mercredi 10 juillet 2019
lundi 17 juin 2019
Notes pour une théologie esthétique, 16. Une partie d'échecs spéculative avec le diable.
Je suis à mi-chemin de l'écriture d'un roman dont l'intrigue est ce qu'elle est, un peu plus ou un peu moins que ce que j'ai voulu, mais que je dois à présent vouloir en son état, pour l'essentiel en tout cas, sous peine de tout abandonner ou de continuer sur le pilote automatique et faire de l'écriture une corvée janséniste, un exercice qui se justifie, se dénature ou se violente sur le mode du bof pourquoi pas.
Je suppose que n'importe quel auteur de roman a dû éprouver ce que je cherche à expliciter ici.
C'est étrange: il y a l'intrigue telle qu'elle se déploie, se développe, se coince, se relance, etc., et à un niveau plus clandestin, une autre intrigue qui ne s'avoue pas et dont le romancier est pourtant l'un des personnages, qu'il le veuille ou non. (Le romancier écrit nécessairement en deçà du personnage qu'il compose malgré lui au coeur de cette seconde intrigue qu'il ne domine pas, dont il ne contrôle pas entièrement le jeu.)
Cette intrigue seconde, clandestine, met en jeu trois points de fiction: l'auteur, l'intrigue première (le roman en tant que tel) et le X. Dans le cadre de référence de l'intrigue seconde, l'intrigue première est l'équivalent d'un jeu d'échecs, l'auteur est l'un des joueurs, et le X, son adversaire.
Quel est ce X? J'allais dire: c'est ici qu'il convient de ne pas délirer. Je dirai plutôt: au contraire, c'est ici qu'il convient de délirer autant que la situation l'exige, c'est-à-dire ni plus ni moins que ne l'autorise la structure foncièrement déraisonnable de l'intrigue seconde.
*
Donc il y a moi, il y a l'intrigue et il y a le X. J'écris et dès le départ, je me trouve dans une situation qui ressemble à celle du paradoxe socratique, que je reformulerai comme suit pour les besoins de la cause: si je sais déjà ce que je vais écrire, je fais du ciment, je fais de la littérature à numéros, je m'emmerde d'origine et dans ce cas, à quoi bon? Car si je connais déjà ce que je cherche, l'écrivant, je me comporte comme quelqu'un qui fait semblant d'ignorer ce qu'il cherche alors qu'il l'a déjà trouvé, je réduis l'écriture à un champ interrogatif où la réponse est donnée d'avance dans la formulation même de la question. Bien entendu, je peux toujours dire *j'écris* mais si je suis honnête, je dirai plutôt *je suis une perte de temps qui fais du ciment*.
Mais si j'ignore absolument ce qui vient, si je n'ai aucune idée de la destination, alors j'écris comme on s'engouffre, je travaille comme on tombe dans un puits sans fond, comme on tourne dans une nuit sans bords, et dans ce cas écrire est crier: j'écris comme on crie lorsque rien ne nous revient de ce cri, aucun écho, aucune main amie; je dilate l'écriture aux dimensions d'un champ interrogatif où il n'y a que des questions qui répondent sans fin à d'autres questions, et je tourne à vide dans un renvoi infini de l'interrogatif à lui-même.
Comment (et surtout pourquoi?) écrire si je sais déjà ce que je vais écrire, si tout est déjà décidé? Et comment écrire encore si, à l'inverse, rien n'est décidé, si je ne vois rien de ce qui vient, si attendre n'est qu'un autre mot pour disparaître?
*
Donc, il y a moi (le premier joueur), il y a l'intrigue (le plan d'échecs) et il y a le X (le second joueur). Si le second joueur ne joue que pour moi, je suis sur le plan du problème, je m'attends à chaque fin de scène, je m'anticipe à chaque tournant, je me prévois à la moindre réplique -- tout est joué d'avance, donc il n'y a plus de jeu. Mais si le second joueur ne joue que contre moi, s'il n'est qu'un pur coefficient d'adversité, sa nuit me recouvre: je me réduis à ce détour encombrant que la nuit emprunte pour s'invaginer plus intensément, je disparais dans un néant infertile qui n'a de jeu que le nom.
Que doit être ce X s'il ne joue ni pour ni contre moi à proprement parler? Est-ce encore un joueur, est-ce encore du jeu? Quel est le plan et quelles peuvent bien être les règles inavouées de ce jeu si écrire ne doit se réduire ni à un problème ni à une interrogation renvoyant infiniment à elle-même?
Quelque chose comme une partie d'échecs spéculative avec le diable.
*
Je suspends un moment ce que je crois savoir, je déplogue deux secondes toutes les théories et j'essaie de m'en tenir à la déraison intrinsèque de ce qui se passe vraiment.
En régime de réduction esthétique (un peu au sens où Husserl parlait de réduction phénoménologique), tout se passe dans l'écriture romanesque comme si:
1- entre le problème et l'interrogation pure, se constituait un champ interrogatif dont la structure de fond est celle de l'énigme;
2- l'adversaire calibrait la difficulté de la même manière qu'un maître zen qui demande à son disciple: deux mains se frappent, que fait une main seule? ce qui signifie que la réponse n'est pas immanente aux données de la question, mais qu'elle ne peut pas non plus se réduire à la simple reprise de la question, de sorte que:
3- la réponse à l'énigme doit être créée -- mais là est la twist: sitôt créée, la réponse est reprise par l'adversaire qui la remodèle pour en faire une nouvelle énigme -- la réponse me revient sous la forme d'une énigme aggravée, plus corsée, plus carnassière en un sens, mais je ne tourne pas pour autant dans un vide interrogatif qui se dévore lui-même -- cette énigme prend appui sur la réponse précédente, quelque chose, non sans risque, se construit petit à petit, s'échafaude de proche en proche, le roman avance;
4- cette construction (je le sais, le risque est irréductible) n'est jamais à l'abri d'une destruction totale: le jeu demeure donc extrêmement serré -- si je réponds arbitrairement, si, sous prétexte que la réponse ne préexiste pas à la question, je réponds n'importe quoi à l'énigme indiquée, alors je multiplie les occasions d'effondrement, le risque que je pose le pied sur une mine augmente en proportion de ma paresse ou de ma lâcheté, de sorte que tout se (re)passe dans l'écriture romanesque comme si:
5- la réponse attendue ne pouvait pas être multiple, qu'il ne pouvait y en avoir qu'une et une seule -- bien qu'elle soit créée et bien qu'elle ne préexiste pas à cette création, il faut néanmoins (et de façon paradoxale) que ce soit la bonne réponse, celle que l'adversaire et moi attendons sans pourtant la connaître, soit celle qui va nous surprendre le plus rigoureusement possible, celle-là même que l'énigme, dans le tohu-bohu de ses variables et la singularité de ses indices, réclame sans substitut concevable;
6- à certains égards, le second joueur ressemble au gardien de Kafka. On se rappelle de la célèbre scène du Procès -- la dernière parole du gardien est aussi claire qu'impossible à entendre: cette porte n'était faite que pour toi. Autrement dit, l'énigme se formule en toute intimité, elle est ciblée, conçue sur mesure pour me ruiner dans le sens de ce qu'elle exige: ce qui bloque de prime abord l'accès à la réponse immédiate est en même temps ce qui permet le passage à une énigme supérieure;
7- le gardien est un adversaire qui ne travaille ni pour moi ni contre moi, mais dans le sens de l'énigme, donc dans le sens de ce qui en moi doit être ruiné d'abord, relevé ensuite, pour que la chose advienne selon ses règles et éclate selon son chaos.
mercredi 17 avril 2019
De la dildologie ou du révisionnisme moral en tant que l'avoir plein le c**
Nous vivons à une époque où le présent ne se gêne plus pour donner des leçons de morale au passé.
Que l'on songe à cette chronique (d'une stupidité effarante) de Normand Lester qui aplatit Simone de Beauvoir à une prédatrice sexuelle, ou encore à cet épisode de la Sorbonne où des militants crinqués ont bloqué l'accès à la représentation d'une pièce d'Eschyle sous prétexte que le masque des Danaides représentait un cas de blackface inconscient (nssspaas), le fait est qu'une tendance terrifiante se cristallise dans les limbes de cette gauche que je qualifierai dorénavant de gauche-droite-gauche.
Cet écrasement des nuances, cette hystérisation du non-débat, ce bulldozage des roses qui fusent en désordre du vase de l'histoire, ces fulminations en présence de la moindre réserve exprimée à feu doux, c'est la gauche qui bande et se redresse, c'est la gauche qui intègre dialectiquement la psychorigidité du discours de droite, c'est la gauche-droite-gauche.
Je sais, je sais... Il y a des gens qui carburent aux jeunes filles en fleur, d'autres aux mémés qui bullent de la prothèse sur le balcon, d'autres encore aux canards en plastique qui coulent au fond de la baignoire; il y a des prédateurs conceptuels qui attendent les étoiles à la sortie d'Orion, des écrivains incarcérés qui s'ouvrent les veines à la gloire de régimes dépressionnaires, des artistes graphiques qui lubrifient le trou noir avant de vomir toute la lumière sur l'écran faillible d'une paire de seins crasseux.
Je sais.
Mais les gens que je redoute le plus, ce sont encore ceux dont la libido carbure à la Morale avec un grand Ème.
Je veux dire: mettez Sade, de Beauvoir, Jutras et Eschyle dans le même boudoir, vous n'en tirerez jamais une philosophie aussi meurtrière et des applications aussi dévastatrices que le discours d'un seul militant dildé à fond par l'idée du Bien.
Or voici venu le temps des dildés. Conclusion: gardons la tête claire, hold on to our brain, vénérons la nuance et demeurons toujours aussi peu crétins qu'il est en notre pouvoir de ne pas le devenir davantage (genre).
P.S. Le meme le plus drôle que j'ai vu passer concernant l'incendie de la cathédrale de Notre-Dame de Paris allait comme suit: When the Paris police are knocking and you need to get rid of your (censure) collection.
vendredi 28 décembre 2018
Sartre et ses fantômes (un conte de Naël)
1.
Le vieux Sartre se lève, aussi désorienté qu'Ozzy Osbourne quand le téléphone sonne dans l'immeuble voisin. Il fait trois pas en direction d'on ne sait quoi, plonge la main dans le bol de comprimés de corydrane qu'il se met à bouffer avec le même entrain et la même sécheresse tonitruante que des bretzels vieux de six mois.
-- Chimone? (scrountch, gnarf, schlouip)... Chimone, t'es là?
Personne. Il n'arrive pas à se rappeler si Simone lui a dit qu'elle couchait avec Claude Lanzmann ou si ce n'est pas plutôt avec ce petit frappé de Bernard-Henri patente.
Le pacte de la transparence tient toujours entre elle et lui, mais il a quand même fermé sa yeule au sujet de la visite nocturne des fantômes de Mauriac et de Camus. Il suce à ceci, et puis à quoi bon désormais?
Sartre fait un pas devant, deux pas derrière, un pas de côté: on dirait un solo de continental au super ralenti. Il pose un regard de murène hilare sur les feuillets épars de son *Flaubert* qu'il n'achèvera jamais, il le sait à présent.
Puis la corydrane kicks in, et le voilà lancé sur une trajectoire diagonale (épatante écrevisse!) qui le mène inexorablement à la première petite case de son calendrier de Naël. ...................
2.
Sartre se lève, tout guilleret.
Il s’étonne d’avoir un jour parlé de la nausée en des termes qu’il croyait pourtant irrévocables. Sa contingence ne le bouleverse plus comme autrefois, la dimension tragique de son irruption dans le monde ne lui arrache plus de ces extases crucifiantes comme il en a connues dans les années 30, à l’époque où il s’emballait pour la phénoménologie husserlienne, les batcaves du quartier latin, les madames tunues et les psychotropes berlinois.
Fini tout ça. En revanche, il lui arrive parfois de dire *fuck* à tous les trois mots, plus particulièrement lorsqu’il chantonne des airs de Naël. C’est plus fort que lui : Falala-lala-la-fucking-la (…) It’s beginnning to look a lot like fuck this (…) Sur la route-euuh, para-papam-fuck (…)
Le docteur Cailleux appelle ça la pulsion de fuckitude, et il n’y aurait sans doute pas lieu de s’en inquiéter si ce n’était que c’est pire, lui semble-t-il, depuis la venue des fantômes.
Hier soir encore, tandis qu’il passait la corydrane au blender, Mauriac est revenu le hanter : il était bien là, le vieux pet, avec sa tête de protonotaire dédaigneux, perché de travers sur le bout du comptoir et grimé comme un lutin:
-- !! le tit zezu va te puniye pis tu vas aller en enfaaye !!
-- François, de grâce… Si cela peut te consoler, sache que je regrette d’avoir dit que Dieu n'est pas un artiste, et toi non plus…
-- !! tu vas aller en enfaaye quand meigne pis simone aussi !!
-- Simone? Pourquoi Simone?
-- !! tu sais ben !! à cause qu’à l’a écrit le deuxième sesssse !!
Mais c’était hier, mais c’était il y a si longtemps, et ce matin, rien ne pourrait entamer la bonne humeur de Sartre tandis qu’il rampe laborieusement en direction du sapin, un fuck à la fois, et s’en va planter son quenoeil-écrevisse à deux centimètres de la quatrième petite case de son calendrier de Naël.
Sartre se lève, tout guilleret.
Il s’étonne d’avoir un jour parlé de la nausée en des termes qu’il croyait pourtant irrévocables. Sa contingence ne le bouleverse plus comme autrefois, la dimension tragique de son irruption dans le monde ne lui arrache plus de ces extases crucifiantes comme il en a connues dans les années 30, à l’époque où il s’emballait pour la phénoménologie husserlienne, les batcaves du quartier latin, les madames tunues et les psychotropes berlinois.
Fini tout ça. En revanche, il lui arrive parfois de dire *fuck* à tous les trois mots, plus particulièrement lorsqu’il chantonne des airs de Naël. C’est plus fort que lui : Falala-lala-la-fucking-la (…) It’s beginnning to look a lot like fuck this (…) Sur la route-euuh, para-papam-fuck (…)
Le docteur Cailleux appelle ça la pulsion de fuckitude, et il n’y aurait sans doute pas lieu de s’en inquiéter si ce n’était que c’est pire, lui semble-t-il, depuis la venue des fantômes.
Hier soir encore, tandis qu’il passait la corydrane au blender, Mauriac est revenu le hanter : il était bien là, le vieux pet, avec sa tête de protonotaire dédaigneux, perché de travers sur le bout du comptoir et grimé comme un lutin:
-- !! le tit zezu va te puniye pis tu vas aller en enfaaye !!
-- François, de grâce… Si cela peut te consoler, sache que je regrette d’avoir dit que Dieu n'est pas un artiste, et toi non plus…
-- !! tu vas aller en enfaaye quand meigne pis simone aussi !!
-- Simone? Pourquoi Simone?
-- !! tu sais ben !! à cause qu’à l’a écrit le deuxième sesssse !!
Mais c’était hier, mais c’était il y a si longtemps, et ce matin, rien ne pourrait entamer la bonne humeur de Sartre tandis qu’il rampe laborieusement en direction du sapin, un fuck à la fois, et s’en va planter son quenoeil-écrevisse à deux centimètres de la quatrième petite case de son calendrier de Naël.
3.
Sartre se lève un peu plus tard que d'habitude, oscille un moment sur ses genoux cagneux puis hasarde un pas en avant.
Les nuits, les murs, les matins, les planchers, les soirs, les plafonds, tcheteri, tchetera, pas facile de stabiliser le chaos domestique, sans compter les gueules inconnues qu'il croise de plus en plus souvent dans l'appart... Et Simone qui butine infatigablement à travers tout ça sans qu'il ne comprenne plus très bien de kossé ni en vue de quoi.
Sartre fait un autre pas, s'écroule (astique de bavette encombrante) puis se relève en prenant appui sur le rebord de la fenêtre.
Tout en bas, dans la rue, un tas compact composé de gilets noirs fonce dans un autre tas, moins compact celui-là, composé de gilets jaunes. Plus loin, des étudiants à genoux, les mains verrouillées derrière la tête, sont tenus en joue par la raison d'État.
Il lui revient d'avoir dit quelque part que le marxisme est l'horizon indépassable de notre temps. Il s'est trompé, il le sait à présent. L'horizon indépassable de notre temps (de tous les temps, en fait), ce n'est pas le marxisme, c'est le fascisme.
Et tout à ces bonnes pensées, il remballe ses babines flottantes et se penche sur l'en-soi miniaturisé de la septième petite case de son calendrierdnaël.
Sartre se lève un peu plus tard que d'habitude, oscille un moment sur ses genoux cagneux puis hasarde un pas en avant.
Les nuits, les murs, les matins, les planchers, les soirs, les plafonds, tcheteri, tchetera, pas facile de stabiliser le chaos domestique, sans compter les gueules inconnues qu'il croise de plus en plus souvent dans l'appart... Et Simone qui butine infatigablement à travers tout ça sans qu'il ne comprenne plus très bien de kossé ni en vue de quoi.
Sartre fait un autre pas, s'écroule (astique de bavette encombrante) puis se relève en prenant appui sur le rebord de la fenêtre.
Tout en bas, dans la rue, un tas compact composé de gilets noirs fonce dans un autre tas, moins compact celui-là, composé de gilets jaunes. Plus loin, des étudiants à genoux, les mains verrouillées derrière la tête, sont tenus en joue par la raison d'État.
Il lui revient d'avoir dit quelque part que le marxisme est l'horizon indépassable de notre temps. Il s'est trompé, il le sait à présent. L'horizon indépassable de notre temps (de tous les temps, en fait), ce n'est pas le marxisme, c'est le fascisme.
Et tout à ces bonnes pensées, il remballe ses babines flottantes et se penche sur l'en-soi miniaturisé de la septième petite case de son calendrierdnaël.
4.
C’est le douze du douze et Sartre est levé depuis 3 heures 27 du matin. Il est assis à la table de cuisine, immobile, les yeux fermés et la gueule en apesanteur au-dessus d’un bol de gruau Quaker plombé de mottons de corydrane.
-- !! pssst !! saate, pssst !!
Il ouvre un œil, le gauche en l’occurrence (l’oeil droit demeure parké en double entre les concepts d’aliénation sérielle et de groupe en fusion).
-- !! saate !! icitte !!
Des profondeurs épicées de la bibliothèque, un mirage de feux de Bengale et de paillettes à pétards l’interpelle. Pas facile de distinguer de qui il s’agit avec tous ces gaz lacrymogènes qui montent de la rue et s’immiscent un peu partout dans l’appart.
-- !! tu me ‘econnais pas? c’est moi, zeozes !!
-- Plaît-il?
-- !! ben oui, zeozes bataille !! tsé le boy toy de madame edwada, lol !! entéka, c’est cool l’enfaaye !! amène ta gang !! c’est plein de tailgates pis de barbecue canadieunne tayeu !! ‘gad ben ça, boy zeozes va te montrer !!
La facétieuse fée des étoiles se rapproche, lève la jambe et coince un escarpin grouillant de vers contre le tabouret de la bibli. Sartre commence à s’arracher la face à deux mains :
-- Pourquoi fais-tu cela?
-- !! tu vois, ze suis dzoe dassin !!
-- Je suis fou…
-- !! mais non, tu dois ‘egader : ‘egad !!
À la fin, Sartre s’écroule et il ne faut pas moins de six Foucault, trois Deleuze et huit Lacan pour le hisser jusqu’à la douzième petite case du calendrier que l’on sait..............
C’est le douze du douze et Sartre est levé depuis 3 heures 27 du matin. Il est assis à la table de cuisine, immobile, les yeux fermés et la gueule en apesanteur au-dessus d’un bol de gruau Quaker plombé de mottons de corydrane.
-- !! pssst !! saate, pssst !!
Il ouvre un œil, le gauche en l’occurrence (l’oeil droit demeure parké en double entre les concepts d’aliénation sérielle et de groupe en fusion).
-- !! saate !! icitte !!
Des profondeurs épicées de la bibliothèque, un mirage de feux de Bengale et de paillettes à pétards l’interpelle. Pas facile de distinguer de qui il s’agit avec tous ces gaz lacrymogènes qui montent de la rue et s’immiscent un peu partout dans l’appart.
-- !! tu me ‘econnais pas? c’est moi, zeozes !!
-- Plaît-il?
-- !! ben oui, zeozes bataille !! tsé le boy toy de madame edwada, lol !! entéka, c’est cool l’enfaaye !! amène ta gang !! c’est plein de tailgates pis de barbecue canadieunne tayeu !! ‘gad ben ça, boy zeozes va te montrer !!
La facétieuse fée des étoiles se rapproche, lève la jambe et coince un escarpin grouillant de vers contre le tabouret de la bibli. Sartre commence à s’arracher la face à deux mains :
-- Pourquoi fais-tu cela?
-- !! tu vois, ze suis dzoe dassin !!
-- Je suis fou…
-- !! mais non, tu dois ‘egader : ‘egad !!
À la fin, Sartre s’écroule et il ne faut pas moins de six Foucault, trois Deleuze et huit Lacan pour le hisser jusqu’à la douzième petite case du calendrier que l’on sait..............
5.
Sartre se lève, vaguement nauséeux. Il voudrait se rendre à la salle de bain, mais ce petit teigneux de Bernard-Henri chosebine lui barre la route en brandissant un de ses ouvrages.
-- !! saate, faut tu lises mon bouquin tintitulé la babayie à vizaze humain !! l’existentialisse est un totalitayisse !!
Sartre déplace doucement le jeune énarvé, le dépose à proximité de Simone qui feint l’indignation comme c'est le cas chaque fois qu'il lui tète le bout des oreilles.
Le couloir qui mène à la salle de bain est soudain plongé dans l’obscurité : le plancher et le plafond se télescopent, les murs chavirent, et à l’instant où Sartre risque un pas, puis deux, en direction de l’abîme boroméen, une douce mélodie émane de la chambre du fond :
D’où viens-tu, Albert
D’où viens-tuuu?
De la décapotable-eu
Toute décâlissée
Pis le toit ouvrable-eu
À place du dentier……
Sartre reconnaît tout de suite le fantôme de Camus. Il a pourtant l’air en forme avec sa dégaine de douchebag méditerranéen, son œil de perroquet concupiscent et sa tuque de pénouelle.
-- !! saate, psst! viens icitte, z’ai queque sssoze à te diye !!
-- Albert, tu… inutile de me tourmenter davantage, nous nous sommes déjà tout dit, je me suis exprimé sur notre amitié une fois pour toutes dans les Temps Modernes, tu ne peux pas l'avoir oublié…
-- !! tsutt, tsuut !! écoute ben !! z’ai vu simone weil l’autre zour !! ein en enfaaye elle aussi lol !! pis sais-tu kessé à m’a dit quand ze l’ai invitée à veniye me ‘ezoindre dans le zacuzi ?? !!
-- Ça suffit, Albert, maintenant, tu te tais et tu vas me faire le plaisir de…
-- !! à m’a dit : astag me too mon esti !!
Trois heures plus tard, tout était déjà oublié. Une rose à la boutonnière et les bras chargés de paquets, Jean-Paul Sartre revenait des Galeries Lafayette en compagnie de Simone de Beauvoir, puis ouvrait la dix-huitième petite case de son calendrier.
Sartre se lève, vaguement nauséeux. Il voudrait se rendre à la salle de bain, mais ce petit teigneux de Bernard-Henri chosebine lui barre la route en brandissant un de ses ouvrages.
-- !! saate, faut tu lises mon bouquin tintitulé la babayie à vizaze humain !! l’existentialisse est un totalitayisse !!
Sartre déplace doucement le jeune énarvé, le dépose à proximité de Simone qui feint l’indignation comme c'est le cas chaque fois qu'il lui tète le bout des oreilles.
Le couloir qui mène à la salle de bain est soudain plongé dans l’obscurité : le plancher et le plafond se télescopent, les murs chavirent, et à l’instant où Sartre risque un pas, puis deux, en direction de l’abîme boroméen, une douce mélodie émane de la chambre du fond :
D’où viens-tu, Albert
D’où viens-tuuu?
De la décapotable-eu
Toute décâlissée
Pis le toit ouvrable-eu
À place du dentier……
Sartre reconnaît tout de suite le fantôme de Camus. Il a pourtant l’air en forme avec sa dégaine de douchebag méditerranéen, son œil de perroquet concupiscent et sa tuque de pénouelle.
-- !! saate, psst! viens icitte, z’ai queque sssoze à te diye !!
-- Albert, tu… inutile de me tourmenter davantage, nous nous sommes déjà tout dit, je me suis exprimé sur notre amitié une fois pour toutes dans les Temps Modernes, tu ne peux pas l'avoir oublié…
-- !! tsutt, tsuut !! écoute ben !! z’ai vu simone weil l’autre zour !! ein en enfaaye elle aussi lol !! pis sais-tu kessé à m’a dit quand ze l’ai invitée à veniye me ‘ezoindre dans le zacuzi ?? !!
-- Ça suffit, Albert, maintenant, tu te tais et tu vas me faire le plaisir de…
-- !! à m’a dit : astag me too mon esti !!
Trois heures plus tard, tout était déjà oublié. Une rose à la boutonnière et les bras chargés de paquets, Jean-Paul Sartre revenait des Galeries Lafayette en compagnie de Simone de Beauvoir, puis ouvrait la dix-huitième petite case de son calendrier.
lundi 16 juillet 2018
Ritaphysique des terrains vagues
Zoom in sur le boisé qui frémit aux limites du parking du salon de quilles. Des herbes hautes, jaunes et croustillantes à force d'être mangées par le soleil.
Zoom in sur les herbes qui bruissent à l'horizon.
Rien qu'un cul qui monte et qui descend.
Tiens, tiens, tiens.
*
Terrain à proximité d'une agglomération et qui n'est ni cultivé ni construit. Telle est la définition du terrain vague.
J'essaie de rendre intelligible le circuit de sensations très particulier, presque invariable, qui se met en branle lorsque je me retrouve en situation de terrain vague.
Je pourrais formuler la question de la manière suivante: pourquoi ce qu'il y a de moins poétique au monde (du moins selon une certaine entente du poétique) correspond-il pour moi au poétique absolu?
(Si on entend par poésie le champ de la sensation pure, non dégénérée, indémêlable de la ligne sautée ou de la crampe linguistique qui l'ont rendue possible, alors le terrain vague apparaît comme l'expression par excellence de la poésie non recueillie, de la poésie extraterritoriale -- c'est d'emblée et de toute urgence le champ situé de l'autre côté de la clôture écrite ou parlée.)
*
Zoom in sur le cul qui monte et qui descend.
Le garçon est couché sur le dos avec sa queue dressée, enduite de terre et de glaire.
La fille se redresse, se penche à nouveau, s'empare de la queue et crache. Le glaviot se détache de sa bouche avec lenteur et précision. Elle referme le bout de ses doigts sur le gland qui mousse au soleil et auquel elle imprime de micro-rotations.
Elle travaille en désaxé, se disloque l'épaule et le poignet comme si elle dévissait le couvercle d'un pot de confiture.
Un filament de bave relie ses lèvres décollées au sommet du gland. Zoom in sur le méat urétral. Lorsque la lumière incendie le filament, la pulsion scopique se déplace et une mouche à demi momifiée tourne sur elle-même au bout du fil d'araignée que le vent soulève.
*
Le terrain vague est le seul lieu où on n'arrive jamais à proprement parler. C'est le seul lieu que l'on ne quitte jamais non plus à proprement parler. De même, on ne peut pas dire qu'il s'agit d'un endroit où on pourrait être, que l'on pourrait habiter ou par lequel on pourrait transiter pour se rendre à un autre endroit.
C'est un endroit qui est comme l'envers géoaffectif de tous les endroits.
Le terrain vague est une énigme urbaine qui demeure radicalement étrangère aux stratégies d'occupation qui se greffent sur les lieux communs, habités ou passants. Son contour n'est jamais fixé de l'extérieur: il ne reçoit jamais sa définition du boisé, du salon de quilles ou du centre commercial qui le jalonnent objectivement.
Disons plutôt que tout se passe comme si le vague du terrain vague, son indéfini même, déréalisait légèrement toutes les structures identifiables à proximité, les désamarrait d'elles-mêmes, les déportait d'un sens ou deux sans pourtant les déplacer.
Le salon de quilles est bien un salon de quilles, mais pas tout à fait. Le boisé est bien un boisé, mais pas tout à fait. Tout est bien ce qu'il est, mais pas tout à fait. Le terrain vague est le signifiant urbain qui manque à sa place en exerçant une légère pression fantasmatique sur tout ce qui répond à sa place. D’où son affinité avec le régime de la sensation pure.
*
Le soleil cuit comme un projecteur oublié entre les palmes et les plants de menthe liquide. Une cigale vibre à mort dans la gloire recalée du sous-bois.
La fille ouvre les yeux et passe son gros orteil sur les lèvres du garçon, elle le frotte sur ses gencives plombées d'éclats de feuilles mortes et de crachous.
Zoom in sur la maigreur éthiopienne de son doigt enfoncé jusqu'aux bagues dans la fente luxueuse: les roses vaginales tournent dans le sens de la nuit qui ne viendra pas.
Elle se déplace, frissonne, grogne un peu, puis s'accroupit, le cul planant à deux centimètres de la bouche écumante du garçon.
*
C'est pourquoi on ne rejoint jamais localement le terrain vague: on l'éprouve comme ce qui recule au fur et à mesure qu'on s'en rapproche, se rapproche au fur et à mesure qu'on s'en éloigne. Le vague du terrain est l'intimité même, un dedans de nature identique au frisson qui précède l'envie de ch***.
(Fermer les yeux sur certaines choses, c'est facile. Mais essayez de fermer une langue. Essayez pour voir -- si vous n'avez pas déjà fermé les yeux. Une langue n'est pas quelque chose que l'on ferme si facilement. Je m'explique. Je m'explore. On jase.)
Rien de ce qui est intensément poétique n'est étranger au frisson préfécal. À ce titre, la délocalisation esthétique performée par la poésie trouve son analogon profane dans l'expérience du terrain vague.
Pour le reste, le salon de quilles de ville d'Anjou fait la job.
*
Rien de ce qui est intensément poétique n'est étranger au frisson préfécal. À ce titre, la délocalisation esthétique performée par la poésie trouve son analogon profane dans l'expérience du terrain vague.
Pour le reste, le salon de quilles de ville d'Anjou fait la job.
*
Zoom in sur l'anus qui s'ouvre comme trois quartiers d'orange.
Zoom in sur la queue qui éclate.
Zoom out sur le cul qui monte et descend entre les herbes calcinées.
A 16h58, la fille se rhabille, allume une cigarette, se ronge un ongle en regardant au loin. Passé le centre commercial, les feux de circulation s'échelonnent jusqu'à l'autoroute 25, puis s'achèvent dans le vague au-delà qui l'attend. Elle voudrait encore parler, elle ouvre la bouche, mais à la fin, elle redresse la courroie de son string et le jour se referme comme un briquet.
Zoom in sur la queue qui éclate.
Zoom out sur le cul qui monte et descend entre les herbes calcinées.
A 16h58, la fille se rhabille, allume une cigarette, se ronge un ongle en regardant au loin. Passé le centre commercial, les feux de circulation s'échelonnent jusqu'à l'autoroute 25, puis s'achèvent dans le vague au-delà qui l'attend. Elle voudrait encore parler, elle ouvre la bouche, mais à la fin, elle redresse la courroie de son string et le jour se referme comme un briquet.
dimanche 24 juin 2018
24 juin (nécronouvelle)
Je me souviens de la lune qui virait à l'orange entre deux grappes de nuages déclinants. C'était en 82 ou en 83. Peut-être en 84, c'est vague. Il y avait Gilles, Jean-Claude, moi, et nos copines dont j'oublie le nom. Je sais que c'est con, mais j'ai oublié jusqu'au nom de la fille qui m'accompagnait ce soir-là. Il faut dire qu'on ne sortait pas ensemble depuis très longtemps, et après les événements de ce fameux souper où on s'était tous retrouvés dans l'appartement de la mère de Jean-Claude, la rupture était inévitable.
L'idée, en gros, c'était de célébrer la Saint-Jean en même temps que la fin de nos études collégiales. Je précise qu'on ne parlait pas encore de «fête nationale» à cette époque-là, ou si peu, et si on le faisait, cette expression était d'ordinaire la chasse gardée des politiques et des péteux. Non, on disait «la Saint-Jean», et le soir du 24 juin, une tradition un peu crade voulait qu'à peu près tout le monde se rende au parc Maisonneuve avec son drapeau, sa shit et sa caisse de 24 pour ensuite s'évacher dans les gazons et se trasher le québécois pendant que Plume Latraverse nous envoyait collectivement chier. Personne ne fouillait les sacs à l'entrée. Il n'y avait pas de Johanne Blouin ou de Luck Mervil pour animer le show et veiller à la préservation du sens mièvrement familial de la fête. Il n'y avait pas non plus d'Isabelle Boulay, de Roch Voisine ou quelque autre gentille potiche pour neutraliser a priori la charge potentiellement dionysiaque de l'événement. Tout le monde était gelé, tout le monde était saoul, et le lendemain de veille, Dieu merci, le parc Maisonneuve ressemblait à un dépotoir à ciel ouvert.
Et puis c'était une époque où on n'avait pas encore hystérisé la question de l'inclusion. En un sens, l'inclusion se faisait toute seule -- comment? de quelle façon? le problème, c'est qu'on était trop pafs pour s'en rappeler, mais qu'à cela ne tienne, on pouvait toujours compter sur une tête de turc radicalement francophobe pour veiller au grain et favoriser la réminiscence. Chose certaine, l'inclusion ne prenait pas encore la forme qu'on lui connaît aujourd'hui, soit l'alignement de poissons morts plantés sur le bord du trottoir, et qui regardent passer la limousine de la Chambre de Commerce en agitant des petits drapeaux en plastique achetés en vrac au Dollorama.
Enfin, tout ça est si loin, et à vrai dire, ça n'a plus vraiment d'importance. Mais si je prends la peine de rappeler le contexte, c'est surtout pour souligner le fait que, plus ou moins consciemment, on associait toujours la venue de la Saint-Jean à quelque chose qui devait «exploser» d'une manière ou d'une autre. En tout cas, pour nous qui avions une vingtaine d'années à l'époque, une fête de la Saint-Jean où tout un chacun aurait sagement veillé à la conservation de sa dignité humaine et de ses facultés intellectuelles était inconcevable. Fallait que ça pète, et pas seulement dans le cadre des feux d'artifice.
C'est peut-être la raison pour laquelle j'avais si hâte à ce souper auquel Jean-Claude nous avait conviés le soir du 24. Plutôt que se rendre au parc Ahuntsic ou au parc Jarry comme on l'avait fait les années précédentes, on allait donc passer la soirée entière dans l'appartement de sa mère qui avait quitté la veille pour les Cantons-de-l'Est, et dont le retour n'était prévu que pour le surlendemain. Il s'attachait à cette désertion parentale une atmosphère de licence d'autant plus électrisante que nous en étions, Jean-Claude, Gilles et moi, à nos premières expériences «sérieuses» avec des filles qui n'avaient quand même pas le profil de marie-couche-toi-là, mais qui n'étaient pas pour autant fermées à l'exploration ardente, quoique responsable et progressive, des stations les plus insolites de la sexualité à la condition qu'elle s'accompagnât de la promesse d'une relation durable, fondée sur la transparence et la communication.
En d'autres termes, nous étions trois couples, pas vraiment ouverts, mais pas vraiment fermés non plus, disons trois couples infusés par l'angoisse de savoir si quelque chose comme une orgie légère était possible entre nous, et le cas échéant, de quelles déchirures à venir il nous faudrait ou pas en payer le prix.
Peut-être parce que c'est lui qui nous recevait, Jean-Claude me semblait particulièrement fébrile. Je le voyais déjà pâle et le teint cireux quand nous passâmes à table. Il faut dire qu'il faisait très chaud. Les filles étaient belles, plus maquillées que de coutume, la lèvre lourde, déjà imbibée par le punch. Lorsque ma copine leva les bras pour atteindre le lustre du plafond, je vis son nombril luire sous une pellicule de sueur et ma queue cogna lourdement au fond de mon caleçon. Près du lavabo, Gilles émiettait le hasch au-dessus de la marmite de sauce spaghetti: il me semblait que sa motion frénétique était parfaite, qu'il n'aurait jamais dû faire autre chose que cela. Je revins plus tard de la salle de bain avec une bouteille vide de Harfang des Neiges, et tandis que la voix de Serge Fiori nous parvenait de la fenêtre ouverte sur la ruelle, je m'enivrais de cette sensation contradictoire que rien n'allait se passer et qu'en même temps tout pouvait arriver.
Nous n'en étions qu'au début du repas et déjà Jean-Claude sombrait dans des manies bizarres, insistait pour qu'on lève notre verre à «la tête arrachée de Jean Baptiste». Il me semblait la proie d'une allégresse toxique dont il ne maîtrisait ni le sens ni les signaux. Il ouvrit un vin hongrois qui avait la consistance du sirop, puis distribua à la ronde des cigares qui ressemblaient à des crottes de chien. Tout le monde fuma, sauf moi. En dépit du ventilateur installé à proximité, et dont les pales tournaient à vitesse maximale, la chaleur demeurait écrasante. Je sortis quelques instants sur le balcon qui donnait sur la cour, question de voir où en était le ciel avec sa lune de sang et ses étoiles de plomb, puis je revins en titubant entre des murs que je ne reconnaissais déjà plus. Je vis que les filles avait entamé une seconde bouteille de blanc: elles feulaient en déboutonnant leurs chemises et en buvant directement au goulot. La copine de Jean-Claude portait un haut de bikini trempé de sueur et l'aréole de ses seins, contractée par le courant d'air du ventilateur, noircissait sous le tissu.
Et puis quelqu'un murmura «quoi? quoi?». Le temps de tourner la tête, je vis la copine de Gilles se ruer sur le lavabo de la cuisine. Sciée par le vertige, l'avant-bras glissant sur la céramique du comptoir, elle vomit avec brutalité, pleurant entre les reflux qui lui déchiraient l'estomac. La main sur la bouche, les deux autres filles roulaient des yeux de folles pendant que Gilles massait le dos de sa copine toujours prostrée au-dessus du lavabo dans l'attente nauséeuse de la vague à venir. Elle avait le cul bien roulé, je voyais le globe de ses fesses rayonner de chaque côté de la fourche, et bien qu'il y eut quelque chose de troublant à considérer la possibilité de finir la queue dans la bouche d'une fille dont le mascara avait coulé à force de dégueulis, je dus admettre que je n'en étais plus là. Personne n'en était plus là. La soirée était à peine commencée et toutes nos perspectives de glissements orgiaques étaient déjà réduites à néant.
Je me suis longtemps demandé, par la suite, si c'était un effet combiné du vin hongrois et des cigares. Chose certaine, à la différence de mes amis, je n'avais touché ni à l'un ni aux autres, et je crois bien avoir été le seul à ne pas être infiniment malade ce soir-là. Gilles venait de traîner de force sa copine à la salle de bain, et nous n'avions encore rien dit, rien décidé. Jean-Claude, d'une pâleur spectrale, tanguait au-dessus du lavabo dont le drain avait été bloqué par les éclats de charpie, mais dans son refus de voir la fête gâchée par cet incident, même si les effluves de renvoyou faisaient déjà tourner les têtes, il sourit un peu niaisement et dit: «ce n'est rien, je vais arranger ça», et c'est alors qu'il retroussa la manche de sa chemise et plongea la main entière dans l'étang de jutron afin de dégager le drain des filaments de bile qui en obstruaient l'orifice.
Je ne sais pas si Jean-Claude était à demi-fou, s'il voulait nous épater ou s'il avait fait cela uniquement parce qu'il estimait que c'était la chose à faire dans les circonstances, mais c'était manifestement «de trop» et il dut s'en apercevoir lui-même au moment où ses doigts ramenèrent à la surface un fragment de fromage feta plombé d'acide gastrique. Jean-Claude hoqueta, retint une grimace, hoqueta de nouveau puis, à son tour, dégobilla monstrueusement. Quelques secondes plus tard, les yeux pourris et le bras droit dégoulinant de son propre vomi, il s'effondra sur le plancher de la cuisine, et personne à cet instant n'aurait pu dire s'il riait, pleurait ou passait la limite de toute effusion signifiante.
Sa copine se leva, étrangement indifférente au chaos ambiant, et nous annonça qu'elle allait s'étendre un peu dans la pièce d'à côté. Désormais, ma blonde et moi étions seuls à la table, suants, bouffis par l'ivresse et la nausée. Je me levai à mon tour, vacillant sur mes jambes, l'invitai à me suivre au balcon, mais elle préférait se rendre au salon, voir si elle pouvait quelque chose pour les deux autres filles. Je la sentais sur le bord de flancher. Je lui conseillai d'attendre un peu avant de se lever, j'allais voir moi-même ce que je pouvais faire, même si je louchais comme une écrevisse et que j'étais aussi noir que le fond d'un taxi.
Quoique ce ne fusse pas matériellement possible, je m'égarai néanmoins en cherchant le chemin du salon. De couloirs versants en escaliers rompus, je me retrouvai dans une cave de terre jonchée de mannequins désarticulés et d'instruments de jardinage. À travers la fenêtre qui donnait sur la ruelle, j'aperçus de nouveau la lune immense, lumineuse à crever, et dans les profondeurs de l'immeuble, je distinguai un chant dont la fêlure me rappelait la voix de ma copine lorsque je la prenais par derrière et que mes couilles butaient à répétition contre son clitoris. Errant dans la cave, je riais sans raison, puis je heurtai les premières marches d'un escalier dont je ne sus que faire, et que je me résolus enfin à gravir à quatre pattes comme s'il s'agissait d'une montagne peuplée de créatures silencieuses et inhospitalières.
Je débouchai dans une chambre dont je reconnus confusément les contours, et où l'odeur de régurgi atteignait un degré de concentration étourdissant. La copine de Jean-Claude était étendue sur une espèce de matelas de sol. Quelqu'un lui avait retiré son jean et l'avait abandonnée là, dans les transes d'un demi-sommeil. Ses mèches d'un blond cendreux lui collaient aux lèvres et les poils de sa toison pubienne, prodigieusement fournie, essaimaient sur les cuisses des deux côtés de son slip. En m'approchant, je vis qu'elle avait vomi sur le matelas mais que cela n'avait pas suffi à la tirer tout à fait de son inconscience: sa tête roulait par intermittence dans les déjections encore fraîches, et elle appelait à voix basse: Jean-Claude... Jean-Claude...
Je retournai à la salle à dîner où je ne trouvai personne. En provenance du balcon, il me semblait avoir perçu les bribes d'une conversation animée, jusqu'à ce que je me rende compte que c'était Jean-Claude qui monologuait dans l'obscurité, les mains agrippées à la rambarde, perdu dans les méandres d'une réflexion où il faisait les questions et les réponses, et qui tournait à vide autour du thème de la souveraineté et des orteils de Jeannette Bertrand. J'aurais voulu lui demander s'il savait où ma copine était passée, mais je n'y parvenais pas: j'assistais, impuissant, à la dissolution systématique de toute idée dont la formulation dépassait le cap des trois mots.
Mille ans plus tard, je dévalai un autre escalier et je tombai sur Gilles qui se tenait immobile sur le trottoir de la rue Chateaubriand, les épaules basses et le regard fixé droit devant. Je savais qu'il avait abusé du hasch avant, pendant / dedans et après le spaghetti. Il avait perdu de vue sa copine au tournant de quelque poème de Michèle Lalonde ou de Paul Chamberland. Et même si je ne la distinguais pas moi-même dans toute cette obscurité, je l'entendais pourtant qui criait: «salaud... je veux plus que tu me touches... je veux plus te revoir... plus jamais...» Bizarrement, ses cris me semblaient provenir d'un endroit très proche et en même temps très éloigné de celui où nous étions. Je demandai à Gilles ce qui n'allait pas, il répondit «rien», mais il avait l'air étrange: avec ses yeux exorbités et ses petites dents d'écureuil bêtement rabattues sur la lèvre inférieure, il me dévisageait comme s'il ne parvenait pas à décider si je représentais pour lui une menace ou une planche de salut. La voix de sa copine nous revenait toujours plus déchirante, fondue à la nuit et aux échos insondables de son origine.
C'est seulement lorsque je baissai la tête que je m'aperçus que le pantalon de Gilles gisait en tas autour de ses chevilles et qu'il pissait infiniment dans le caniveau.
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Ces événements sont survenus il y a une trentaine d'années. Sans que nous le sachions, c'était déjà la fin d'une époque. Je n'ai plus jamais revu les gens que j'ai évoqués de près ou de loin dans ce récit. Je ne sais pas ce qu'ils ont pu devenir depuis et je n'ai pas non plus cherché à les retracer.
J'ajouterai seulement que cette nuit-là, après mon départ, j'ai marché longtemps dans les rues de la ville. J'étais je ne sais qui, j'allais je ne sais où. Je revenais de nulle part à travers l'équation boréale des feux qui enrubannaient les maisons incendiées dans le quartier de Westmount.
Nous n'en étions qu'au début du repas et déjà Jean-Claude sombrait dans des manies bizarres, insistait pour qu'on lève notre verre à «la tête arrachée de Jean Baptiste». Il me semblait la proie d'une allégresse toxique dont il ne maîtrisait ni le sens ni les signaux. Il ouvrit un vin hongrois qui avait la consistance du sirop, puis distribua à la ronde des cigares qui ressemblaient à des crottes de chien. Tout le monde fuma, sauf moi. En dépit du ventilateur installé à proximité, et dont les pales tournaient à vitesse maximale, la chaleur demeurait écrasante. Je sortis quelques instants sur le balcon qui donnait sur la cour, question de voir où en était le ciel avec sa lune de sang et ses étoiles de plomb, puis je revins en titubant entre des murs que je ne reconnaissais déjà plus. Je vis que les filles avait entamé une seconde bouteille de blanc: elles feulaient en déboutonnant leurs chemises et en buvant directement au goulot. La copine de Jean-Claude portait un haut de bikini trempé de sueur et l'aréole de ses seins, contractée par le courant d'air du ventilateur, noircissait sous le tissu.
Et puis quelqu'un murmura «quoi? quoi?». Le temps de tourner la tête, je vis la copine de Gilles se ruer sur le lavabo de la cuisine. Sciée par le vertige, l'avant-bras glissant sur la céramique du comptoir, elle vomit avec brutalité, pleurant entre les reflux qui lui déchiraient l'estomac. La main sur la bouche, les deux autres filles roulaient des yeux de folles pendant que Gilles massait le dos de sa copine toujours prostrée au-dessus du lavabo dans l'attente nauséeuse de la vague à venir. Elle avait le cul bien roulé, je voyais le globe de ses fesses rayonner de chaque côté de la fourche, et bien qu'il y eut quelque chose de troublant à considérer la possibilité de finir la queue dans la bouche d'une fille dont le mascara avait coulé à force de dégueulis, je dus admettre que je n'en étais plus là. Personne n'en était plus là. La soirée était à peine commencée et toutes nos perspectives de glissements orgiaques étaient déjà réduites à néant.
Je me suis longtemps demandé, par la suite, si c'était un effet combiné du vin hongrois et des cigares. Chose certaine, à la différence de mes amis, je n'avais touché ni à l'un ni aux autres, et je crois bien avoir été le seul à ne pas être infiniment malade ce soir-là. Gilles venait de traîner de force sa copine à la salle de bain, et nous n'avions encore rien dit, rien décidé. Jean-Claude, d'une pâleur spectrale, tanguait au-dessus du lavabo dont le drain avait été bloqué par les éclats de charpie, mais dans son refus de voir la fête gâchée par cet incident, même si les effluves de renvoyou faisaient déjà tourner les têtes, il sourit un peu niaisement et dit: «ce n'est rien, je vais arranger ça», et c'est alors qu'il retroussa la manche de sa chemise et plongea la main entière dans l'étang de jutron afin de dégager le drain des filaments de bile qui en obstruaient l'orifice.
Je ne sais pas si Jean-Claude était à demi-fou, s'il voulait nous épater ou s'il avait fait cela uniquement parce qu'il estimait que c'était la chose à faire dans les circonstances, mais c'était manifestement «de trop» et il dut s'en apercevoir lui-même au moment où ses doigts ramenèrent à la surface un fragment de fromage feta plombé d'acide gastrique. Jean-Claude hoqueta, retint une grimace, hoqueta de nouveau puis, à son tour, dégobilla monstrueusement. Quelques secondes plus tard, les yeux pourris et le bras droit dégoulinant de son propre vomi, il s'effondra sur le plancher de la cuisine, et personne à cet instant n'aurait pu dire s'il riait, pleurait ou passait la limite de toute effusion signifiante.
Sa copine se leva, étrangement indifférente au chaos ambiant, et nous annonça qu'elle allait s'étendre un peu dans la pièce d'à côté. Désormais, ma blonde et moi étions seuls à la table, suants, bouffis par l'ivresse et la nausée. Je me levai à mon tour, vacillant sur mes jambes, l'invitai à me suivre au balcon, mais elle préférait se rendre au salon, voir si elle pouvait quelque chose pour les deux autres filles. Je la sentais sur le bord de flancher. Je lui conseillai d'attendre un peu avant de se lever, j'allais voir moi-même ce que je pouvais faire, même si je louchais comme une écrevisse et que j'étais aussi noir que le fond d'un taxi.
Quoique ce ne fusse pas matériellement possible, je m'égarai néanmoins en cherchant le chemin du salon. De couloirs versants en escaliers rompus, je me retrouvai dans une cave de terre jonchée de mannequins désarticulés et d'instruments de jardinage. À travers la fenêtre qui donnait sur la ruelle, j'aperçus de nouveau la lune immense, lumineuse à crever, et dans les profondeurs de l'immeuble, je distinguai un chant dont la fêlure me rappelait la voix de ma copine lorsque je la prenais par derrière et que mes couilles butaient à répétition contre son clitoris. Errant dans la cave, je riais sans raison, puis je heurtai les premières marches d'un escalier dont je ne sus que faire, et que je me résolus enfin à gravir à quatre pattes comme s'il s'agissait d'une montagne peuplée de créatures silencieuses et inhospitalières.
Je débouchai dans une chambre dont je reconnus confusément les contours, et où l'odeur de régurgi atteignait un degré de concentration étourdissant. La copine de Jean-Claude était étendue sur une espèce de matelas de sol. Quelqu'un lui avait retiré son jean et l'avait abandonnée là, dans les transes d'un demi-sommeil. Ses mèches d'un blond cendreux lui collaient aux lèvres et les poils de sa toison pubienne, prodigieusement fournie, essaimaient sur les cuisses des deux côtés de son slip. En m'approchant, je vis qu'elle avait vomi sur le matelas mais que cela n'avait pas suffi à la tirer tout à fait de son inconscience: sa tête roulait par intermittence dans les déjections encore fraîches, et elle appelait à voix basse: Jean-Claude... Jean-Claude...
Je retournai à la salle à dîner où je ne trouvai personne. En provenance du balcon, il me semblait avoir perçu les bribes d'une conversation animée, jusqu'à ce que je me rende compte que c'était Jean-Claude qui monologuait dans l'obscurité, les mains agrippées à la rambarde, perdu dans les méandres d'une réflexion où il faisait les questions et les réponses, et qui tournait à vide autour du thème de la souveraineté et des orteils de Jeannette Bertrand. J'aurais voulu lui demander s'il savait où ma copine était passée, mais je n'y parvenais pas: j'assistais, impuissant, à la dissolution systématique de toute idée dont la formulation dépassait le cap des trois mots.
Mille ans plus tard, je dévalai un autre escalier et je tombai sur Gilles qui se tenait immobile sur le trottoir de la rue Chateaubriand, les épaules basses et le regard fixé droit devant. Je savais qu'il avait abusé du hasch avant, pendant / dedans et après le spaghetti. Il avait perdu de vue sa copine au tournant de quelque poème de Michèle Lalonde ou de Paul Chamberland. Et même si je ne la distinguais pas moi-même dans toute cette obscurité, je l'entendais pourtant qui criait: «salaud... je veux plus que tu me touches... je veux plus te revoir... plus jamais...» Bizarrement, ses cris me semblaient provenir d'un endroit très proche et en même temps très éloigné de celui où nous étions. Je demandai à Gilles ce qui n'allait pas, il répondit «rien», mais il avait l'air étrange: avec ses yeux exorbités et ses petites dents d'écureuil bêtement rabattues sur la lèvre inférieure, il me dévisageait comme s'il ne parvenait pas à décider si je représentais pour lui une menace ou une planche de salut. La voix de sa copine nous revenait toujours plus déchirante, fondue à la nuit et aux échos insondables de son origine.
C'est seulement lorsque je baissai la tête que je m'aperçus que le pantalon de Gilles gisait en tas autour de ses chevilles et qu'il pissait infiniment dans le caniveau.
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Ces événements sont survenus il y a une trentaine d'années. Sans que nous le sachions, c'était déjà la fin d'une époque. Je n'ai plus jamais revu les gens que j'ai évoqués de près ou de loin dans ce récit. Je ne sais pas ce qu'ils ont pu devenir depuis et je n'ai pas non plus cherché à les retracer.
J'ajouterai seulement que cette nuit-là, après mon départ, j'ai marché longtemps dans les rues de la ville. J'étais je ne sais qui, j'allais je ne sais où. Je revenais de nulle part à travers l'équation boréale des feux qui enrubannaient les maisons incendiées dans le quartier de Westmount.
mardi 19 juin 2018
Descente (nécronouvelle)
C'était la deuxième fois qu'il sautait à pieds joints sur le plancher de bois franc. Le volume de la musique n'avait pas diminué d'un iota. L'angoisse lui revenait par vagues lentes et poisseuses, et il se sentait ignoble, piégé dans un environnement dont les métaux étaient contaminés au plus près par les vibrations de la basse. Il se percha sur le lavabo puis sauta à nouveau.
À l'étage au-dessous, le salaud était seul. Il savait que le salaud était seul. Un mois plus tôt, quand il avait aménagé au deuxième, ils avaient échangé quelques mots dans le cagibi, il avait appris que le gars étudiait en cinéma à Concordia et, dans l'ensemble, il lui avait fait bonne impression. Mais moins d'une semaine après son installation, c'était le Chaos. Un soir sur deux, autour de 22 ou 23 heures, invariablement la musique reprenait, s'élevait des fondations, de la baignoire et des caves, ébranlait la tuyauterie et se prolongeait en picotements qui couraient jusque dans les nerfs de ses gencives.
Il savait que l'autre ne l'entendrait pas, même s'il habitait juste au-dessous, mais il sauta néanmoins encore une fois. Sauter était bon, sauter lui faisait du bien. Le pire, c'était encore la basse. Peu importe s'il passait du Nirvana, du Nicki Minaj ou les Artic Monkeys, c'est la basse qui rendait fou: c'était la seule chose dont il ne pouvait faire abstraction, même quand il se faisait couler un bain et qu'il plongeait sa tête sous l'eau grasse et tiède.
Il allait descendre, frapper à la porte. C'est ce qu'il se disait toujours. Un soir, alors qu'il s'extasiait sur les cernes crasseux du lavabo de la cuisine, il avait appelé la police. La venue des agents n'avait pas donné grand chose: il s'agissait de deux recrues filiformes qui avaient à peu près le même âge que l'étudiant. Ils lui avaient servi un avertissement de courtoisie, rien de plus. La musique avait cessé ce soir-là, et puis elle avait repris le soir suivant.
Il allait descendre parce que personne ne pouvait le faire à sa place. Il ne pouvait pas compter sur le propriétaire qui n'en avait rien à foutre et qui, de toute façon, passait la moitié de l'année en Floride. Il ne pouvait pas davantage compter sur les vieilles locataires de son palier. Une fois, une seule fois, sa voisine de gauche, une octogénaire dodelinante et vaguement fêlée, était allée frapper à la porte. L'étudiant lui avait gueulé dessus. Elle était remontée sans rien dire, avait réintégré son logement et s'était mise à sangloter. Les cloisons étaient si minces qu'il l'avait entendue gémir jusqu'aux petites heures du matin.
(L'après-midi aussi, il l'entendait parfois. Lorsqu'elle était d'humeur radieuse, elle faisait des vocalises qui couvraient à peine les pépiements de sa perruche. Sinon, il ne l'entendait presque jamais, quoiqu'une odeur de rat crevé s'insinuât en permanence à travers le mur mitoyen. Il n'avait eu affaire à elle qu'une seule fois, l'an dernier, au creux de l'été, alors que des ouvriers de la ville balançaient des briques dans un container et que l'immeuble était infesté de punaises de lit. Accompagné de l'exterminateur, il avait essayé de lui faire comprendre que, contrairement à ce que sa nièce lui avait dit, elle ne pouvait pas se débarrasser de cette vermine avec de l'huile végétale, qu'il fallait appliquer des produits chimiques. Elle s'était contentée de sourire dans le vague. Il avait alors compris que c'était peine perdue et qu'il ne parviendrait pas à chasser le souvenir de ses incisives, sortes de stalactites pourries qui ne tenaient qu'à un fil.)
La musique s'était interrompue, ça ne durerait pas. Il savait qu'elle pouvait reprendre à n'importe quel moment, qu'il ne lui servait à rien d'espérer que ce soit fini, qu'il ne devait jamais se fier à cette oasis de silence au centre de laquelle les objets de son logement s'immobilisaient comme des limaces, retenant leurs bavures comme il retenait son souffle. La musique reprendrait, elle reprenait toujours -- elle reprenait justement, cette fois avec Rockstar de Post Malone. Alors il grimpa sur la commode et sauta à nouveau.
Quelques minutes plus tard, les nerfs à pic et l'estomac retourné, il perçut le grincement de la porte du logement voisin. La vieille sortait, vraisemblablement pour déposer ses ordures à la rue (quoi d'autre?). Il en profiterait pour lui parler, il avait plus que jamais ce besoin de connivence vide avec le seul être connu de lui qui eut affaire au salaud.
Quand il franchit le seuil de son logement, il sut qu'il était déjà trop tard. Armée d'une carabine de calibre 303, la vieille s'engageait dans l'escalier du cagibi. Elle descendait lentement, une marche à la fois. Il aurait voulu la toucher, la retenir peut-être (il n'en avait pas peur, bien que l'angoisse lui tordit les tripes), mais il banda très dur et sa bandaison fit qu'il s'effondra sur la première marche au moment où la vieille empruntait le couloir qui menait au logement de l'étudiant.
Il l'entendit abattre la crosse de son fusil à trois ou quatre reprises contre la porte. Puis la musique cessa, la porte s'ouvrit et il y eut un éclair de magnésium mêlé à un nuage de poudre suffocante. Quand il vit la vieille émerger du couloir à reculons, le canon fumant de la carabine coincé dans ses jupes, il descendit deux ou trois marches sur les fesses, tendit le bras pour la rattraper, mais la vieille piqua dans les escaliers qu'elle déboula mollement, déboula et déboula jusqu'à ce que son crâne percute la porte d'entrée de l'immeuble. Au milieu du couloir, l'étudiant vagissait en trébuchant dans ses intestins.
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Il referma la porte de son logement, prit position au pied du lit et abaissa son pantalon. Il était toujours très bandé. À l'étage au-dessous, le mort à venir meuglait sa douleur jurassique, morvait de démence dans ses glouglous. Une trappe à souris claqua derrière le poêle. L'écume au cul, il éjacula avec fureur, remonta son pantalon, puis se brancha sur YouTube afin de revoir un documentaire consacré au complexe d'Oedipe chez les fourmis rouges africaines.
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