De l'éventail à l'entonnoir, donc.
Il doit forcément y avoir, dans la trajectoire de notre existence, un point de bascule où le triangle ouvert de l'éventail passe le relais au triangle fermé de l'entonnoir, un point où les segments des deux triangles se rejoignent pour composer un losange, un diamant existentiel.
À supposer que la dimension tragique de l'existence ne puisse se saisir qu'à partir d'un certain nombre de dispositions affectives, le carré d'as de ces dispositions, les quatre pointes du diamant seraient, je crois, marquées par quatre tonalités fondamentales: l'angoisse, l'ennui, la nostalgie et...
Et...?
Je miserais sur la joie. S'il est vrai qu'une tonalité est d'autant plus existentielle qu'elle est immotivée, oui, tôt ou tard, d'une façon ou d'une autre, la joie sera fatalement au rendez-vous.
Tout au fond, angoisse, ennui, joie et nostalgie sont pareilles à la rose d'Angelus Silesius: elle sont sans pourquoi.
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Quel est le point de friction de la vie s'ouvrant et de la vie se refermant?
À partir de quelle expérience fondatrice/destructrice m'est-il dévoilé ou révélé que mon existence bascule de l'éventail à l'entonnoir?
Si je pose la question dans un cadre existentiel, la réponse ne peut pas tenir dans un événement objectivement identifiable. Bien entendu, la peste, le cancer, un accident de voiture, un congédiement, une rupture amoureuse, etc., pourront toujours être ciblés rétrospectivement comme l'une ou l'autre cause de l'expérience à partir de laquelle je pris, ce jour-là, conscience que le triangle s'inversait.
Mais alors on choisit de neutraliser la question. Disons qu'on l'abandonne au cadre socio/psycho/biologique où le plaisir et la douleur (et eux seuls) décident des conditions nécessaires et suffisantes de l'expérience et de son interprétation. À l'intérieur d'un tel cadre, de fait, il est le plus souvent assez simple d'identifier la cause de l'expérience -- je sais ce qui me fait plaisir, je vois clairement ce qui me fait mal.
Toutefois, dans le cadre de référence de l'existence, les dispositions de l'angoisse, de l'ennui, de la joie et de la nostalgie échappent à l'empire du diptyque plaisir/douleur pour cette raison très simple qu'il ne nous est pas permis (à moins de forcer les choses) de leur assigner une cause objectivement identifiable.
Heidegger en a déjà fait la démonstration pour l'angoisse. Contrairement à ce qui se passe quand j'ai peur, (j'ai peur des chiens, du sang ou des hauteurs), je ne saisis jamais distinctement l'objet de mon angoisse. La formule heidegerrienne -- le Néant lui-même, en personne, était là -- dit assez la nébulosité attachée à la disposition angoissante.
Je crois que le même raisonnement, peu ou prou, s'applique aux cas de l'ennui et de la joie. (L'ennui profond, tel que Heidegger l'analyse dans son séminaire de 1929, n'a pas d'objet identifiable, tout est laissé vide, tout est comme s'il n'était pas, de sorte que ce qui m'ennuie, ce n'est pas ceci ou cela, c'est la totalité de l'étant, c'est le monde dans son ensemble qui ne me dit plus rien. De même, la joie ne se réduit jamais à la cause qu'on lui assigne, du moins, la disproportion qu'on observe le plus souvent entre la cause et l'effet (une très petite chose peut générer une joie immense) suggère un décollage existentiel de la joie en regard des événements qui la rendent possible.)
Mais la nostalgie? Est-elle sans objet au même titre que l'angoisse, l'ennui et la joie? Oui, à la condition qu'elle se manifeste sous la forme de la mélancolie, c'est-à-dire d'une tristesse sans objet. Mais alors n'y a-t-il pas une contradiction qui apparaît en rapport à tout ce que j'ai établi jusqu'ici au sujet de la nostalgie? Précisons, nuançons, pédalons.
(Joe le Dasein est plein de marde, mais il ne lâchera pas le morceau si facilement.)
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Chicoutimi, 1989. C'est le mariage de mon cousin R. Toute la famille du côté de ma mère loge au même hôtel. Le soir, après la cérémonie, je me ramasse avec mon cousin J. dans la suite de ses parents et on sort toutes les bouteilles du minibar. Je cale coup sur coup 6 shooters de Chivas Regal et 6 chasers. Une demi-heure plus tard, les couloirs ricanent, la joie est universelle, ma mère ne me reconnaît plus, mon cousin vomit dans l'urinoir, et la dernière chose dont je me souvienne, c'est de me retrouver au beau milieu du parking de l'hôtel, les pantalons abaissés face à un autobus Voyageur dont les phares m'aveuglent et dont les freins rendent un son de forges vulcaniques.
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Si j'éprouve une certaine nostalgie en évoquant cette scène de mon passé, cela signifie-t-il pour autant que je saisis la cause de cette disposition affective? Non. À proprement parler, je ne suis pas nostalgique de la cérémonie, ou de mon ivresse ce soir-là, ou du tube Voices of Babylon qui roulait à la radio, ou de n'importe quel autre événement associé à cet épisode de l'été 89.
Dans ce cas, ma nostalgie s'explique du fait que je vivais, à ce moment-là, quelque chose de fort, mais dont la force n'est pas réductible à la somme de ses flashs. Tout se passe comme si je voyais aujourd'hui, je savais aujourd'hui quelque chose (mais quoi au juste?) que j'aurais dû voir et savoir à l'instant où les choses se passaient mais que je ne pouvais pas appréhender puisque je les vivais de l'intérieur et à la première personne du singulier.
Ma nostalgie a bel et bien un cadre, une scène, un topos, mais elle n'a pas d'objet précis.
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Angoisse, ennui, nostalgie. Et joie. Tel est le diamant affectif de toute existence saisie comme existence.
Outre le fait qu'elle soit sans objet comme les autres, qu'est-ce que la joie vient faire là-dedans? Comment évaluer son contraste solaire dans un tel contexte?
Feeling qu'elle est le scellant existentiel des trois autres dispositions bien que ça soit à première vue contre-intuitif.
Bien le bonsoir, le petit cochon va redodo.
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