jeudi 20 août 2015

Tableau de bord (parafiction 13)

521 août

Après la déflagration, il ne restait plus grand chose d'Edgar: l'aile nord des Galeries avait été soufflée, on n'en finissait plus de récupérer des débris ici et là, parfois même à plus d'une dizaine de kilomètres de l'épicentre de l'explosion (on avait même retrouvé une fontaine de Jugo Juice qui pissait encore la grenadine sur le boulevard Saint-Michel: les cols bleus avaient été contraints de l'achever à coups de pelle dans les boyaux fluorescents).

(Les nuages filaient au plus noir dans les glaces carrelées d'Anjou, ils accéléraient le passage de l'été au-dessus des cubes immobiliers d'un rose pastel: plus au sud, la Place Versailles renvoyait le ciel à sa platitude fondatrice.  La tautologie était la reine de l'est de la ville, il faisait chaud et les corps crépitaient comme un  éboulement de jujubes à tous les étages du stationnement souterrain.)

Noir de suie, je repris à pied le chemin de la 40, direction ouest cette fois.  Je me disais: mission accomplie -- mais à moitié seulement car il n'y avait que la tête d'Edgar pour me raccompagner; je l'avais saisie aux cheveux en plein vol, dans le souffle et la fission et le fouet artériel des vendeuses italiennes, et je ne l'avais plus lâchée depuis (le reste de son corps était porté disparu dans les gravats fumants, nivelés de toute urgence par les compresseurs d'Etat et les bétonnières qui versaient le silence dans la bouche des quelques survivants.)

Edgar-Tête ne semblait s'étonner de rien.  Chemin faisant, il s'exprimait à voix basse, dans un français baudelairien un peu étrange, mais dont la grâce formelle, légèrement surannée, projetait à la ronde un halo de lumière noire qui imposait le respect aux sectateurs du petit et du grand capital.

Parvenu à la hauteur de Lacordaire, je remarquai que la 40 était envahie par une foule de badauds qui se pressaient aux grilles du Motel Idéal, comme si on avait fermé ce segment de la transcanadienne à la circulation automobile afin d'y tenir une immense vente de trottoir.  Du nord comme du sud, les gens pressaient le pas, accouraient même en direction du motel.  Ce n'est qu'en m'approchant à mon tour que je distinguai, à droite du complexe, un panneau dont le flux digital diffusait en boucle le message suivant:

ICI EST LE MAYAZE D'ATAPIÉKALL ET D'ATADZULIE.  ÉTANZER, ICI, ON TE DONNE DES DZOE LOUIS GATTISSES MAIS FAUT TU ESTES L'AUTE BORD LA CLÔTURE

Alors que je tentais de contourner la foule par le sud, un policier qui faisait deux fois ma taille et mille fois mon poids m'intercepta en me fourrant sa poivrière sous le menton.  (Toute résistance était inutile: Torus lui-même n'aurait pas tenu 30 secondes contre un tel monstre.)

--  Qu'est-ce que tu niaises là, petit noncitoyen?
--  Rien, rien...  je voulais juste... je me promenais, je suivais le monde, rien de spécial...
--  C'est à qui la tête que t'as là?

Derrière sa visière métafumée et ultramiroitante, il m'était un peu difficile de deviner ses intentions.  À un certain point, j'en étais même à me demander si c'était bien à moi qu'il s'adressait.

--  Ma tête?
--  Pas la tienne, pas celle que tu fais, celle que tu tiens.  Fait pas l'épais, noncitoyen.  C'est une tête de mort que t'as là, c'est assez clair.  Alors dis-moi: où est le restant du mort?  

Il fallait la jouer serrée.  Pas question de laisser filtrer quoique ce soit sur mon ordre de mission: un classique en pièces détachées, voire en tête de poche, était toujours considéré comme l'incarnation de la terreur absolue aux yeux de l'État.  Dans ces conditions, le transport de classiques était un crime passible de mort immédiate, les camarades me l'avaient maintes fois répété.  Je n'allais pas les laisser tomber, même si le X me démangeait à présent de partout et que je me sentais sur le bord de raidir pitoyablement de la gueule et du cul...

Le policier accrut la pression de sa poivrière et me contraignit à relever le menton de quelques centimètres.  Dans le ciel, l'hélicoptère Teeveeaa déversait une avalanche de gratteux sur la foule qui scandait le nom des mariés aux abords du motel.  Un peu plus loin, une chroniqueuse culturelle qui ressemblait à Nicki Papoute déroulait le fil de son micro en expliquant aux teeveespectateurs que l'arrivée d'Atadzulie ne saurait plus tarder maintenant, et qu'on aurait droit à «!! une entée mémoable !!»

--  Monsieur l'agent... hmmpf...  si la tête que je tiens là est bien celle d'un cadavre, je vous signale qu'il s'agit toutefois d'une tête parlante; or, en règle générale, les cadavres ne parlent pas, donc...
--  Aaah, ta tête parle?  Mais pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt?  Une tête coupée qui cause, tiens donc... Eh bien, montre-moi un peu ce qu'elle a à raconter...

Je brandis Edgar-Tête au niveau de la poitrine de l'agent, je la hissai bien haut comme un fanal: les yeux tristes, le sourire mi-figue mi-raisin, le léger affaissement du côté gauche du visage, tout correspondait au signalement de la célèbre spectographie du XIXe siècle -- à tel point que je craignis que le policier ne finisse par le reconnaître.  Je secouai Edgar-Tête deux ou trois coups, puis, après avoir expulsé une molaire ruinée, il se mit à parler d'une voix faible.

--  Oui, -- non, --  j'ai dormi; -- et maintenant, --  maintenant je suis mort.*

Le policier releva la visière de son casque et se massa vigoureusement le front.  Je vis que c'était un très vieil agent, soit qu'il fut au bord de la retraite, soit qu'il fut déjà retraité et qu'on l'ait invité à reprendre du service compte tenu des tensions sociales qui allaient croissant, le fait est qu'il me donna l'impression d'une usure spirituelle à peine supportable.

--  Bon, ça ira comme ça, noncitoyen, tu peux passer, mais je veux pas de niaisage avec cette tête de cul-là!  Et va pas foutre le trouble dans les familles, compris?
--  Compris!
--  T'es un gentil petit avorton?
--  Absolument!
--  Tu te crosses à mort chaque matin en présence de l'indice Nasdaq?
--  Religieusement!
--  Tu ne protestes pas quand l'État réclame 80% de ton salaire en impôts?
--  L'État est éternel, qu'il en soit selon ses saints calculs!
--  Tu te sens électrisé lorsque Atapiékall fait un discours politique?
--  Électrisé? Le mot est faible: je suis une ligne haute tension qui se sniffe elle-même de pylone en pylone jusqu'au grillage complet de tous les fusibles de l'anarcho-terrorisme!
--  Bon, bon, dégage...  Une dernière chose: tu devrais donner à boire à ta tête, je sais pas trop comment, mais tu devrais...  Jamais vu une tête aussi assoiffée que celle-là ...

*

Comme il était impossible de contourner la foule, je n'eus d'autre choix que de m'y enfoncer et de me laisser porter par le courant.  Grands-oncles, enfants perdus, grands-mères, ex-prisonniers, filles-mères, itinérants, chiens-saucisses, etc., je me coulais à l'horizontale dans un océan de dessous de bras, de chips au ketchup et de relents de vagins crevés.  Et plus je voulais échapper à la loi d'attraction esthétique du motel et de ses festivités, plus j'étais refoulé en direction du grillage.  À travers les mailles, les gens cherchaient à immiscer leurs ongles rongés afin de saisir au passage les coupes de vin en plastique que les invités d'honneur distribuaient aux fans qui hurlaient le plus fort le nom de leur idole.

À un certain moment, je me retrouvai moi-même le nez enfoncé dans la clôture avec Edgar-Tête coincé entre mon ventre et le grillage; le vieux Francis Reddy, qui passait de l'autre côté, hilare et titubant, le fit boire à même le goulot de sa bouteille de Château Poitras.  Le résultat fut que le vin coula tout droit à travers la gorge sectionnée d'Edgar-Tête: on eut dit que je pissais le sang sur mes chaussures.

Les lèvres rivées aux mailles métalliques, les gens hurlaient.  Pour ceux qui parvenaient à escalader le grillage et à sauter de l'autre côté, René Angelil défrayait les coûts de transport en ambulance.

--  ATAPIÉKALL, ATAPIÉKALL!!  QUAND EST-CE À L'ARRIVE, ATADZULIE?  QUAND?  QUAND?  QUAND?

Posté sur le toit du motel en tenue de Chippendale, filant à travers des escortes mal cokées et des serpentins radioactifs, le marié leur répondait:

--  !! BIENTÔT, MES NAMIS, TÈS BIENTÔT !!  EGADEZ HAUT DANS LE CIEL, PEUX PAS VOUS N'EN DIRE PLUS À CAUSE C'EST UNE SUPISE !! VIVE VIDOTON !!  VIVE LE QUÉBEK LIII-BEEUUE !!

Je devais à tout prix m'éloigner des grillages, reprendre la route, mais la pression exercée par le grand public était telle que j'étais à tout bout de champ refoulé en direction de la frontière à saveur de cuivre, ne gagnant tout au plus que quelques centimètres occidentaux à chaque tentative de dégagement.

Parmi les invités, je reconnus Michèle Richard en chaise roulante: l'oeil mort, la chevelure sale et la gueule déchaussée, elle semblait maximalement absente à tout ce qui se passait autour d'elle et ne prêtait aucune attention au jeune busboy qui lui léchait langoureusement les boucles d'oreilles.

À un certain moment, le maire Bapoume émergea de la fontaine de rhum and coke avec une serviette nouée autour de la taille. Il courut à la rencontre d'Ednis Coderre qui revenait justement des Galeries d'Anjou, complètement carbonisé, et le mit aussitôt au défi:

-- !! moé bapoume de bapoume de maire de !!  contre toé à rentre-bedaine coderre de coderre de maire de !! t'es-tu game ou t'es-tu pas? !!

--  !! moé pas game astique de bapoume de?? !!  amène ta bedaine par icitte !! ton stade vidoton n'a l'air d'un bescuit oreo qui evient de tsenobyl !! aweye aweye tape là-dans !!

Les deux prirent leur élan, il y eut comme un «flebouip!» et des grumeaux de guimauves grillées coulèrent sur les mailles du grillage, mais je ne fus pas témoin visuel du choc puisqu'au même instant, la pression de la foule m'éjecta des premières loges, et je roulai sur des vagues de têtes avant de me retrouver à l'extrémité ouest du motel.  Je nouai la chevelure d'Edgar-Tête à la ganse dorsale de ma ceinture et rampai laborieusement sous le pont formé par une multitude de jambes variqueuses, mon ventre s'écorchant au contact des ongles d'orteil qui émergeaient d'un marécage de gougounes passées à la bonbonne de peinture dorée.

--  !! OH MES NAMIS !! EGADEZ DANS LE CIEL !!  C'EST ATADZULIE QUI SAUTE EN PAASSUTE !!

De fait, quelqu'un venait tout juste de se précipiter d'un avion qui circulait à des milliers de mètres d'altitude au-dessus du motel.  Sur le toit, Atapiékall appelait à lui le vol plané de sa bien-aimée.

--  !!  MES NAMIS, POU FÊTER LA VENUE DE ATADZULIE AU MAYAZE !! ON VA ZOUER LA BONNE MUSIQUE !!  APÈS LES DZOE LOUIS GATISSES !! ACCUEILLONS DZOE DASSIN QUI VA INTÉPÉTER LA SANSSON DE COEU DE PIIATE  !!  LAI-MOI TOMBER !! VIVE VIDOTON !!  VIVE LE EFÉENDUM MAIS PAS TU SUITE !!

Lorsque j'aperçus Joe le Dasein se dandinant, micro à la main, aux côtés d'Atapiékall, je compris à quelle échelle il fallait désormais élever les oeuvres du nihilisme révolutionnaire.  Le X acheminait son travail de crucifixion cellulaire, ses pulsations contractaient toutes mes pensées pour les réduire à une seule: ne reste pas là.

--  Me semble qu'à descend pas mal vite...
--  Me semble aussi.
--  À serait pas supposée d'ouvrir son parachute, là?
--  Maman, maman, maman...
--  Regarde, ma pitoune, c'est Atadzulie avec sa robe de mariée! Ohh, la belle traînée de feu, t'as vu, pitoune?

*

J'étais déjà à bonne distance de la fête lorsque l'impact eut lieu et que les hélicoptères d'État se mirent, quelques minutes plus tard, à survoler le cratère boueux qui était tout ce qui demeurait du Motel Idéal et de ses annexes.  Dans les prochaines heures, les bétonnières se mettraient à l'ouvrage, tout serait nivelé en un rien de temps, cadavres ou survivants mêlés, comme on l'avait fait pour l'aile nord des Galeries quelques heures plus tôt.  Il ne se serait rien passé, personne n'entendrait plus parler de ce mariage qui n'aurait jamais eu lieu -- quel lieu? où lieu? quand lieu? sait pas sait plus j'aime ma femme et les fromages qui tuent.

*

Épilogue

À la hauteur du boulevard Saint-Michel, tout crotté et dégueu que je fus, un touriste français m'aborda.  Il me dit qu'il se nommait Michel Onfray, qu'il était philosophe invité dans le cadre d'un colloque organisé en son honneur à l'Auditorium de Verdun, qu'il avait depuis longtemps perdu son chemin, qu'il ne parvenait plus à le retrouver et qu'il craignait pour sa vie depuis qu'il s'était mis à errer dans les ruelles de Montréal-Nord.


Son témoignage me bouleversa, mais j'étais à bout de forces.  Il est vrai qu'il ne payait pas de mine.  Sa valise était éventrée, sa chemise maculée de taches de graisse, et le verre gauche de ses lunettes tellement fragmenté qu'on ne voyait même plus son oeil.

--  Monsieur, me dit-il, je vous en prie, aidez-moi, je suis attendu...  Je suis at-ten-du, vous comprenez?  Mais par malheur, et Dieu sait pour quelles raisons, je me suis égaré et j'ai été pris en chasse par des...  PUTAIN!  LES REVOILÀ!

Ma journée s'achevait sur la vision d'un touriste français qui prit la fuite en hurlant, poursuivi par une meute de jeunes handicapés mentaux qui portaient le dossard de la Garderie des Hell's Angelots. 

Je pris Edgar-Tête sous le bras et je poursuivis mon chemin en direction de l'ouest. 



* En Poe baudelairien dans le texte











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