Oui, Cassandre commençait à me faire peur. Mon désir de me dévaster n'avait d'égal que sa volonté de faire durer le plaisir et de différer à l'infini l'anéantissement qu'elle m'avait pourtant promis.
Mais voilà, notre relation se noircissait de jour en jour, si ce n'est d'heure en heure, et je compris très vite que le temps -- qui n'avait jamais été mon allié dans cette histoire -- se transformait en une espèce d'éternité statique au centre de laquelle ma petite reine prenait un plaisir pervers à limer le tranchant de chaque minute, à aiguiser la pointe de chaque seconde de telle sorte qu'il n'y avait plus que ma passion malade pour me faire espérer, après chaque lésion, l'avènement d'une lésion encore plus abrasive, plus toxique, plus infectieuse.
Sadique? Oui, Namou, si vous y tenez, Cassandre était sadique. Remarquez, je ne suis pas personnellement féru de ces étiquettes -- sadisme, masochisme, etc. --, je ne les trouve indiquées que de loin et leur approximation est toujours un peu lassante; leur caractère anguleux ne rend pas justice aux courbes de la nuit et à la profondeur, toujours singulière, de sa tombée. Après tout, que signifient le sadisme et la cruauté si ce n'est un sens du jeu particulièrement aigu, une aptitude à créer des règles pour le plaisir de les transgresser, de les pervertir en bloc ou point par point, et de jouir encore de cette transgression comme d'une règle qui se nourrit de la violation de toutes les autres?
Or, croyez-moi, Cassandre avait le sens du jeu. Pour ma part, j'avais le sens du tragique. Nous formions un couple parfait.
D'autres exemples? Ah, comme la scène du waterboarding? Haha, Namou, décidément, votre curiosité est intarissable... Le problème est que je ne peux pas tout vous raconter, enfin, dans l'absolu, oui, je le pourrais, mais l'évocation de ces épisodes n'est pas facile, et je... Oh, vos seins! Doublement déballés comme ils le sont et nimbés de limelight, quelle prodigieuse apparition! Ils me font l'effet d'un mirage de réglisse noire mêlée à un bouquet de taches solaires... D'accord, je me rends, je ne vous résisterai pas une seconde de plus... Encore une anecdote relative à ces jeux de massacre, je veux bien, mais ce sera la dernière...
(En passant, heu, ne caressez pas mon entre-jambes comme si vous essayiez de faire disparaître une tâche de sang à l'aide d'une lingette OxiClean. Mes dispositions érectiles sont fort limitées ce soir. Au fait, où en sommes-nous? À la huitième, à la neuvième danse? La treizième déjà? Je vous en prie, ma petite chérie, servez-vous... attention à la bière...)
Je me rappelle un après-midi de septembre, nous étions au sous-sol et Cassandre avait improvisé un jeu dont la débilité sexuelle avait pour moi le même coefficient de mort qu'une crampe qui vous cimente le mollet au beau milieu de la nuit.
D'abord, elle s'était dénudée avec la lenteur d'une juive qu'on mène aux douches. Puis, s'emparant d'un feutre noir, elle se mit à tracer sur son ventre quatre cercles concentriques comparables à ceux qu'on retrouve sur le tableau d'un jeu de fléchettes, le centre étant marqué par le nombril, noirci à double trait, et le cercle périphérique englobant le cou, les seins, les cuisses et le pubis.
La règle du jeu était fort simple. Je devais me branler devant Cassandre et, à l'instant de la giclée, cibler son étoile ombilicale; au cas où je réussissais, elle m'étranglait à l'aide de son soutien-gorge 34B jusqu'à ce que je perde connaissance; dans le cas où mon sperme maculait les cercles les moins lucratifs, par exemple la courbe externe des hanches ou des seins, mon châtiment était modulé à moindre frais: soit qu'elle m'écrasât les doigts sous un rouleau à pâte, soit qu'elle me marchât dessus, chaussée de talons aiguilles appartenant à sa mère, me poinçonnant, avec une précision de joaillier, la lèvre inférieure et la peau des couilles.
Mais dans tous les cas, elle s'assurait que je survive à l'épreuve -- pas question que je me retrouve en prison à cause d'une pauvre larve dans ton genre, me répétait-elle souvent --, de sorte que chaque fois que je revenais à la lumière, je me trouvais dans un état d'atrocité ontologique si lamentable que même mon désir de disparaître finit par s'atrophier; chaque bond accompli à travers les cerceaux de flammes qu'elle agitait devant mes yeux émoussait mes nerfs et mon désir, et au bout de deux mois, j'en vins à la conclusion que ce n'est pas à la mort en tant que telle que Cassandre m'introduisait, fût-ce pas à pas et de proche en proche, mais à une espèce d'éternité risible qui n'était qu'une caricature de la mort.
Bref, j'en vins à haïr Cassandre, oh oui, j'en vins à haïr son extrême intelligence tout autant que ses dérèglements; ses dons artistiques, les roses tournantes de son sexe et ses petites jambes nouées autour de mon cou, je les haïssais désormais aussi intensément que ses ongles rongés, ses chaussettes de Black Widow ou sa collection de fleurs séchées.
En octobre de cette année-là, je n'en pouvais plus; je négociai avec la direction du collège un arrêt de travail de trois semaines pendant lesquelles je pris la résolution de couper tout contact avec Cassandre. Ce silence l'étonna. En conséquence, ses messages se faisaient chaque jour un peu plus pressants. À la fin, elle exploita toutes les variantes de son immense talent littéraire et joua sur toutes les gammes de mon clavier psychologique: exhortation, colère, supplication, culpabilité, ironie, froideur... Elle me rappelait en des mots très crus, d'une obscénité à peine supportable, que je lui appartenais, que j'étais à elle, que j'étais son jouet, sa doudou, son esclave... Elle m'avait même livré un ultimatum: si je ne lui revenais pas avant la fin du mois, elle dévoilerait à la direction du collège toutes les lettres que je lui avais envoyées l'été précédent. Le pire est que je savais qu'elle en était parfaitement capable: elle était trop présente à sa propre exception pour que ça ne soit qu'un coup de bluff.
Il me fallait donc désamorcer cette menace de toute urgence, et je ne voyais qu'un seul moyen d'y arriver. Sa mère, comme je vous l'ai dit, travaillait dans l'immobilier. Or un soir que j'avais sifflé une bouteille complète de Daumen, je laissai un court message sur son répondeur Re/Max, prétextant le projet d'acheter un condo dans le quartier Villeray.
Trois jours plus tard, c'était un vendredi matin, la mère de Cassandre était assise à ma table de cuisine et me faisait miroiter deux ou trois aubaines à ne pas manquer.
Bien chère Namou, je ne vous apprendrai rien en vous disant que ce fut le moment où les choses se morpionnèrent au-delà de toute description. Et je ne vous surprendrai pas non plus en disant que la mère de Cassandre, qui se prénommait Morane, n'avait rien à envier à sa fille: en somme, c'était Cassandre avec 30 ans de plus, des cheveux longs d'un blond cendré et une poitrine trois fois plus lourde.
(Oui, tout à fait comme vos seins, Namou bébée, lorsque la cime se contracte brièvement au passage d'un courant d'air et que tout se passe comme si je léchais les armoiries incendiées d'une très ancienne famille médiévale. Je sais, c'est n'importe quoi. Pardonnez, je dois rentrer maintenant... C'est un de ces soirs à ne pas sauter dans un taxi, je lui demanderais de rouler jusqu'au bord de la mer... À demain, mon ange, à demain...)






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