jeudi 12 mars 2026

La rechute (chap. 5.1)

Chère Namou, comment allez-vous ce soir?  Le club est quand même plus animé les mardis, non?  Quoi?  Non, je n'ai rien remarqué de nouveau...  Oh, vous avez appliqué un nouveau vernis sur vos ongles d'orteil!  Noir?  Bleu?   Ah, bourgogne!  Pardonnez-moi, c'est un peu difficile à juger dans l'obscurité de l'isoloir, mais -- heu -- mes félicitations!  En passant, on vous a déjà dit que vous aviez des pieds magnifiques?  J'entends mal... Mon dieu, le volume de la musique, ce soir...  Pardon?  Un oncle, quand vous aviez 8 ans, oui!  Que vous a-t-il dit au juste?  Que vous aviez de belles tites torteils... haha... mais il ne vous a jamais touchée, à la bonne heure...

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Non, c'était la fin de la session.  Après le fameux épisode du billet poétique, je reçus de la direction une note m'avisant que Cassandre serait absente pour les deux dernières semaines; il était vaguement question d'un suivi médical; l'évaluation finale du cours serait reprise lorsque les responsables de son dossier le jugeraient opportun.  En un sens, cette nouvelle me réjouissait: j'avais le sentiment qu'une certaine distance entre Cassandre et moi était plus que souhaitable compte tenu de l'intensité de notre faux départ.  Le vieux garçon embourgeoisé que j'étais pouvait respirer un peu plus à son aise et, à la limite, se féliciter de l'extinction progressive d'une flamme que le moindre souffle eut suffi à transformer en bûcher.

(Vous avez vraiment de très beaux pieds.)

Par ailleurs, je savais que Cassandre ne reviendrait pas au collège.  Oui, elle était finissante; j'appris par un collègue de philo qu'elle avait été acceptée à la faculté de droit de McGill, je ne pouvais donc pas compter sur la possibilité de la revoir dans les couloirs du collège à l'automne prochain.  Dans ces conditions, toute la question était de savoir si, quand et comment le prochain contact allait se produire.

(Vous avez le pied fort, un peu plat peut-être, mais sculpté au ciseau, je vous assure.  J'aime particulièrement le fuselage de votre gros orteil.)

Car même si, d'un point de vue strictement professionnel, j'avais renoué avec une certaine paix d'esprit, je ne cessais pas pour autant d'avoir Cassandre dans la tête: la scène du nombril me torturait encore, le soir surtout, lorsque je roulais d'un côté et de l'autre dans le lit, pareil à un poulet empalé sur le tournebroche; je revoyais souvent son petit visage livide dans le couloir au moment où elle s'était approchée de moi avec la boulette de papier comprimée au creux de sa main...  Mon instinct, mon flair, une petite voix plus teigneuse que les autres, que sais-je, me disait que cette histoire ne faisait que commencer, que je n'avais encore rien vu, et que si l'approche des vacances estivales jetait sur ces visions sauvages un baume de fraîcheur et la grâce nocturne des lents retours, ce n'était que partie remise avant que me submerge à nouveau ce désir d'être vandalisé, de l'être physiquement, intégralement, et de l'être par nulle autre main que celle de ma petite magicienne du verbe et des images.

(Non, je ne crois pas être fétichiste des pieds, Namou mon ange.  Pas de façon systématique en tout cas.  Je l'étais de ceux Cassandre, remarquez, il le fallait, je vous raconterai, mais il ne faut pas faire attention... Je le dis en passant, sans y insister, ce qui est paradoxal puisqu'il faut encore que j'insiste pour ne pas avoir l'air d'insister, suis-je assez ridicule, je ne fais que parler mais il est clair que je ne vous opposerais aucune résistance si par hypothèse votre pied royal se posait sur ma bouche, bien que dans ces conditions, vous en conviendrez, il me serait difficile, voire impossible, de poursuivre mon récit.) 

Je ne sais combien de lettres avortées, inachevées, jamais expédiées, je lui écrivis après la fin du semestre d'hiver.  Une vingtaine, je crois, toutes plus tordues et délirantes les unes que les autres.  A priori, l'exercice n'était pas mauvais en soi, du moins essayais-je de me convaincre que, de cette façon, je contribuais à immuniser le souvenir de Cassandre face à l'infection chronique qu'elle disséminait à toutes les intersections de mon système nerveux.  J'étais bien entendu de mauvaise foi.  Ce serait peu dire que j'étais possédé par son souvenir; à la vérité, j'étais assiégé par sa présence dont le souvenir n'était qu'une des manifestations les moins angoissantes.

(Je parie que vos orteils aux ongles couleur bourgogne -- vous avez bien dit bourgogne, n'est-ce pas? -- doivent goûter le raisin.  Enfin, avec un zeste de boisson gazeuse, genre racinette.  Oui, comme le disait votre oncle pervers, vous avez de belles tites torteils, c'est entendu, mais dites-moi, Namou de mon coeur, êtes-vous assez souple pour les sucer vous-même?  Vraiment?  Vous êtes bien trop gentille...  Attention à la bière!)   

Et cela, je savais que Cassandre le savait.  Elle ne me détestait pas pour rien.  Si elle devait me laisser passer tôt ou tard, ce dont je demeurais absolument convaincu, c'est que j'avais (bien accidentellement) mis le doigt sur quelque chose qui la travaillait de l'intérieur, quelque chose qui la ravageait silencieusement, à la fois de très loin et de très près; oui, il y avait en elle cette noirceur latente, occulte mais naturelle, que j'avais activée, réveillée, affolée -- ce pour quoi elle me détestait, ce pour quoi elle allait se venger, oh oui, Namou bébée, j'allais y goûter, aucun doute là-dessus, j'allais en prendre pour mon grade et plein la gueule. Demain?  Dans deux semaines?  Je ne pouvais pas le savoir, mais je ne perdais rien pour attendre, et je guettais ce jour le coeur battant.

Et ce jour-là, je m'en rappelle, c'était le 27 juillet, très tôt le matin.  Je reçus de Cassandre une photo d'elle, un selfie qu'elle avait pris sur la plage de Playa Rincon en République dominicaine.  Je voyais à l'avant-plan son visage bronzé; elle portait une paire de lunettes de soleil surdimensionnée, et une mèche de cheveux d'un blond cendré, fouetté par les vents solaires, lui barrait les lèvres et le menton; elle était couchée sur le ventre, ruisselante de lumière, écrasant la fente de ses seins à même le sable clair, leur conférant une densité explosive sous le tissu du bikini, et à l'arrière-plan, je distinguais la plante de son pied droit qu'elle avait relevé, comme une pin-up des années 50, et qui formait un angle de 92 degrés avec l'arrière-garde de son maillot.

Aucun texte n'accompagnait la photo.  Bien entendu, je me branlai violemment, je jonglai même quelques jours avec l'idée du suicide, mais les choses ne pouvaient tout de même pas prendre un tour aussi tragique en si peu de temps.  La preuve?  Une semaine plus tard, et à ma plus grande surprise, je me retrouvais seul en sa compagnie aux abords de la piscine creusée de ses parents, un Martini à la main, et suçant un à un ses délicats orteils flambés par le soleil du sud. 

(Non, chère Namou, ses orteils ne goûtaient pas le raisin, ils goûtaient plutôt le ciel, celui de Dante -- avec un soupçon de mangue dominicaine quand je dérivais à la frontière du métatarse.)

(...)


 



mercredi 11 mars 2026

La rechute (chap. 4.3)

Ce qu'elle avait écrit?  Haha, Namou de mon coeur, c'était bien la question que je me posais, et même si la tentation était grande de lire la lettre sur le champ, planté là au beau milieu de ce corridor désert, encore fallait-il que je me ressaisisse, que le monde cesse de tourner et que j'immobilise le kaléidoscope coulant de mes pensées.

Je fixais la petite flaque de vomissure que Cassandre avait crachée, enfin, qu'elle avait restituée à mes pieds, ce médaillon de glaire organique qui était remonté de ses profondeurs.  Inapte à la nausée, incapable de reculer, j'aboyais à l'étoile du soir au fond de mon coeur.  La fascination avait tout repris, tout emporté.  Je quittai le collège avec le billet brûlant que Cassandre m'avait abandonné, je l'enfouis profondément dans la poche de mon imperméable, et tout au long du trajet de retour, j'en caressais du pouce le grain, la fibre, les plis maculés (me semblait-il) d'une fine pellicule de sueur digitale.

(200 dollars, 300 peut-être, oui le compte est bon, en fait il est par-delà le bien et le mal, et puisque le portier ronfle dans les coulisses, je vous en prie, prenez tout, ma queue vous appartient, la voici d'ailleurs -- présentable, sans plus, modérément dressée via le grand écart de la fermeture éclair, mais je sais qu'elle peut faire mieux; à titre d'exemple, si vous aviez la bonté d'immobiliser mon gland entre vos doigts de fée, oui, comme ça, et de caresser le frein en plein centre, de le lutiner à vitesse réduite -- vous ne me trouvez pas trop capricieux, j'espère? --, de l'aguicher par le biais de micro-rotations invisibles à l'oeil nu, oui, exactement comme vous le faites, Namou bébée, vraiment, vous... cette infusion mutuelle du plaisir et de la noirceur quand vous...)

La lettre, donc.  Je sais, j'y viens justement...  J'étais rentré chez moi en coup de vent, je ne m'étais même pas donné la peine de refermer la porte de l'appartement.  Affalé dans le sofa, mon imperméable fumant sur le dos, je dépliai avec d'infinies précautions le torchon miniaturisé de la feuille mobile.  Il s'agissait d'un très court texte, une espèce de poème si vous voulez, et qui allait comme suit:

Je squatte le fond de tes yeux, je tague la chute de tes reins, je te mêle immensément à mon exil avant de disparaître ici, dans le mauve aggravé du poème qui ne vient pas.  Je te déteste.

Vous trouvez ça bizarre?  Oui, moi aussi je trouvais ça bizarre.  Mais à quoi devais-je m'attendre, je vous le demande...  En un sens, la chute de ce poème, loin de me dévaster, me rassurait; je me disais qu'il était dans l'ordre des choses que Cassandre me déteste.  Croyez-moi, Namou chérie, je n'étais plus au monde.  Je jubilais.  Je jubilais car ce que ce poème pouvait signifier dans le détail n'avait au fond aucune importance.  Ce qui comptait, ce qui à mes yeux l'emportait sur tout le reste, ce n'était pas tant ce que ce poème disait que ce qu'il faisait clandestinement en le disant.  Or, que faisait Cassandre ici?  Oui, que faisait-elle au juste?

Elle ne squattait pas le fond de mes yeux.

Elle ne taguait pas la chute de mes reins.

Elle ne me mêlait pas à son exil.

Elle ne disparaissait pas.

Elle me laissait passer.  Nul besoin de surinterpréter le silence sinuant entre les signes.  Elle me détestait, ça oui, mais précisément pour cette raison, elle me signifiait à l'encre invisible qu'elle me laissait passer.

(Namou, je vous le dis tout bas, je vais jouir je vous l'annonce au cas où vous trouveriez à propos de vous munir de quelques papiers mouchoirs avant que je lâche tout.  Parce que je vais gicler d'une seconde à l'autre.  Vous entendez ce que je vous dis?  Elle me laissait passer.)

(...)





lundi 9 mars 2026

La rechute (chap. 4.2)

Allez y comprendre quelque chose, mais la nuit suivante, je dormis profondément.  Ce n'est qu'au réveil que l'horreur de la situation m'apparut dans toute son épatante incongruité.  Je n'avais pas sitôt mis le pied hors du lit que je me loguai sur Omnivox.

Bien entendu, Cassandre n'avait pas répondu.  L'aurait-elle fait que je ne suis même pas sûr que j'en aurais cru mes yeux.  

L'enchantement érotique de la veille s'était dissipé.  Oh oui, j'étais violemment dégrisé, et je mesurais avec une parfaite lucidité ce que ma bêtise risquait de me coûter si je ne bougeais pas assez vite, si je ne me ménageais pas dans les plus brefs délais une porte de sortie qui me permette de me tirer de ce merdier de façon plus ou moins décente.

Nous étions mardi, ma journée la plus chargée de la semaine, mais dieu merci, je ne revoyais pas le groupe de Cassandre avant jeudi.  Il n'empêche, ce matin-là, tandis que je marchais sur la voie de service de P... en direction du collège, je m'imaginais le pire: le directeur général me signifiant de le suivre dans son bureau, puis la rencontre avec les parents de Cassandre, la mère fulminant d'indignation, le père exigeant qu'on me congédie sur le champ sous peine pour le collège de s'exposer aux conséquences juridiques les plus sévères, et qui sait, peut-être même de prêter le flanc à une campagne de dénonciation relayée sur toutes les plateformes numériques, et qui porterait à la tradition d'excellence dudit collège un coup dont il ne se remettrait pas de sitôt; tirant sur le fil de cette rêverie catastrophiste, je me voyais introduit dans une salle de cinéma privée, ligoté sur un siège de la première rangée, les paupières écarquillées de force par des tenseurs métalliques -- à l'instar du personnage d'Alex dans Orange mécanique --, condamné par la direction à visionner en boucle des clips d'étudiantes évoluant en monokini dans les couloirs du collège susdit, lourdement harcelées par de vieux professeurs aux dents pourries et aux yeux purulents, cependant qu'à mes côtés une conseillère pédagogique, la tronche en pie de vache, me répéterait jusqu'à plus soif: Pipi dedans = bien, pipi dehors = mal...

(Namou mon ange, vous allez peut-être trouver que j'exagère -- attention à la bière! -- mais je vais vous faire une confidence.  Vous savez peut-être que ces dernières années, le gouvernement oblige tous ses enseignants à participer, une fois l'an, à un atelier de formation sur les violences sexuelles.  Enfin, c'est ainsi que ça s'intitule.  En gros: vous vous loguez sur Zoom, et une intervenante aux cheveux verts vous explique les choses de la vie sur le ton qu'on adopte normalement quand on s'adresse à un auditoire d'attardés mentaux.  Comprenez-moi: tout le monde est pour la vertu, et je vous dirai même que la première fois, j'ai bien appris une chose ou deux, mais la troisième fois, mais la quatrième fois, pour ne rien dire des fois suivantes, force fut de reconnaître que c'était toujours sensiblement le même discours, les mêmes cas de figure et les mêmes recommandations qu'on nous servait; d'atelier en atelier et de formation en formation, ma frustration était telle que j'avais envie de me rouler en boule et de hurler :  Arrêtez, pour l'amour du ciel, n'en rajoutez plus, merci beaucoup, ooooh mille mercis, mais je ne suis pas taré, j'avais fort bien compris la première fois...  Mais ça, tout le monde s'en foutait, il fallait rempiler à chaque année, donc jouer à qui n'a pas compris, à qui ne comprendra jamais rien, nsspaas, d'où cet impératif de répétition infinie, alors vous savez quoi?  À la fin, lors des deux dernières formations auxquelles j'ai assisté, je me suis logué sur Zoom, comme à l'habitude, puis après les souhaits de bienvenue, les remerciements d'usage et autres poncifs d'introduction plus ou moins débilitants, j'ai éteins ma caméra, et sur un écran alternatif, je téléchargeais des films BDSM de type passablement hardcore, et j'observais, les yeux mi-clos et la lèvre somnambulique, des mollahs iraniens se faire défoncer le fion par des licornes sud-coréennes (la corne mythique étant remplacée ici par un dildo de facture monstrueuse), tout ça pendant qu'à l'autre écran, où 4 participants sur 5 avaient fermé leur caméra, mes augustes collègues cherchaient en commun la réponse à la question jésuitique de savoir quel nom on donne au juste à cette section de l'anatomie humaine, zone sensible s'il en est, qui marque la séparation entre le bas du dos et le haut des fesses.)  

Bon, je reviens à mon histoire...  Je soufflai un peu en entrant au collège: la réceptionniste ne me regardait pas de travers et je ne décelai aucune lueur malicieuse dans les yeux de l'appariteur du gymnase que je croisai dans l'ascenseur.  Parvenu au 5e, j'aperçus quelques étudiants, la mine catastrophée et leur copie d'examen à la main, qui sortaient du bureau d'un collègue de sciences administratives, mais là encore, je ne notai rien dans leur attitude qui eut pu trahir une fuite ou quelque divulgation publique du message que j'avais envoyé à Cassandre la veille au soir.  Les relents acides de ma paranoïa se dissipaient petit à petit...

Je donnai mes cours de l'après-midi dans un état d'esprit à peu près normal; je parvins assez bien à refouler la gravité de la faute que j'avais commise pour me concentrer sur ce poème de Baudelaire, Une Charogne, que les étudiants devaient travailler en équipe; je répondais calmement aux questions; familier depuis des années avec ce genre d'exercice, je rebondissais à propos sur les rares commentaires émis lors du tour de table, et autant qu'il m'était permis d'en juger, rien d'insolite ne transpirait de la mine, du ton ou des interventions des étudiants, tellement que lorsque je refermai la porte de la classe après la dernière heure de cours, je pouvais presque me convaincre que ma faute se réduisait, tout compte fait, à une simple gaffe, à un impair professionnel sans grande importance, et qui était à mettre au compte d'un surmenage occasionné par la fin du semestre, sinon par quelques effluves de lilas filtrant à travers les fenêtres ouvertes du 5e.

Non, il ne s'était (sérieusement) rien passé.

Cependant, une fois la porte du bureau refermée derrière moi, je me rendis compte que je tremblais à nouveau, comme si toute la nervosité que j'avais réussi à neutraliser le jour durant revenait en force.  Les tremblements se focalisaient surtout dans les mains.  Je dus m'y reprendre à 4 fois avant d'entrer correctement mon mot de passe sur Omnivox.  

Rien.  Toujours rien, nonobstant le message d'un tire au flanc qui me demandait si le cours de demain était vraiment important.  D'humeur massacrante, j'eus le réflexe de répondre que non, que rien n'avait d'importance de toute façon, qu'il n'y avait donc pas de honte à faire autre chose que d'étudier dans la vie, qu'il y avait le monde à découvrir, etc.  Relisant mon message, sa férocité condescendante me frappa, je l'effaçai, ne répondit rien, et relus plutôt le message que j'avais envoyé à Cassandre la veille.

C'était encore pire que dans mon souvenir.  Mon amour, mon bel amour...  Il n'y a plus de terre réservée à la réception de ma chute...  Je t'aime à en exclure tout lendemain...  L'étendue de ma pitrerie sentimentale me médusait.  Je m'en mordais les doigts.

Je passai l'heure suivante à corriger quelques copies, mais je ne parvenais plus à me concentrer, et puis j'avais faim.  La cafétéria du collège était fermée à cette heure, j'allais devoir faire un crochet par le McDo ou alors me rabattre sur un restant de pâté aux crevettes qui datait de vendredi dernier.

En sortant de mon bureau, Cassandre débouchait de l'escalier central et venait à ma rencontre d'un pas mal assuré.  Nous étions seuls au milieu d'un couloir qui n'avait ni commencement ni fin.  Bien entendu, c'était impossible.  Bien entendu, c'était réel.  Comme l'aurait dit Descartes, que je veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq.  

Elle s'arrêta à deux pas de moi puis brandit son petit poing qui s'était refermé sur une retaille de feuille mobile toute chiffonnée.

Elle dit: Je vous ai écrit.  Là.  

Je dis: Alors tout est vrai?  Je suis tellement.  Je suis tellement.

Elle dit: Ne lisez pas.  Pas maintenant.  Pas devant moi.  Attendez.  

Puis, sans avertissement, et sans même se pencher, elle vomit brièvement sur les dalles, tourna les talons et courut en direction de l'escalier (...)



  


vendredi 6 mars 2026

La rechute (chap. 4.1)

Namou!  Quelle joie de vous retrouver!

Mon dieu, mais où est passé tout le monde?  Je ne me serais pas douté que les lundis soirs étaient aussi tranquilles au Folichon! Même le portier en profite pour piquer un petit roupillon dans le vestiaire...  Namou mon ange, qu'avez-vous fait avec vos cheveux?  Ils me font penser à une nébuleuse paparazzée par le Webb à la sortie d'une douche stellaire, vraiment, vous crevez l'écran... En passant: qui est ce pépère tiré à 4 épingles assis au bar?  Vous le connaissez?  Qu'est-ce qu'il a à gueuler qu'il en veut pour son argent?  Bon, bon, vous avez raison, ça ne nous regarde pas... 


C'est drôle, mais j'ai l'impression de marcher sur la lune.  Ou de me trouver dans la maison hantée du parc Belmont.  Car abstraction faite de votre lumineuse petite personne (mais bon dieu qu'avez-vous fait à vos cheveux?), de la serveuse installée à la machine vidéo poker et de l'agité petit vieux, le club est parfaitement désert... Tant mieux.  Inutile de se diriger vers un isoloir dans ces conditions.  Pour vous dire la vérité, ce soir, j'ai fort envie de demeurer sagement assis à la table en votre compagnie, et de siroter des drinks exotiques comme si nous étions un vieux couple en vacances au bord de la mer... Ce que nous sommes déjà en un sens, nsspaas? Tenez, 200 dollars, je vous en prie, nous verrons si d'autres clients s'amènent d'ici les prochaines heures, mais dans le cas contraire, et si vous n'y voyez toujours pas d'inconvénient, je vous réserve jusqu'à minuit au moins, oui, je me sens en verve ce soir, mais Namou petite fée, n'allez surtout pas croire que je boude vos descentes lascives dans l'isoloir, seulement, je... Non, ce soir, j'entends me tenir correctement, voilà... Hier, j'ai un peu perdu le fil des danses et de mes pensées, celui de mes consommations aussi, et puis je me suis trouvé un peu mufle, enfin, éjaculer comme ça en pressant vos fesses contre moi...   Ça vous fait rire, mon dieu, je sais, vous en avez vu d'autres, et de bien plus sinistres... Namou que j'aime tant et tant, si vous saviez à quel point vous me simplifiez l'existence...

Ce qui s'est passé ensuite?  Oui, ce qui s'est passé ensuite...  Eh bien, à la fin du cours, donc tout juste après la présentation orale de Cassandre, je me suis réfugié dans mon bureau, j'ai fermé la porte et j'ai cessé de respirer pendant quelques secondes.  Puis j'ai ouvert la bouche en même temps que la fenêtre, et j'ai pris une respiration si vaste et si brûlante que je me faisais l'effet d'un alpiniste soufflé à bas du sommet par une rafale de vents solaires.  Je n'irai pas jusqu'à dire que j'ai senti la terre s'ouvrir sous mes pieds, je ne suis pas romantique à ce point, mais il me semblait tout de même que le monde dans sa totalité se dérobait, que je n'avais plus de prise sur rien et que tout allait se jouer pour moi dans l'heure à venir.

J'avais encore un cours programmé cet après-midi-là.  Je l'ai annulé.  Ou plutôt, je me suis observé en train d'annuler le cours, me demandant ce que je faisais à l'instant même où je le faisais, comme si j'avais abandonné la direction de mon existence à quelque sombre précurseur qui savait mieux que moi, et de plus loin que moi, non pas ce que je devais faire, mais ce que j'allais faire.  Et je suis demeuré assis dans mon bureau, abruti et possédé, jusqu'à la fermeture du collège; je recevais le vrombissement étouffé d'un aspirateur qu'on passe dans les lointains, les éclats de voix de quelques étudiants qui montaient en écho jusqu'au 5e étage via la cage de l'escalier central, et je compulsais, non sans horreur, la singularité de mon euphorie, la tête barbouillée par la réactivation compulsive de ce petit geste de l'index par lequel Cassandre avait taquiné la frontière de son étoile ombilicale pendant toute la durée de sa présentation.

Et savez-vous le pire?  Mon ridicule ne m'échappait pas.  Pas du tout.  Il ne m'échappait pas plus qu'il ne m'échappe à l'instant même.  Mais l'esprit de sérieux n'avait plus de prise sur moi.  Cette étudiante m'avait doublement anéanti, par la puissance de son style d'abord, puis par l'érotisme involontaire de sa prestation.  À partir de là, aucun sens du devoir, aucun sens de mes responsabilités morale ou professionnelle ne faisait le poids face à cette volonté tragi-comique de chuter, et si cette chute ne suffisait pas à me briser, de rechuter encore et encore jusqu'à ce que la mort s'en mêle pour de bon...  J'allais donc assumer mon ridicule en jouant jusqu'au bout le rôle que cette fatalité, à la fois bouffonne, esthétique et érotique, m'avait assigné.  En d'autres mots, Namou mon ange, j'allais demander à ma petite reine de me détruire comme je lui aurais demandé de m'épouser en d'autres circonstances.

Alors, toujours assis à mon bureau, et tandis que le soir avalait un à un les pylônes de l'autoroute 40, je me suis logué sur Omnivox, et j'ai écrit à Cassandre.

À deux semaines de la fin des cours, je lui ai envoyé un message qui s'ouvrait par les mots suivants: Mon amour, mon bel amour...

Je ne me rappelle pas de la suite, mais dans l'état d'agitation surnaturelle où je me trouvais, je suppose que l'on peut qualifier le reste de subdébile et de suicidaire.

J'ai patienté pendant deux heures devant l'écran, j'ai patienté jusqu'à ce que je voie apparaître le double crochet qui indiquait que Cassandre avait pris connaissance du message, puis j'ai fermé l'ordinateur, j'ai enfilé mon manteau, je suis sorti du collège et j'ai marché longtemps, très longtemps.  

Mille ans plus tard, j'écartais le rideau de votre isoloir (...)



mardi 3 mars 2026

La rechute (chap. 3.3)

(Oui, je vais devoir quitter bientôt...  Doux Jésus, l'alcool rentre au poste ce soir!  Quelle heure est-il, au fait?  Onze heures et quart, merveilleux...  Alors Namou bébée, accordez-moi encore une vingtaine de minutes, le temps de finir ma bière et d'aller au bout de mon... je veux juste terminer ma...  De grâce, ne remuez pas vos fesses de cette façon, soyez gentille, je dois dégonfler de la quéquette sinon je vais encore une fois perdre le fil...)

Si elle avait pu tricher pendant l'examen?  Bien entendu, j'y avais pensé.  Dans l'absolu, oui, c'était toujours possible mais fort peu probable.  Vous savez, les tricheurs se postent le plus souvent dans le fond de la classe, ils écrivent le corps penché, quasiment écrasé sur le pupitre, dodelinent de la tête de façon erratique, etc.  On les repère à certains écarts corporels qui ne trompent jamais.  Mais Cassandre, elle, était toujours assise à l'avant, elle prenait invariablement place dans la 2e rangée à partir de la fenêtre, et sa visibilité solaire ne tolérait pas la moindre éclipse; lors des évaluations, aucun obstacle suspect, aucun chandail roulé en boule, aucun sac à main surdimensionné n'obstruait la trajectoire silencieuse, fluide et ininterrompue de son stylo bille à la surface de la feuille mobile.

C'était un spectacle de toute beauté.

(Parlant de spectacle, il y a un client assis tout juste en face de notre isoloir et qui ne semble pas avoir grand chose à foutre du grand écart vertical de la danseuse rousse sur la scène...  Oui, le néanderthal, comme vous dites...  Vous ne l'avez peut-être pas remarqué, mais ce jeune homme regarde dans notre direction depuis 10 bonnes minutes, je dirais, et il n'a pas touché à sa Budweiser pendant tout ce temps...  Un de vos ex, je parie...  Non?  Comment dites-vous?  Un habitué des branlettes de compassion?  Haha.  Heu, d'accord.  En tout cas, il vous contemple comme s'il allait se sortir les yeux de la tête, -- et la chose ne semble pas vous enchanter a priori, je me trompe?  Je ne serais pas étonné d'apprendre qu'il lutte à armes inégales contre certains problèmes de anger management...  Mais bon, puisque vous m'assurez que tout est sous contrôle...  Vous comprenez, ma situation est bien assez compliquée comme ça, la dernière chose que je voudrais, c'est de me faire recevoir à la sortie du club par un client jaloux armé d'un couteau de chasse ou d'une carabine tronçonnée.)     

Et puis voilà, le second coup, le second séisme si vous voulez, vint à la toute fin de la session, lors des présentations orales.  Cassandre faisait équipe avec deux copines pour un exposé prosaiquement intitulé Quand la marde pogne dans les romans d'Émile Zola.  Chaque exposante devait s'exprimer pendant une durée minimale de 5 minutes, et c'est Cassandre qui concluait la présentation.  Elle était nerveuse, de toute évidence.  Enfin, tous les étudiants le sont dans ce genre de prestation, mais dans le cas de Cassandre, la gestion de cette nervosité prit un tour pour le moins étrange... Tandis qu'elle exposait la scène finale de La Bête humaine, dans laquelle deux cheminots se défoncent à coups de pelle à bord d'une locomotive privée de tout conducteur, lancée à fond de train dans la nuit, brûlant les stations les unes à la suite des autres et transportant à son bord un régiment de soldats hilares et complètement saouls, alors voilà, pendant cette exposition, Cassandre...

(Je suis confus, pardonnez-moi, mais pourquoi ce type regarde-t-il toujours dans notre direction?  Bon dieu, pourquoi ne va-t-il pas faire danser la rousse qui lui tourne autour depuis la fin de son spectacle?)  

Bon, voilà, il y a deux choses que je dois préciser avant d'aller plus loin, deux détails qui ont contribué à faire de cette prestation orale l'événement qui allait tout précipiter.  D'abord, j'étais dans un état d'agitation extraordinaire; j'avais à peine dormi la nuit précédente, obsédé que j'étais par la perspective de voir bientôt ma petite reine rayonner à l'oral, de la voir debout sur la tribune telle qu'en elle-même, et mon trouble était si grand que je craignais de commettre un impair qui eut pu me trahir.  Or, bien que je fisse l'impossible pour garder mes yeux rivés sur la fiche d'évaluation pendant l'exposé, la fascination que j'éprouvais pour cette jeune fille, la résolution démente qui m'habitait déjà depuis plusieurs semaines de me rapprocher d'elle par tous les moyens et de l'implorer de me détruire -- moi qui étais déjà érotiquement anéanti par sa puissance stylistique --, eh bien, je ne pouvais m'empêcher de la contempler, c'était au-dessus de mes forces, et j'entendais bien consacrer les 5 minutes de sa présentation, donc chacune des 300 secondes qui allaient s'écouler dans le temps de le dire, à un exercice de contemplation totale et intégrale.

Venons-en ensuite au second détail... Oui, venons-en à cette petite chose, oh presque rien, vraiment, il s'agit tout juste d'une petite dérive objectivement insignifiante mais qui allait pourtant consolider mon abrutissement amoureux...  C'était l'époque où la mode était aux pantalons taille baisse.  Deux étudiantes sur trois sacrifiaient à cette passade vestimentaire; des nombrils à l'air, il y en avait plein les classes et les corridors, personne n'y trouvait à redire et je ne m'en étais moi-même jamais ému outre mesure.  Or justement, lors de sa présentation, Cassandre portait un jeans taille basse, son nombril était donc bien visible -- sauf que...  Sauf qu'elle avait ce mouvement de l'index, sans doute téléguidé par la nervosité, qui la conduisait presque constamment, et de façon plus ou moins consciente, à caresser de l'ongle les pourtours et la profondeur de son amande ombilicale.

Et croyez-le ou non, c'est cette rotation inattendue, cette ponction constante et lancinante, qui acheva de retourner sens dessus dessous les douze catégories de mon entendement.  

Je vous en prie, aucune question, Namou chérie, il se fait tard, pour l'amour de dieu, il se fait si tard au fond de toute chose, et puis je reviendrai à ce détail, soyez assurée que j'y reviendrai encore, que j'y reviendrai toujours.  Mais pour l'instant, ne disons plus rien, chut!, plus un mot, pressez votre cul contre ma queue requinquée, oui, comme ça, et laissez-moi gicler à vitesse réduite, laissez-moi jouir infiniment dans mon froc comme un adolescent dans une revue, c'est la moindre des choses, et je vais ensuite céder la place à ce pauvre éclopé du concept qui vient d'éconduire la danseuse rousse et qui bave sa vie aux abords de notre isoloir.

Vous

êtes

un 

amour (...)