grillage, mais je ne fus pas témoin visuel du choc puisqu'au même instant, la pression de la foule m'éjecta des premières loges, et je roulai sur des vagues de têtes avant de me retrouver à l'extrémité ouest du motel.  Je nouai la chevelure d'Edgar-Tête à la ganse dorsale de ma ceinture et rampai laborieusement sous le pont formé par une multitude de jambes variqueuses, mon ventre s'écorchant au contact des ongles d'orteil qui émergeaient d'un marécage de gougounes passées à la bonbonne de peinture dorée.

--  !! OH MES NAMIS !! EGADEZ DANS LE CIEL !!  C'EST ATADZULIE QUI SAUTE EN PAASSUTE !!

De fait, quelqu'un venait tout juste de se précipiter d'un avion qui circulait à des milliers de mètres d'altitude au-dessus du motel.  Sur le toit, Atapiékall appelait à lui le vol plané de sa bien-aimée.

--  !!  MES NAMIS, POU FÊTER LA VENUE DE ATADZULIE AU MAYAZE !! ON VA ZOUER LA BONNE MUSIQUE !!  APÈS LES DZOE LOUIS GATISSES !! ACCUEILLONS DZOE DASSIN QUI VA INTÉPÉTER LA SANSSON DE COEU DE PIIATE  !!  LAI-MOI TOMBER !! VIVE VIDOTON !!  VIVE LE EFÉENDUM MAIS PAS TU SUITE !!

Lorsque j'aperçus Joe le Dasein se dandinant, micro à la main, aux côtés d'Atapiékall, je compris à quelle échelle il fallait désormais élever les oeuvres du nihilisme révolutionnaire.  Le X acheminait son travail de crucifixion cellulaire, ses pulsations contractaient toutes mes pensées pour les réduire à une seule: ne reste pas là.

--  Me semble qu'à descend pas mal vite...
--  Me semble aussi.
--  À serait pas supposée d'ouvrir son parachute, là?
--  Maman, maman, maman...
--  Regarde, ma pitoune, c'est Atadzulie avec sa robe de mariée! Ohh, la belle traînée de feu, t'as vu, pitoune?

*

J'étais déjà à bonne distance de la fête lorsque l'impact eut lieu et que les hélicoptères d'État se mirent, quelques minutes plus tard, à survoler le cratère boueux qui était tout ce qui demeurait du Motel Idéal et de ses annexes.  Dans les prochaines heures, les bétonnières se mettraient à l'ouvrage, tout serait nivelé en un rien de temps, cadavres ou survivants mêlés, comme on l'avait fait pour l'aile nord des Galeries quelques heures plus tôt.  Il ne se serait rien passé, personne n'entendrait plus parler de ce mariage qui n'aurait jamais eu lieu -- quel lieu? où lieu? quand lieu? sait pas sait plus j'aime ma femme et les fromages qui tuent.

*

Épilogue

À la hauteur du boulevard Saint-Michel, tout crotté et dégueu que je fus, un touriste français m'aborda.  Il me dit qu'il se nommait Michel Onfray, qu'il était philosophe invité dans le cadre d'un colloque organisé en son honneur à l'Auditorium de Verdun, qu'il avait depuis longtemps perdu son chemin, qu'il ne parvenait plus à le retrouver et qu'il craignait pour sa vie depuis qu'il s'était mis à errer dans les ruelles de Montréal-Nord.


Son témoignage me bouleversa, mais j'étais à bout de forces.  Il est vrai qu'il ne payait pas de mine.  Sa valise était éventrée, sa chemise maculée de taches de graisse, et le verre gauche de ses lunettes tellement fragmenté qu'on ne voyait même plus son oeil.

--  Monsieur, me dit-il, je vous en prie, aidez-moi, je suis attendu...  Je suis at-ten-du, vous comprenez?  Mais par malheur, et Dieu sait pour quelles raisons, je me suis égaré et j'ai été pris en chasse par des...  PUTAIN!  LES REVOILÀ!

Ma journée s'achevait sur la vision d'un touriste français qui prit la fuite en hurlant, poursuivi par une meute de jeunes handicapés mentaux qui portaient le dossard de la Garderie des Hell's Angelots. 

Je pris Edgar-Tête sous le bras et je poursuivis mon chemin en direction de l'ouest. 



* En Poe baudelairien dans le texte