dimanche 29 avril 2018

Complémentaire 27 (2)

(...)

Quand j'ai vu ma blonde sortir de la salle de bain et s'amener dans le salon en bobettes, j'ai tout de suite pressenti une catastrophe; d'instinct, j'ai flairé ce genre d'atrocité affective qui se produit le plus souvent le matin, quand la rose qui s'éploie se prend le pétale dans le protège-dessous ou que la cafetière performe un blasphème électronique avant de dégorger un liquide fadasse par l'outre-trou.

J'étais à trois coups de hache de déboulonner Étripé le Malodorant, mais je me retrouvais à court de potions de vie et je ne pouvais déjà plus me concentrer, ma blonde était plantée dans le salon, dans l'angle mort de l'amour pour ainsi dire, les épaules affaissées, réanimée de travers au bout d'une nuit que je devinais fort courte, plutôt agitée et intrinsèquement dévastée par la ruée onirique d'un troupeau de licornes carnivores.

Elle a grogné quelque chose, puis elle m'a demandé si j'avais affaire à sortir aujourd'hui, alors j'ai mis le jeu sur pause et elle a bien vu que je respirais déjà un peu plus difficilement.  Au bout d'un long moment, je lui ai dit que non je n'avais pas affaire à sortir, que le mieux était de ne jamais sortir de toute façon puisque sortir, c'était fatalement aller à la rencontre de semblables tous plus affreux les uns que les autres (je niaise), c'était s'exposer sans rémission possible à des types et prototypes en tout point comparables à ce petit gros croisé l'autre jour dans le parking des Halles d'Anjou (je niaise pas), et qui m'avait interpellé du volant de sa voiture parce que j'avais jeté par terre un bâtonnet de bois, le susdit petit gros s'était sur le champ improvisé chevalier de la vertu écocitoyenne, et par la vitre abaissée de sa Lexus dont le moteur roulait à fond de train, s'était mis à me sermonner sur les torts irréversibles que je causais à l'environnement par ce geste, d'une obscénité écologique absolue, qui consistait à crisser par terre un bâtonnet de bois que j'avais d'ailleurs moins crissé par terre que secoué de mes doigts encore tout collants de tire sur la neige, de telle sorte que le plaisir très réel que j'avais éprouvé à sucer la tire de mon bâtonnet (tout ce qu'il y avait de plus biodégradable, je le précise) avait été irréversiblement gâché par la rencontre de cet ahuri petit gros qui faisait ronfler le moteur de son abomination de Lexus en m'administrant une leçon d'écocitoyenneté d'une imbécillité effarante, que c'était justement le genre d'horreurs auxquelles on s'exposait de nos jours dès qu'on mettait le pied dehors, et que dans ces conditions il valait mieux, tout compte fait, ne jamais sortir, mais que si ma blonde exigeait néanmoins que je sorte en dépit de toutes les raisons que j'avais de demeurer ici, de rester plogué sur Diablo 3 et de mourir pour la sixième fois en tentant de fracasser Fermenté le Saint-Cibole, eh bien, soit, je sortirais puisque je n'avais rien à refuser à ma blonde en bobettes avec les boules à l'air et le lit étampé dans la face.

Elle a encore grogné quelque chose, puis elle m'a dit qu'il y avait deux billets de 6/49 qui traînaient sur le micro-ondes et qu'elle souhaitait que je me rende au dépanneur afin de les faire vérifier, elle formulait le souhait que je fasse ça au plus maudit compte tenu que c'était la troisième fois qu'elle me le demandait cette semaine, sans résultat.  Elle a ajouté qu'elle voulait en avoir le coeur net, elle ne supportait plus l'idée que nous puissions laisser traîner des billets qui étaient peut-être gagnants, aussi me demandait-elle de faire un effort et de nous imaginer multimillionnaires: elle exigeait d'abord que je la voie, elle, dans un resort de la République dominicaine, en bobettes et les boules à ciel ouvert pour toujours, puis elle exigeait que je me voie, moi, en train de sucer tous les bâtonnets de tire désirés jusqu'à la fin de mes jours, pulvérisant des hordes de petits gros ahuris qui déferlaient à l'infini de la noirceur des cryptes.  Elle y tenait salement, fin de la discussion.

(...)



samedi 28 avril 2018

Complémentaire 27 (conte pour enfants)

1.  LE BILLET


Il était une fois et c'était pas très compliqué.

En fait, il était une fois aux alentours de 6h15 du matin, je pompais l'huile en silence dans le salon et j'étais plogué sur Diablo 3, pieds sur le pouf, en train de décâlisser Condamné le Violent.

J'avais travaillé fort pour élever ma moniale au niveau 73 du Parangon, et comme je jouais en mode Tourment, ça me prenait au bas mot une dizaine de minutes pour achever les hommes-chèvres auréolés de lumière jaune qui pouvaient, en principe, surgir de n'importe quel trou.  Qu'à cela ne tienne, je persévérais dans la mise en pièces, je m'improvisais missionnaire d'une oeuvre de destruction clinique, confiant que tout au bout de ce jeu de patience ergonomique -- qui n'était rien d'autre, au fond, qu'un exercice de frappe compulsive coordonnée à la névralgie de mon pouce droit --, je pouvais compter sur la découverte d'objets rares et de pièces d'équipement surdimensionnées qui m'emplissaient, à ma plus grande surprise, d'une joie comparable à celle qu'on éprouve quand on démontre le théorème de Fermat ou qu'on fracasse le record mondial de poissons rouges avalés en 52 secondes (je niaise).

Ma blonde me dit souvent qu'il ne suffit pas de se fixer des objectifs dans la vie, encore faut-il les visualiser.  Or au stade existentiel où je me trouvais, l'objectif par excellence était d'épuiser toutes les possibilités de ce jeu addictif et on ne peut plus abrutissant (je niaise pas).

Parlant de ma blonde, elle venait tout juste de se lever.  Je l'avais entendue péter dans la salle de bains.  Ce détail n'est pas superflu: au cas où vous ne l'auriez pas encore remarqué, l'amour, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, mais ce n'est pas non plus regarder ensemble dans la même direction (comme disait l'autre décadent).  Non, l'amour, c'est de péter calmement en présence du partenaire sans chercher à mettre ça sur le dos du chien.

(Question de nous éviter tout de suite d'encombrantes formalités, je vais vous tutoyer.  Lecteur(e), je vais te dire «tu» exactement comme si tu étais le mur de mes lamentations narratives.  J'écris «lecteur(e)», mais cette manie graphique est gossante.  Je vais écrire plutôt «lecteure», comme dans Hannibal Lecteure, je trouve ça plus seyant que «lecteur» (tellement dix-neuvième...) ou «lectrice» (tellement Elle Québec...), ou «liseuse» (tellement comme si je fournissais le câble de chargement...).  Cela dit -- lecteure --, ne va pas penser que l'ajout du «e» muet équivaut à une réaction à l'air du temps et aux débats qui font rage autour de l'écriture dégenrée  -- «excusez-moi, je vous dégenre?» -- non, rien de tel, je le précise au cas où tu te nommerais Mazarine ou Louis-Hubert et que dans ton enthousiasme dégueu pour les salons de thé de la rue Bernard ou les shishas lounge de la rue Saint-Denis, tu cherchais à tirer cet évangile en trois exemplaires dans les presses de ta névrose.)

((Lecteure, ne t'y trompe pas: tu ne seras ni mon semblable ni mon frère, plutôt ma pute(e), et si la situation te plaît au point de ne plus te pouvoir, console-toi en te rappelant que les succursales Renaud-Bray sont remplies de pyramides édifiées à partir de tous les nouveaux romans d'Alexandre Jardin.))  (((Je niaise.)))

(...)





mardi 30 janvier 2018

Notes pour une théologie esthétique, 12

Lévinas dit quelque part qu'il n'y a rien d'unique sinon le «je» de la responsabilité.

À cet égard, la littérature pourrait de prime abord ressembler à une fuite: j'écris tout ce que je veux comme je le veux et je ne dois rien à rien ni à personne.  Je n'ai pas à «rendre de comptes». De fait, l'écriture qui s'aliène au profit des comptes à rendre ou à régler se place aussitôt sous le signe du Calcul, elle s'économise et se corrompt politiquement de l'intérieur, alors qu'il s'agit d'abord de se ruiner par adoration du singulier.

Mais en tirer aussitôt la conséquence que la littérature échapperait à l'horizon de la responsabilité me semble une erreur.  Il y a aussi une responsabilité propre à la soustraction, à la débauche ou à la chute.

L'impératif esthétique ne se réduit ni à l'impératif hypothétique ni à l'impératif catégorique.  Il ne s'agit ni d'un «je dois... si je veux...» ni d'un «je dois parce que je dois», mais bien d'un «je dois comme si je ne devais rien à rien ni à personne» -- si ce n'est à la chose même, à la singularité non fissible de l'aisthesis.

*

De l'écriture comme d'un labyrinthe dont on ne sort pas -- et dont on finit par goûter l'impossibilité de sortir comme l'expression de la joie la plus abrasive.

Savourer hors négoce le fait d'être complètement perdu, encaisser sans émoi la réversibilité des salles et des couloirs.  Au total, on ne se doit qu'au dieu qui nous égare ou à la main que l'on abandonne dans le cyclone des signifiants.






vendredi 21 juillet 2017

Éveil

Il se recevait de proche en proche, par éclats successifs, il s'atteignait au détour d’un psaume, d'une pulsation dont la ferveur initiale s’achevait dans le vague, se prolongeait dans un froissement de pensées sans suite et sans relief.  Il y avait, bien entendu, ce plaisir qui consiste à pisser infiniment les yeux fermés à quatre heures du matin, et le dégoût consécutif au flottement des phalènes, mises en bouteille au château, entre les fleurs de papier de soie mouchetées de sperme ancien et les bavures épuisantes de la clarté à la fenêtre du salon. 

Tant de choses sur lesquelles il aurait mieux valu fermer les yeux et écraser mollement, à pas perdus, dans une ultime distraction d’insomniaque.  Tous les mots craquaient de l’intérieur, se fractionnaient en deux ou trois syllabes, guère davantage; aucun n’atteignait la cible avec plus de précision qu’un geste avorté de la main en direction des visages qui prenaient le silence à la sortie du boisé.  Il allumait le téléviseur, l’éteignait, le rallumait : l’image ne bougeait pas, elle persévérait dans son immobilité oraculaire, à peine frémissait-elle de son abolition prévisible dans une cataracte de sexes déficelés et d’orifices rompus, giclant sous les assauts répétés d’un faune aux sabots de verre.

Les tasses souillées s’amoncelaient dans le lavabo.  Il but à même la carafe brûlante; les sens noircis de misère matinale, il écarta les lattes, ouvrit la fenêtre comme on ouvre une bouteille ou un roman.  Le chat revenait de la nuit dans un bruissement de palmes et de cendres mouillées.



samedi 27 mai 2017

Les vents solaires, 6


6


mstamour@monpsy.qc.ca

Cher Monsieur,

Je vous prie par la présente de bien vouloir renouveler ma prescription d’Anafranil dans les plus brefs délais.
 
Conformément au nouveau protocole d’intervention que vous avez établi, et dont je mesure très bien le caractère expérimental, je remplis ici ma partie du contrat : je vous écris, je vous explique, en échange de quoi  vous apposez votre signature illisible au bas de la prescription que vous avez toute liberté de modifier à la lumière de votre évaluation professionnelle.

Lors de notre dernière rencontre, vous m’avez demandé de clarifier ma conception politique du monde en lien avec les apparitions, beaucoup plus fréquentes ces dernières semaines, de la fille aux cheveux-longs-et-noirs.  Je ne suis pas sûr de pouvoir y arriver, je vous le dis franchement.  La rupture amoureuse est un sujet délicat et celui de la politique ne l’est pas moins, mais quant à dégager la nature exacte du rapport susceptible de nouer ces deux expériences abyssales, il serait prétentieux de ma part, ou à tout le moins prématuré, de prétendre pouvoir y parvenir ici plus clairement que je ne l’ai fait la dernière fois que nous avons abordé ce sujet.  Mais je veux bien essayer.

Quiconque désire se situer sur le plan des faits-et-rien-que-les-faits doit d’abord s’assurer d’éviter aussi bien le piège de la surinterprétation que celui de la sous-interprétation.  Or, à cet égard, la seule chose qui me semble parfaitement factuelle, c’est la coïncidence entre la rupture avec *** et la révélation qu’en politique tout est simultanément vrai.  Je dis «coïncidence» parce que je ne veux pas forcer ici la relation entre les événements et suggérer, par voie de fausse causalité, que la rupture avec *** aurait provoqué la révélation politique, ou que celle-ci, à l’inverse, aurait pu précipiter la séparation.  Ce serait là tomber dans le piège de la surinterprétation que j’évoquais plus haut.  Mais je ne peux pas non plus, par volonté forcenée de me soustraire à tout reproche de pensée magique, prétendre que le lien entre les deux événements soit une pure coïncidence.  Coïncidence, certes, mais pure?  L’affirmer catégoriquement équivaudrait à tomber dans le panneau de la sous-interprétation – qui n’est elle-même qu’une modalité de la surinterprétation quand on y pense, mais plus retorse dans la mesure où elle ne s’avoue pas son affinité de fond avec cette brutalité positiviste que je récuse tout autant que le dandysme herméneutique.

Tout ce que je dis, tout ce que je sais, cher monsieur, c’est qu’il y a eu coïncidence entre la rupture avec *** et la révélation politique.  Vous vous étonniez, l’autre jour, que j’utilise le terme de «révélation» pour qualifier l’idée qu’en politique, tout est simultanément vrai.  Il est juste qu’à première vue le terme peut paraître un peu fort, d’autant qu’il s’applique ici à une idée que vous avez eu la légèreté de considérer comme «relativement floue».  Mais c’est que vous négligez la prémisse à laquelle il faut constamment reconduire cette révélation sans quoi, de fait, elle perd de son acuité, à savoir que le monde est ontologiquement constitué de trous de cul, que tous autant que nous sommes, nous avons affaire au Cul comme à la chose dont nous sommes le trou immédiat.  Il ne s’agit pas ici, je vous le rappelle, d’un jugement moral, mais d’un état de choses ontologique.

Vous, moi, le livreur de journaux, le premier ministre du Québec, la pute et son client, l’écrivain et son critique, le prof et son étudiant, la mère et son enfant, le terroriste et sa victime, le proprio et son locataire, le bourgeois et son prolétaire, etc. ne sommes que des effectuations à géométrie variable, des trouées ponctuelles, plus ou moins profondes, plus ou moins explosives, de ce monde qui se réduit sans reste à un gigantesque Cul en perpétuelle ébullition.

Si cette révélation a d’abord pris pour moi un caractère politique, c’est tout simplement (du moins, c’est ma conviction) que la politique est le lieu par excellence où se vérifie l’affirmation relative à l’universalité du Cul, de même que l’énoncé qui en découle nécessairement, à savoir que dans un monde où tout est cul, il s’ensuit que tout est vrai, que tout, sans exception, est d’entrée de jeu voué à une vérité totale et simultanée.

Prenons par exemple l’affaire de Dominique Strauss-Kahn, survenue en mai 2011.  Vous vous souviendrez sans doute de cette sordide histoire d’agression sexuelle sur une femme de chambre dans un hôtel new-yorkais.  La question de savoir si le monsieur a pris l’initiative de trousser brutalement la madame, fidèle en cela à sa nature de prédateur sexuel, ou s’il n’a pas plutôt été victime d’un coup monté visant à torpiller définitivement sa carrière, cette question, dis-je, n’a pas lieu de se poser puisque les deux versions de l’affaire sont intimement et simultanément avérées.  Je veux dire : il est vrai que DSK a violemment agressé la femme de chambre, et il est non moins vrai que celle-ci lui a tendu un piège.  Tout est vrai, et l’agression, et le complot.  Mais comment en être certain, me demanderez-vous?  Mais parce que tout est Cul, comme je le soulignais plus haut.  DSK et la femme de chambre sont des trouées anthropologiquement déterminées du monde en tant que cul, ce que nous résumons de façon vulgaire en disant que ce sont deux trous de cul.  En résumé : la femme de chambre était une putain à la solde d’une organisation ayant comme objectif de faire tomber un étron flanqué d’une queue en état de trique permanente.

Prenons maintenant le cas de Gabriel Nadeau-Dubois, ou celui de Jean-François Lisée, ou celui de n’importe quelle figure politique d’ici qu’il vous plaira de considérer à titre d’exemple.  L’être-cul de nos politiciens ne s’effectue pas toujours dans le même sens, cela s’entend, mais il n’en demeure pas moins que chacun et chacune, Barrette tout autant que David, Massé non moins que Trudeau, reconduit son appartenance au Cul de façon chaque fois singulière, tantôt sur le mode de l’être-enculant, tantôt sur le mode de l’être-enculé, ce qui fonde l’affirmation selon laquelle tout est simultanément vrai puisque la vérité, par définition, n’a de sens qu’en regard de l’horizon du Cul, d’où l’idée que le jugement A ne saurait s’opposer radicalement au jugement B, que les deux jugements ne peuvent pas se contrarier en profondeur car ils ne sont que des ramifications incestueuses de l’Un-Cul, des trouées ontologiquement déclinées de la spirale auto-enculatoire qui nous emporte tous, et dont on ne peut pas faire sens pour la raison que c’est plutôt elle qui fait sens de tout, et au premier chef, de notre concept de «vérité».

(Cela dit, fort du respect que j’ai pour vous, et bien que je tienne votre capacité à ne vous étonner de rien en très haute estime: 1) je vous conseille vivement de relire à tête reposée le paragraphe précédent; 2) je vous déconseille, non moins vivement, d’abîmer votre esprit dans la contemplation d’une poignée de porte et de vous demander comment celle-ci pourrait, à son échelle, apparaître comme une effectuation de l’être-cul.  Cela peut sembler contre-intuitif, mais dans le cadre théorique où je me situe, je vous assure que le champ des objets est infiniment plus kinky que celui des êtres vivants.)

Sur ces mots, cher monsieur, je m’arrête, en espérant que ces précisions me vaudront le renouvellement de ma prescription pour le mois prochain.

Cordialement,
***


P.S.  Je me promets, dans un avenir proche, de vous en dire davantage sur mon travail de contrebandier.  Vendre des cigarettes à des mineurs n’est pas, j’en conviens, un travail des plus édifiants, mais il entretient avec ma conception politique des choses des liens étroits.  Je vous parlerai aussi de ce groupuscule de nationalistes honteux que j’ai rencontré récemment, et dont vous allez sans doute entendre parler très bientôt.  Je ne peux vous en dire plus pour le moment, mais soyez sûr d’une chose : ça va chier.

vendredi 26 mai 2017

Les vents solaires, 5

5

Gauthier habite le quartier Outremont où je n’avais pas mis les pieds depuis des lustres.  Outre quelques juifs hassidiques qui ressemblent vaguement aux gars de ZZ Top et une vieille bique entretenue aux seins refaits, je n’y ai pas croisé grand monde depuis le moment où j’ai bifurqué de la rue Bernard pour piquer à travers le parc. 

Dans le ciel, la lune pleine éclate comme un projecteur de 10,000 watts.  Aucun signe de la fille aux cheveux-longs-et-noirs.  De temps à autre, il fait bon se rappeler que la solitude a ses avantages et qu’on n’est pas pour autant le protagoniste d’une nouvelle de Lovecraft.

Dix minutes plus tard, je fais mon entrée dans le vaste salon du 876, Willowdale.  Gauthier est là, flanqué de quelques échalas, profil crève-la-faim with an attitude, qui se présentent à moi un peu froidement sous les prénoms de Patrick-Alexandre, Christophe-Éloi, Jacques-Michel, Simon-Victor, Pierre-Tristan et John-John.  À l’exception de ce dernier, manifestement plus amoché, et dont le sourire semble ontologiquement fendu jusqu’aux oreilles, les autres forment une compagnie de jeunes gens qui m’apparaissent comme des ploucs ombrageux, des névrosés de choc dont les études post-doctorales et autres passions germanophiles n’auront finalement servi à rien si ce n’est à entretenir chez eux une haine diffuse, infiniment recuite et ruminée, un état de ricanement halluciné, hautain et inflammable dont on sent qu’il pourrait en principe se cristalliser autour de n’importe quelle cause pourvu qu’elle leur permette de sortir les crocs et de foncer tête première dans le mur du Négatif.

Pour l’instant, ils gravitent autour de Mathieu Bock-Côté qui a pris place sur un fauteuil de facture victorienne, verre de scotch à la main, et qui tète un cigarillo en jetant à la ronde le regard d’un démon qui rêve.*

Le buffet froid a déjà été largement entamé : à l'exception de quelques cubes de fromage durcis et de noyaux d’olives noires qui plombent des assiettes empilées de travers, tout est consommé, et seul John-John s’acharne encore à pomper bruyamment la paille de plastique qui plonge dans le berlingot ratatiné de son petit jus Oasis.

Nous prenons place à notre tour sur des chaises paroissiales qui ont été disposées en demi-cercle autour du fauteuil de Mathieu-Bock, ce phare dans la nuit de notre culture occidentale.

Mes amis, dit Gauthier, mes amis…  Je vous présente *** que nous accueillons ce soir, un ancien étudiant lui aussi, et à qui je souhaite la bienvenue au nom de notre petite société.  Je vous aurais bien invité à vous servir un verre de rouge, mais je crains que…  Mais voilà, nous sommes déjà à sec, haha…  Qu’à cela ne tienne, j’ai demandé à mon épouse de faire un petit crochet par le dépanneur, et, ma foi, elle ne devrait plus tarder à présent…

Je jette un œil sur les photos de personnalités qui ont marqué l’histoire politique du Québec, et qui garnissent les murs du salon.  René Lévesque, Jean Lesage, Pauline Marois, Paul Rose…  Seul détail qui jure dans l’ensemble : une affiche laminée de Mélanie Joly, surmontée de l’inscription : «Un vote, une pipe».

- Trêve de formalités, nous sommes ici entre nous, n’est-ce pas, alors nous irons droit au but…   Chers amis, vous savez comme moi que le temps de la réflexion est depuis longtemps passé.  Voilà déjà bientôt deux ans que nous nous réunissons afin de débroussailler le concept de nation, d’en dégager les grandeurs et les misères, d’en cerner l’avenir incertain, et nos échanges là-dessus ont favorisé la formulation de questions inédites, parfois sensibles, voire abyssales, n’est-ce pas…  Mais ce soir, Mathieu-Bock, que vous connaissez tous, va nous proposer rien de moins qu’un plan d’action, oui, et si le mot n’est pas trop fort (il me corrigera le cas échéant), j’irais jusqu’à dire qu’il va nous présenter un projet d’intervention politique qui, ma foi, ne peut être décrit que comme l’aboutissement fatal et lumineux de…
- Maaaaa-thieu, Maaaa-thieu, Maaaa-thieu...
- Mais oui, John-John, Mathieu-Bock que voici va prendre la parole, mais tu dois nous promettre de ne pas l’interrompre comme l’autre fois, n’est-ce pas, mon petit?
- Ok, p’pa, promis…  Maaaaa-thieu…

Je ne vais pas bien.  Le gars va parler, il va tenir un discours atterrant, je le sais, je le sens, il me fixe dans les yeux, il ne me quitte pas du regard un seul instant et je ne peux pas plonger la main dans ma poche afin de bouffer une poignée d’Anafranil sans éveiller les soupçons de Christophe-Éloi, Tristan-Patente et compagnie.  J’enfonce les ongles dans le bois de la chaise et je baisse la tête.

Alors voilà, sans plus tarder, je…  Mathieu-Bock, la parole est à toi.

La mine affligée au-delà de toute mesure, l’absolu objet du désir inspire à fond, se redresse sur le fauteuil, se penche légèrement et stabilise la position de ses coudes sur les genoux en faisant tournoyer les glaçons au fond de son verre.  Il ferme les yeux, ouvre la bouche -- mais rien ne vient, la nuit ne coule pas de source, on sent qu’une parole immense se cherche confusément dans les profondeurs, mais qu’elle ne saurait se trouver avant d’avoir surmonté une détresse immémoriale.

Une fébrilité électrisante affleure à la surface des corps crispés, tordus sur les chaises de bois, projetés vers l’avant en attente du dernier grand soir concevable à l’ouest de Park Avenue.  Mathieu-Bock s'ébranle, la terre tremble, cette fois, pas de doute, la parole est en chemin, elle monte à l’amour comme une coulée de lave brute irriguant à rebours les veines d’un volcan.  C’est parti!

- ALULULE?  ALALULULULLE! LOILOLOLOILOILOLILILOLLLLULE!  LULALULAULAULALLUULLLLELELELELLILILULUULLE!

(…) 

mardi 23 mai 2017

Ariana et le sens intime de la terreur


Je réagis rarement à chaud aux événements de l’actualité.  D’Ariana Grande, je ne connais à peu près rien, sinon une chanson, Into you, sur le beat de laquelle je me rappelle avoir swigné un soir de vent fort à l’automne dernier.

Quand j’ai pris connaissance ce matin de ce qui s’est produit peu après la fin de son spectacle à Manchester, la seule question qui me soit venue à l’esprit, c’est : À quoi pourrait bien ressembler un monde dans lequel la question de Dieu – cette question-là en tant que question – serait littéralement inconcevable, ne pourrait venir à l'esprit de personne?

Ou encore, sous une forme moins radicale : quoi d’un monde dans lequel la question de Dieu serait a priori aussi inintéressante que celle des nuages de l’an passé (pour reprendre une expression de Cervantès)?

Donc un monde dans lequel la question de Dieu serait à ce point ennuyeuse que sa formulation s’interromprait en cours de route, s’arrêterait à deux cents mètres du point d’interrogation qui la magnétisait, si ennuyeuse, en fait, que ce point lui-même s’étonnerait de sa propre existence tout au bout d’une question qui ne l’a jamais atteint, à tel point que le point serait contraint d’improviser en solo la formulation qui aggrave son suspens en ces termes : Et si j’allais prendre une bière plutôt que de niaiser à l'horizon d'un acte manqué?

De ce monde, je ne connais à peu près rien, sinon un matin de vent mort où je m’étais déchiré les doigts en feuilletant les oiseaux.