Nous sommes au coeur de l'été.
Demain, de très bonne heure, je vais prendre la route et j'irai passer quelques jours chez mon ami Michel Trépanier dans le comté d'Arthabaska.
Je suis conscient de ma situation au centre de l'été, je sais que je viens de passer le cap à partir duquel la lumière du jour nous est comptée, et si, dans 10 ans d'ici, je devais me rappeler de cet instant et que je me dise *ah, c'était le bon temps*, je sais que je me laisserai infuser par une nostalgie légère, un peu comme lorsque j'évoque aujourd'hui certains espaces émotypés des années 80, à cette différence près que j'aurai cette fois saisi l'instant présent comme ce dont j'allais être nostalgique un jour, ce que je n'ai pas fait lorsque, par exemple, j'avais 15 ans et que je marchais sur la rive du lac Pembina ou que je neckais avec Sylvie L. sur la banquette arrière de la Toyota de ses parents.
Je ne pouvais pas le savoir, mais c'était le bon temps. Qu'est-ce qui se passe quand je dis ça? Quel est ce bon temps dont le bonheur ne faisait pas, à ce moment-là, l'objet d'une expérience réfléchie, mais dont je juge, rétrospectivement et nostalgiquement, qu'il était (bel et bien) le bon?
*
Écartons tout de suite la piste de la jeunesse sans souci et autres évangiles des jours glorieux.
Les années 80, c'était aussi la merde. René Simard performait La vie chante, mon père était toujours vivant et il ne suffisait pas de pousser la porte d'une succursale de la SQDC pour se procurer du cannabis. Tout n'était pas rose, loin de là.
Sériseusement, je n'ai aucune raison sérieuse de penser que j'étais plus heureux à cette époque que je ne le suis aujourd'hui. Alors d'où me vient cette sensation (nostalgiée de part en part) que ce temps-là était néanmoins le bon temps?
Peut-être parce qu'à la faveur d'une sorcellerie temporelle dont je ne mesure les effets qu'après coup, je ne voyais pas, je ne pouvais pas voir que ce qui se présentait de prime abord comme un éventail de possibilités allait petit à petit virer à 180 degrés -- virer boutte pour boutte, comme on dit -- et se transformer en un entonnoir d'issues absentes ou mal famées.
(La nostalgie est une disposition affective qui est en prise directe sur ce mouvement de bascule de l'éventail à l'entonnoir, du V ouvert au V fermé.)
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Mais encore. Ce n'est pas faux, mais encore...
Je surintellectualise. Réincarnons un peu les choses.
Juillet 1988, j'ai 24 ans, je suis sur la plage de Pine Point en compagnie de Marie-Josée, ma copine de l'époque. Je n'ai que deux choses en tête: 1) finir le roman de Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs; 2) convaincre Marie-Josée de me faire une branlette espagnole dans la petite baraque que nous avons louée dès que ses parents auront crissé leur camp.
Non loin de nous, à la radio, on passe la chanson d'Enya, Orinoco Flow, et sur la plage, face à la mer étale, Marie-Josée se tient debout dans son petit bikini fleuri, jouant avec ses lunettes de soleil, rajustant la courroie de son slip, enduisant son ventre d'une mince pellicule de crème solaire, etc.
C'était le bon temps.
*
A priori, lorsque je revois cette scène, il n'y a aucun rapport entre la chanson d'Enya, le roman de Proust et ma blonde qui se crème le ventre au bord de la mer. Et pourtant oui.
Ces trois éléments forment les trois côtés d'un triangle défoncé, ouvert en direction d'une multitude de possibilités solaires. Tel est l'éventail dont je parlais plus haut.
Et tel est le lien avec cette spatialisation intime du temps que j'ai évoquée il y a quelques jours, cette mise en scène spatiale de la temporalité qui prend ici la forme d'un V ouvert.
Du creux de ce V fermé (de cet entonnoir) dans lequel je m'enfonce aujourd'hui, je salue affectivement le V ouvert (l'éventail) que j'habitais en ses trois angles (symphonique, littéraire, érotique) sur cette plage du Maine à l'été 1988.
À reprendre, creuser et peaufiner.
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