Donc, comment désirer ce qui n'ouvre à aucun avenir, pas même le plus ténu, pas même le plus immédiat?
Ma nostalgie enveloppe le savoir que ce qui fut ne reviendra pas, plus précisément: ce qui revient (nostos), ce qui remonte, ce sont les sensations associées à un espace jadis affectivement saturé de sens et de signes. Mais cet espace lui-même, je le sais, ne reviendra jamais.
Or ce savoir est objet de désir, je n'en démords pas: la tristesse qui parasite ma joie de l'intérieur est le signe que je tire un certain plaisir -- plaisir noir, peut-être pervers -- à me priver de toute source de consolation, à m'interdire de miser sur l'espoir d'un retour effectif de ce qui a été perdu: de ce point de vue, je bloque (à tort ou à raison) tout passage en direction de l'évangile de Nietzsche ou de Jésus.
Comment, dans ces conditions, puis-je néanmoins désirer, persévérer dans le désir du non-retour?
Je ne vois que deux possibilités. Ou bien je me leurre en parlant de désir (j'aurai confondu la joie douce-amère de la nostalgie avec quelque chose qui échappe à toute fonction désirante), ou bien ce désir est bien réel, mais alors je dois montrer en quoi ce qui se passe de tout avenir le revendique encore clandestinement.
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J'ai dit plus haut que le mal du retour, la tristesse qui lui est propre exige le non-retour radical de ce qui fut. En ce sens, comme le dit Jankélévitch, il n'y aura pas de seconde première fois. Je sais cela, et je désire qu'il en soit ainsi.
Mais si je le désire, à quoi peut bien ressembler l'avenir qui m'est donné par cela même qui invalide toute possibilité d'avenir?
Il y a ici comme une psychose du désir, une scission brûlante de ce qui est désiré entre ce qui ne peut pas être et ce qui (contre toute raison) doit l'être. C'est le moment kierkegaardien de la nostalgie: désirer parce qu'on ne peut pas le faire, désirer le non désirable absolu à peu près en ce sens où le stade religieux coïncide avec le saut, avec le fait de croire, non pas en dépit du fait que ça soit impossible, mais bien parce que c'est impossible.
La nostalgie ouvre à un desidero quia absurdum.
(Je sais, de prime abord, tout ça semble parfaitement cinglé, mais bon, je fais avec le niveau de clarté dont je dispose, lequel n'est jamais très élevé anyway.)
Cet équilibre instable, cette chimie volatile que la joie et la tristesse composent au sein de la disposition nostalgique est le reflet de la fission atomique du désir: ce que je sais (que le retour est impossible) n'est pourtant pas cru.
Tout au fond, je ne crois pas à ce que je sais, même si ce que je sais m'empêche de croire en ce que je crois.
Oui, c'est exactement ça.
Ok. Mais s'il y a un lien organique entre la nostalgie et la foi, si le desidero est bel et bien un ingrédient essentiel de la nostalgie, que devient le temps dans tout ça?
(Nous sentons et éprouvons que nous sommes éternels (Spinoza). Et même si cette sensation était un attrape-nigaud, la nostalgie montre que nous sommes à tout le moins affectivement construits pour nous éprouver ainsi, je veux dire: pour éprouver la réversibilité intime du temps.)
((Je crois qu'il va vraiment falloir relire Kierkegaard par-dessus l'épaule de Heidegger. L'éternité n'a peut-être pas dit son dernier mot.))
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