samedi 21 mars 2026

La rechute (chap. 5.3)

Oui, Cassandre commençait à me faire peur.  Mon désir de me dévaster n'avait d'égal que sa volonté de faire durer le plaisir et de différer à l'infini l'anéantissement qu'elle m'avait pourtant promis.

Mais voilà, notre relation se noircissait de jour en jour, si ce n'est d'heure en heure, et je compris très vite que le temps -- qui n'avait jamais été mon allié dans cette histoire -- se transformait en une espèce d'éternité statique au centre de laquelle ma petite reine prenait un plaisir pervers à limer le tranchant de chaque minute, à aiguiser la pointe de chaque seconde de telle sorte qu'il n'y avait plus que ma passion malade pour me faire espérer, après chaque lésion, l'avènement d'une lésion encore plus abrasive, plus toxique, plus infectieuse.

Sadique?  Oui, Namou, si vous y tenez, Cassandre était sadique.  Remarquez, je ne suis pas personnellement féru de ces étiquettes -- sadisme, masochisme, etc. --, je ne les trouve indiquées que de loin et leur approximation est toujours un peu lassante; leur caractère anguleux ne rend pas justice aux courbes de la nuit et à la profondeur, toujours singulière, de sa tombée.  Après tout, que signifient le sadisme et la cruauté si ce n'est un sens du jeu particulièrement aigu, une aptitude à créer des règles pour le plaisir de les transgresser, de les pervertir en bloc ou point par point, et de jouir encore de cette transgression comme d'une règle qui se nourrit de la violation de toutes les autres?

Or, croyez-moi, Cassandre avait le sens du jeu.  Pour ma part, j'avais le sens du tragique.  Nous formions un couple parfait.

D'autres exemples?  Ah, comme la scène du waterboarding?  Haha, Namou, décidément, votre curiosité est intarissable...  Le problème est que je ne peux pas tout vous raconter, enfin, dans l'absolu, oui, je le pourrais, mais l'évocation de ces épisodes n'est pas facile, et je...  Oh, vos seins!  Doublement déballés comme ils le sont et nimbés de limelight, quelle prodigieuse apparition! Ils me font l'effet d'un mirage de réglisse noire mêlée à un bouquet de taches solaires...  D'accord, je me rends, je ne vous résisterai pas une seconde de plus...  Encore une anecdote relative à ces jeux de massacre, je veux bien, mais ce sera la dernière...

(En passant, heu, ne caressez pas mon entre-jambes comme si vous essayiez de faire disparaître une tâche de sang à l'aide d'une lingette OxiClean.  Mes dispositions érectiles sont fort limitées ce soir.  Au fait, où en sommes-nous?  À la huitième, à la neuvième danse?  La treizième déjà?  Je vous en prie, ma petite chérie, servez-vous... attention à la bière...)

Je me rappelle un après-midi de septembre, nous étions au sous-sol et Cassandre avait improvisé un jeu dont la débilité sexuelle avait pour moi le même coefficient de mort qu'une crampe qui vous cimente le mollet au beau milieu de la nuit.

D'abord, elle s'était dénudée avec la lenteur d'une juive qu'on mène aux douches. Puis, s'emparant d'un feutre noir, elle se mit à tracer sur son ventre quatre cercles concentriques comparables à ceux qu'on retrouve sur le tableau d'un jeu de fléchettes, le centre étant marqué par le nombril, noirci à double trait, et le cercle périphérique englobant le cou, les seins, les cuisses et le pubis.

La règle du jeu était fort simple.  Je devais me branler devant Cassandre et, à l'instant de la giclée, cibler son étoile ombilicale; au cas où je réussissais, elle m'étranglait à l'aide de son soutien-gorge 34B jusqu'à ce que je perde connaissance; dans le cas où mon sperme maculait les cercles les moins lucratifs, par exemple la courbe externe des hanches ou des seins, mon châtiment était modulé à moindre frais: soit qu'elle m'écrasât les doigts sous un rouleau à pâte, soit qu'elle me marchât dessus, chaussée de talons aiguilles appartenant à sa mère, me poinçonnant, avec une précision de joaillier, la lèvre inférieure et la peau des couilles.

Mais dans tous les cas, elle s'assurait que je survive à l'épreuve -- pas question que je me retrouve en prison à cause d'une pauvre larve dans ton genre, me répétait-elle souvent --, de sorte que chaque fois que je revenais à la lumière, je me trouvais dans un état d'atrocité ontologique si lamentable que même mon désir de disparaître finit par s'atrophier; chaque bond accompli à travers les cerceaux de flammes qu'elle agitait devant mes yeux émoussait mes nerfs et mon désir, et au bout de deux mois, j'en vins à la conclusion que ce n'est pas à la mort en tant que telle que Cassandre m'introduisait, fût-ce pas à pas et de proche en proche, mais à une espèce d'éternité risible qui n'était qu'une caricature de la mort. 

Bref, j'en vins à haïr Cassandre, oh oui, j'en vins à haïr son extrême intelligence tout autant que ses dérèglements; ses dons artistiques, les roses tournantes de son sexe et ses petites jambes nouées autour de mon cou, je les haïssais désormais aussi intensément que ses ongles rongés, ses chaussettes de Black Widow ou sa collection de fleurs séchées.

En octobre de cette année-là, je n'en pouvais plus; je négociai avec la direction du collège un arrêt de travail de trois semaines pendant lesquelles je pris la résolution de couper tout contact avec Cassandre.  Ce silence l'étonna.  En conséquence, ses messages se faisaient chaque jour un peu plus pressants.  À la fin, elle exploita toutes les variantes de son immense talent littéraire et joua sur toutes les gammes de mon clavier psychologique: exhortation, colère, supplication, culpabilité, ironie, froideur...  Elle me rappelait en des mots très crus, d'une obscénité à peine supportable, que je lui appartenais, que j'étais à elle, que j'étais son jouet, sa doudou, son esclave...  Elle m'avait même livré un ultimatum: si je ne lui revenais pas avant la fin du mois, elle dévoilerait à la direction du collège toutes les lettres que je lui avais envoyées l'été précédent.  Le pire est que je savais qu'elle en était parfaitement capable: elle était trop présente à sa propre exception pour que ça ne soit qu'un coup de bluff.

Il me fallait donc désamorcer cette menace de toute urgence, et je ne voyais qu'un seul moyen d'y arriver.  Sa mère, comme je vous l'ai dit, travaillait dans l'immobilier.  Or un soir que j'avais sifflé une bouteille complète de Daumen, je laissai un court message sur son répondeur Re/Max, prétextant le projet d'acheter un condo dans le quartier Villeray.

Trois jours plus tard, c'était un vendredi matin, la mère de Cassandre était assise à ma table de cuisine et me faisait miroiter deux ou trois aubaines à ne pas manquer.  

Bien chère Namou, je ne vous apprendrai rien en vous disant que ce fut le moment où les choses se morpionnèrent au-delà de toute description.  Et je ne vous surprendrai pas non plus en disant que la mère de Cassandre, qui se prénommait Morane, n'avait rien à envier à sa fille: en somme, c'était Cassandre avec 30 ans de plus, des cheveux longs d'un blond cendré et une poitrine trois fois plus lourde.

(Oui, tout à fait comme vos seins, Namou bébée, lorsque la cime se contracte brièvement au passage d'un courant d'air et que tout se passe comme si je léchais les armoiries incendiées d'une très ancienne famille médiévale.  Je sais, c'est n'importe quoi.  Pardonnez, je dois rentrer maintenant...  C'est un de ces soirs à ne pas sauter dans un taxi, je lui demanderais de rouler jusqu'au bord de la mer... À demain, mon ange, à demain...)



 

samedi 14 mars 2026

La rechute (chap. 5.2)

Alors telle était la situation à la fin de l'été 2018: je voyais Cassandre un jour sur deux, un jour sur trois, selon que sa mère était de passage ou pas à la maison.  Son père n'était pas vraiment dans le décor, en fait je ne sus jamais vraiment si ses parents étaient séparés ou divorcés, c'est un sujet sur lequel Cassandre n'aimait pas s'étendre, mais bon, pour ce que j'en avais à foutre, il n'y avait le plus souvent personne chez elle et cela simplifiait de beaucoup la logistique de nos rencontres, c'est tout ce qui importait à mes yeux.

Non, il n'était évidemment pas question de se donner rendez-vous ailleurs qu'à la maison de ses parents.  Donc pas question de sortir au cinéma ou de s'afficher à ciel ouvert comme un couple normal, nsspaas.  Notre existence publique n'avait jamais été une option, elle et moi avions trop à perdre en risquant de croiser par hasard certaines connaissances (prodigieusement médisantes, par définition) qui se seraient fait un plaisir d'éventer et de torpiller notre relation par tous les moyens.  (Namou, je ne vous apprendrai sans doute rien de nouveau en vous conseillant de ne jamais sous-estimer la méchanceté de nos semblables et la profondeur de leur ressentiment, mais là où il faut, plus que jamais, redoubler de vigilance, c'est bien lorsqu'il est question de relations intergénérationnelles, haha, personne, absolument personne, quoi qu'il en dise, ne sera jamais assez lubrifié de coeur et d'esprit au point d'encaisser et plus encore de tolérer ce type de relations.  Vendez votre mère, si vous le voulez, empoisonnez votre père, enculez votre cousin, arnaquez vos actionnaires, trompez votre conjointe avec un babouin, enfermez votre patron dans un congélateur industriel, bref, commettez tous les crimes qui vous passent par la tête, le collectif pourra encore vous pardonner -- si, si -- mais n'allez surtout pas, à 55 ans, entretenir une relation avec une personne âgée de 19 ans, et ne vous risquez pas non plus, si vous avez 40 ans, à reconstruire votre existence en compagnie d'un partenaire âgé de 80: cela, le collectif le retiendra éternellement contre vous, il ne vous le pardonnera jamais, c'est au-dessus de ses forces.)

((Vous croyez que j'exagère, Namou chérie?  Mais je vous mets au défi, faites-le test vous-même.  Lors d'une réunion de famille, le réveillon de Noel par exemple, faites l'expérience: à la fin du souper, révélez de but en blanc aux membres de votre tribu que vous êtes en couple avec un homme qui fait deux fois votre âge.  D'abord, vous observerez autour de la table un silence inhabituel.  Puis, quelques secondes plus tard, vous percevrez le son des lames de deux couteaux à steak que l'on frotte l'une contre l'autre à intervalle régulier; sans avertissement, votre petite cousine de 7 ans va vomir ses broches dans la soupe, votre oncle Gaétan va porter une main à sa poitrine et se mettre à grincer des dents comme s'il était victime d'un malaise cardiaque, le chien va zigner la crèche de Noel, votre mère va introduire sa tête dans le fourneau et se mettre à hurler, votre tante Monique va se rouler le blanc des yeux sous les arcades sourcilières, la dinde sera prise de convulsions au milieu des éclats de farce et des clous de girofle, et le grand-père en chaise roulante, les yeux caves et le dentier déchaussé, se précipitera dans la douche pour installer ses pneus d'hiver...))         

Bref, Cassandre et moi étions parfaitement conscients que notre avenir se réduisait à bien peu de chose, mais qu'à cela ne tienne, nous allions pallier aux insuffisances de la durée en dopant notre relation de toutes les couleurs figurant au nuancier de la reine d'Angleterre. 

(Dites-moi, Namou, ce jeune homme qui vient de monter sur scène et qui se dévêt pièce par pièce au rythme de Take a chance on me, vous le connaissez?  C'est Gigi?  Comme Gigi l'amoroso?  Ha.  Non, c'est la première fois que je le vois.  Et le portier tolère ce... ce spectacle?  Je veux bien que Gigi soit inoffensif mais -- heu -- il va vraiment retirer ses bobettes, voilà, et...  Pourquoi fait-il tournoyer sa pine comme une hélice d'hélicoptère?  Misère...)

Oui, l'intensité était au rendez-vous, mais voilà: bien que Cassandre consentit à peu près à tout ce que l'on peut imaginer de plus lascif, de plus sale, de plus lubrique (ce dont je me réjouissais au plus haut point, comme vous pouvez l'imaginer), le fait est que chaque fois que je la rappelais à l'ordre de ma destruction projetée, elle se braquait.  Et plus j'insistais pour qu'elle m'anéantisse une fois pour toutes, plus elle devenait cruelle, et plus elle jouait à différer le coup mortel en m'entraînant dans un labyrinthe de supplices physique et psychologique tous plus abjects les uns que les autres.  Un exemple?  D'accord... 

Tenez, je me rappelle d'un soir où je nous faisais couler un bain.  J'étais penché au-dessus de la baignoire, dosant la chaleur de l'eau, lorsque Cassandre se glissa derrière moi, me tordit le bras gauche et me plongea la tête sous l'eau.  Je ne résistai pas.  Du fond de mon imaginaire malade, je me convainquis que, cette fois, ça y était, que j'allais enfin couler à pic; je m'enivrais à l'idée que ma petite maîtresse exauçait enfin, dans la rage et dans la joie, mon souhait le plus cher.  Mais alors que mon souffle se faisait plus rare, plus abrasif, voici que, de sa main libre, Cassandre abaissa ma braguette et me secoua violemment.  Je giclai sur la céramique de la salle de bain à l'instant même où elle m'extirpait la tête de l'eau.  Je roulai enfin sur le plancher, soufflant comme un asthmatique, et en plan inversé, je vis alors Cassandre massée en petite boule sous le lavabo, la jupe relevée, le slip implosé, se doigtant à toute vitesse et vagissant comme une guenon survoltée.

Oui, Namou, c'est un exemple assez représentatif de la tangente que prenait notre relation tout juste après deux semaines de fréquentation.  Tout allait trop vite, trop fort, trop loin.  Sa cruauté s'aggravait de jour en jour, ses caprices s'obscurcissaient; elle m'échappait, ricanant à tout propos, et son existence fuyait de partout.  Je ne la comprenais plus.

Pour tout vous dire, elle commençait à me faire peur.

(Heu, je crois que Gigi vient de foutre le camp en bas de la scène...)

(...)





jeudi 12 mars 2026

La rechute (chap. 5.1)

Chère Namou, comment allez-vous ce soir?  Le club est quand même plus animé les mardis, non?  Quoi?  Non, je n'ai rien remarqué de nouveau...  Oh, vous avez appliqué un nouveau vernis sur vos ongles d'orteil!  Noir?  Bleu?   Ah, bourgogne!  Pardonnez-moi, c'est un peu difficile à juger dans l'obscurité de l'isoloir, mais -- heu -- mes félicitations!  En passant, on vous a déjà dit que vous aviez des pieds magnifiques?  J'entends mal... Mon dieu, le volume de la musique, ce soir...  Pardon?  Un oncle, quand vous aviez 8 ans, oui!  Que vous a-t-il dit au juste?  Que vous aviez de belles tites torteils... haha... mais il ne vous a jamais touchée, à la bonne heure...

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Non, c'était la fin de la session.  Après le fameux épisode du billet poétique, je reçus de la direction une note m'avisant que Cassandre serait absente pour les deux dernières semaines; il était vaguement question d'un suivi médical; l'évaluation finale du cours serait reprise lorsque les responsables de son dossier le jugeraient opportun.  En un sens, cette nouvelle me réjouissait: j'avais le sentiment qu'une certaine distance entre Cassandre et moi était plus que souhaitable compte tenu de l'intensité de notre faux départ.  Le vieux garçon embourgeoisé que j'étais pouvait respirer un peu plus à son aise et, à la limite, se féliciter de l'extinction progressive d'une flamme que le moindre souffle eut suffi à transformer en bûcher.

(Vous avez vraiment de très beaux pieds.)

Par ailleurs, je savais que Cassandre ne reviendrait pas au collège.  Oui, elle était finissante; j'appris par un collègue de philo qu'elle avait été acceptée à la faculté de droit de McGill, je ne pouvais donc pas compter sur la possibilité de la revoir dans les couloirs du collège à l'automne prochain.  Dans ces conditions, toute la question était de savoir si, quand et comment le prochain contact allait se produire.

(Vous avez le pied fort, un peu plat peut-être, mais sculpté au ciseau, je vous assure.  J'aime particulièrement le fuselage de votre gros orteil.)

Car même si, d'un point de vue strictement professionnel, j'avais renoué avec une certaine paix d'esprit, je ne cessais pas pour autant d'avoir Cassandre dans la tête: la scène du nombril me torturait encore, le soir surtout, lorsque je roulais d'un côté et de l'autre dans le lit, pareil à un poulet empalé sur le tournebroche; je revoyais souvent son petit visage livide dans le couloir au moment où elle s'était approchée de moi avec la boulette de papier comprimée au creux de sa main...  Mon instinct, mon flair, une petite voix plus teigneuse que les autres, que sais-je, me disait que cette histoire ne faisait que commencer, que je n'avais encore rien vu, et que si l'approche des vacances estivales jetait sur ces visions sauvages un baume de fraîcheur et la grâce nocturne des lents retours, ce n'était que partie remise avant que me submerge à nouveau ce désir d'être vandalisé, de l'être physiquement, intégralement, et de l'être par nulle autre main que celle de ma petite magicienne du verbe et des images.

(Non, je ne crois pas être fétichiste des pieds, Namou mon ange.  Pas de façon systématique en tout cas.  Je l'étais de ceux Cassandre, remarquez, il le fallait, je vous raconterai, mais il ne faut pas faire attention... Je le dis en passant, sans y insister, ce qui est paradoxal puisqu'il faut encore que j'insiste pour ne pas avoir l'air d'insister, suis-je assez ridicule, je ne fais que parler mais il est clair que je ne vous opposerais aucune résistance si par hypothèse votre pied royal se posait sur ma bouche, bien que dans ces conditions, vous en conviendrez, il me serait difficile, voire impossible, de poursuivre mon récit.) 

Je ne sais combien de lettres avortées, inachevées, jamais expédiées, je lui écrivis après la fin du semestre d'hiver.  Une vingtaine, je crois, toutes plus tordues et délirantes les unes que les autres.  A priori, l'exercice n'était pas mauvais en soi, du moins essayais-je de me convaincre que, de cette façon, je contribuais à immuniser le souvenir de Cassandre face à l'infection chronique qu'elle disséminait à toutes les intersections de mon système nerveux.  J'étais bien entendu de mauvaise foi.  Ce serait peu dire que j'étais possédé par son souvenir; à la vérité, j'étais assiégé par sa présence dont le souvenir n'était qu'une des manifestations les moins angoissantes.

(Je parie que vos orteils aux ongles couleur bourgogne -- vous avez bien dit bourgogne, n'est-ce pas? -- doivent goûter le raisin.  Enfin, avec un zeste de boisson gazeuse, genre racinette.  Oui, comme le disait votre oncle pervers, vous avez de belles tites torteils, c'est entendu, mais dites-moi, Namou de mon coeur, êtes-vous assez souple pour les sucer vous-même?  Vraiment?  Vous êtes bien trop gentille...  Attention à la bière!)   

Et cela, je savais que Cassandre le savait.  Elle ne me détestait pas pour rien.  Si elle devait me laisser passer tôt ou tard, ce dont je demeurais absolument convaincu, c'est que j'avais (bien accidentellement) mis le doigt sur quelque chose qui la travaillait de l'intérieur, quelque chose qui la ravageait silencieusement, à la fois de très loin et de très près; oui, il y avait en elle cette noirceur latente, occulte mais naturelle, que j'avais activée, réveillée, affolée -- ce pour quoi elle me détestait, ce pour quoi elle allait se venger, oh oui, Namou bébée, j'allais y goûter, aucun doute là-dessus, j'allais en prendre pour mon grade et plein la gueule. Demain?  Dans deux semaines?  Je ne pouvais pas le savoir, mais je ne perdais rien pour attendre, et je guettais ce jour le coeur battant.

Et ce jour-là, je m'en rappelle, c'était le 27 juillet, très tôt le matin.  Je reçus de Cassandre une photo d'elle, un selfie qu'elle avait pris sur la plage de Playa Rincon en République dominicaine.  Je voyais à l'avant-plan son visage bronzé; elle portait une paire de lunettes de soleil surdimensionnée, et une mèche de cheveux d'un blond cendré, fouetté par les vents solaires, lui barrait les lèvres et le menton; elle était couchée sur le ventre, ruisselante de lumière, écrasant la fente de ses seins à même le sable clair, leur conférant une densité explosive sous le tissu du bikini, et à l'arrière-plan, je distinguais la plante de son pied droit qu'elle avait relevé, comme une pin-up des années 50, et qui formait un angle de 92 degrés avec l'arrière-garde de son maillot.

Aucun texte n'accompagnait la photo.  Bien entendu, je me branlai violemment, je jonglai même quelques jours avec l'idée du suicide, mais les choses ne pouvaient tout de même pas prendre un tour aussi tragique en si peu de temps.  La preuve?  Une semaine plus tard, et à ma plus grande surprise, je me retrouvais seul en sa compagnie aux abords de la piscine creusée de ses parents, un Martini à la main, et suçant un à un ses délicats orteils flambés par le soleil du sud. 

(Non, chère Namou, ses orteils ne goûtaient pas le raisin, ils goûtaient plutôt le ciel, celui de Dante -- avec un soupçon de mangue dominicaine quand je dérivais à la frontière du métatarse.)

(...)


 



mercredi 11 mars 2026

La rechute (chap. 4.3)

Ce qu'elle avait écrit?  Haha, Namou de mon coeur, c'était bien la question que je me posais, et même si la tentation était grande de lire la lettre sur le champ, planté là au beau milieu de ce corridor désert, encore fallait-il que je me ressaisisse, que le monde cesse de tourner et que j'immobilise le kaléidoscope coulant de mes pensées.

Je fixais la petite flaque de vomissure que Cassandre avait crachée, enfin, qu'elle avait restituée à mes pieds, ce médaillon de glaire organique qui était remonté de ses profondeurs.  Inapte à la nausée, incapable de reculer, j'aboyais à l'étoile du soir au fond de mon coeur.  La fascination avait tout repris, tout emporté.  Je quittai le collège avec le billet brûlant que Cassandre m'avait abandonné, je l'enfouis profondément dans la poche de mon imperméable, et tout au long du trajet de retour, j'en caressais du pouce le grain, la fibre, les plis maculés (me semblait-il) d'une fine pellicule de sueur digitale.

(200 dollars, 300 peut-être, oui le compte est bon, en fait il est par-delà le bien et le mal, et puisque le portier ronfle dans les coulisses, je vous en prie, prenez tout, ma queue vous appartient, la voici d'ailleurs -- présentable, sans plus, modérément dressée via le grand écart de la fermeture éclair, mais je sais qu'elle peut faire mieux; à titre d'exemple, si vous aviez la bonté d'immobiliser mon gland entre vos doigts de fée, oui, comme ça, et de caresser le frein en plein centre, de le lutiner à vitesse réduite -- vous ne me trouvez pas trop capricieux, j'espère? --, de l'aguicher par le biais de micro-rotations invisibles à l'oeil nu, oui, exactement comme vous le faites, Namou bébée, vraiment, vous... cette infusion mutuelle du plaisir et de la noirceur quand vous...)

La lettre, donc.  Je sais, j'y viens justement...  J'étais rentré chez moi en coup de vent, je ne m'étais même pas donné la peine de refermer la porte de l'appartement.  Affalé dans le sofa, mon imperméable fumant sur le dos, je dépliai avec d'infinies précautions le torchon miniaturisé de la feuille mobile.  Il s'agissait d'un très court texte, une espèce de poème si vous voulez, et qui allait comme suit:

Je squatte le fond de tes yeux, je tague la chute de tes reins, je te mêle immensément à mon exil avant de disparaître ici, dans le mauve aggravé du poème qui ne vient pas.  Je te déteste.

Vous trouvez ça bizarre?  Oui, moi aussi je trouvais ça bizarre.  Mais à quoi devais-je m'attendre, je vous le demande...  En un sens, la chute de ce poème, loin de me dévaster, me rassurait; je me disais qu'il était dans l'ordre des choses que Cassandre me déteste.  Croyez-moi, Namou chérie, je n'étais plus au monde.  Je jubilais.  Je jubilais car ce que ce poème pouvait signifier dans le détail n'avait au fond aucune importance.  Ce qui comptait, ce qui à mes yeux l'emportait sur tout le reste, ce n'était pas tant ce que ce poème disait que ce qu'il faisait clandestinement en le disant.  Or, que faisait Cassandre ici?  Oui, que faisait-elle au juste?

Elle ne squattait pas le fond de mes yeux.

Elle ne taguait pas la chute de mes reins.

Elle ne me mêlait pas à son exil.

Elle ne disparaissait pas.

Elle me laissait passer.  Nul besoin de surinterpréter le silence sinuant entre les signes.  Elle me détestait, ça oui, mais précisément pour cette raison, elle me signifiait à l'encre invisible qu'elle me laissait passer.

(Namou, je vous le dis tout bas, je vais jouir je vous l'annonce au cas où vous trouveriez à propos de vous munir de quelques papiers mouchoirs avant que je lâche tout.  Parce que je vais gicler d'une seconde à l'autre.  Vous entendez ce que je vous dis?  Elle me laissait passer.)

(...)





lundi 9 mars 2026

La rechute (chap. 4.2)

Allez y comprendre quelque chose, mais la nuit suivante, je dormis profondément.  Ce n'est qu'au réveil que l'horreur de la situation m'apparut dans toute son épatante incongruité.  Je n'avais pas sitôt mis le pied hors du lit que je me loguai sur Omnivox.

Bien entendu, Cassandre n'avait pas répondu.  L'aurait-elle fait que je ne suis même pas sûr que j'en aurais cru mes yeux.  

L'enchantement érotique de la veille s'était dissipé.  Oh oui, j'étais violemment dégrisé, et je mesurais avec une parfaite lucidité ce que ma bêtise risquait de me coûter si je ne bougeais pas assez vite, si je ne me ménageais pas dans les plus brefs délais une porte de sortie qui me permette de me tirer de ce merdier de façon plus ou moins décente.

Nous étions mardi, ma journée la plus chargée de la semaine, mais dieu merci, je ne revoyais pas le groupe de Cassandre avant jeudi.  Il n'empêche, ce matin-là, tandis que je marchais sur la voie de service de P... en direction du collège, je m'imaginais le pire: le directeur général me signifiant de le suivre dans son bureau, puis la rencontre avec les parents de Cassandre, la mère fulminant d'indignation, le père exigeant qu'on me congédie sur le champ sous peine pour le collège de s'exposer aux conséquences juridiques les plus sévères, et qui sait, peut-être même de prêter le flanc à une campagne de dénonciation relayée sur toutes les plateformes numériques, et qui porterait à la tradition d'excellence dudit collège un coup dont il ne se remettrait pas de sitôt; tirant sur le fil de cette rêverie catastrophiste, je me voyais introduit dans une salle de cinéma privée, ligoté sur un siège de la première rangée, les paupières écarquillées de force par des tenseurs métalliques -- à l'instar du personnage d'Alex dans Orange mécanique --, condamné par la direction à visionner en boucle des clips d'étudiantes évoluant en monokini dans les couloirs du collège susdit, lourdement harcelées par de vieux professeurs aux dents pourries et aux yeux purulents, cependant qu'à mes côtés une conseillère pédagogique, la tronche en pie de vache, me répéterait jusqu'à plus soif: Pipi dedans = bien, pipi dehors = mal...

(Namou mon ange, vous allez peut-être trouver que j'exagère -- attention à la bière! -- mais je vais vous faire une confidence.  Vous savez peut-être que ces dernières années, le gouvernement oblige tous ses enseignants à participer, une fois l'an, à un atelier de formation sur les violences sexuelles.  Enfin, c'est ainsi que ça s'intitule.  En gros: vous vous loguez sur Zoom, et une intervenante aux cheveux verts vous explique les choses de la vie sur le ton qu'on adopte normalement quand on s'adresse à un auditoire d'attardés mentaux.  Comprenez-moi: tout le monde est pour la vertu, et je vous dirai même que la première fois, j'ai bien appris une chose ou deux, mais la troisième fois, mais la quatrième fois, pour ne rien dire des fois suivantes, force fut de reconnaître que c'était toujours sensiblement le même discours, les mêmes cas de figure et les mêmes recommandations qu'on nous servait; d'atelier en atelier et de formation en formation, ma frustration était telle que j'avais envie de me rouler en boule et de hurler :  Arrêtez, pour l'amour du ciel, n'en rajoutez plus, merci beaucoup, ooooh mille mercis, mais je ne suis pas taré, j'avais fort bien compris la première fois...  Mais ça, tout le monde s'en foutait, il fallait rempiler à chaque année, donc jouer à qui n'a pas compris, à qui ne comprendra jamais rien, nsspaas, d'où cet impératif de répétition infinie, alors vous savez quoi?  À la fin, lors des deux dernières formations auxquelles j'ai assisté, je me suis logué sur Zoom, comme à l'habitude, puis après les souhaits de bienvenue, les remerciements d'usage et autres poncifs d'introduction plus ou moins débilitants, j'ai éteins ma caméra, et sur un écran alternatif, je téléchargeais des films BDSM de type passablement hardcore, et j'observais, les yeux mi-clos et la lèvre somnambulique, des mollahs iraniens se faire défoncer le fion par des licornes sud-coréennes (la corne mythique étant remplacée ici par un dildo de facture monstrueuse), tout ça pendant qu'à l'autre écran, où 4 participants sur 5 avaient fermé leur caméra, mes augustes collègues cherchaient en commun la réponse à la question jésuitique de savoir quel nom on donne au juste à cette section de l'anatomie humaine, zone sensible s'il en est, qui marque la séparation entre le bas du dos et le haut des fesses.)  

Bon, je reviens à mon histoire...  Je soufflai un peu en entrant au collège: la réceptionniste ne me regardait pas de travers et je ne décelai aucune lueur malicieuse dans les yeux de l'appariteur du gymnase que je croisai dans l'ascenseur.  Parvenu au 5e, j'aperçus quelques étudiants, la mine catastrophée et leur copie d'examen à la main, qui sortaient du bureau d'un collègue de sciences administratives, mais là encore, je ne notai rien dans leur attitude qui eut pu trahir une fuite ou quelque divulgation publique du message que j'avais envoyé à Cassandre la veille au soir.  Les relents acides de ma paranoïa se dissipaient petit à petit...

Je donnai mes cours de l'après-midi dans un état d'esprit à peu près normal; je parvins assez bien à refouler la gravité de la faute que j'avais commise pour me concentrer sur ce poème de Baudelaire, Une Charogne, que les étudiants devaient travailler en équipe; je répondais calmement aux questions; familier depuis des années avec ce genre d'exercice, je rebondissais à propos sur les rares commentaires émis lors du tour de table, et autant qu'il m'était permis d'en juger, rien d'insolite ne transpirait de la mine, du ton ou des interventions des étudiants, tellement que lorsque je refermai la porte de la classe après la dernière heure de cours, je pouvais presque me convaincre que ma faute se réduisait, tout compte fait, à une simple gaffe, à un impair professionnel sans grande importance, et qui était à mettre au compte d'un surmenage occasionné par la fin du semestre, sinon par quelques effluves de lilas filtrant à travers les fenêtres ouvertes du 5e.

Non, il ne s'était (sérieusement) rien passé.

Cependant, une fois la porte du bureau refermée derrière moi, je me rendis compte que je tremblais à nouveau, comme si toute la nervosité que j'avais réussi à neutraliser le jour durant revenait en force.  Les tremblements se focalisaient surtout dans les mains.  Je dus m'y reprendre à 4 fois avant d'entrer correctement mon mot de passe sur Omnivox.  

Rien.  Toujours rien, nonobstant le message d'un tire au flanc qui me demandait si le cours de demain était vraiment important.  D'humeur massacrante, j'eus le réflexe de répondre que non, que rien n'avait d'importance de toute façon, qu'il n'y avait donc pas de honte à faire autre chose que d'étudier dans la vie, qu'il y avait le monde à découvrir, etc.  Relisant mon message, sa férocité condescendante me frappa, je l'effaçai, ne répondit rien, et relus plutôt le message que j'avais envoyé à Cassandre la veille.

C'était encore pire que dans mon souvenir.  Mon amour, mon bel amour...  Il n'y a plus de terre réservée à la réception de ma chute...  Je t'aime à en exclure tout lendemain...  L'étendue de ma pitrerie sentimentale me médusait.  Je m'en mordais les doigts.

Je passai l'heure suivante à corriger quelques copies, mais je ne parvenais plus à me concentrer, et puis j'avais faim.  La cafétéria du collège était fermée à cette heure, j'allais devoir faire un crochet par le McDo ou alors me rabattre sur un restant de pâté aux crevettes qui datait de vendredi dernier.

En sortant de mon bureau, Cassandre débouchait de l'escalier central et venait à ma rencontre d'un pas mal assuré.  Nous étions seuls au milieu d'un couloir qui n'avait ni commencement ni fin.  Bien entendu, c'était impossible.  Bien entendu, c'était réel.  Comme l'aurait dit Descartes, que je veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq.  

Elle s'arrêta à deux pas de moi puis brandit son petit poing qui s'était refermé sur une retaille de feuille mobile toute chiffonnée.

Elle dit: Je vous ai écrit.  Là.  

Je dis: Alors tout est vrai?  Je suis tellement.  Je suis tellement.

Elle dit: Ne lisez pas.  Pas maintenant.  Pas devant moi.  Attendez.  

Puis, sans avertissement, et sans même se pencher, elle vomit brièvement sur les dalles, tourna les talons et courut en direction de l'escalier (...)



  


vendredi 6 mars 2026

La rechute (chap. 4.1)

Namou!  Quelle joie de vous retrouver!

Mon dieu, mais où est passé tout le monde?  Je ne me serais pas douté que les lundis soirs étaient aussi tranquilles au Folichon! Même le portier en profite pour piquer un petit roupillon dans le vestiaire...  Namou mon ange, qu'avez-vous fait avec vos cheveux?  Ils me font penser à une nébuleuse paparazzée par le Webb à la sortie d'une douche stellaire, vraiment, vous crevez l'écran... En passant: qui est ce pépère tiré à 4 épingles assis au bar?  Vous le connaissez?  Qu'est-ce qu'il a à gueuler qu'il en veut pour son argent?  Bon, bon, vous avez raison, ça ne nous regarde pas... 


C'est drôle, mais j'ai l'impression de marcher sur la lune.  Ou de me trouver dans la maison hantée du parc Belmont.  Car abstraction faite de votre lumineuse petite personne (mais bon dieu qu'avez-vous fait à vos cheveux?), de la serveuse installée à la machine vidéo poker et de l'agité petit vieux, le club est parfaitement désert... Tant mieux.  Inutile de se diriger vers un isoloir dans ces conditions.  Pour vous dire la vérité, ce soir, j'ai fort envie de demeurer sagement assis à la table en votre compagnie, et de siroter des drinks exotiques comme si nous étions un vieux couple en vacances au bord de la mer... Ce que nous sommes déjà en un sens, nsspaas? Tenez, 200 dollars, je vous en prie, nous verrons si d'autres clients s'amènent d'ici les prochaines heures, mais dans le cas contraire, et si vous n'y voyez toujours pas d'inconvénient, je vous réserve jusqu'à minuit au moins, oui, je me sens en verve ce soir, mais Namou petite fée, n'allez surtout pas croire que je boude vos descentes lascives dans l'isoloir, seulement, je... Non, ce soir, j'entends me tenir correctement, voilà... Hier, j'ai un peu perdu le fil des danses et de mes pensées, celui de mes consommations aussi, et puis je me suis trouvé un peu mufle, enfin, éjaculer comme ça en pressant vos fesses contre moi...   Ça vous fait rire, mon dieu, je sais, vous en avez vu d'autres, et de bien plus sinistres... Namou que j'aime tant et tant, si vous saviez à quel point vous me simplifiez l'existence...

Ce qui s'est passé ensuite?  Oui, ce qui s'est passé ensuite...  Eh bien, à la fin du cours, donc tout juste après la présentation orale de Cassandre, je me suis réfugié dans mon bureau, j'ai fermé la porte et j'ai cessé de respirer pendant quelques secondes.  Puis j'ai ouvert la bouche en même temps que la fenêtre, et j'ai pris une respiration si vaste et si brûlante que je me faisais l'effet d'un alpiniste soufflé à bas du sommet par une rafale de vents solaires.  Je n'irai pas jusqu'à dire que j'ai senti la terre s'ouvrir sous mes pieds, je ne suis pas romantique à ce point, mais il me semblait tout de même que le monde dans sa totalité se dérobait, que je n'avais plus de prise sur rien et que tout allait se jouer pour moi dans l'heure à venir.

J'avais encore un cours programmé cet après-midi-là.  Je l'ai annulé.  Ou plutôt, je me suis observé en train d'annuler le cours, me demandant ce que je faisais à l'instant même où je le faisais, comme si j'avais abandonné la direction de mon existence à quelque sombre précurseur qui savait mieux que moi, et de plus loin que moi, non pas ce que je devais faire, mais ce que j'allais faire.  Et je suis demeuré assis dans mon bureau, abruti et possédé, jusqu'à la fermeture du collège; je recevais le vrombissement étouffé d'un aspirateur qu'on passe dans les lointains, les éclats de voix de quelques étudiants qui montaient en écho jusqu'au 5e étage via la cage de l'escalier central, et je compulsais, non sans horreur, la singularité de mon euphorie, la tête barbouillée par la réactivation compulsive de ce petit geste de l'index par lequel Cassandre avait taquiné la frontière de son étoile ombilicale pendant toute la durée de sa présentation.

Et savez-vous le pire?  Mon ridicule ne m'échappait pas.  Pas du tout.  Il ne m'échappait pas plus qu'il ne m'échappe à l'instant même.  Mais l'esprit de sérieux n'avait plus de prise sur moi.  Cette étudiante m'avait doublement anéanti, par la puissance de son style d'abord, puis par l'érotisme involontaire de sa prestation.  À partir de là, aucun sens du devoir, aucun sens de mes responsabilités morale ou professionnelle ne faisait le poids face à cette volonté tragi-comique de chuter, et si cette chute ne suffisait pas à me briser, de rechuter encore et encore jusqu'à ce que la mort s'en mêle pour de bon...  J'allais donc assumer mon ridicule en jouant jusqu'au bout le rôle que cette fatalité, à la fois bouffonne, esthétique et érotique, m'avait assigné.  En d'autres mots, Namou mon ange, j'allais demander à ma petite reine de me détruire comme je lui aurais demandé de m'épouser en d'autres circonstances.

Alors, toujours assis à mon bureau, et tandis que le soir avalait un à un les pylônes de l'autoroute 40, je me suis logué sur Omnivox, et j'ai écrit à Cassandre.

À deux semaines de la fin des cours, je lui ai envoyé un message qui s'ouvrait par les mots suivants: Mon amour, mon bel amour...

Je ne me rappelle pas de la suite, mais dans l'état d'agitation surnaturelle où je me trouvais, je suppose que l'on peut qualifier le reste de subdébile et de suicidaire.

J'ai patienté pendant deux heures devant l'écran, j'ai patienté jusqu'à ce que je voie apparaître le double crochet qui indiquait que Cassandre avait pris connaissance du message, puis j'ai fermé l'ordinateur, j'ai enfilé mon manteau, je suis sorti du collège et j'ai marché longtemps, très longtemps.  

Mille ans plus tard, j'écartais le rideau de votre isoloir (...)



mardi 3 mars 2026

La rechute (chap. 3.3)

(Oui, je vais devoir quitter bientôt...  Doux Jésus, l'alcool rentre au poste ce soir!  Quelle heure est-il, au fait?  Onze heures et quart, merveilleux...  Alors Namou bébée, accordez-moi encore une vingtaine de minutes, le temps de finir ma bière et d'aller au bout de mon... je veux juste terminer ma...  De grâce, ne remuez pas vos fesses de cette façon, soyez gentille, je dois dégonfler de la quéquette sinon je vais encore une fois perdre le fil...)

Si elle avait pu tricher pendant l'examen?  Bien entendu, j'y avais pensé.  Dans l'absolu, oui, c'était toujours possible mais fort peu probable.  Vous savez, les tricheurs se postent le plus souvent dans le fond de la classe, ils écrivent le corps penché, quasiment écrasé sur le pupitre, dodelinent de la tête de façon erratique, etc.  On les repère à certains écarts corporels qui ne trompent jamais.  Mais Cassandre, elle, était toujours assise à l'avant, elle prenait invariablement place dans la 2e rangée à partir de la fenêtre, et sa visibilité solaire ne tolérait pas la moindre éclipse; lors des évaluations, aucun obstacle suspect, aucun chandail roulé en boule, aucun sac à main surdimensionné n'obstruait la trajectoire silencieuse, fluide et ininterrompue de son stylo bille à la surface de la feuille mobile.

C'était un spectacle de toute beauté.

(Parlant de spectacle, il y a un client assis tout juste en face de notre isoloir et qui ne semble pas avoir grand chose à foutre du grand écart vertical de la danseuse rousse sur la scène...  Oui, le néanderthal, comme vous dites...  Vous ne l'avez peut-être pas remarqué, mais ce jeune homme regarde dans notre direction depuis 10 bonnes minutes, je dirais, et il n'a pas touché à sa Budweiser pendant tout ce temps...  Un de vos ex, je parie...  Non?  Comment dites-vous?  Un habitué des branlettes de compassion?  Haha.  Heu, d'accord.  En tout cas, il vous contemple comme s'il allait se sortir les yeux de la tête, -- et la chose ne semble pas vous enchanter a priori, je me trompe?  Je ne serais pas étonné d'apprendre qu'il lutte à armes inégales contre certains problèmes de anger management...  Mais bon, puisque vous m'assurez que tout est sous contrôle...  Vous comprenez, ma situation est bien assez compliquée comme ça, la dernière chose que je voudrais, c'est de me faire recevoir à la sortie du club par un client jaloux armé d'un couteau de chasse ou d'une carabine tronçonnée.)     

Et puis voilà, le second coup, le second séisme si vous voulez, vint à la toute fin de la session, lors des présentations orales.  Cassandre faisait équipe avec deux copines pour un exposé prosaiquement intitulé Quand la marde pogne dans les romans d'Émile Zola.  Chaque exposante devait s'exprimer pendant une durée minimale de 5 minutes, et c'est Cassandre qui concluait la présentation.  Elle était nerveuse, de toute évidence.  Enfin, tous les étudiants le sont dans ce genre de prestation, mais dans le cas de Cassandre, la gestion de cette nervosité prit un tour pour le moins étrange... Tandis qu'elle exposait la scène finale de La Bête humaine, dans laquelle deux cheminots se défoncent à coups de pelle à bord d'une locomotive privée de tout conducteur, lancée à fond de train dans la nuit, brûlant les stations les unes à la suite des autres et transportant à son bord un régiment de soldats hilares et complètement saouls, alors voilà, pendant cette exposition, Cassandre...

(Je suis confus, pardonnez-moi, mais pourquoi ce type regarde-t-il toujours dans notre direction?  Bon dieu, pourquoi ne va-t-il pas faire danser la rousse qui lui tourne autour depuis la fin de son spectacle?)  

Bon, voilà, il y a deux choses que je dois préciser avant d'aller plus loin, deux détails qui ont contribué à faire de cette prestation orale l'événement qui allait tout précipiter.  D'abord, j'étais dans un état d'agitation extraordinaire; j'avais à peine dormi la nuit précédente, obsédé que j'étais par la perspective de voir bientôt ma petite reine rayonner à l'oral, de la voir debout sur la tribune telle qu'en elle-même, et mon trouble était si grand que je craignais de commettre un impair qui eut pu me trahir.  Or, bien que je fisse l'impossible pour garder mes yeux rivés sur la fiche d'évaluation pendant l'exposé, la fascination que j'éprouvais pour cette jeune fille, la résolution démente qui m'habitait déjà depuis plusieurs semaines de me rapprocher d'elle par tous les moyens et de l'implorer de me détruire -- moi qui étais déjà érotiquement anéanti par sa puissance stylistique --, eh bien, je ne pouvais m'empêcher de la contempler, c'était au-dessus de mes forces, et j'entendais bien consacrer les 5 minutes de sa présentation, donc chacune des 300 secondes qui allaient s'écouler dans le temps de le dire, à un exercice de contemplation totale et intégrale.

Venons-en ensuite au second détail... Oui, venons-en à cette petite chose, oh presque rien, vraiment, il s'agit tout juste d'une petite dérive objectivement insignifiante mais qui allait pourtant consolider mon abrutissement amoureux...  C'était l'époque où la mode était aux pantalons taille baisse.  Deux étudiantes sur trois sacrifiaient à cette passade vestimentaire; des nombrils à l'air, il y en avait plein les classes et les corridors, personne n'y trouvait à redire et je ne m'en étais moi-même jamais ému outre mesure.  Or justement, lors de sa présentation, Cassandre portait un jeans taille basse, son nombril était donc bien visible -- sauf que...  Sauf qu'elle avait ce mouvement de l'index, sans doute téléguidé par la nervosité, qui la conduisait presque constamment, et de façon plus ou moins consciente, à caresser de l'ongle les pourtours et la profondeur de son amande ombilicale.

Et croyez-le ou non, c'est cette rotation inattendue, cette ponction constante et lancinante, qui acheva de retourner sens dessus dessous les douze catégories de mon entendement.  

Je vous en prie, aucune question, Namou chérie, il se fait tard, pour l'amour de dieu, il se fait si tard au fond de toute chose, et puis je reviendrai à ce détail, soyez assurée que j'y reviendrai encore, que j'y reviendrai toujours.  Mais pour l'instant, ne disons plus rien, chut!, plus un mot, pressez votre cul contre ma queue requinquée, oui, comme ça, et laissez-moi gicler à vitesse réduite, laissez-moi jouir infiniment dans mon froc comme un adolescent dans une revue, c'est la moindre des choses, et je vais ensuite céder la place à ce pauvre éclopé du concept qui vient d'éconduire la danseuse rousse et qui bave sa vie aux abords de notre isoloir.

Vous

êtes

un 

amour (...)

 

mercredi 25 février 2026

La rechute (chap. 3.2)

J'avais donc Cassandre dans la peau, et quoique la hantise fut déjà considérable sur ce plan, j'entendais bien que les choses en restent là.  Si elle finit néanmoins par se retrouver dans ma tête au point de la faire rouler entre ses cuisses, ce fut à la faveur de deux événements disjoints dans le temps, mais organiquement liés comme la systole et la diastole sous le trait d'un éclair cardiaque.

Le premier coup vint de sa plume lors de la première évaluation.  Nom de Dieu...  Voyez-vous, cette petite blonde banale qui ne notait jamais rien, qui s'esclaffait de façon quasi enfantine dans les couloirs, cette étudiante que son port de tête, de corps et de coeur ne distinguait en rien des centaines d'autres étudiantes que j'avais croisées au cours de ma carrière -- oui, cette jeune fille-là était dotée d'un sens de l'écriture qui tenait du miracle.  Jamais je n'avais été confronté à une telle maîtrise, une telle maturité esthétique chez une personne de 19 ans.  Je tenais sa copie entre mes mains et je riais de façon démente comme un bédouin que la pluie surprend en plein désert.  Le rythme, la coupe, la ponctuation, l'enchaînement réglé, parfaitement calibré, des phrases et des images; la symphonie grammaticale de cette langue classique, stendhalienne dans la succession de ses pics et de ses falaises; la justesse éblouissante des substantifs, l'économie pascalienne des adjectifs, pour ne rien dire de la finesse analytique du propos, enfin...  Je lisais ce texte consacré à l'interprétation d'un poème de Lamartine intitulé Le Lac dont la première strophe va comme suit:

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

Jeter l'ancre un seul jour?

Vous trouvez ça joli?  Ravi que ça vous plaise, Namou mon ange, mais voyez-vous, le point que je veux établir ici, c'est que tout en lisant le texte de Cassandre, j'étais en proie à une espèce de déchirure dont je savais déjà qu'elle était irréparable, non suturable.  Par un certain côté, bien entendu, j'étais sonné: même en y mettant toute la gomme, même en m'appuyant sur ma culture littéraire et ma connaissance de la langue, même en convoquant toutes les puissances techniques dont je disposais, etc., jamais -- non, jamais -- je ne serais parvenu à livrer un texte d'une telle -- comment dire? -- d'une telle splendeur.  Je ne l'aurais pas pu à 19 ans.  Je n'en aurais pas davantage été capable à l'âge que j'ai.  Cette jeune fille me dépassait d'un infini mathématique dans tous les mondes possibles.  

Je compris très vite que mon éblouissement était la face visible d'une expérience dont le revers inavouable coïncidait avec un obscur mélange de désir à l'état brut et d'auto-anéantissement.  Exactement.  Et dans la mesure même où la perfection qui se déployait sous mes yeux me donnait envie de me détruire, je désirais au plus haut point que cette destruction me vienne en quelque sorte de la main de cette étudiante, de la main qui avait couché ce texte prodigieux, et non de la mienne.

Comprenez-moi bien, je n'étais pas jaloux, je n'étais pas envieux de Cassandre comme j'aurais pu l'être, par exemple, d'un collègue plus doué que moi sur le plan de l'écriture ou plus calé sur le plan grammatical.  Pas du tout.  Mais puisqu'elle m'avait anéanti, esthétiquement parlant, il me semblait que ma destruction physique était la conséquence obligée, à la fois logique et érotique, de cette disqualification primitive.

Ce n'était pas que je fantasmais sur quelque inversion du rapport pédagogique.  Cela n'avait rien à voir avec la ritournelle du maître dépassé par son élève: je le ne lui avais rien enseigné.  Et ce n'est pas non plus comme si elle avait pu m'apprendre quelque chose que j'ignorais: à proprement parler, elle ne savait pas ce qu'elle faisait -- elle le faisait, tout simplement.  Et c'est bien là, dans cette terre secouée jusqu'au noyau, que s'enfonçait la racine commune de mon éblouissement, de mon désir et de ma terreur...  Si seulement j'avais pu diluer la secousse en considérant certaines circonstances atténuantes de type: ah mais sa mère enseigne la littérature à l'université, ah mais son père est chroniqueur culturel au Devoir, etc.  Mais non.  Comme j'allais le découvrir par la suite, ses parents étaient tous deux agents immobiliers, et outre les incontournables romans d'Arlette Cousture et quelques âneries romanesques à la Michel Jean, la bibliothèque familiale ne contenait que des numéros de la revue Coup de pouce et deux ou trois ouvrages de pop psychology.

Namou mon coeur, cette étudiante dont je vous parle était une vraie.  Et ce qui me tuait, c'était le contraste, c'était cette fracture immensifiée que j'apercevais entre sa représentation publique (étudiante se fondant dans la masse de toutes les autres étudiantes de sa classe et de sa génération) et ce petit chef d'oeuvre d'écriture et d'interprétation que je tenais entre les mains.  Le miracle lui venait aussi naturellement que l'écume à la bouche des épileptiques, et tout en lisant son texte, je martelais en silence le vers de Rimbaud: machine aimée des qualités fatales...

(...)  

 



lundi 23 février 2026

mercredi 18 février 2026

La rechute (chap. 2.2)

Oh, oh, les Canadiens viennent de marquer...  Leur passage en demi-finale est assuré, non?  Namou, décidément, vous êtes une grande fan...  Et voilà, il suffisait d'abaisser cette satanée fermeture-éclair, votre prise est beaucoup plus confortable, plus holistique, si j'ose dire, de cette façon, mais ne vous sentez surtout pas obligée, je sais le risque que nous courons tous les deux...  Dans l'isoloir, je ne dis pas, mais sous la table, je...  Namou chérie, auriez-vous l'obligeance de camoufler votre ventre, votre nombril disons, vous ne pouvez pas savoir à quel point ce -- heu -- ce segment de votre anatomie me chavire...  Ça vous fait rire, tant mieux, mais je vous expliquerai, je sais, je suis un crétin compliqué, mais avisez un peu l'état de ma quéquette depuis que vous l'avez extraite de mon pantalon, elle atteint à présent un indice de densification tel que si j'aperçois encore une fois votre... je préfère ne pas mentionner le mot... mais si je vois ça une fois de plus, je me connais, je vais gicler sous la table, c'est fatal...  Déballez vos seins si ça vous chante, mais de grâce, faites en sorte que je ne voie pas ça...

Vous êtes un amour, merci de m'épargner, je ne voudrais pour rien au monde éveiller les soupçons du portier, je me doute bien de la gueule que je fais quand je suis sur le point de jouir, alors tenez, encore 50 dollars, encore 5 minutes, encore 2 minutes, c'est ça, couvrez votre ventre, remballez ma queue si possible (non, il n'y en aura pas de facile) et faites au moins semblant de m'entendre jusqu'à la fin du match (quoi? les Jets ont retiré le gardien de but?).

Le Diable, vous disais-je.  Ce n'est qu'une façon de parler, bien entendu, mais que devais-je en penser?  À trois ans de la retraite, une étrange petite personne s'inscrivit à mon cours sur le romantisme et, mine de rien, s'installa au 2e bureau de la 2e rangée à partir de la fenêtre, et si j'insiste sur sa situation géographique dans la classe...  Pardon?  Ah, de quoi elle avait l'air physiquement?  De quoi elle avait l'air...  Eh bien, disons qu'elle était assez jolie.  Je sais, ça ne vous avance pas beaucoup...  Mais j'insiste sur l'adverbe assez.  Je veux dire: ce n'était pas un pétard, elle n'avait pas cette beauté qui tétanise le regard ou fait tourner les têtes dans la rue, pas du tout, mais elle était ainsi faite que si on la regardait assez attentivement, on décidait qu'elle était jolie précisément parce qu'on aurait tout aussi bien pu décider qu'elle ne l'était pas.  Disons que son charme, son sortilège, son poison, appelez ça comme vous voudrez, consistait à maintenir le jugement dans un état d'indécision provisoire quant à sa beauté jusqu'à ce qu'un certain sourire, une lueur discrète mais carnassière par vocation, fasse violemment pencher la balance du côté de la fracture érotique.

Encore trop abstrait?  Vous avez raison.  Prosaïquement exprimé, c'était une petite blonde aux yeux bruns qui ne mesurait pas plus d'un mètre 57, un peu ronde, coupe champignon, mais pour le reste, rien de particulier à signaler sur le plan physique, si ce n'est une légère protubérance de son incisive gauche sur laquelle je reviendrai.

Le plus étrange, c'est que pendant les premières semaines, c'est à peine si je l'avais remarquée.  Peut-être à cause de mon habitude de fixer les étudiants situés dans le fond de la classe -- ce sont souvent les plus turbulents, vous savez, j'ai intérêt à les avoir à l'oeil --, je ne la voyais que de biais, mon discours la surmontait en quelque sorte, mon papier à musique se déroulait continument en volutes rimbaldiennes au-dessus de sa petite tête blonde.

Voyez-vous, si elle avait pris des notes comme tout le monde faisait semblant de le faire pendant mes exposés, je n'en serais peut-être pas là aujourd'hui.  Peut-être.  Mais voilà, elle ne prenait jamais de notes: elle se tenait tout droit sur la chaise, les mains sagement croisées sur le pupitre comme une élève de maternelle ou une religieuse qui refoule son amour charnel du Christ à l'instant de la communion, et elle m'écoutait sans jamais se départir de ce sourire énigmatique que j'évoquais tout à l'heure.

Ce à quoi je veux en venir, Namou bébée, c'est que cette étudiante qui ne notait absolument rien de ce que je disais ou écrivais au tableau, qui n'avait ni cahier de notes ni sac à main, pas même d'étui à crayons, et qui ne disait jamais un mot, cette singulière petite personne souriait en permanence, et si je trouvais cela un peu troublant au début, à la fin, c'en devenait terrifiant, car je vous jure qu'elle souriait sans discontinuer, oui, très évasivement, d'un sourire qui se tenait à mi-chemin de la pitié et de la prédation, comme s'il allait de soi qu'elle allait me faire sombrer et qu'elle s'en excusait presque à l'avance.

Et comment la chute est-elle arrivée, pensez-vous?  Je vous le donne en mille, ce fut lors de la première évaluation...

Ah, le Canadien vient de marquer!  Quelle allégresse!  Mon dieu, il me semble que le nombre de clients a doublé en une heure, on ne voit même plus la piste d'ici...  Eh bien, Namou de mon coeur, je ne vais pas vous retenir plus longtemps, j'ai déjà bien trop abusé de votre générosité et je ne suis pas votre seul admirateur ici, tant s'en faut...  Vous retrouverai-je encore demain soir?  Avec un peu de chance, il y aura moins d'achalandage et nous reprendrons notre entretien dans l'isoloir.  Mon histoire ne fait que commencer, accrochez-vous, et de grâce, ne la réduisez pas trop vite à une bête histoire de fesses entre un prof et son étudiante, attendez de voir la tête de la mère, pour l'amour du ciel, attendez de voir en quel sens les choses vont se noircir et se compliquer, haha...  Oui, mon histoire est à peine amorcée et mon portefeuille vous appartient déjà, mais je dois y aller, il le faut, alors bonsoir mon ange...  Oh oui, serrez-moi bien fort tout contre vous comme si vous étiez ma petite soeur, et laissez-moi vous le redire tout bas dans le creux de l'oreille: vous êtes ma seule, mon unique, mon ultime interlocutrice.  Ma fidélité vous est acquise, ne disparaissez pas, ne disparaissez pas, ne...

(...)





    

lundi 16 février 2026

La rechute (chap. 2.1)

Ah vous voilà enfin, je désespérais de vous revoir…  Vous m’attendiez, vous aussi?  J’en suis très touché, vraiment, je…  J’en étais à me dire que je vous avais peut-être fait peur, hier soir, avec ma logorrhée catastrophiste, mais j’avais tout faux comme à l’habitude…  Je comprends, c’est samedi, on vous réclame de toutes parts, et il est vrai qu’avec ce maillot deux pièces d’un éclat tropical et ces talons aiguilles taillés à la hache, vous crevez l’écran, Namou chérie, vraiment, vous brûlez de mille feux!  

Oui, comme on pouvait s’y attendre, tous les isoloirs sont occupés, voilà qui est fâcheux, cela dit, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vous propose de vous installer à ma table quelques minutes, le temps qu’un cubicule se libère -- et histoire de compenser les pertes occasionnées par ce contretemps, je vais même vous proposer de mettre le compteur en marche exactement comme si nous étions dans une cabine, tenez, 50 dollars pour 5 minutes, vous y gagnez au change si je ne m’abuse, appelons ça une danse immobile et n’y pensons plus…

Dites-moi, ce sont les séries éliminatoires, non?  Le Canadien est à un match d’éliminer les Jets et de se retrouver en demi-finale, je vois.  Vous suivez ça de près, c’est visible à l’éclat de vos yeux lorsque vous tournez la tête en direction de l’écran géant…  Non, je ne suis pas très sportif, en fait, je n’ai pas vraiment de passion particulière, j’ai plutôt le profil casanier…  Voyez-vous, jusqu’à tout récemment, je n’éprouvais presque jamais l’obligation de sortir, de voir des amis, et encore moins de me fondre dans une foule en liesse ou en voie d’effondrement socio-contractuel.  Ma solitude ne me pesait pas, je prenais mes quartiers d’hiver en plein été et j’acceptais assez sereinement le fait de vieillir à l’ombre de ma bibliothèque et de mon jardin.  Car que peut-il bien arriver de drôle ou d’intéressant après 60 ans?  Mais rien du tout, c’est la mort en marche, Namou mon ange, et – hoho! -- votre main discrètement posée sur ma queue n’y changera rien, quoique je vous sois reconnaissant de cette marque de – heu –  tendresse, d’autant que nous savons tous deux que ce genre d’attouchement n’est pas permis dans le club, nsspaas?  Ma fidélité vous est acquise, je vous l’ai dit hier, vous n’avez pas besoin de… enfin… comme vous voudrez... 

Voilà, j’étais ce qu’on appelle un vieux garçon.  Je l’étais déjà à 20 ans, remarquez, même si je ne le savais pas encore.  Et puis j’ai déniché ce poste d’enseignant en littérature dans un petit cégep privé du nord de la ville.  Que pouvais-je demander de mieux?  Une famille?  Des enfants?  Nan.  Je voyais plusieurs de mes collègues enlisés dans le traquenard conjugal, dépités de prendre le chemin de la maison après les cours, dévastés à l’idée de retrouver leur affligeante petite baleine enceinte de six mois, alors non, je ne voulais pas de ça, je me tenais à carreau, comme on dit.  Quelques escapades, bien entendu, quelques dérives fantasmatiques expédiés entre les cuisses de masseuses ukrainiennes, deux ou trois histoires d’amour modérément malheureux, mais ça n’allait pas plus loin et rien en moi n’appelait de plus amples explorations de ce côté.  J’étais bien.  Vraiment, j’étais bien.  Je possédais un appartement confortable dans le quartier Villeray.  Au collège, j’avais mon bureau à moi, des étudiants pas trop mauvais; je côtoyais quotidiennement des collègues plutôt sympathiques dans l’ensemble, abstraction faite des deux ou trois peaux de vache qu’on rencontre invariablement dans ce genre d’établissement, non, je ne peux pas dire que j’étais malheureux.  Je vous dirai même que je voyais dans la vacuité existentielle que j’éprouvais un signe d’élection, la preuve par l’absurde que je me trouvais aussi proche du bonheur qu’il est possible de l'être quand les occasions de souffrir (mariage, maison, voiture, enfants, maîtresse) sont à toutes fins utiles égales à zéro.

En 30 ans d’enseignement, je suis donc passé progressivement de l’état de vieux garçon à celui de très vieux garçon.  À l’exception des cinq dernières années, ma vie est l’histoire la plus ennuyeuse qui se puisse raconter.  Je m’acheminais sereinement vers la retraite, je ne faisais pas même mystère de ma résolution de quitter le collège dès le feu vert de mon conseiller financier, ce dont mes jeunes collègues m’étaient reconnaissants : je leur épargnais ainsi un tas de petites manœuvres minables et de chuchotements visqueux entre deux assemblées.

Le bonheur, vous dis-je, l’absence de souffrance aigue si vous voulez, mais en ces temps ténébreux, c’est déjà beaucoup, ne trouvez-vous pas?  Chose certaine, je n’en demandais pas plus, mes vœux étaient exaucés, j’étais un homme fondamentalement heureux.  Pas pleinement – l’est-on jamais? – mais fondamentalement heureux, oui, je l’étais.

Toujours pas d’isoloir disponible?  Ma foi, le club doit battre un record d’affluence…  Ne le prenez pas mal, Namou, si vous constatez que ma bite ne gonfle pas outre mesure en dépit de la pression luxueuse que votre main exerce à travers la toile de mon pantalon, vous n’y êtes pour rien, c’est l’âge, c’est l’alcool, enfin c’est ma disposition d’esprit aussi, mais je vous assure que votre main me fait un bien fou même si ce n’est pas celui que vous escomptiez peut-être.  Avez-vous encore 5 minutes à me consacrer?  Permettez alors que je renouvelle mon abonnement érotique – si, si, j’insiste, je tiens à payer à l’avance, que ce soit à table ou dans l’isoloir, je vous veux l’esprit parfaitement tranquille sur ce plan, j’ai désespérément besoin que vous m’entendiez, je vous assure, vous êtes une amour d’interlocutrice, et je vous veux vraiment tout à moi pour 5 minutes encore, après quoi, promis, je ne vous retiendrai plus…

Alors voilà, j’enseignais la littérature à de jeunes gens âgés entre 18 et 20 ans, et sauf quelques rares exceptions, je notai assez vite que la plupart d’entre eux n’en avaient pas grand chose à foutre.  Il y a longtemps que Rimbaud et Lautréamont ne trouvaient plus chez eux aucune résonance révolutionnaire, ce n’était pour eux que des noms associés à de terrifiants critères d’évaluation lors de l’épreuve ministérielle, et même lorsque je faisais un effort pour provoquer quelque chose, par exemple leur lire un passage particulièrement salé des Chants de Maldoror, je ne récoltais le plus souvent qu’une réaction de poissons morts, quelques ricanements étouffés dans le fond de la classe, et dans le meilleur des cas, une plainte logée à la direction des études par une mère chaudement médicamentée qui ne comprenait pas que je fasse lire des textes pornographiques à mes étudiants.

Je prêchais plus ou moins dans le désert, mais je ne m’en plaignais pas.  Si cela pouvait être un motif de dépression pour tant d’autres collègues dans le réseau, moi, ça ne me faisait rien – ou si peu -- parce que, plus que tout, j’aimais m’entendre parler.  Même si personne ne m’écoutait, même si la plupart de mes jeunes auditeurs avaient le nez plongé dans leur portable, textotant Dieu sait qui, ou que je les surprenais les yeux rivés à je ne sais quel clip où on voyait des dix-huit roues se télescoper mutuellement sur une autoroute d’Ankara, moi, j’aimais m’entendre parler.  Non pas que je fusse amoureux du son de ma propre voix, ce serait pousser le narcissisme un peu loin, mais le discours que je performais sur les classiques du XIXe siècle était si bien rodé après toutes ces années que je jouissais de m’anticiper au détour de la moindre subordonnée, de me rattraper au bout de mes parenthèses avec une précision d’horloger, d’enfiler les images, les exemples et les citations comme les étoiles d’une constellation stationnaire; si mon cours débutait à 8 heures, j’aurais pu, sans me tromper, prédire quelle phrase je serais en train de performer à 8 heures 43, bref, chacune de mes prestations était réglée comme du papier à musique, et je jouissais sans honte de répéter des choses que j’avais dites des centaines, voire des milliers de fois, mais ces choses, chère petite Namou au ventre d’or, ces choses valaient d’être dites : un seul passage des Illuminations ne suffisait-il pas à valider esthétiquement l’existence du seul fait d’être lu à haute voix?  Telle était en tout cas ma conviction : je rachetais la médiocrité de ma profession, la bêtise des conseillers pédagogiques, la lourdeur administrative de la tâche et l’abrutissement proverbial de mon public par la perfection des passages que je lisais et commentais en classe, car j’avais la certitude que cela valait d’être dit dans tous les mondes et que la beauté attachée à de telles lectures avait même plus de fécondité spirituelle que la Bible ou le Coran.

Et c’est pourquoi il fallait bien que le Diable finisse par s’en mêler…

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vendredi 13 février 2026

La rechute (chap. 1.2)


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Bon, alors voici 50 dollars pour commencer, et puisque j'ai déjà passé les deux premières danses à bavarder, cela devrait couvrir les trois suivantes.  Je compte sur vous pour me faire signe lorsque j'aurai épuisé mon capital esthétique -- je perds si aisément le compte ces derniers temps...  Mon dieu, la douceur de vos épaules...  Croyez-le ou non, je ne crois pas avoir posé les mains sur une femme depuis -- quoi? -- deux ans?  Bon, j'exagère un peu, mais il est vrai que depuis la Catastrophe, je me tiens à distance respectueuse des chapelles ardentes.  Je me méfie de Dieu lorsqu'il me signifie sa présence dans le vent qui agite le feuillage des buissons, et plus encore quand il se manifeste dans le sourire d'une étudiante dont vous ne parvenez pas à décider s'il est simplement chaleureux ou résolument carnassier.  Là est la grande difficulté quand on survit à sa date de péremption érotique: ne pas céder à la tentation de voir des signes partout, ne pas déceler une invitation au voyage à la moindre ouverture, bref, ne rien surinterpréter, au risque de vous rendre compte à la fin que ce Dieu dont aviez cru décoder les signaux n'a jamais été autre chose qu'un attrape-nigaud qui vous fera chèrement payer le fait d'avoir passé une jambe de l'autre côté de la barrière, et qui n'hésitera pas à vous saigner à blanc devant les tribunaux ou à lâcher sur vous les chiens du Collectif pour un billet déposé au mauvais endroit ou une galanterie échappée au mauvais moment.  Oui, voilà bien le défi aujourd'hui pour les hommes blancs en fin de piste: ne jamais surinterpréter, fermer les yeux, dire non neuf fois sur dix (si ce n'est 19 fois sur 20), décliner la plupart des invitations puis rentrer sagement à la maison, la queue entre les jambes, et perdre connaissance sur le premier sofa venu jusqu'à ce qu'une aube rancie vous arrache sans pitié à un sommeil sans repos.

Je me suis encore égaré, je vous ai prévenue, je suis bavard, haha...  Quoi, déjà la 5e danse?  Le patron ne vous réclame toujours pas sur la piste?  Excellent, tenez, je vous réserve pour les 5 suivantes -- si ça ne vous ennuie pas trop, bien entendu.  Faites le calcul: supposons que je vous fasse danser pendant les 4 prochaines heures, et admettons que chaque heure équivaut à 8 danses (j'arrondis car j'intègre dans le calcul le petit tour aux toilettes, la commande des bières, la cigarette à l'extérieur du club avec vue imprenable sur la voie de chemin de fer), cela vous rapporte 80 de l'heure, nous aboutissons par conséquent à un total de 320 pour une seule soirée.  Je ne perds pas de vue qu'un pourcentage considérable de cette recette doit finir dans le coffre-fort du patron, mais même dans ces conditions, et toutes choses égales par ailleurs, je ne crois pas que votre taux d'imposition au noir surpasse ce qui m'est réclamé annuellement par les infâmes agences de revenu.  Bon, alors supposons que vous touchiez 300 dollars avec moi (j'arrondis toujours) en cet unique vendredi soir, et supposons encore que je vienne vous retrouver chaque soir de 8 heures à minuit pendant une semaine, vous voilà avancée de 2000 pour ma seule compagnie hebdomadaire.  Je ne veux pas vous barber ou vous donner l'impression que je me moque, mais permettez une dernière projection: supposez enfin que nous répétions ce manège jusqu'à la fin du mois (c'est une borne très conservatrice compte tenu de tout ce que j'ai à dire ou, du moins, de tout ce que je ne pourrai pas taire), eh bien vous voilà déjà plus riche d'une somme avoisinant les 8000!

Considérez un peu les avantages: pas de maraudage, pas de temps mort, un minimum d'interférences, et si votre patron ne voit pas tout ça d'un très bon oeil (oups! attention à la bière), je lui glisserai un mot, nous trouverons bien un terrain d'entente.  Oui, Namou, j'aimerais vous faire danser jusqu'à la fin des temps, du moins jusqu'à l'extinction discursive de tout ce que j'ai sur le coeur (ce qui revient pas mal au même) et je vous promets de bien me tenir, rassurez-vous, je ne serai pas chaque soir aussi abruti que je le suis en cet instant, je ne serai pas toujours là à fixer vos ongles néonisés comme si j'étais en manque de griffures...

Je sais, je dois avoir la tête d'un affabulateur qui promet un tas de choses et qui, à la première occasion, disparaît pour toujours après avoir éjaculé de travers au fond d'un isoloir.  Je parie d'ailleurs qu'on vous a déjà fait le coup... Mais résistez encore un peu à la tentation du profilage anthropologique, vous voulez bien, et allons-y à petits pas.  Je vous ai exposé le projet: me ruiner en échange de votre écoute compatissante et de votre cul inégalable.  Qu'en dites-vous?  M'attendrez-vous demain à la même heure?  M'accorderez-vous le privilège de vous réquisitionner encore demain, et après-demain, et ainsi de suite jusqu'à ce que je me rende au bout de mon plaidoyer et qu'à la fin je reçoive, la tête appuyée sur votre ventre, le verdict sans appel du Collectif?

Quinze danses déjà?  C'est fou ce que le temps file dans un isoloir...  Servez-vous, bel amour, je suis trop ivre pour compter, et soyez assez gentille pour m'appeler un taxi, je dois rentrer, plus personne ne m'attend.

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