dimanche 2 mars 2025

Journal ritaphysique (2 mars 2025)

Que par hypothèse le journal soit dérobé à une fiction invisible = X ne me dispense pas de tirer au clair l'essence de cette fiction.  La facilité serait de saluer son obscurité en passant puis de me concentrer aussitôt sur autre chose.  Non.  Si cette fiction doit entretenir un lien organique avec le journal que je tiens en ce moment, ce X ne doit pas se réduire sans reste à un absolu vespéral où tous les chats sont gris.  Autrement dit, je dois pouvoir singulariser ce X (sa distorsion narrative, sa ponction esthétique, son type d'obscurité, etc.) à partir des notations elles-mêmes.

Par exemple, je note ceci: Tout à l'heure, accoté contre ma porte patio, j'ai fumé une misérable moitié de cigarette en grelottant comme une marde.

Si je relis cette notation en regard de la fiction dont elle découle hypothétiquement, il est clair 1) que je me mets en représentation; je joue, via le moi de secours du journal, à celui qui grelotte en fumant sa cigarette; le journal est la scène illimitée où je me produis en faisant semblant de me parler tout seul alors qu'en fait 2) je m'adresse plus ou moins consciemment à Rita, je corresponds plus ou moins directement avec celle = Y qui mobilise en toute intimité la retenue des notations à partir de la fiction originelle.

Or, cette fiction -- justement -- ne peut pas être n'importe quelle fiction.  Elle doit être conçue sur mesure pour moi -- sensiblement de la même manière que les portes de la loi, chez Kafka, ne peuvent être conçues sur mesure que pour celui à qui s'impose l'interdiction de les franchir.  Je me trouve donc dans la situation de celui qui risque un oeil de l'autre côté, mais à la différence de Kafka, je ne vois pas de gardien me barrer la route ou foncer sur moi. Si j'angoisse, c'est précisément parce qu'il n'y a Rien qui m'empêche de franchir le pas décisif -- le gardien (si on se réfère au personnage de la facétie kafkaienne) est ce Rien devant lequel j'angoisse, si du moins il est vrai qu'on n'angoisse jamais qu'en présence du Rien.

Or ce Rien est ma vie même.  Je veux dire: c'est le réel qui s'estompe et se déréalise dès que j'écris, c'est la somme négative de tous ces événements qui constituent ma vie, mais dont la réalité apparaît comme une fiction ontologique à laquelle je peux croire (dans ce cas, je n'écris plus, j'oublie que cette fiction est une fiction pour lui conférer la densité, la pesanteur et l'opacité du réel) ou ne pas croire (dans ce cas, je reviens à l'écriture et mon journal est l'asile esthétique d'une réalité en exil depuis les origines, ou si on veut, c'est un laboratoire de signes visant à précipiter un effet de réel très poussé, en comparaison de quoi *ma vie* apparaît comme un réservoir de fictions à multiples sorties, un Néant de viandes, d'étoiles, de matières et de commotions à partir duquel il m'est loisible de prélever telle ou telle scène, tel ou tel tableau, chaque entrée de journal correspondant à une sortie de fiction bien déterminée).

*

Pendant ce temps, raccrochée à sa physique comme un buste à sa colonne ou comme une racine à son suffixe, Rita bloque les voies respiratoires de la prochaine phrase, laquelle s'épileptise en pure perte en passant par toutes les nuances du fauve.  

Car comme dirait Emmanuel Kant, y a quand même ben des hosties de limites.




* Voir à ce sujet la distinction éclairante que Heidegger introduit entre la peur, dont l'objet est toujours indentifiable, et l'angoisse qui demeure essentiellement sans objet.


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